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3 mai 2014 6 03 /05 /mai /2014 09:11

   On n'écrira jamais assez que les différents systèmes marxistes adoptés par des Etats le font souvent dans le conflit armé le plus brutal et ceci pour une raison assez simple, mais si elle est dramatique : ce système s'oppose de front à l'ensemble d'une classe de grands propriétaires qui, même s'ils ont combattus les défauts du système antérieur, le combattent vigoureusement par tous les moyens. C'est particulièrement vrai en Chine au début du XXe siècle. Dans l'agitation révolutionnaire qui n'en finit pas de mettre à bas tous les vestiges de l'ancien Empire, la situation est doublement conflituelle : non seulement le nationalisme s'oppose à la main-mise des puissances impériales occidentales et japonaise sur les richesses et les territoires, mais à l'intérieur de ce nationalisme se combattent des conceptions antogonismes de l'ordre social. C'est un cas-type que l'on retrouve déjà, en ce même début du XXe siècle en Russie. Mais en Chine, l'intervention étrangère est bien plus prégnante et apparente.

      La victoire du Parti communiste en 1949, 28 ans seulement après sa création par une douzaine d'intellectuels imprégnés de marxisme et d'occidentalisme, pose selon Lucien BIANCO, deux questions :

- Quelle part revient à la doctrine marxiste dans cet étonnant succès?

- La victoire a-t-elle été obtenue en conformité avec la doctrine marxiste? Dans le cas contraire, l'expérience chinoise a-t-elle constitué pour celle-ci un enrichissement décisif? Ou une infidélité majeure, une altération du marxisme?

Il tente d'y répondre à deux reprises, en 1967 et 2007, avec des éléments d'informations qui ne sont pas exactement les mêmes entre les deux dates, les progrès historiographique s'étant déployé entre temps.

Ce qui apparait, de toute manière, c'est que la qualité de la formation des fondateurs est surtout celle de théoriciens et de politiciens, voire de stratèges militaires, et non de sociologues possédant une bonne connaissance du terrain. C'est si vrai qu'un point de départ du renouveau de l'influence du marxisme en Chine dans de larges couches de la population réside dans un rapport d'enquête sur le terrain de MAO ZEDONG, bien après sa formation théorique aux principes politique marxistes : ce rapport (Rapport sur le Hunan) constitué auprès des paysans soulevés, est publié en 1927. Il se place parmi les classiques de la littérature révolutionnaire mondiale. Il dédaigne les discussions doctrinales, insouciant ou inconscient des implications théoriques de ce qu'il soulève, pour montrer que la révolution en Chine, c'est d'abord la révolution agraire et que la force du mouvement révolutionnaire, c'est la paysannerie pauvre. Ses conclusions, dans un moment de déroute militaire du Parti, rendent caduques les thèses et les politiques (basées sur la mise en révolution du prolétariat urbain) des doctes du Parti, eux-même très influencés, voire parfois subordonnés aux directives de l'Union Soviétique, dictant une stratégie basée sur un prolétariat ouvrier qui n'existe pas réellement en Chine. 

Pour apporter des réponses aux deux questions qu'il pose, Lucien BIANCO opère une périodisation de l'activité du Parti communiste, qui correspond d'ailleurs à l'évolution des événements politiques et militaires :

- une phase orthodoxe de tentative de soulèvement ouvrier, de 1921 à 1927, elle-même découpée en deux étapes : de 1921 à 1923, ce sont les débuts très modestes d'un mouvement révolutionnaire autonome ; de 1924 à 1927, c'est l'alliance avec le grand parti révolutionnaire "bourgeois", le Guomindang ;

- une phase paysanne, de 1927 à 1935, où les communistes chinois s'engagent dans une expérience extraordinaire : un parti communiste coupé du prolétariat et des villes, tapi au coeur des campagnes les moins accessibles, à partir de quelques unes des provinces les plus délaissées, entreprend des formes d'actions de guérilla, appuyée sur des morceaux d'armées dissidentes et des réseaux de bandits. Il renoue avec la longue tradition d'insurrections paysannes et de jacqueries sous l'Empire, avec la volonté d'établir des soviets prenant la place des grands propriétaires fonciers. 

