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7 juin 2011 2 07 /06 /juin /2011 13:39

                Les écrits dits légistes ne sont d'abord que des manuels qui systématisent et théorisent des pratiques existantes ; ils finissent par former une méthodologie et même une véritable conception du monde. Dans la philosophie politique chinoise, selon Anne CHENG, les légistes sont probablement les premiers penseurs à prendre point de départ l'homme et la société non pas comme ils devraient être, mais tels qu'ils sont. En pleine période des Royaumes combattants, ils suivent le mouvement général de rejet des références à l'antiquité et à la tradition (il n'y que les confucéens qui s'y accrochent). Des compilations comme celles qui nous sont parvenues devaient exister en quantité. Parmi eux, classés suivant le nom des ministres, se détachent le Guanzi, du nom du ministre GUAN ZHONG qui fit du duc Huan de Qi (685-643 av JV) le premier hégémon de la Chine des Printemps et Automnes. Le Lizi, aujourd'hui perdu, se référait à LI KUI, ministre du marquis Wen de Wei (424-397 av JC) et le Senzi, dont seuls des fragments nous sont parvenus, à SHANG YANG, ministre du pays de Han, mort en 337 av JC. Le Han Feizi (Han-Fei-tse ou le Tao du prince, Seuil, 1999, traduction de Jean LEVI), du nom du théoricien mort en 233 av JC fait la synthèse de la pensée légiste. Tous les courants de pensée antiques se préoccupent beaucoup de politique, de l'art et la manière d'ordonner le monde, mais aucun aussi exclusivement que les légistes qui recherchent avant tout la façon la plus efficace de préserver et de renforcer un Etat

 

          Dans leur opposition au ritualisme confucéen, les légistes rejoignent les moïstes, et d'une certaine manière, les taoïstes. Mais à la différence de ces derniers qui proposent une voie autre, les légistes se veulent véritablement les fossoyeurs de tout l'ordre confucéen, qui finit pas se confondre avec l'ordre féodal Zhou, en remplaçant l'esprit rituel par ce qu'ils considèrent comme un principe objectif et absolu : la loi. Contrairement à MENCIUS et même à XINZI pour lesquels la loi, si elle doit être prise en compte, ne saurait suffire et doit avoir pour fondement une éthique d'humanité et de bienveillance, les légistes estiment - et cela se comprendre dans leur position, que la force de la loi se suffit à elle-même, étant bien plus effective que le lien le plus fort qui soit, celui du sang. Ce primat de la loi entraîne l'installation de toute une réglementation qui puni lourdement le transgresseur. Le Han Feizi, dans l'exposé des instruments de la loi - "carotte et bâton", les "deux manipules" - fournit selon les légistes les seules incitations susceptibles d'exercer quelque influence sur la nature humaine, réduite à ce qu'elle aime ou pas, les motivations d'ordre moral ne trouvant plus leur place. Dans leur théorie politique, les légistes dissocient politique et morale. Alors que d'autres philosophies politiques veulent présupposer que le Prince est bon dans l'exercice de son pouvoir, le légisme s'en passe. Le pouvoir n'est même plus lié à la valeur personnelle du souverain. Ce qui compte c'est l'efficacité des institutions. L'esprit aristocratique et ritualiste cède le pas à une mentalité nouvelle, institutionnelle et bureaucratique. Il faut qu'il y ait de bonnes courroies de transmission entre le souverain et le peuple et cela seul compte. C'est la technique politique qui prévaut sur le sens moral.

Finalement, les trois idées maîtresses des textes légistes - loi, position de force et techniques de contrôle - dessinent une pensée totalitaire du pouvoir, exclusivement centrée sur la figure du souverain, de son image dirions-nous de nos jours. (Anne CHENG).

 

      Le Han Feizi se présente sous la forme de 55 chapitres, chacun traitant d'un sujet précis d'une manière construite. Dans le discours légiste transparaît une inspiration qui vient, à première vue de manière paradoxale, du taoisme. Dans le taoisme existe déjà cette notion d'amoralité, mais le légisme s'en sert surtout pour légitimer la force. Anne CHENG montre que le discours légiste "réussit un tour de force en même temps qu'un tour de passe-passe magistral : celui de gommer cette différence en pratiquant la dénaturation la plus achevée de la phraséologie taoïste sur la nature (d'après la formule de Jean LEVI, Les fonctionnaires divins). Pour illustrer cela, l'auteure cite les chapitres 20 et 21 ("Explication" et "Illustration du Laozi") du Han Feizi. Le Han Feizi propose une lecture légiste en même temps que le tout premier commentaire connu de ce texte. La notion centrale de loi y est présentée en terme de Dao : "La loi pénale ne fait que concourir à l'ordre de l'univers ; elle est la raison naturelle se concrétisant en droit criminel au contact de la société. HAN FEI prend à son compte une présupposition commune à toutes les formes de pensée de l'antiquité chinoise, celle de la continuité - voire de l'identité - entre ordre naturel et ordre humain. Mais, ce faisant, il inverse la vision taoïste de l'Homme en adéquation avec le Ciel, en taillant l'ordre naturel aux exigences de l'ordre humain. L'instrumentalité en vient à caractériser le Dao lui-même. L'ordre parfait est réalisé, sans intervention humaine, dans le fil-droit du "non-agir"... "Le Dao du non-agir consiste à suivre (YIN). Suivre, c'est ne rien ajouter, ne rien retrancher. Suivre la forme de quelque chose pour lui donner un nom, telle est la technique à suivre."...Du coup, le souverain prend les traits du Saint taoïste. Les commentateurs d'une certaine doctrine chrétienne reconnaitront des analogies dans la justification du pouvoir du Souverain...

