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26 avril 2014 6 26 /04 /avril /2014 13:50

        La troisième grande période délimitée par Jacques GERNET est celle de la grande découverte qui met en relation l'oppression subie par la CHine et le système capitaliste générateur de l'impérialisme. Dans les années 1919-1920, elle est le fait d'un petit groupe d'intellectuels dont les chefs de file sont Chen DUXIU et Li DAZHAO (1888-1927). Ce petit groupe met à jour une véritable histoire du monde chinois depuis les guerres de l'opium, dans une interprétation générale de l'histoire de l'humanité. Par là, ils réinsèrent la Chine dans un sens universel qu'elle avait perdue avec la ruine de son éthique et de ses conceptions traditionnelles. Les caractéristiques des pays capitalistes et impérialistes - culte de l'individu, intolérance religieuse, recherche du profit pour lui-même, libre entreprise - s'éclairent d'un jour nouveau en même temps que les raisons de leur antinomie avec les tendances profondes du monde chinois.

Sans doute, estime Jacques GERNET, "de nombreuses affinités expliquent-elles l'attrait exercé très rapidement en Chine par le marxisme. Par sa négation de toute réalité transcendante, il semble rejoindre l'une des constantes de la pensée chinoise. La théorie des cinq stades qui, par le jeu d'une dialectique socio-économique, mènent l'humanité du communisme primitif au socialisme rappelle les visions eschatologiques de la "grande harmonie" de l'école du Gongyang, illustré par Kang Youwei dont l'époque n'est pas si lointaine. Elle évoque aussi certaines conceptions historiques des philosophes chinois du XVIIe siècle dont l'influence n'a jamais cessé de se faire sentir. L'abolition de la propriété privée, mise en pratique par les Taiping au milieu du XIXe siècle, répond à une des aspirations profondes de la tradition révolutionnaire chinoise et rejoint certaines traditions étatiques plus anciennes. De toutes les philosophies occidentales, le marxisme est sans doute la moins éloignée des orientations générales de la pensée chinoise. De son côté le communisme laisse entrevoir une possibilité d'action et fournit un modèle d'organisation révolutionnaire analogue à celui des sociétés secrètes de la Chine. L'aide de l'union Soviétique semble confirmer ces espoirs."

Les idées communistes, comme le souligne d'ailleurs d'autres intellectuels qui ne partagent pas les idées marxistes, doivent être adaptées à des réalités bien particulières : immense pays rural, privé de son indépendance économique et victime d'une terrible paupérisation, la Chine à moitié colonisée, avec un prolétariat bien rachitique qui ne peut jouer qu'un rôle marginal, est le théâtre d'une guerre civile mêlée d'une lutte armée contre l'envahisseur japonais, de façon incessante de 1927 à 1949. Les activistes subissent de lourdes pertes ; Li DAZHAO est exécuté par esemple en 1927 par un gouvernement de Warlords à Pékin et les luttes sont parfois ouvertes entre des dirigeants comme Chen DUXIU et les "coopérants" soviétiques qui tentent d'imposer la ligne politique de Moscou.  Déjà dans le chaos des combats armés, la doctrine orthodoxe soviétique est contestée, et s'élabore lentement une autre conception du marxisme. Si d'ailleurs les communistes l'emportent peu à peu, c'est dans les hasards de la guerre et de la répression : les persécutions de la police du Guomindang lamine le courant libéral et la corruption gangrène peu à peu la dictature de CHIANG KAI-CHEK. Parallèlement, les publications marxistes se multiplient entre 1935 et 1945 et les auteurs les plus demandés sont MARX, ENGELS, LÉNINE et BOUKHARINE. La littérature en général se dépouille des influences qu'elle devait à l'Occident "bourgeois" : l'introspection, le doute, l'exaltation romantique de l'individu ne sont plus de mise. Elle tend à devenir une arme au service de la révolution et est encouragée dans cette voie par les initiatives de Yan'an. C'est ainsi que MAO ZEDONG définit en 1942 les fonctions révolutionnaires de la création littéraire et artistique, et suggère aux auteurs de s'inspirer à l'occasion de ce qui, dans les anciennes traditions chinoises, peut être adapté aux besoins de la lutte présente.

