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27 juin 2012 3 27 /06 /juin /2012 09:14

          Dans la période d'effondrement, autour des IIIe et IVe siècles, de toute une vision du monde et d'un système de valeurs forgés pendant quatre siècles auparavant pendant la dynastie Han, et de la réaffirmation des aspirations individuelles, le bouddhisme venu de l'Inde apporte une nouvelle façon de concevoir l'existence. Le bouddhisme bouleverse de fond en comble les perceptions chinoises, suivant un long processus qui s'achève dans son assimilation sous les Tang à partir du VIIIe siècle. Anne CHENG présente les origines indiennes du bouddhisme, son ancrage en Chine au lendemain de l'écroulement des Han et la formation d'un bouddhisme du Nord et d'un bouddhisme du Sud, bien différents politiquement et sociologiquement parlant. 

 

      C'est la tendance la plus "libérale" que le bouddhisme, dans sa forme mahâyâniste, connaît une expansion vers la Chine et tout le monde "sinisé" (Japon, Corée, VietNam, Tibet). "Lorsque se manifestent, écrit-elle, dès le Ier siècle après JC, les premiers signes d'une présence bouddhique en terrain chinois, on est au début d'un long et immense processus d'assimilation du bouddhisme indien par la culture chinoise, processus qui devait durer plusieurs siècles et avoir des répercussions profondes (...)." "C'est à la faveur d'un désarroi à la fois physique et moral du monde chinois au lendemain de l'écroulement des Han, suivi de trois siècles de division, que le bouddhisme prend un ancrage profond en Chine, intervenant là où la mentalité confucéenne s'est révélée déficiente : par-delà toutes les distinctions hiérarchiques, c'est à tous les hommes que s'adressent le folklore de l'au-delà - paradis ou enfer -, la doctrine du karma qui met tout un chacun à la même enseigne, et surtout l'idéal de la bouddhéité dont nous possédons chacun les germes en nous et que nous pouvons faire éclore avec l'intercession des Bodhisattva."

  Sous les Han, "l'intérêt pour le bouddhisme se concentre de prime abord sur l'immortalité de l'âme ainsi que sur le cycle de renaissance et le karma. Ces notion sont d'abord comprises dans le contexte de la mentalité religieuse taoïste en termes de "transmission du fardeau" : le bien et le mal commis par les ancêtres étant susceptibles d'influencer la destinée des descendants, l'individu est passible de sanctions pour des fautes commises par ses ascendants. Mais alors que les taoïstes s'attachent au caractère collectif de la sanction, la responsabilité individuelle introduite par la conception bouddhique du karma apparaît comme une nouveauté. Les Chinois éprouvent d'abord quelque difficulté à concevoir des réincarnations successives sans supposer l'existence d'une entité permanente pour les sous-tendre. D'où l'idée d'une "âme spirituelle" et immortelle qui transmigre à travers le cycle des renaissances, alors que le corps matériel se désintègre à la mort. Cette idée ne fait que reprendre la croyance taoïste en un au-delà spirituel - voire physique - du corps." Comme en témoigne un texte probablement composé vers la fin du IVe siècle, sous la dynastie Jin, Geng sheng lun (De la réincarnation), de LUO HAN (300-380)).

   Lors de la scission de la Chine en dynasties du Nord et du Sud, les progrès du bouddhisme prennent des formes différentes. Un bouddhisme du Nord se forme sur un territoire conquis par les Huns qui le contrôle pendant trois siècles (316-589). Ces dirigeants non chinois font du bouddhisme une religion d'Etat. "Moins portés sur la littérature et les philosophie, les moines y sont utilisés comme conseillers politiques, voire militaires, et appréciés pour leurs pouvoirs occultes. Dans cette Chine du Nord prédomine un bouddhisme dévotionnel, surtout préoccupé de moralité, de méditation et de pratique religieuse. Un bouddhisme du Sud se forme  dans les territoires où se réfugie le pouvoir impérial. Sous les Jin orientaux se forme un bouddhisme intellectuel propre à la classe lettrée. Y sont privilégiés les aspects matériels, intellectuels et spirituels et le bouddhisme y hérite de l'esprit blasé et désabusé des "causeries pures", désormais dégénéré en hédonisme décadent. "La classe lettrée, qui se mobilisait traditionnellement autour de sa mission morale et politique de sauvegarde du Dao, se laisse désormais gagner par un scepticisme qui trouve des échos dans le thème bouddhique du "tout est transitoire"".

