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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 16:27

                            La philosophie américaine à l'entrée dans le 3ème siècle (américain) se caractérise par des permanences, qui, bien mises en évidence par Gérard DELEDALLE, ne doivent pas cacher qu'il existe bien des aspects très différents de cette philosophie (mais il y a bien des philosophies, en fait), du fait même des conditions particulières - différentes de celles que l'on trouve sur le vieux Continent - de sa production et de sa diffusion. Alors que les débats universitaires diffusent assez largement dans les diverses sociétés européennes, en phase parfois très directe avec le débat politique, et que leur production n'est pas seulement l'apanage des universités, ils n'influent que rarement en revanche sur les polémiques politiques aux Etats-Unis. Comme le rappelle, dans son étude sur la French Theory, François CUSSET, l'université américaine constitue une étape, presque une parenthèse, dans la vie des étudiants entre l'enfance ou l'adolescence nettement surveillée par l'ensemble de la société et la participation de l'adulte à la vie économique et sociale (à la compétition capitaliste dans tous les domaines) coulée la plupart du temps dans un moule consensuel et très peu sujet à débats philosophiques. Ce qui fait que le milieu transgressif et permissif de l'université, où coexistent pacifiquement bien des cultures antagoniques, peuvent émerger - à l'occasion d'événements capitaux comme la guerre du VietNam et les luttes émancipatrices des noirs, des femmes ou des homosexuels - des philosophies critique, voire révolutionnaires (souvent parcellaires et ne visant pas du tout la vision d'ensemble). Ces débats, souvent virulents et parfois pas du tout policés (mêlant attaques intellectuelles et attaques personnelles sur le plan moral par exemple), restent à l'intérieur des campus et n'influencent que faiblement le fond pragmatique de la vie intellectuelle des Etats-Unis.

L'américanisme décrit par Ludwig MARCUSE se confond bien avec le pragmatisme. "L'Amérique a toujours eu la maturité de ne produire ni grands édificateurs de systèmes ni destructeurs pathétiques. On s'y est moins soucié de la vérité enfouie sous ses voiles que de ce qu'un philosophe américain, appelait en 1957 "les affaires de l'intérêt public comme l'éducation et la justice". Quoi que l'on puisse penser du succès de cette littérature, elle est vaste. Abstraction faite des débuts théologiques et de deux exceptions extraordinaires, James et Adams, la philosophie n'était pas destinée à apaiser la curiosité et le sentiment d'être égaré. L'inquiétude européenne eut un faible écho en Amérique, du moins dans le domaine philosophique. L'Amérique est le pays le plus conservateur et, par suite, le plus protégé sur le plan idéologique de la civilisation occidentale ; elle vit toujours, malgré tout, confortablement bordée dans la loi du XVIIIème siècle, dans la mesure où on entend par le mot "vivre" la conscience. Il n'existe qu'un seul terme pour qualifier cette confiance, on ne peut l'éviter bien qu'il soit extrêmement usé, c'est celui de "démocratie", le grand terme brandi par la philosophie américaine."

 

                        Gérard DELEDALLE décrit la philosophie américaine contemporaine, d'abord par rapport à celle qui a encore cours en Europe. Il s'agit d'une coupure fondamentale entre philosophie contemplative et philosophie de l'action. "La philosophie classique était contemplative. L'être se saisit pour Descartes comme pour Aristote par intuition. La philosophie américaine est activiste : la connaissance est une activité non seulement mentale mais manuelle aussi. Quant à l'activité  mentale, elle n'est pas activité d'un intellect agent abstracteur mais activité constructrice dont le modèle est donné au philosophe par les démarches de la pensée scientifique. Pour le pragmatisme, la connaissance est une processus psycho-biologique : la vérité de l'idée se fait pas l'action de l'idée. Pour les réalistes criticistes, la connaissance est une "intention", un mouvement vers. L'esprit ne contemple pas le réel, il va au réel par l'action, même s'il ne l'atteint pas comme chez Santayana. Royce l'idéaliste croit de même que l'idée conduit à l'objet, qu'elle est "intentionnelle" : la vérité ne consiste pas à contempler l'objet, mais consiste en la conformité de nos intentions avec les intentions divines qui constituent le réel."

