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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 12:42

                Parmi les figures de la Révolution française, celle de Louis Antoine de SAINT-JUST (1767-1794) constitue la plus controversée de toutes, et c'est sans doute pour cette raison que lorsqu'Alexis PHILONENKO aborde son action et son oeuvre dans une réflexion sur la philosophie de la guerre, il est obligé d'effectuer d'abord une démythification qui est en même temps une démystification. Celui qui est souvent représenté comme l'acteur et le responsable de la Terreur se prête très bien à une déformation de son rôle et pour opérer un triple dénigrement, avec l'homme, celui de la Terreur, et avec la Terreur, celui de la Révolution toute entière, sans compter la possibilité d'amalgamer les idées de la Révolution avec celles des lumières. Toute une historiographie construire pendant la Révolution et sous la Restauration brouille les pistes et du coup, en personnifiant par trop les choses, empêche de clarifier les relations qui lient la Révolution, la Terreur et la philosophie de l'histoire qui va avec, et même pourquoi pas, toute philosophie de la guerre. Puisque finalement, cette Terreur peut-être représentée comme l'aboutissement de toutes les philosophies de l'histoire qui mettent à mal la vision séculaire et religieuse de l'Ancien Régime. Nous sommes obligés de dénoncer toute un partie de cette historiographie, sur un à la mesure même de ses outrances. Celle-ci a bâtit toute une légende, derrière laquelle ne subsiste plus que l'ombre de l'enchaînement des faits et de leurs explications possibles.

C'est cette légende que Alexis PHILONENKO démonte, sans faire l'impasse sur la personnalité tourmentée de Saint-Just, personnalité qui s'exprime d'abord par son poème, L'Organt (1789, 1791). Travail relativement médiocre, avec des réminiscences sadiques (De Sade est son contemporain), ce poème révèle un homme éprit de liberté, ce besoin ayant pu le rendre très ambitieux. Sans adopter un point de vue de psychanalyse à distance, avec tous les périls intellectuels qui vont avec, nous ne pouvons qu'être déconcerté par la concentration en cet homme de tant d'intelligence, de réalisme et de rêveries. Englouti jeune dans une vertigineuse ascension au pouvoir, dans un climat de violences parfois sauvages, acteur d'une révolution menacée il est vrai de toute part, porteur d'un projet politico-social nouveau dans une Europe monarchique et autoritaire, Saint-Just, doté d'une personnalité sans doute fragile, s'est trouvé en fait dans le même mouvement d'ivresse que ROBESPIERRE, DANTON ou DESMOULINS. C'est sans doute la corruption du pouvoir qui ronge ces révolutionnaires. Il contribue à achever une période de l'histoire de France en demandant la mort pour louis XIV, régicide qui seul, selon lui peut ouvrir véritablement la voie à la République.

Il faut réellement remonter un courant historiographique très fort pour établir la philosophie de la guerre qui peut mener un tel homme. Il n'y a pas lieu d'amoindrir l'ampleur de la Terreur qu'il contribue à mettre en place, avec tout son cortège d'injustices et de destructions, qui ne sont pas, loin de là à sens unique. Il faut, et nous rageons presque de devoir le répéter, de définir le lien entre une philosophie de la guerre et cette Terreur, d'autant plus que cet épisode sanglant de la Révolution française constitue un prototype pour de nombreuses autres. Ce travail-là n'est qu'entamé. il est d'autant plus important qu'une révolution violente semble aller souvent avec un climat de terreur, institutionnalisé ou non, dans beaucoup de cas, et que la philosophie de la guerre qui la sous-tend - qui est souvent une philosophie de la guerre civile et extérieure, en même temps - n'est pas véritablement l'objet d'écrits spécifiques, et cela est particulièrement vrai pour la Révolution française. Si nous choisissons ici les oeuvres de circonstances, car il ne s'agit pas véritablement d'un philosophe (on s'en doute...), de SAINT-JUST, alors qu'il y a bien d'autres acteurs, c'est parce qu'il est emblématique d'un certain blocage intellectuel.  Et parce que son oeuvre renferme à la fois des éléments de révolution sociale et de justification d'une politique de terreur, beaucoup se sont rués idéologiquement pour dénigrer le progrès social en lui-même...

 

                 D'une éloquence remarquable, Louis Antoine de SAINT-JUST, se distingue par la rigidité de ses principes (et de caractère sans doute également) prônant l'égalité et la vertu ainsi que par l'efficacité de ses missions militaires. Dans son combat contre les girondins, les exagérés et les Indulgents, il fait voter la confiscation des biens des ennemis de la République (ce dernier terme, ennemi, étant entendu de manière de plus en plus large...) au profit des patriotes pauvres. C'est un des inspirateurs de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1793. Ses idées sont connues surtout à travers ses Discours et les rapports parlementaires qu'il a rédigé, comme par l'Esprit de la Révolution et de la Constitution de France (1790), De la nature, de l'état civil de la cité ou les règles du gouvernement (1791-1792), Les fragments d'institutions républicaines (1793-1794). Son poème, L'Organt (1787-1789) et  sa pièce de théâtre, Arlequin-Diogène (1789) ne nous permettent guère plus que d'approcher sa personnalité.

