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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 15:31

                        Le pragmatisme est analysé par de nombreux auteurs comme une philosophie purement nord-américaine (aux Etats-Unis, car au Canada et dans les autres pays du continent américain, la situation est bien différente). Comme l'écrit Arnaud SCHMITT, "présenter le pragmatisme comme une "idée américaine" - une idée simple et néanmoins programmatique, aux applications concrètes, universelle et pourtant profondément lié à l'histoire d'un pays - peut sembler réducteur. En effet, recourir à une telle formulation a pour inconvénient de négliger l'histoire plus que centenaire d'une pensée dynamique, variée et souvent conflictuelle, dont les défenseurs oeuvrent dans le sens d'une approche des problèmes conceptuels qui, débarrassée des lourdeurs métaphysiques d'antan, ne renonce pas pour autant à la complexité de cet exercice intellectuel exigeant qu'est la philosophie. Tenter d'en dégager le substrat philosophique va nous permettre de revenir au projet initial et par la même occasion, d'en présenter une vision (ré)unifiée, clairement située dans l'histoire des idées telle qu'elle se déploie outre-atlantique".

Introduisant ainsi un numéro récent de la Revue Française d'Etudes Américaines (N° 124, 2ème trimestre 2010), le maitre de conférences en études anglophones à l'Université Montesquieu de Bordeaux 4, indique que le pragmatisme constitue bien une philosophe qui règle de nombreux comportements (en philosophie et en philosophie politique) aux Etats-Unis et qui, par sa prépondérance, limite drastiquement l'influence de différentes philosophies contestataires d'un modèle de société capitaliste, notamment le marxisme. Le plus petit dénominateur commun des différents pragmatismes qui se combattent sur la scène intellectuel est lui-même explicatif de cette limitation fondamentale : même dans le renouveau du pragmatisme, notamment dans la seconde moitié du vingtième siècle, alors que se multiplient dans les milieux universitaires certains aspects radicaux, nous pouvons constater une constance d'empirisme, de fidélité aux principes fondateurs de la "démocratie américaine" et d'optimisme dans la capacité du système socio-économique à supporter un certain idéal de liberté.

Ce renouveau d'ailleurs, peut s'expliquer, outre par l'hégémonie culturelle, économique et politique des Etats-Unis, "par l'incroyable élasticité du concept fondateur de cette philsophie. En effet, sa force et la raison de sa résilience proviennent de la facilité avec laquelle il est possible de revenir à la base fondatrice (...). Dans sa version minimaliste, anti-essentialiste, le pragmatisme a réussi à fédérer plusieurs générations de philosophes, qui, par ailleurs, n'ont que peu de choses en commun. Si Rorty en a présenté une version très axée sur le langage que certains jugent trop relativiste, il ne faut pas oublier que l'idée originelle était centrée bien plus sur l'expérience et sur le contexte empirique. le terme d'expérience est ici à prendre comme renvoyant à une pluralité : Peirce, mais surtout James et Dewey, ont avant tout tenté de procéder à une déhierarchisation des valeurs et des opinions (pluralisme des expériences) afin, peut-être de pacifier des débats particulièrement virulents aux Etats-Unis durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Louis Menand a insisté sur le rôle prépondérant tenu par la Guerre de Sécession dans la psyché des Pères fondateurs du pragmatisme." La violence de cette première véritable guerre moderne de masse a suscité la recherche d'un pluralisme apaisé et souvent niveleur. L'abandon des normes transcendantales et rationnelles "a pour effet immédiat de conduire à un nivellement des valeurs dont Rorty s'est fait le chantre (...)".