1935 correspond non seulement à un grand moment des opérations militaires : la Longue Marche (une Longue retraite pénible comparable à la retraite de Russie napoléonienne) mais aussi au moment où le Komintern impose à ses sections nationales la tactique du front uni avec les sociaux-démocrates et les démocrates antifacistes pour combattre en priorité les troupes japonaises. "A partir de 1935, on a affaire à un avatar patriotique de mouvement communiste chinois, qui ne retient plus guère du programme traditionnel que l'anti-impérialisme (du moins ouvertement)." 

   Dans la phase orthodoxe, le dynamisme du Parti communisme s'affirme surtout à partir de 1924, à l'intérieur de la coalition, le plus à même de mobiliser en milieu ouvrier : grèves, insurrections, notamment à Shangaï, libérée avant l'arrivée des troupes révolutionnaires dirigées par CHIAN KAI SHEK en 1927. C'est alors que ce dernier lancee une attque des syndicats ouvriers et instaure une véritable Terreur blanche. Pour le PCC, "c'est une défaite au sein de la victoire". Cet échec, Lucien BIANCO constate, en 1967 et même plus en 2007, est imputable à un guidage depuis Moscou, où la direction s'agite dans des débats qui n'ont rien à voir avec la réalité chinoise sur le terrain. "Les deux principales erreurs commise à cette époque sont d'une part la sous-estimation du danger que représente Chiang Kai-Shek (ou l'incapacité de le contrôler, faute d'avoir mis sur pied une armée indépendante) et d'autre part le refus - ou la crainte - de jouer la carte paysanne." Le PCC doit attendre par la suite que la gauche du Guomindang, dominée par Wang JINGWEI, étalisse par défiance envers Chiang Kai-Shek, un gouvernement à Wuhan. Il s'allie avec cette aile gauche pour mettre sur pied une armée autonome. Notre auteur attribue d'abord aux rivalités entre STALINE et TROTSKY les choix de Moscou, mais il apparait, au vu de nouveaux documents, que l'ignorance de la situation réelle était entretenue (dans les deux sens de la communication), les officiers russes zélés dépêchés sur place appliquant aveuglément la doctrine orthodoxe marxiste qui veut que ce soit la classe ouvrière qui mène le combat, choisissant ainsi les villes comme point d'ancrage de la révolution, là où les troupes armées du Guomindang, aguerries, peuvent aisément mâter les insurrections une fois le pouvoir établi. 

   C'est dans la deuxième phase que s'organise ce qui sera l'Armée Rouge, MAO ZEDONG pouvant s'appuyer sur l'expérience de Shen DINGYA (fondateur d'une Association réformiste paysanne dans son village natal de Yaquian) et de Peng PAI (qui organise dès 1922 les paysans de sa province natale du Guangdong en "Unions paysannes"). La Terreur Blanche oblige les forces armées communistes, expulsées des villes, à fuir de province en province (elles sont rejointes par les débris d'une armée nationaliste vaincue, en 1928, commandée par Zhu DE, futur vainqueur de la guerre civile).

La résistance contre les campagnes d'annihilation des troupes de Chiang Kai-Shek ne tient que jusqu'en 1933, et débute l'année suivante la Longue Marche. Ce n'est que pendant cette Longue Marche que MAO ZEDONG est nommé membre du Bureau politique et investit de responsabilités militaires longtemps refusées. Le Commandant, d'un "Quatrième Armée du Front",  Zhang GUOTAO, lui dispute le pouvoir suprême, au point que les deux armées se séparent. C'est la fortune des armes qui décide de la victoire de MAOZEDONG. Durant toute cette période, où la tactique mise sur l'organisation des masses paysannes et la constitution de soviets dans les provinces-refuges, le débat doctrinal n'existe plus et c'est le hasard de la guerre qui décide de la suprématie au Parti. Les chefs militaires se considèrent comme les instruments de l'histoire pour conduire la Chine sur la voie du socialisme industriel et partagent encore la croyance hégéliano-marxiste en un progrès historique de rédemption dont le PCC est l'unique agent, sans trop s'attarder - et on peut dire que les événements militaires ne leur en laissent de toute façon pas le temps - sur les aspirations paysannes. Piètre théoricien, MAO ZEDONG est conduit par la nécessité de l'action. Et cette action nécessite l'adhésion et l'apport massif de la paysannerie pauvre. Si la nécessité de mettre fin à l'exploitation paysanne est évidente à leur yeux, et cette nécessité se fera sentir bien après la victoire, les amène à changer la répartition des terres dans les provinces où ils se "maintiennent", c'est souvent pour demander aux paysans des aides logistiques et alimentaires indispensables au fonctionnement de leur armée.  