 

L'Esprit de la Révolution et de la Constitution de France, qui expose ses réflexions sur la Révolution française, avec une certaine modération envers la famille royale, met en évidence ses préférences pour une monarchie constitutionnelle, avec une forte influence des idées de MONTESQUIEU et de ROUSSEAU. Ce n'est qu'après la fuite du Roi que son ton se durcit radicalement, comme si les circonstances (notamment les menaces contre la Révolution) s'étaient subitement aggravées. Mais pas seulement, c'est aussi parce que l'effervescence parisienne ne cesse de croître, dans une atmosphère où tout le monde semble véritablement comploter contre tout le monde. Il s'agit de bien se représenter que toute l'agitation de l'opinion publique sous les Lumières, tout au long du XVIIIème siècle, semble devenir de plus en plus véhémente et violente, singulièrement à Paris. 

 

De la nature, de l'état civil de la cité ou les règles de l'indépendance du gouvernement. Depuis sa republication par Albert SOBOUL en 1951, il est de plus en plus difficile de maintenir l'interprétation classique de SAINT-JUST comme l'incarnation de la contradiction entre la théorie du Contrat social et la praxis révolutionnaire (Miguel ABENSOUR). Une continuité se dessine entre sa théorie de la nature et son action, ce qui nous amène à reformuler les effets dans le champ politique de ce qui parait être une conception dogmatique de la nature et de l'état de nature. Toutefois, De la nature... n'est pas exactement un point de départ philosophique de son action, même si "on ne peut manquer d'être frappé par un va-et-vient constant de la théorie politique à la pratique et de l'action aux principes, avec pour souci de ne pas laisser l'action déroger aux principes", comme l'écrit Miguel ABENSOUR.

Le rapprochement de sa pensée avec celle des autres acteurs de la Révolution indique qu'il existe véritablement un écart politique important même entre des hommes faisant partie de la "Montagne". Sa conception de la Révolution ressemble à une tentative de retour à un état ancien, antérieur aux temps monarchiques. Sa conception de la réalité politique et sociale ressemble à la perception d'une involution qu'il s'agit de corriger absolument. Il entend l'état de nature au sens courant de la théorie politique de son siècle, l'état "dans lequel se trouvent les hommes avant l'institution du gouvernement civil", mais non pas avant la société proprement dite, comme le pense jean-Jacques ROUSSEAU. Cet état est immédiat social, car la société, donnée naturelle, phénomène fondamental et historiquement premier, a précédé l'individu, ou comme nous dirions de nos jours l'individualité, le sentiment d'être un individu séparé des autres. L'individu n'est apparu qu'au cours d'un processus de désintégration du corps social. L'homme naît pour une société permanente, il naît pour la possession : l'ensemble des rapports naturels qui résultent des affections et des besoins des hommes. Il existe deux sortes de possession : la possession personnelle qui a pour origine les affections des hommes - qui comprend les rapports de personne à personne - et la possession réelle, qui a sa source dans les besoins et recouvre les rapports qui dérivent de l'occupation des sol, de l'échange des choses et du commerce en général. D'homme à homme, tout est identité : l'identité est le support affectif et psychologique de la vie sociale. L'identité d'origine fondait l'alliance harmonieuse de la vie en société, et il doit permettre, avec son corollaire, l'égalité, d'éliminer tout phénomène de domination. Il faut y veiller, car toute inégalité détruit la société unanime et scinde celle-ci en autant de groupes distincts et ennemis.  A l'intérieur d'une société homogène s'allient normalement l'indépendance et la sociabilité ; mais dès que cette société se heurte à une société différente, l'état social disparaît pour faire place à la loi politique ou de conservation, avec les phénomènes de résistance et de force qui la caractérisent. "Tout ce qui respire a une loi politique ou de conservation contre ce qui n'est point sa société ou n'est point son espèce". "L'état social est le rapport des hommes entre eux. L'état politique est le rapport d'un peuple avec un autre peuple". Est mis en place déjà le fondement de l'idée de nation et le fondement de ce qui est intérieur et de ce qui est extérieur à la société. Il s'agit de revenir à l'état social que des siècles de monarchie a détruit. La pensée de SAINT-JUST est celle d'un naturalisme délibérément optimiste, idyllique, qui exclut du champ notionnel la raison, faculté artificielle. Du coup, nous pouvons percevoir ce qui le sépare finalement d'une grande partie de la pensée des Lumières... Même si son manuscrit, inachevé, n'exclut pas un bon usage de la raison, il est très loin du rationalisme philosophique. Le mal, c'est une altération profonde, fondamentale, qui résulte non de la nature humaine, mais d'un accident dont la seule responsabilité serait l'imposture théologico-politique. Face au capitalisme naissant et contre lui, SAINT-JUST exalte la société première où les hommes ne souffraient pas d'avidité, mais atteignaient la félicité par le repos et l'usage des premiers besoins. Sans situer l'auteur dans un courant de refus global de l'autorité, même si nous pouvons penser qu'il en est proche, il appartient bien au courant de droit social que G GURVITCH  a défini comme celui du droit autonome de communion par lequel s'intègre d'une façon objective chaque totalité active, concrète et réelle incarnant une valeur positive (L'idée du droit naturel). Dès que la loi politique pénètre dans l'état civil, les rapports les plus naturels sont vécus sur le mode du conflit et des rapports de dépendance se substituent à des rapports d'union. Du coup, pour rétablir les choses, "la cité aura donc ses lois, pour que chacun, suivant la règle de tous, soit lié à tous, et afin que les citoyens ne soient point liés à l'Etat, mais que liés entre eux ils forment l'Etat, les lois auront la possession pour principe et non pas le prince ou la convention." C'est une véritable obsession de cette révolution nécessaire qui conduit SAINT-JUST à légiférer de manière drastique, d'autant plus que des siècles de monarchies théologiques s'y opposent. Il faut un homme héroïque, vertueux, pour le faire. Et cela d'autant plus que s'accumule les efforts des ennemis de la révolution. "Il ne faut pas s'effrayer des changements, le péril n'est que dans la manière de les opérer, toutes les révolutions du monde sont parties de la politique. Voilà pourquoi elles ont été pleines de crimes et de catastrophes. Les révolutions qui naissent des bonnes lois (reposant sur la nature) et qui sont maniées pas d'habiles mains changeraient la face du monde sans l'ébranler". 