 

    Lucien BIANCO, dans son étude sur les origines de la révolution chinoise, indique que pour les historiens de la Chine populaire, "entre 1839, qui ouvre la période moderne, et 1949, clef de l'avenir, la date cardinale c'est 1919, début de l'ère contemporaine." Aussi, est-il incontournable de décrire ce qu'est le mouvement du Quatre-Mai de cette année-là. La comparaison effectuée avec le XVIIIe siècle européen, en fait une sorte de "mouvement des Lumières" chinois, qui met en avant des idéaux comme la Science et la Démocratie. Même si un historien aussi éminent que Yu YING-SHISH récuse les deux comparaisons (Neither Renaissance nor Enlignment : A historian's Reflctions on the May Fourth Movement, Dolezelova-Velingerova et Kral, 2001), l'agrégé d'histoire français, directeur d'études à l'EHESS, tout en concédant l'aspect réducteur de celles-ci, tient à privilégier néanmoins les ressemblances entre l'iconoclasme du Quatre Mai et l'esprit critique, "démolisseur de croyances et de vérités établies des Philosophes". C'est en fait une véritable entreprise de liquidation, qui ne s'attaque plus seulement comme en 1911 à l'Empire chancelant mais à son support idéologique, à son système de pensée et d'organisation sociale pluriséculaire. 

  La critique du confucianisme se transforme en un rejet pur et simple, dans une atmopshère d'emprunts à certains éléments de la civilisation occidentale. Le mouvement du Quatre-Mai est une sorte d'aboutissement de ce rejet, massif. En considérant bien entendu uniquement l'ensemble de la classe intellectuelle. 95% des Chinois, illetrés pour beaucoup, n'y participent pas. Son aspect le plus souvent mentionné, avec l'aspect politique que constitue la Manifestation étudiante de protestation à Pékin pour protester contre le transfert au Japon des droits de l'Allemagne sur la province chinoise du Shandong, est la "révolution littéraire", celle-ci reposant sur les seuls écrivains et publicistes pékinois. La création d'une revue et la réorganisation de l'université de Pékin sont les deux initiatives qui y ont le plus contribués. 

   Un certain nombre d'intellectuels initient ce mouvement : HU SHI (1891-1962), avec sa "révolution littéraire", Chen DUXIU (1879-1942), avec ses appels à la jeunesse (avec sa revue La Jeunesse, précisément...), Cai YUANPEI (1868-1940) et la réforme de l'Université. Certains étudiants (avec Chen DUXIU) sont mus par un occidentalisme frénétique, qui se concrétise par la traduction et le commentaire de nombreuses oeuvres occidentales. Ce dernier écrit dans La Jeunesse que la pensée chinoise a un retard de mille ans sur celle de l'Ouest (cela rappelle la même véhémence en Turquie au début du XXe siècle à propos de l'Islam...). 

"Ainsi la violence même de la révolte contre la culture chinoise donne au Quatre Mai sa place normale, nécessaire, dans l'évolution intellectuelle de la Chine moderne. Il ouvre, quelques années à peine après la révolution de 1911, une nouvelle étape. Eliminés, les Manchous ne peuvent plus servir de boucs émissaires. Et les responsabilités proprement nationales des malheurs de la Chine sont exposées aux yeux de tous. D'où l'attaque furieuse des plus radicaux, ou des plus conséquents. Mais le motif de cette hargne qui change d'objet est toujours la même : donner à la Chine la force qui la rendra capable de résister aux humiliations et à l'exploitation. Nés d'un même besoin, le nationalisme hostile à l'Occident et l'occidentalisation culturelles sont deux pousses jumelles." qui peuvent d'ailleurs se contredire. 

En quelques semaines, l'action des étudiants de Pékin se transforme en un mouvement national : à Shangai comme à Canton, on imite et épaule Pékin. Le Mouvement du Quatre Mai donne assez vite - à travers l'éclosion de plus de cent sociétés littéraires (entre 1921 et 1925), et cela se poursuit ensuite - naissance aux conditions de la création tant du Guomindang (parti nationaliste) que du Parti communiste. La rivalité entre deux écoles d'écrivains également "modernes" ne tarde pas à se préciser, les figures de proue en étant HU SHI (nationaliste) et Chen DUXIU (communiste). Une succession de polémiques intellectuelles jalonne la vie intellectuelle entre 1920 et 1937. 

Lucien BIANCO indique comment évolue ce conflit entre intellectuels qui se déroule pendant que des réformes essentielles sont effectivement mises en place : fin du mandarinat universitaire où enseigner ne dépend pas de la compétence mais du rang, remplacement dans toute la littérature chinoise du wenyan seulement compris par les lettrés par le baihua, écriture plus intelligible à beaucoup plus de personnes, abandon des traditions littéraires au niveau du style comme du contenu qui faisaient les délices des lettrés : concision extrême, allusions obscures, citations tirées des classiques...