  Avant de décrire les évolutions différentes du bouddhisme au Nord et au Sud de la Chine, Anne CHENG indique les deux principaux centres d'intérêts au lendemain de la chute des Han. Ils correspondent aux deux grands volets de la doctrine bouddhique : dhyâna (concentration) et prajnâ (sagesse). Le moine parthe AN SHIGAO, actif dès la seconde moitié du IIe siècle, met l'accent sur les textes du dhyâna, qui traitent essentiellement des techniques de contrôle mental, de respiration et de suppression des passions. Les premiers textes traduits en Chine mettent peu l'accent sur les vérités fondamentales du bouddhisme et beaucoup sur ses pratiques, et bien des traductions sont faites dans la terminologie taoïste. "Le boudhisme des Han s'était adressé d'abord à un public populaire en mettant l'accent sur les pratiques de méditation, mais aussi sur le thème de la compassion et de l'accumulation de karma qui se traduisait notamment par des dons à la communauté monastique. Aux yeux d'un public déjà formé aux exigences du taoïsme religieux pour qui le bouddhisme n'était au fond qu'une variante ouvrant une nouvelle voie vers l'immortalité, il devait inévitablement se produire entre les deux un amalgame, assorti d'une tentation de "récupération" réciproque." L'idée que le bouddha ne serait autre que LAOZI, disparu à l'Ouest de la Chine gagne même les esprits  (Sutra sur la conversion des barbares). Cette idée est au centre d'une querelle qui rebondit au IVe, puis au VI-VIIe siècle, élément des relations complexes entre bouddhisme et taoïsme. Au-delà du dhyâna, la doctrine bouddhique fait culminer le cheminement de l'adepte vers la sagesse, notamment sous l'impulsion du Scythe LOKAKSEMA (ou ZHI LOUJIACHAN, ou encore ZHICHAN, traducteur des textes de la Prajnâ-pâramita (perfection de la sagesse), caractéristique du bouddhisme Mahâyâna de l'Inde dès le IIe siècle avant JC. Cette doctrine s'enracine surtout au Sud par la suite, vers le milieu du IIIe siècle.

 

      Au Sud de la Chine, "c'est à travers des échanges d'idées sur la vacuité que le bouddhisme atteint les milieux lettrés (...) alors occupés à spéculer sur les rapports entre le "fondement constitutif" et sa "mise en oeuvre", le premier étant perçu comme l'il-n'y-a-pas (wu) assimilé à la vacuité bouddhique, et le second comme l'il-y-a (you) ou la réalité relative telle que nous la percevons." Les 7 premières écoles du bouddhisme, qui se constituent  en grande partie au Sud se départagent entre adeptes du wu qui se réclament de WANG BI, et ceux du you, plus proche de GUO XIANG. Toute une littérature s'efforce de faire coïncider les notions bouddhiques aux concepts principalement taoïstes, mais cette méthode tombe en désuétude après le travail de KUMÂRAJIVA, dès 402. Avant cela, les entreprises des moines bouddhistes, qui frayent avec l'élite lettrée, réussissent à faire dès 381 (où règne l'empereur XIAOWU (373-396), du bouddhisme la religion de référence. Mais l'engouement impérial suscite des réactions contre l'extravagance des dépenses et l'interventionnisme clérical dans les affaires de l'Etat. La conception confucéenne traditionnelle du pouvoir impérial, suprême car venant du Ciel s'accommode mal de l'intrusion de l'"Etat dans l'Etat" que constitue la communauté monastique bouddhiste. Dans le grand débat qui s'instaure vers 340 à la cour des Jin sur la question de savoir si les moines doivent ou non se prosterner devant l'empereur (en Inde, ils forment un corps autonome gouverné par ses propres lois...), c'est leur autonomie qui, dans un premier temps, remporte gain de cause, défendue notamment par le célèbre HUIYUAN (334-416) (Anne CHENG).

 

       Au Nord de la Chine, dans un contexte d'instabilité et d'insécurité (rivalités entre chefs non chinois), les moines préfèrent se mettre au service des souverains comme conseillers, se prévalant parfois de pouvoirs occultes pour inciter les conversions à la Loi Bouddhique. FOTUDENG, un moine originaire d'Asie centrale arrivé à Luyoyang vers 310 au milieu de ces troubles, met à la disposition du fondateur "barbare" des Zhao postérieurs (319-352) son expertise et sa magie. Toutes les dynasties non chinoises qui se succèdent encouragent puissamment le développement du bouddhisme qui, étant comme elles d'origine étrangère, leur procure un fondement spirituel et une légitimité politique hors des valeurs chinoises traditionnelles. (Anne CHENG)

 

     Peter HARVEY décrit dans des termes semblables l'irruption du bouddhisme dans l'univers chinois. Cette irruption même jette un pont entre le monde indien et le monde chinois, qui jusque là ont des histoires séparées, avec des pratiques et des pensées totalement disjointes. "La transmission du bouddhisme en Chine fut confrontée à quelques problèmes liés à son monachisme. Aux yeux des Chinois, le célibat sapait une valeur fondamentale : la continuité de la lignée familiale, si importante pour ne pas priver les ancêtres de leur culte. Egalement, les moines dénués de piété filiale" menaient une vie non fondée sur le foyer et la famille, qui représentait le centre de la vie chinoise. En plus, les Chinois attendaient de tout homme, excepté l'humaniste lettré, qu'il soit engagé dans un travail productif, or les moines vivaient d'aumônes." Lorsque les monastères deviennent riches grâce aux donations multiples, le bouddhisme suscite une réaction qui mêle considérations religieuses et considérations socio-économiques. Malgré cela, le bouddhisme devient la religion principale de toutes les classes en Chine pendant des siècles tandis que le taoisme passe à la deuxième place et que le confucianisme garde son influence prédominante sur l'éthique sociale. C'est l'échec du confucianisme (surtout sous l'angle politique), avec le déclin et la chute de la dynastie Han, qui entraine la crise des valeurs qui permet à d'autres sagesses d'émerger.