Michel ABENSOUR pose la question du repère possible dans cette conception d'un des foyers de la Terreur. Un certain refus du politique, de la médiation politique pour rétablir l'état naturel est-il une de ses sources, comme il semble le penser? Il est vrai que de multiples déclarations et déclamations de SAINT-JUST (Un gouvernement républicain a la vertu pour principe ; sinon la terreur. Que veulent ceux qui ne veulent ni vertu, ni terreur? -...) peuvent le laisser penser. A force de faire appel à la vertu, SAINT-JUST semble poser les problèmes en terme moral et non en terme politique - ce qui peut se concevoir quand on connait certains entrelacs de la corruption dans les milieux politiques de la fin de l'Ancien régime qui se poursuivent sous la Révolution... Il pose sa propre action comme héroïque ; l'héroïsme étant la force active et autonome qui bouleverse les choses. Le modèle de l'homme révolutionnaire, "héros de bon sens et de probité" dressé par SAINT-JUST lui-même est le seul qui peut permettre le retour nécessaire. Pour un jeune homme souvent sur le terrain militaire à mener au combat ces forces révolutionnaires, il se peut que la transposition sur le plan parlementaire de ce combat l'amène à ne plus penser qu'en termes moraux : "Nous avons opposé le glaive au glaive, et la liberté est fondée ; elle est sortie du sein des orages : cette origine lui est commune avec le monde sorti du chaos et avec l'homme qui pleure en naissant...." (Discours et Rapports, Editions sociales, 1957). Se peut-il que dans l'élan de multiples combats,, et d'autant plus qu'il n'est pas le seul à être exalté ainsi, il se soit enfermé dans une sortir d'agir révolutionnaire aux effets immaîtrisables?

 

     Cette approche d'une philosophie de l'histoire, qui est là aussi une philosophique de la révolution, et partant de la guerre - civile et internationale, n'épuise pas la question des relations entre Révolution et Terreur, même dans le cas-type de la Révolution Française. La figure de SAINT-JUST constitue simplement un repère dans cette problématique, repère assez central puisque celui-ci ordonne, organise et valide les actes de la Terreur de 1793-1794 au sein du Tribunal Révolutionnaire, avec un certain action d'entraînement vers les extrêmes, même si certains exécutants ont été au-delà même des ordres donnés....  Au terme provisoire de cette approche, nous pouvons voir qu'il n'y a pas véritablement élaboration théorique (en tout cas par SAINT-JUST)  d'une philosophie de la guerre, mais seulement des réflexions dans le feu de l'action.

 

Miguel ABENSOUR, article SAINT-JUST, De la nature..., dans Dictionnaire des Oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Alexis PHILONENKO, Essai sur la philosophie de la guerre, librairie philosophique J Vrin, 2003.

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