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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 10:55
           Le naturalisme n'est de toute évidence, historiquement, pas une attitude ou une doctrine propres à une partie de la philosophie américaine. Philosophie pour laquelle il n'existe rien en dehors de la Nature, c'est-à-dire qui ne se ramène à un enchaînement de faits semblables à ceux dont nous avons l'expérience, conception selon laquelle la vie morale n'est que le prolongement de la vie biologique (André LALANDE), elle est surtout, dans la philosophie américaine "moins un système ou un ensemble doctrinal qu'une attitude et une disposition d'esprit" (J H RANDALL).
Dans une société qui évoque souvent l'intervention divine sous une forme ou sous une autre dans toutes les activités humaines, cette attitude semblerait détonner. En fait, nous ne pouvons comprendre ce naturalisme-là qu'en nous souvenant qu'il existe de façon plus ou moins vague, même dans l'esprit de nombreux philosophes américains les plus rationnels, quelque chose d'immatériel, au-delà de la conscience, qui intervient indirectement ou de façon diffuse. La lecture d'auteurs comme Roy Wood SELLARS (l'émergence) par exemple semblerait difficile à un lecteur agnostique ou athée, sans tenir compte de cette influence dans la pensée philosophique américaine...

         Pour la période historique datant d'avant la Seconde Guerre Mondiale, on peut distinguer le naturalisme continuiste de John DEWEY, de Féréderick J.E. WOODBRIDGE (1867-1940) et de Morris Raphael COHEN (1880-1947) et le naturalisme discontinuiste de Roy Wood SELLARS (1880-1975) et, avec quelques réserves, de George SANTAYAMA (1863-1952) (Gérard DELEDALLE). Ce naturalisme se retrouve également en partie dans les philosophes qualifiés d'idéalistes (George S MORRIS ou Alfred LLOYD...). Les débats qui agitent ces auteurs, qui pensent devoir se positionner face au darwinisme notamment (voir la Grande Explication de 1895), les obligent à choisir en quelque sorte le cadre de référence de description des expériences qui seules permettre d'approcher la réalité : la métaphysique ou la science?  Certains, comme George SANTAYAMA s'en tiennent à la science, refusant une description métaphysique de la nature, mais dans l'ensemble, fidèle à l'héritage de PEIRCE, les philosophes naturalistes américains se nourissent de métaphysique, "d'une métaphysique qui se nourrit de la science, en utilise les méthodes et en adopte les conclusions : il est à la fois ontologique, expérimental et évolutionniste" (SCHNEIDER H.W., A history of American Philosophy, Columbia University Press, 1986, cité par Gérard DELEDALLE).
  Des différences éclairantes pour leur positionnement "politique" existent entre les oeuvres de George SANTAYAMA (naturalisme épiphénoménisme), de John DEWEY (naturalisme transactionnel) et de Roy Wood SELLARS (naturalisme de l'émeergence).

     George SANTAYAMA, notamment dans les cinq volumes de The Life of Reason (1905-1906), dans lesquels il fait la chronique des progrès de l'esprit humain, soumet l'acquis de la pensée humaine à une analyse critique encore plus profonde que le scepticisme de René DESCARTES. Celui-ci considérait l'existence du moi pensant comme un donné, ce que se refuse de faire le professeur de philosophie. Aucun fait n'est évident en soi. Selon lui, "la nature, l'histoire, le moi deviennent des présences fantomatiques, de simples notions de ces choses, et l'être de ses images leur devient purement interne ; elles n'existent dans aucun espace environnant, dans aucun temps ; elles ne possèdent aucune substance ou partie cachée, mais sont toute surface, toute apparence. Cet être ou qualifié d'être, je l'appelle une essence" (Brief History of my opinions, in Contemporary American Philosophy). Il décrit trois étapes de l'évolution de la vie de la raison. L'étape rationnelle clarifie et objective les impulsions de l'instinct qui dirigent la vie à l'étape pré-rationnelle. Avec la troisième étape, l'étape post-rationnelle, l'esprit, bien qu'en continuité avec la vie, s'en libère et fait oeuvre d'esprit libre : il crée des valeurs. Il donne, en premier lieu, un sens à l'univers physique : les vibrations deviennent musique, les radiations couleurs, les taches colorées tableau ; et à sa vie : les mouvements deviennent actions, les changements progrès. En second lieu, quand il se désintéresse du physique et de la vie, il découvre le secret de son être propre, sa spiritualité : l'esprit n'est pas un instrument, il est un accomplissement, une "fruition", il est spiritualité. La vie de l'esprit - la vie spirituelle - est la récompense du labeur de la raison. (Gérard DELEDALLE, reprenant The Life of the Reason).

    John DEWEY, dans Human Nature and Conduct (1922) et dans Experience, Knowledge and Value (1939), développe, au contraire, un naturalisme, qu'il ne distingue pas d'un instrumentalisme, qui ne voit dans la nature pas de substances, mais uniquement des transactions. Les distinctions établies entre l'homme et le monde, l'intérieur et l'extérieur, le moi et le non-moi, le sijet et l'objet, l'individuel et le social, le privé et le public... sont en réalité des parties (au sens de participants) dans des transactions biologiques. L'organisme devient un esprit en vertu de sa façon particulière de participer au cours des événements (Creative Intelligence, 1917). Pour lui l'enquête est une transaction proprement humaine, differente de l'adaptation biologique, mais elle est une transaction naturelle. Gérard DELEDALLE, en présentant sa philosophie ,n'hésite pas à écrire que ce naturalisme transactionnel est la philosophie qu'aurait inspirée à HERACLITE la science du XXème siècle.

      Roy Wood SELLARS, dans notamment Realism, Naturalism and Humanism (Contemporary American Philosophy), veut réconcilier le naturalisme de George SANTAYAMA et celui de John DEWEY, en introduisant les idées d'émergence et de niveau. Il pense qu'on ne peut se limiter à effectuer une inspection externe de la réalité, sans succomber à une tentation "égocentrique". C'est directement à partir des études sur la psychologie du comportement qu'il veut expliquer l'émergence de la conscience, qui est dans la nature, contrairement à ce qu'entend dire George SANTAYAMA. Plus proche de John DEWEY dans sa compréhension de la nature, il voit dans l'évolution naturelle les conditions de l'émergence de la conscience. Roy Wood SELLARS pense qu'il est évident que si les transactions sont homogènes, on ne peut les décrire en termes subjectifs sans sombrer dans l'idéalisme, mais si l'on accepte de reconnaître dans la nature, des niveaux hétérogènes de transaction, on peut attribuer un niveau aux transactions humaines, sans nier pour autant la réalité physique objective de la nature. Cela sous-entend bien entendu que les transactions sont substantielles ou qu'elles produisent des niveaux stables, ce que ne peut admettre John DEWEY...(Gérard DELEDALLE).

   Rien ne remplace, bien entendu, la lecture directe des oeuvres de ces auteurs, pour cerner exactement leur pensée. On voit bien qu'ils tournent toujours autour des mêmes difficultés de compréhension de la nature et partant de nous-mêmes... Il est dommage que leurs oeuvres soient peu traduites en français, contrairement aux oeuvres de la génération suivante ; cela fait partie du fossé entre les philosophies européenne et américaine (des Etats-Unis). Il est vrai par ailleurs que le vocabulaire utilisé s'écarte notablement de celui en cours dans les philosophies dominantes européennes, ne serait-ce qu'en pensant à celle de KANT ou d'HEGEL...

      Gérard DELEDALLE, La philosophie américaine, De Boeck Université, 1998 ; André LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, collection Quadrige, 2002.

                                                                                     PHILIUS

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