Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 08:28

                Le texte du philosophe allemand Emmanuel KANT, justement célèbre, mais comme d'habitude peu lu, Qu'est-ce que les Lumières? date de 1784. A cette question il répond en expliquant combien il est bénéfique à l'Homme de penser par lui-même, sans préjugés et sans se référer systématiquement à un dogme ou une idée reçue. Il reprend la maxime empruntée au poète latin HORACE : "Sapere aude!", ("Aie le courage de savoir). Il se situe dans le cadre d'une critique de la philosophie dogmatique wolffienne. Christian WOLF (1679-1754), philosophe, juriste et surtout mathématicien (il géométrise la philosophie...), établit un système métaphysique auquel Emmanuel KANT reproche d'arranger les choses avec très peu de matériaux pris de l'expérience et beaucoup de préjugements, qui est enseignée dans les universités allemandes.

 

                 Le mieux est de reprendre le texte du philosophe, ou au moins certaines parties qui nous intéressent ici, parmi les 15 petites parties qui le composent :

- 1 - Qu'est-ce que les Lumières? La sortie de l'homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l'entendement mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude! (Ose penser). Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

Généralement, beaucoup de commentaires de ce texte s'arrêtent...là !  Alors que la suite est aussi intéressante...

- 2 -  La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d'une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers leur vie durant, mineurs, et qu'il soit facile à d'autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d'être mineur! Si j'ai un livre qui me tient d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc, je n'ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c'est une chose pénible, c'est ce à quoi s'emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d'exercer une haute direction sur l'humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n'aient pas la permission d'oser faire le moindre pas, hors du parc où ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s'aventurer seules au dehors. Or, ce danger n'est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d'en refaire l'essai.

Ce passage nous inspire trois sortes de réflexion : Il rappelle une certaine dialectique du maître et de l'esclave qui est développée plus tard, avec HEGEL et ensuite en extrapolant HEGEL comme le fait KOJÈVE, et fait référence à une mentalité où l'esclave se trouve bien dans sa condition et remercie le maître de prendre pour lui tous les vrais risques ; en échange de quoi l'esclave travaille pour le maître, lequel s'efforce de bien faire valoir tous ses efforts. KANT discute des risques à suivre les Lumières et ne cache pas que l'humanité adoptant la raison puisse chuter, et effectivement dans le chemin très long, inachevé de l'humanité vers la modernité, celle-ci peut endurer bien des périls... Enfin, le développement de la société des distractions (qu'on appelle société des loisirs) rend effectivement de plus en plus pénible l'effort de penser par soi-même en dehors des modes ; cela demande de plus en plus d'énergie et de ténacité de continuer à tendre vers cette fameuse majorité...

- 3 - Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s'y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu'on ne l'a jamais laissé en faire l'essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l'usage de la parole ou plutôt d'un mauvais usage des dons naturels (d'un mauvais usage raisonnable) voilà les grelots que l'on a attachés au pied d'une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu'un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu'il n'est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s'arracher à la minorité et à pouvoir marcher d'un pas assuré. 

De nombreuses institutions persuadent que l'homme est bien trop faible devant la nature, que sa faiblesse est de nature, soit par la démonstration d'une toute puissance qui lui rappelle son impuissance, soit par l'expression d'instruments sociaux qui empêche tout raisonnement autonome, sous peine de châtiment.

- 4 - Mais qu'un public s'éclaire lui-même, rentre davantage dans le domaine du possible, c'est même pour peu qu'on lui en laisse la liberté, à peu près inévitable. Car on rencontrera toujours quelques hommes qui pensent de leur propre chef, parmi les tuteurs patentés (attitrés) de la masse et qui, après avoir eux-mêmes secoué le joug de la (leur) minorité, répandront l'esprit d'une estimation raisonnable de sa valeur propre et de la vocation de chaque hommes à penser par soi-même. Notons en particulier que le public qui avait été mis auparavant par eux sous ce joug, les force ensuite lui-même à se placer dessous, une fois qu'il a été incité à l'insurrection par quelques-uns de ses tuteurs incapables eux-mêmes de toute lumière : tant il est préjudiciable d'inculquer des préjugés parce qu'en fin de compte, ils se vengent eux-mêmes de ceux qui en furent les auteurs ou de leurs devanciers. Aussi un public ne peut-il parvenir que lentement aux lumières. une révolution peut bien entraîner une chute du despotisme personnel et de l'oppression intéressée ou ambitieuse (cupide et autoritaire) mais jamais une vraie réforme de la méthode de penser ; tout au contraire, de nouveaux préjugés surgiront qui serviront, aussi bien que les anciens de lisière à la grande masse privée de pensée.