 

                        Le marxisme peut apparaître d'une certaine manière comme entre radicalement "anti-américain" ou au moins "non américain", dans le mouvement des idées aux Etats-Unis, dans la mesure même où sa vision moniste de l'histoire s'oppose à un individualisme et un pluralisme emprunté à une sorte de darwinisme social où prend une grande place le mythe du self-made man. (Pierre BIRNBAUM). Face aux efforts de nombreux philosophes, notamment européens ou s'estimant influencé par la philosophie politique européenne, pour introduire l'étude des oeuvres de Karl MARX - lui-même ne croyant pas du tout à l'avenir de sa philosophie dans ce pays par ailleurs -, notamment à partir des années 1930 et 1940, la plupart des intellectuels du "nouveau Monde", ne cherchent "plus à le récuser en recourant à l'analyse de la réalité américaine, mais (essaient) au contraire, après l'avoir dépouillé de tout caractère révolutionnaire, de l'intégrer aux préoccupations actuelles des social scientists et, pour parvenir à cette "ré-occidentalisation", (priviligent) les textes du jeune Marx aux dépens de ceux de la période de maturité."

Le professeur de sociologie politique à l'université Paris 1 et à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris présente, dans une étude déjà ancienne (de 1968) le marxisme et la marxologie aux Etats-Unis en détaillant la démarche de quelques introducteurs et de quelques défenseurs du marxisme.

Herbert MARCUSE (1898-1979) (Reason and revolution, 1941) est le premier à présenter aux Etats-Unis les Manuscrits de 1944 comme un moment essentiel de l'évolution de la pensée de Marx. L'auteur parvient à conclure que l'individualisme fait partie intégrante du marxisme, dans la mesure où une fois la propriété privée des moyens de production détruite, les hommes libres peuvent en devenir maîtres. Il s'attache surtout aux première oeuvres de Karl Marx car il estime qu'au fur et à mesure qu'on va vers ses "oeuvres de maturité" (Il pense sans doute au Capital), la subordination des forces productives au libre épanouissement de l'individu va en s'atténuant. Sa critique de la société soviétique, où les nationalisations n'empêchent pas la persistance de l'aliénation (le marxisme soviétique, 1963), prolongeant sa critique de la civilisation industrielle dans Eros et civilisation (Editions de Minuit, 1963), puis son réquisitoire contre la société américaine où l'homme lui-même, dans un univers dominé par la consommation n'évolue que selon une seule dimension, inhérente au principe du rendement (l'homme unidimensionnel, 1968), l'amènent à affirmer le caractère général de cette aliénation. En fait, devant la soumission de l'individu devant la machine, quelque que soit le régime socio-politique ou économique de la société, Herbert MARCUSE diffuse son sentiment pessimiste, à l'opposé de son optimisme de ses premiers écrits sur l'oeuvre de Karl MARX. "Ainsi, écrit Pierre BIRNBAUM, Herbert Marcuse, qui acceptait avec enthousiasme les oeuvres de jeunesse de Marx et voyait en elles un optimisme et un humanisme propres à justifier la victoire de l'idée de bonheur sur l'idée de raison, en arrive, pourrait-on conclure, à la limite du pessimisme absolu ; l'"existence réconciliée" sera t-elle jamais une réalité? La société américaine semble décourager toute démarche utopique".

Erich FROMM (1900-1980) , d'abord préoccupé de psychanalyse, qui part de l'idée exprimée par Sigmund FREUD dans Malaise d'une civilisation, selon laquelle une société ne saurait être saine tant qu'elle va à l'encontre de la nature humaine. Dans The saine society (1956), il veut effectuer une synthèse de FREUD et de MARX qui ne débouche que sur un réformisme sans grande vigueur, car une fois que l'homme participe à la direction des entreprises et le conflit travail-capital surmonté, avec d'autres réformes sur la publicité et l'éducation, il n'est plus nécessaire de modifier les rapports de production. La société actuelle (et il s'oppose évidemment en cela à Herbert MARCUSE) peut être aménagée et rendue "saine".