Une des caractéristiques saillantes de cette philosophie, et en cela, elle reflète ou fait refléter ce qui se passe dans l'ensemble de la société, parce que précisément est abandonnée toute cette doctrine des idées claires et distinctes qui guident depuis ses origines les différentes philosophies occidentales auparavant - laquelle obligeait à une certaine récapitulation de l'expérience - est la prédominance accordée au futur sur le passé. Dans un pays qui se considère encore jeune, où longtemps a dominé le thème du recul de la frontière qui sépare la civilisation de l'inconnu, du sauvage, du barbare, l'histoire n'a que peu d'importance (ce que reflète d'ailleurs la faiblesse de l'enseignement de l'histoire aux Etats-Unis). L'expérience même y est pensée dans l'action à venir. 

Autre différence essentielle avec la philosophie de ce côté de l'Atlantique est l'existence d'une philosophie en équipe. Alors qu'en Europe, les auteurs individuels constituent des écoles de pensée où se recherchent l'approfondissement et le respect de principes édictés par ceux-ci, foisonnent aux Etats-Unis, les lieux collectifs d'élaboration de la philosophie. Tant et si bien que le projet de bien des philosophes américains, comme Dewey et Bentley est bien de forger un vocabulaire technique de la philosophie qui lui permette de véritablement progresser et de se détacher d'une certaine cacophonie et d'une certaine discontinuité. Mais même dans cette élaboration d'un vocabulaire commun, la recherche philosophique est essentiellement une affaire collective menée en collaboration.

De plus, toujours en suivant Gérard DELEDALLE, "la philosophie américaine est une philosophie de l'action s'appuyant sur les méthodes qui se sont révélées fécondes dans les sciences de la nature. Qu'elle veuille résoudre les problèmes philosophiques en équipe est une preuve de sa volonté de faire oeuvre utile. Mais son engagement ne s'arrête pas là. Il ne ressemble pas à l'engagement du philosophe français pour qui il est un devoir de conscience individuelle qui, par-delà la société et souvent contre elle, en appelle aux grands principes. Il est pour le philosophe américain, même le plus individualiste comme James, un devoir envers la communauté. C'est pourquoi toutes les philosophies américaines, à l'exception de celle de Santayana, réservent une place de choix dans leurs théories à la catégorie du social dont Mead et Creighton plus que tous ont compris la portée : Peirce et la communauté des philosophes er des savants, Dewey et la Démocratie, Royce et la "Grande Communauté", Howison et la "République Eternelle". On a même pu définir l'idéalisme américain comme étant "la philosophie de la solidarité". C'est pourquoi également le philosophe américain est un éducateur. James, Mead, Dewey sont des théoriciens de l'éducation, entendue non seulement comme pédagogie, comme psychologie de l'enfant, mais comme éducation de l'homme. le philosophe américain exerce même une action publique voire politique comme Dewey, Bowne et Brightman, mais tous ont lutté pour le bien-être de l'homme dans une société harmonieusement organisée, la société américaine évidemment en premier lieu, mais au-delà la société américaine pour la société de l'homme, la Grande Communauté de Royce ou la Démocratie de Dewey."

Ce qui est pris en Europe pour de l'optimisme confinant à la complaisance vis-àvis d'un matérialisme matériel et moral, d'une forme d'organisation économique considérée finalement comme la meilleure - voire celle en adéquation avec le projet divin, ou pire sans doute s'opposant réellement à une réforme (ne parlons par de la révolution...) de la société américaine. C'est, comme l'écrit Gérard DELEDALLE, un méliorisme qui veut s'opposer à la morale pessimiste classique. L'auteur reprend l'opinion d'Alexis TOCQUEVILLE qui écrit dans De la démocratie en Amérique (soit dit en passant Tocqueville constitue souvent chez ceux qui traitent de la civilisation américaine une référence sûre, voire une référence très fiable) : "La civilisation américaine est le produit (...) de deux éléments parfaitement distincts, qui ailleurs se font souvent la guerre, mais qu'on est parvenu, en Amérique, à incorporer en quelque sorte l'un dans l'autre, et à concilier merveilleusement. je veux parler de l'esprit de religion et de l'esprit de liberté." La religion n'est pas une affaire de spéculation mentale, mais surtout une pratique qui doit rassembler les membres de la communauté. La liberté, quant-à-elle, constitue la valeur clef, même si elle peut parfois mener à des conflits violents. 