Une fois que le goût de penser par soi-même est venu, il est difficile de faire revenir à la minorité... Tant effectivement, par nature, au contraire de tout ce qu'on lui a dit, l'humanité peut penser par soi-même et en éprouve la satisfaction (de connaissances par exemple, pour tendre vers le bonheur). Et certains, au lieu de vouloir utiliser cette faculté pour eux-même et asservir ceux qui refusent de penser, veulent faire ouvrir les yeux sur cette faculté. Dans la seconde partie de ce passage (Notons en particulier...), KANT aborde le processus par lequel le public exerce à son tour une violence sur les anciens maîtres, et souvent veut transformer les anciens maîtres en esclaves. Et par là, d'autres préjugés se forment et peuvent s'opposer à la véritable lumière. C'est pour cela que KANT n'est pas partisan de la révolution, mais envisage au contraire une marche très progressive vers la lumière. Peut-être y-a-t-il une part d'illusion de sa part, et en tout cas l'histoire de la révolutions française, puis de la modernité montre que c'est plutôt par une succession de révolutions violentes que la faculté de penser par soi-même se répand (parce que précisément les maîtres ne veulent pas que se répandent la lumière et travaillent à l'éteindre...ce que développe KANT dans le passage d'après). Mais précisément, le prix à payer alors est-il trop lourd, et l'humanité risque de s'arrêter en chemin, de rebrousser chemin, de chercher d'autres maîtres à penser...

- 5 - Or, pour ces lumières, il n'est rien requis d'autre que la liberté ; et à vrai dire la liberté la plus inoffensive de tout ce qui peut porter ce nom, à savoir celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. Mais j'entends présentement crier de tous côtés : "Ne raisonnez pas! (...) Il y a partout limitation de la liberté. Mais quelle limitation est contraire aux lumières? Laquelle n'est pas, et au contraire lui est avantageuse? - Je réponds : l'usage public de notre propre raison doit toujours être libre, et lui seul peut amener les lumières. j'entends par usage public de notre propre raison celui que l'on en fait comme savant devant l'ensemble du public qui lit. J'appelle usage privé celui qu'on a le droit de faire de sa raison dans un poste civil ou une fonction déterminée qui vont sont confiés. Or il y a pour maintes affaires qui concourent à l'intérêt de la communauté un certain mécanisme qui est nécessaire et par le moyen duquel quelques membres de la communauté doivent se comporter passivement afin d'être tournés, par le gouvernement; grâce à une unanimité artificielle, vers des fins publiques ou du moins pour être empêchés de détruire ces fins. Là il n'est donc pas permis de raisonner ; il s'agit d'obéir. Mais, qu'une pièce (élément) de la machine se présente en même temps comme membre d'une communauté, et même de la société civile universelle, en qualité de savant, qui, en s'appuyant sur son propre entendement, s'adresse à un public par des écrits : il peut en tout cas raisonner, sans qu'en pâtissent les affaires auxquelles il est préposé partiellement en tant que membre passif. Il serait très dangereux qu'un officier à qui un ordre a été donné par un supérieur, voulût raisonner dans son service à l'opportunité ou l'utilité de cet ordre ; il doit obéir. Mais si l'on veut être juste, il ne peut lui être défendu, en tant que savant, de faire des remarques sur les fautes en service de guerre et de les soumettre à son public pour qu'il les juge. Le citoyen ne peut refuser de payer les impôts qui lui sont assignés : même une critique impertinente de ces charges, s'il doit les supporter, peut être punie en tant que scandale (qui pourrait occasionner des désobéissances généralisées). Cette réserve faite, le même individu n'ira pas à l'encontre des devoirs d'un citoyen, s'il exprime comme savant, publiquement, sa façon de voir contre la maladresse ou même l'injustice de telles impositions. De même un prêtre est tenu de faire l'enseignement à des catéchumènes et à sa paroisse selon le symbole de l'Eglise qu'il sert, car il a été admis sous cette condition. Mais en tant que savant, il a pleine liberté; et même plus : il a la mission de communiquer au public toutes ses pensées soigneusement pesées et bien intentionnées sur ce qu'il y a d'incorrect dans ce symbole et de lui soumettre ses projets en vue d'une meilleure organisation de la chose religieuse et ecclésiastique. En cela non plus il n'y a rien qui pourrait être porté à charge à sa conscience. car ce qu'il enseigne par suite de ses fonctions, comme mandataire de l'Eglise, il le présente comme quelque chose en regard de quoi il n'a pas libre pouvoir d'enseigner selon son opinion personnelles, mais en tant qu'enseignement qu'il s'est engagé à professer au nom d'une autorité étrangère.