Thomas Burton BOTTOMORE (1920-1992) traduit pour le public universitaire américaine ces Manuscrits de 1844. Eric FROMM introduit Marx'concept of man (1961) et c'est pratiquement cette introduction, plus que le texte de Karl MARX lui-même qui influence la manière dont le marxisme s'introduit - faiblement - dans le débat philosophique américain. Pierre BIRNBAUM explique que "la lutte des classes, la paupérisation et la plus-value reléguées dans le néant comme entachée d'erreur et dépourvues d'intérêt, Marx apparaît ici comme un philosophe exclusivement préoccupé de l'émancipation spirituelle de l'homme et de la fin de son aliénation. Ultime représentant de l'esprit de la Renaissance, il fait partie intégrante de l'"humanisme occidental" et aurait, sans nul doute, condamné le marxisme soviétique. Au fond, il suffirait d'appliquer les réformes que préconise Erich Fromm pour parvenir à la "société saine" et satisfaire du même coup les aspirations humanistes de Marx." "Après avoir rejeté purement et simplement l'analyse économique de Marx, Erich Fromm ne lui adresse qu'un seul reproche, celui de n'avoir pas prévu que les "cols blancs" seraient, dans la société contemporaine, plus aliénés encore que les ouvriers. Une critique de cet ordre révèle à quel point la notion marxiste d'aliénation a pu se transformer chez les marxologues américain : elle a fini par se rapprocher de l'anomia et par caractériser la situation dans laquelle se trouve placé l'"homme de l'organisation". 

Robert C TUCKER (1918-2010) introduit dans les oeuvres de Karl Marx une "rupture" qu'il situe, à la manière d'ALTHUSSER, en 1845, lors de la rédaction de L'idéologie allemande. L'auteur de Philosophie et mythe chez Karl Marx (Payot, 1963) considère qu'il n'y a rien à reprendre dans les oeuvres dites de maturité de Karl Marx. Il relègue Le Capital comme "pièce de musée". Comme Eric FROMM et Herbert MARCUSE, il ne voit en Karl MARX qu'un philosophe de l'alinéation.

A l'inverse, George LICHTHEIM considère la partie économique de l'oeuvre marxiste comme la seule partie à prendre en considération. Pour lui, comme pour Daniel BELL (1919-2011) et Sidney HOOK (1902-1989), Karl MARX est uniquement un économiste et un sociologue. Leur position est très minoritaire, et la plus grande part des marxologues tend exclusivement leur attention à ce qu'ils appellent l'interprétation marxiste de l'aliénation. Toute la partie économique du marxisme, autant dire une grande partie de ce qui lui donne tout son sens, n'est pas abordée par elle. Il semblerait même que l'évocation même de cette partie semble provoquer tout de suite une sorte de rejet presque instinctif... et risque de donner une image négative du marxisme dans les milieux philosophiques.

Pierre BIRNBAUM conclue que "De là à inférer que les conditions d'un débat idéologique sont supprimées, il n'y a qu'un pas, et on peut s'étonner de voir le jeune Marx utilisé par certains pour conclure à la fin des idéologies. Mais malgré qu'ils en aient, les conflits d'idées ne disparaîtront pas de sitôt, et la tâche des marxologues américains commence à peine."

 

     La lecture des analyses de Richard D WOLFF (né en 1942), professeur d'économie dans l'université du Massachusetts, directeur de la revue Rethinking Marxism qui organise tous les trois ans la plus importante conférence sur la pensée de Karl MARX aux Etats-Unis, laisse à penser que la situation ne s'est guère améliorée depuis pour le marxisme : "La présence du marxisme est extrêmement faible au sein des forces politiques de gauche et des organisations syndicales comme chez les jeunes. Mais elle est très marquée dans les universités et les milieux intellectuels." Il fait partie de ces intellectuels qui veulent s'appuyer sur une lecture renouvelée du Capital. (The Economics of colonialism, Yale university Press, 1974 ; Avec Stephen A RESNICK : Economics : Marxiam versus neoclassical, John Hopkins Press, 1987 et New Directions in Marxian Political Economy, Routledge, 2006)

Deux facteurs structurants sont avancés par Guy CARASSUS, dans la Lettre de la Fondation Gabriel Péri. L'un, historique, est que le capitalisme a imposé sa domination par la violence et la répression. Les luttes de la classe ouvrière en firent la dure expérience et l'opposition d'obédience communiste ne put jamais s'y déployer. Ce n'est qu'avec le mouvement anti-impérialiste contre la guerre aux VietNam qu'un marxisme ouvert aux interprétations de LUKACS, GRAMSCI, ADORNO, MARCUSE et d'autres réussit à s'implanter dans les universités. L'autre facteur est idéologique et politique. Le capitalisme américain a su efficacement contrer une pensée marxiste, limitée à la critique sociale, en faisant de la consommation de masse le critère de la réussite sociale et la mesure du bien-être. Si les couches les plus pauvres purent trouver quelque intérêt à cette pensée sociale, les couches moyennes n'y prêtèrent guère attention.