 

     Marcel GRANET dresse un tableau érudit de l'évolution vers des Etats dotés d'une philosophie aussi rigoureuse et adroite que celle du légisme, même si leur fortune ne fut pas à la hauteur de l'espérance d'une grande partie des notables civils ou militaires (pour autant que cette distinction puisse exister alors...) et du peuple semble -il.

"Au crime d'essayer d'accroître la force de l'Etat, les Légistes ajoutaient une autre scélératesse (du point de vue des autres philosophies bien entendu...). Ces serviteurs indiscrets du prince exigeaient que l'on travaillât et que les greniers fussent pleins, de façon à parer aux besoins des armées et aux temps de famine. Cependant quand leurs compatriotes nous assurent que "le peuple" les détestait, il faut songer que ce mot (MIN) signifie "les grandes familles" et désigne, non la phèbe (CHAN JEN), mais ceux qui se considéraient comme les pairs du seigneur. Au temps des Royaumes Combattants, certains pays chinois ont connu un régime analogue au régime des Tyrannies (au sens presque grec, précisons-nous). Le Prince combat la noblesse et la routine féodales. Il essaie d'augmenter les revenus et la puissance militaire de l'Etat en donnant la terre aux paysans. A ces deux principes de l'administration tyrannique se rattachent la théorie du "rendement" et la pratique de la publication des lois. Celle-ci a servi de point de départ à la doctrine des Légistes sur la souveraineté du Prince et de la Loi." Le professeur en sinologie, tout en précisant que nous sommes obligés de déduire de documents très parcellaires des faits historiques, souligne la volonté du légisme de faire régner l'ordre. "C'est un ordre correct, car il est correctement anonyme et impartial". Mais c'est une hiérarchie militaire qui naît de son pouvoir de commandement, et même une bureaucratie militaire qui se profile, pour faire respecter strictement la loi. La Grande Paix que les auteurs légistes veulent promouvoir, en conseillers de Prince puissant qu'ils sont, est due, non à la sagesse de leur Prince, mais à l'objectivité de la loi.

Même si la fortune de cette philosophie politique a toujours été incertaine dans l'histoire chinoise, c'est la première qui fait de manière nette la distinction entre le licite et le vouloir ou bien-vouloir du souverain, en accordant toute la place au licite et presque aucune au souverain. En fait, comme l'écrit Marcel GRANET, "Ces esprits positifs et déjà épris de rigueur scientifique n'ont obtenu qu'un succès fugitif - Les Sophistes n'ont pas réussi à faire accepter par les chinois l'idée des formes contradictoires. De même les Légistes n'ont pas réussi à accréditer la notion de règle constante et la conception de la Loi souveraine."

 

  La conjonction de la lassitude du peuple des guerres continuelles, du mécontement des élites locales face à une instabilité politique permanente et une supériorité dans le domaine militaire   de l'Etat de Qin (l'utilisation de l'infanterie dans les plaines ainsi que l'usage militaire du cheval appris des nomades du nord) aboutit à la formation d'un ensemble politique unifié, qui s'appuie sur les recommandations de l'école légiste. Des règles strictes en découlent, plaçant des ensembles de familles responsables devant la loi de toute infraction individuelle, que ce soit pour les crimes et les délits ou pour le paiement des impôts. Les doctrines légalistes de gouvernement entensdaient soutenir l'agriculture et renforcer la suprématie de l'Etat vis-à-vis de la famille, substituant à des pouvoirs féodaux un seul pouvoir centralisé. Quand les armées Qin eurent défaits les autres Etats en 221 av JC, le Premier empereur installe une administration, chaque commanderie étant placé sous l'autorité d'un gouverneur civil et d'un commandant militaire. Le déplacement des familles aristocratiques locales vers la Capitale, la normalisation de l'écriture, l'harmonisation des poids et mesures, la construction de routes impériales, le contrôle social des lettrés eux-mêmes, tout cela permet ensuite aux Han orientaux (206 av JC-220 ap JC) de régner sur des bases solides. Pendant ces quatre siècle, l'idéologie légiste favorise la formation d'une classe supérieure bureaucratique, comme groupe social dominant. Se forme alors, dans un empire consolidé et élargit, ce qu'on appelle le confucianisme impérial, amalgame de pensée légiste et de pensée confucéenne, qui se distingue de l'enseignement originel de CONFUCIUS et qui va être une sorte de cadre-référence idéologique qui perdure durant des siècles jusqu'à nos jours. (Histoire de la Chine)

 

Marcel GRANET, la pensée chinoise, Albin Michel, 1999 (réédition de l'ouvrage de 1934) ; Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997. John FAIRBANK et Merle GOLDMAN, Histoire de la Chine, Texto, Editions Tallandier, 2013.

 

PHILIUS

 

Complété le 2 novembre 2015

 

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