    Ce qui précède à propos des caractéristiques de la philosophie américaine est confirmé selon Gérard DELEDALLE par le regard de quatre philosophes européens dont l'influence n'est pas négligeable aux Etats-Unis : Herbert MARCUSE (1898-1979) (L'univers unidimensionnel, An essay in Liberation, 1969), Jacques MARITAIN (1882-1973) (Réflexion sur l'Amérique, 1958), Alfred North WHITEHEAD (1861-1947) (Process and Reality, 1929 avec de nombreuses rééditions modifiées) et George SANTAYANA (1863-1952) (The Life of Reason, 1905-1906), qui ne se considère pas comme un philosophe américain.

    La tentative de description (car évidemment la distance manque par rapport à cette époque) de la philosophie américaine que fait Gérard DELEDALLE pour la période 1976-1996, dans certains aspects revendicatifs montre une philosophie éclatée, toujours sans perspective d'ensemble, centrée à chaque fois sur une problématique restreinte, qui porte sur l'identité américaine (la problématique de la colonisation intérieure), la question afro-américaine, celle des indiens d'Amérique, la condition féminine (la cause des femmes). Emergent des figures, toujours dans le courant pragmatique, qui tentent d'élaborer une philosophie "globale" : Stanley CAVELL, Richard RORTY, Nelson GOODMAN, Hilary PUTNAM, john RAWLS, Robert NOZICK, Sandra ROSENTHAL, Susan HAAK...

 

          C'est cet aspect parcellaire, où la globalité est absente, qui ressort le mieux de la série de dialogues entre philosophes américains, rassemblés par Gabriel ROCKHILL et Alfredo GOMEZ-MULLER. Les différents efforts d'une certaine philosophie politique n'aboutissent qu'à la reconnaissance d'identités minoritaires car la justice culturelle n'est jamais reliée aux questions sociales et économiques. Partant d'une problématique proche de celle de l'Ecole de Francfort, d'une discussion sur la théorie critique, le maître de conférences en philosophie à l'Université de Villanova (Philadelphie) et le professeur d'études latinoaméricaines à l'Université François-Rabelais de Tours, exposent la pratique théorique de la pratique en question chez l'ensemble des interlocuteurs comme Nancy FRASER, Will KYMLICKA, Michael SANDEL ou immanuel WALLERSTEIN. "L'objet principal de leur recherche se rattache au domaine de l'agir, et concerne l'éthique, la morale, la politique et le droit." "... la tâche d'une théorie critique n'est peut-être pas seulement de fédérer les sciences sociales et humaines et la philosophie, c'est-à-dire de fédérer des théories ou des formes de production théorique, mais aussi de fédérer la théorie et la pratique - les pratiques individuelles et collectives d'émancipation." Ils insistent sur l'écran de fumée pourrions nous écrire qu'est l'invocation de l'idéologie comme d'un repoussoir pour ne pas aborder la question de la réforme ou de la révolution nécessaires. "L'idée de présenter l'éthique (dans un univers intellectuel où la moralisation de la politique est considérée comme un repère permanent) comme la solution de tous les maux a été, depuis longtemps, mises en avant par tous ceux qui entendent préserver l'ordre établi : c'est une manières de neutraliser le politique et le social et, par là même, d'entraver leur potentiel de transformation." 

 

         Sous la direction de Gabriel ROCKHILL et Alfredo GOMEZ-MULLER, Critique et subversion dans la pensée contemporaine américaine, Dialogues, Editions du Félin, collection Les marches du temps, 2010 ; Ludwig MARCUSE, La philosophie américaine, Gallimard, collection Idées nrf, 1967 ; Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, 1998 ; François CUSSET, French Theory, La Découverte, 2005.

 

 

                    PHILIUS

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