 

   Le début du maoisme peut être fixé au moment où réellement en 1949, le PCC assis son pouvoir sur la Chine continentale toute entière. Mais, s'il ne se confond pas avec toutes les variantes chinoises du marxisme, et n'apparait pas dans toute son importance future, il peut être daté aussi de 1927, au moment au MAO ZEDONG publie son fameux Rapport sur le Hunan. 

Alain LIPIETZ effectue quelques coups de projecteur prudents sur le maoisme, compte tenu des propagandes intenses adverses et d'une propagande officielle frisant l'outrance d'une part et des difficultés d'avoir des sources "objectives" jusqu'à tardivement d'autre part, sans compter les obstacles culturels et linguistiques. 

C'est en effectuant un "bilan théorique de l'expérience stratégique et tactique de la Révolution chinoise, tiré par son principal dirigeant" que cet auteur tente ces coups de projecteur. MAO ZEDONG apparait comme le premier grand théoricien marxiste non-européen, premier praticien d'une construction non stalinienne du socialisme. Pour ce qui concerne la période d'avant 1949, et même de 1935, Alain LIPIETZ écrit :

Sur la révolution anti-coloniale : "Face à la question coloniale, l'Internationale, dirigée par des européens, se divise schématiquement dans les années 20 en deux tendances. Pour Staline, la révolution, étant anti-féodale au plan interne et anti-impérialiste à l'extérieur, doit être dirigée par la "bourgeoisie nationale". Pour Trotski, la révolution bourgeoise est impossible à une époque où les intérêts de toutes les classes dominantes (même relativement dominées) font déjà bloc autour du capital mondial contre le prolétariat mondial. Mais comme le prolétariat est trop faible, il ne peut tenter que des petits putschs locaux. Il faut attendre pacifiquement que le développement des forces productives engendre enfin la force capable de réaliser la révolution (Trotski, L'Internationale communiste après Lénine, Paris, 1930). 

Face à ces débats européocentristes, Mao Zedong change de terrain. Contre Staline qui veut placer le peuple chinois sous la direction du KuoMinTang de Tchang Kai-Chek, il dénonce le caractère instable de la "bourgeoisie nationale", son incapacité à diriger une révolution. Mais il existe déjà une force opprimée qui a un intérêt immédiat à la révolution : la paysannerie, force principale, avec la petite bourgeoisie, de la révolution anti-féodale et anti-coloniale. Enfin, par son insertion dans les rapports de luttes des classes mondiales, le prolétariat est capable de diriger cette force jusqu'à la révolution socialiste, par un processus ininterrompu, mais qui doit,  dans une première étape, limiter ses objectifs à ceux qui permettent l'alliance de ces "4 classes"." L'auteur fait référence là directement à la théorie de Stalin, avalisée à l'époque par les communistes chinois, qui considérait le KuoMingTang comme constitué de quatre classes, bourgeoisie, intellectuels, ouvriers et soldats, le PCC ne devant pas se contenter de l'unité d'action avec celui-ci, mais aussi s'intégrer à une force révolutionnaire qui inclut déjà le prolétariat, d'où la fusion de 1923.

"Cette étape, Révolution de Démocratie Nouvelle, placera d'emblée le prolétariat en position d'hégémonie pour entrainer la nation, émancipée de l'impérialisme, vers le socialisme."