 

      Le bouddhisme s'adresse de plus indifféremment à tous les hommes, tranchant avec le sens sacré des hiérarchies. C'est surtout cet aspect, vivement ressenti dans les couches les plus nombreuses de la population chinoise, qui l'emporte dans la diffusion de la nouvelle sagesse, beaucoup plus sans doute que les divers débats qui agitent les élites littéraires taoïstes et bouddhistes. C'est une toute nouvelle façon de concevoir le monde et les rapports entre les hommes qui se fait une place de plus en plus grande. 

 

 John FAIRBANK et Merle GOLDMAN éclairent sur des aspects politiques de la montée du bouddhisme en Chine. "Dans leur tentative pour "traduire" leurs idées nouvelles et étrangères en des termes qui fussent porteurs de sens pour le public chinois, les premiers missionnaires bouddhistes allaient au-devant de difficultés que connurent en tout temps les pourvoyeurs d'idées étrangères en Chine.Sur quelle base fallait-il choisir certains termes ou caractères chinois, porteurs d'un sens déjà établi, pour leur en substituer un nouveau sans que les idées ainsi véhiculées fussent subtilement modifiées et sinisées au cours de ce processus? Par exemple, le caractère chinois dao ("la Voie"), dont se servait déjà abondamment dans le taoïsme et le confucianisme, pouvait servir diversement à la transposition des notions indiennes de dharma ou yoga, ou encore de l'idée d'éveil ou d'illumination, pouvait accueillir le sens du concent du nirvana. Il ne pouvait en résulter qu'une ambigüité, voire même une dilution de l'idée originale.

Exprimés en caractères chinois, les idées abstraites venues de l'étranger pouvaient difficilement éviter un certain degré de sinisation. En outre, des valeurs exotiques et socialement dérangeantes ne pouvaient que rencontrer de la résistance. Comme Arthur Wright le remarque, "la position relativement élevée que les bouddhistes accordaient aux femmes et aux mères fut modifiée dans ces premières traductions. Par exemple, la phrase "Le mari soutient son épouse" devenait "le mari contrôle son épouse" et "l'épouse réconforte son mari" devenait "l'épouse vénère son mari".

A partir du IVe siècle, les envahisseurs non chinois du nord de la Chine acceptèrent le bouddhisme en partie parce qu'il était, comme eux, étranger à l'ordre ancien qu'ils étaient en train de remplacer. Les prêtres bouddhistes faisaient figure d'alliés portentiels dans leur effort pour obtenir l'obéissance du peuple. Quant aux élites chinoises qui avaient fui vers le Sud, le bouddhisme offrait également une explication et une consolation, intellectuellement sophistiquée et esthétiquement satisfaisantes, qui leur permettaient de faire face à l'effondrement de leur ancienne société. A l'heure des bouleversements sociaux, les empereurs comme les roturiers recherchaient le salut dans la religion. De grandes réalisations artistiques - sculptures et temples gravés dans la roche - datent de cette période. On pourrait établir avec profit des comparaisons et des contrastes entre la propagation de la foi bouddhiste en Chine et son équivalent chrétien dans l'Europe médiévale, notamment pour ce qui concerne le rôle des clergés ou du monachisme, l'essor des sectes ou les rapports entre l'Eglise et l'Etat. Les monastères bouddhiques, par exemple, servaient d'auberges et de refuges pour les voyageurs. Ils étaient aussi des lieux de charité. Avec le temps, ils accumulèrent de vastes domaines territoriaux et ils finirent par occuper des positions quasiment officielles dans l'administration.
Une période d'acceptation et d'expansion autonome succéda à une première période d'emprunt et d'acculturation. A un degré qui fait encore aujourd'hui l'objet de débats, le bouddhisme chinois subit l'influence du taoïsme et exerça en retour une influence sur lui. De nouvelles sectes, qui répondaient à des besoins proprement chinois, émergèrent dans le pays. L'une des plus connues de nos jours, à travers son influence sur l'art d'Extrême-Orient, est la secte Chan - ou, dans sa prononciation japonaise, Zen. Elle cherchait l'illumination au moyen de pratiques méditatives."


 

 

Peter Harvey, Le bouddhisme, Enseignements, histoire, pratiques, Seuil, 1993 ; Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002. John King FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Tallandier, 2013.

 

PHILIUS

 

Complété le 18 novembre 2015.

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Published by GIL - dans PHILOSOPHIE
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