Les polémiques "manifestent à la fois l'importance grandissante des préoccupations sociales chez les intellectuels et l'audience croissante du marxisme parmi eux. De façon schématique, trois camps participent à des joutes - pas tous en même temps, précisément parce que le sujet des débats évolue. Les Anciens se sont renouvelés : les "pédants" en robe de lettré n'ont pas cessé leurs homélies, mais personne n'y prête attention. Ceux qui les ont remplacé connaissent bien les critiques de la "Nouvelle Culture" contre la tradition nationale ; ils défendent cette dernière en utilisant "les mêmes catégories d'analyse que leurs adversaires" (Charlotte Furth). Ces "néo-traditionnalistes" comptent dans leurs rangs des nouveaux venus sur la scène culturelle, tout aussi jeunes que leurs adversaires : entre autres, Zhang Junnai (plus connu en Occident sous le nom de Carsun Chang), né en 1886, et Liang Shunning, né la même année que Mao, en 1893... Ces derniers reçoivent le renfort apprécié d'un vétéran chevronné sans être vieux : Ling Qichao, rentré de Paris, très critique d'une société occidentale beaucoup plus imparfaite qu'il ne l'avait d'abord supposé. Il l'assimile désormais à un univers darwinien impitoyable, dominé par la compétition et le combat entre individus, classes et nations. Convaincu que la foi victorienne dans la science et le progrès n'a pas survécu à la guerre, Liang estime qu'au sortir d'une longue cure de positivisme et de scientisme desséchants les Européens sont soulagés de découvirir l'intuitionnisme bergsonier, fourrier avec Eucken de la régènération morale et siprituelle que le confucianisme parachèvera. En face, les Modernes sont (...) divisés en deux camps : les révolutionnaires, peu présents dans les premiers débats, et les non-révolutionnaires, partisans tout aussi éclairés de la Nouvelle Culture. Pour aller vite (et sans doute, dirions-nous, Lucien BIANCO va assez vite...), appelons libéraux ou assimilés ces modérés (en politique), en majorité réformateurs et opposés au marxisme. Ils se regroupent sous la houlette de Hu Shi, qui exprimera cependant des désaccords avec certains d'entre eux, tel le géologue Ding Wenjiang (1887-1936), au moment (1934) où celui-ci, sceptique sur le fonctionnement de la démocratie comptant trois quart d'illetrés, préconisera l'instauration d'une dictature technocratique, réplique moderne du despotisme éclairé du XVIIIe siècle européen."

Notre auteur décrit ensuite la longue suite (en sautant des étapes) de polémiques entre "libéraux" et "marxistes" qui aboutit à la fin des années 1920 au succès complet du marxisme. Il reprend cette analyse de HU SHI sur les raisons de l'échec du libéralisme par le fait que la Chine, à peine éveillée à celui-ci, "sombre dans une nouvelle certitude. On passerait alors d'une orthodoxie à une autre, avec une parenthèse d'explosions de libertés intellectuelles. Il faut dire que l'atmosphère de ces débats devient de plus en plus acre, attaques personnelles, déformations caricaturales de la pensée adverse, accusations de sympathie envers l'ancienne pensée deviennent monnaie courante. Ceci  au milieu, rappelons-le d'une certaine désorganisation de la société prise dans des guerres civiles et des guerres nationales. La Chine populaire qui émerge le doit autant au retour d'une voie orthodoxe teintée de préoccupations sociales et économiques fortes qu'à des succès militaires. "Après les épreuves du dernier siècle, écrit encore Lucien BIANCO, le nationalisme chinois (en 1949) est plus encore l'effet du vouloir-êre d'un organisme individuel que de la certitude d'une suprématie culturelle. Nous sommes plus proches de Bandoung que de l'Empire céleste. De cette conception de l'Empire du Ciel au nationalisme moderne, puis au marxisme, voilà à peu de chose près le chemin parcouru, c'est-à-dire éprouvé autant qu'accompli, par l'intelligentsia chinoise en l'espace de trois générations. Cela représente une aventure intellectuelle prodigieuse : au sens propre, une révolution intellectuelle". Laquelle révolution intellectuelle perdure dans ses effets jusque dans l'instauration d'un marxisme d'Etat.

 

Lucien BIANCO, Les origines de la révolution chinoise, 1915-1949, Gallimard, 2007. Jacques GERNET, Le monde chinois, tome 3. L'époque contemporaine, XXe siècle, Armand Colin Pocket, 2005.

 

PHILIUS

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