Aujourd'hui, toujours selon Guy CARASSUS, dans les universités américaines, la pensée critique issue de MARX se retrouve dans quatre groupes différents. Associée à celles de penseurs comme FOUCAULT et DERRIDA, elle devient un instrument privilégié d'investigation des questions culturelles. Le courant du marxisme analytique la revisite à l'aune des concepts et des méthodologies utilisés dans les sciences humaines, au détriment de certaines notions clés. d'autres l'utilisent plus classiquement à partir de son noyau dur pour critiquer le néolibéralisme

 

     D'une manière générale l'emprise du pragmatisme, et sans doute de la partie la plus conservatrice de celui-ci, pèse sur la philosophie politique américaine, et empêche le développement non seulement du marxisme, mais également de toute autre philosophie - appelée libérale ou radicale - critique du système américain tel qu'il est. Les travaux de Nancy FRASER sur une "condition post-socialiste", terme qu'introduit la titulaire de la chaire Henry et Louise A Loeb de Politique et Philosophie à la graduate Faculty de la New School for Social Research au milieu des années 1990, indiquent une "marginalisation de l'imaginaire socialiste en fonction duquel, pendant un siècle et demi, les luttes portées par la gauche ont été menées." Théoriser la société capitaliste dans sa totalité, élaborer une vision globale - ce qui est en Europe normalement de la philosophie politique - n'est même plus la préoccupation du courant de la Théorie Critique. "L'Ecole de Francfort a défendu le projet d'une recherche interdisciplinaire associant des recherches sociales empiriques à la réflexion philosophique. L'idée était de dresser un vaste tableau des injustices et des asymétries de pouvoirs caractéristiques de l'époque, d'identifier les points de tensions sociales et les dilemmes politiques, de déceler les aspirations à l'émancipation et les possibilités de transformation sociale. Mais aujourd'hui, cet ambitieux projet de totalisation a été abandonné par la plupart des théoriciens critiques de la "troisième génération" en faveur d'une division du travail disciplinaire plus modeste. Alex Honneth et moi, dit-elle, sommes à peu près les seuls parmi la génération des post-habernassiens à être demeurés attachés au projet d'une "théorie critique de la société" interdisciplinaire." L'auteure de Qu'est-ce que la justice? Reconnaissance et redistribution (La Découverte, 2005) estime que les énergies se sont plutôt concentrées sur la reconnaissance des minorités et d'identités communautaires, détournées des luttes pour la redistribution de la richesse produite par le système capitaliste et contre les injustices sociales. Elle s'appuie entre autres sur les études d'André GORZ (Stratégie ouvrière et néo-capitalisme) qui propose des "réformes non-réformistes" pour faire converger certaines préoccupations identitaires et la nécessité de la justice sociale. Restant optimiste, elle estime que l'ouverture de nombreuses luttes sur un plan transnational (ONG, Forum Social Mondial) ouvre, en changeant de cadre, de nouvelles perspectives vers cette justice sociale.

 

 Arnaud SCHMITT, Le pragmatisme : une idée américaine, Revue Française d'Etudes Américaines, n°124, 2ème trimestre 2010 ; Pierre BIRNBAUM, Marxisme et marxologie aux Etats-Unis, Revue Française de Science Politique, n°6, 1968 (disponible sur www.persée.fr) ; Site de la Fondation Gabriel Péri ; Nancy FRASER, entretien avec Alfredo GOMEZ-MULLER et Gabriel ROCKHILL, dans Crtique et subversion dans la pensée contemporaine américaine, Le félin, 2010.

 

                                                                                                                                        PHILIUS

 

 

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