Mais ce programme, poursuit Alain Lipietz, "n'était pas en germe dans le cerveau du jeune intellectuel chinois. Entre le diagnostic (L'analyse de classe de la société chinoise) et la stratégie (Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en Chine), il y a l'article "Enquête sur le mouvement paysan du Hounan", il y a l'irruption des masses paysannes sur la scène politique, qui vient bouleverser tous les schémas. Si Mao peut être tenu pour un "génie", c'est d'abord pour avoir su reconnaitre ce "mouvement réel" qui abolit l'ordre existant. Expérience qui marquera profondément sa théorie de la connaissance et, partant, de l'organisation. "Une direction juste doit se fonder sur le principe suivant : partir des masses pour retourner aux masses... Cela signifie recueillir les idées des masses, qui sont dispensées, non systématisées, les concentrer en idées systématisées, après étude, pour aller de nouveau dans les masses, pour les diffuser et les expliquer, faire en sorte que les masses les assimilent, adhèrent fermement et les traduisent en action, et vérifier dans l'action même des masses la justesse de ces idées".

Certes, cette capacité de "recueillir" et de "reproposer" implique une organisation, un "intellectuel collectif", dirait Gramsci, un "quartier général" dit Mao, bref un parti dirigeant, mais fort différent de l'avant-garde éclairée prônée par Lénine de Que faire? : "Assurer au parti le rôle dirigeant, ce n'est pas un mot d'ordre à claironner du matin au soir. Cela ne signifie pas non plus forcer les autres, avec arrogance, à se soumettre à nos ordres".

Que la maoisme, en Chine ou ailleurs, s'en soit tenu à un tel programme, est une autre question."

Sur la tactique du front uni : "Pendant toute la période de la Révolution de Démocratie nouvelle, deux camps s'opposent fondamentalement en Chine, par leurs intérêts matériels mais aussi par leur attitude face à la révolution : les "quatre classes", et le bloc impérialiste et ses relais (féodaux, compradores). C'est même cette "contradiction fondamentale" qui détermine la période et en règle le processus. Et pourtant, la ligne de front politique oscillera fréquemment, jetant le KouMinTang, tantôt dans le camp populaire, tantôt dans le contre-camp. C'est que la "contradiction fondamentale" n'existe jamais à "l'état pur". A l'intérieur d'une même période historique, de multiples contradictions secondaires, entre les fractions des classes, dans la situation mondiale, ect, viennent s'y combiner, la "surdéterminer". De sorte que la situation concrète, en une phase donnée du processus, se caractérise à chaque instant par une "contradiction principale", parfois fugace et mouvante, mais dont le dirigeant révolutionnaire doit tenir compte.

1935-1937 : le Japon envahit la Chine. La contradiction principale oppose alors l'impérialisme japonais à "tous les autres". Le KouMinTang, appareil d'hégémonie du bloc impérialiste sur la bourgeoisie nationale et les classes populaires, se casse en deux : les collaborateurs et les résistants. A ceux-là (à ces bourreaux!) Mao propose sans hésiter un "front uni". Unité pour la lutte, qui suppose la lutte pour l'unité : unir la gauche, rallier le centre, isoler la droite, les capitulards. Rien de surprenant à ce que la "droite du front uni" soit tout simplement la fraction stratégiquement non révolutionnaire dans la contradiction fondamentale : "Tchang Kai Chek nous mène à la défaite parce qu'il n'ose pas mobiliser les masses!".

Ainsi se forme, dans une pensée qui combine étroitement la réflexion théorique (De la contradiction) et l'analyse concrète (Les tâches du PCC dans la résistance), en rupture avec la scolastique et les déboires des "Front unique ouvrier" et des "Classe contre classe", la tactique qui fera du PC chinois le représentant du bloc national-populaire au sens gramciste du terme, "prince moderne" investi d'une mission : construire une Chine indépendante et prospère, alors que son projet est le socialisme. Condition idéale, mais non sans ambiguité, pour aborder la période suivante."

Les textes dont sont tirés les citations proviennent des Oeuvres complètes de MAO ZEDONG, publiées du vivant du leader en quatre tomes à Pékin et qui couvrent la période 1927-1949. Ces oeuvres forment ce qu'on appelle le maoisme classique et constituent un tout cohérent. 

 

Alain LIPIETZ, Maoisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999. Lucien BIANCO, Les origines de la révolution chinoise, 1915-1949, Gallimard, 2007.

 

PHILIUS

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