La partie 6 poursuit suivant la même logique qui sépare usage privé et usage public de la liberté et précise ce que KANT entend par marche progressive vers les Lumières. Aucun soupçon là d'affirmation de la légitimité d'une désobéissance civile! Il insiste beaucoup sur la procédure de l'écrit libre en vue d'améliorer les choses, afin que chaque citoyen précisément soit en mesure de suivre cette Lumière...Il n'est pas innocent bien entendu que pour développer sa réflexion, KANT préfère l'exemple de l'Eglise, institution réputée la plus fermée à l'évolution des dogmes...

- 7 - (il est totalement impossible que la tutelle de l'Eglise sur le peuple s'exerce indéfiniment.) Un tel contrat qui déciderait d'écarter pour toujours toute lumière nouvelle du genre humain, est radicalement nul et non avenu ; quand bien même serait-il entériné par l'autorité suprême, par des Parlements, et par des traités de paix les plus solennels. Un siècle ne peut pas se confédérer et jurer de mettre le suivant dans une situation qui lui rendra impossible d'étendre ses connaissances (particulièrement celles qui sont d'un si haut intérêt), de se débarrasser des erreurs, et en général de progresser dans les lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste justement en ce progrès ; et les successeurs sont donc pleinement fondés à rejeter pareils décrets, en arguant de l'incompétence et de la légèreté qui y présidèrent. La pierre de touche de toute ce qui peut être décidé pour un peuple sous forme de loi tient dans la question suivante : "Un peuple accepterait-il de se donner lui-même pareille loi?" Eventuellement il pourrait arriver que cette loi fut en quelque manière possible pour une durée déterminée et courte, dans l'attente d'une loi meilleure, en vue d'introduire un certain ordre. Mais c'est à la condition de laisser en même temps à chacun des citoyens, et particulièrement au prêtre, en sa qualité de savant, la liberté de formuler des remarques sur les vices inhérents à l'institution actuelle, et de les formuler d'une façon publique, c'est-à-dire par des écrits, tout en laissant subsister l'ordre établi. Et cela jusqu'au jour où l'examen de la nature de ces choses aurait été conduit assez loin et assez confirmé pour que, soutenu par l'accord des voix (sinon de toutes), un projet puisse être porté devant le trône ; projet destiné à protéger les communautés qui se seraient unies, selon leurs propres conceptions, pour modifier l'institution religieuse, mais qui ne contraindrait pas ceux qui voudraient demeurer fidèles à l'ancienne. Mais s'unir par une constitution durable qui ne devrait être mise en doute par personne, ne fût-ce que pour la durée d'une vie d'homme, et par là frapper de stérilité pour le progrès de l'humanité un certain laps de temps, et même le rendre nuisible pour la postérité, voilà qui est absolument interdit.

Sans doute KANT s'illusionne t-il sur cette faculté laissée au citoyen de s'exprimer, alors même que cette expression attaque, de manière pressante, l'ordre établi. Sur l'intensité du conflit existant entre les maîtres qui entendent le rester et les esclaves qui ne veulent plus l'être, le philosophe ne se rend pas bien compte. D'autant plus que cette faculté, délivrée parfois de manière limitée, permet justement à l'ordre établi de trouver de nouvelles forces afin de faire taire ensuite plus fortement ces critiques.

Le philosophe souligne qu'à vouloir aller trop vite, la lumière risque de ne jamais venir mais en même temps, dans le passage 8, il estime qu'un homme, s'il peut ajourner l'acquisition d'un savoir qu'il devrait posséder, il ne peut pas y renoncer, car se cerait "violer les droits sacrés de l'humanité et les fouler aux pieds".

Et c'est là que KANT place la volonté du peuple avant la volonté du monarque : "Or, ce qu'un peuple lui-même n'a pas le droit de décider quant à son sort, un monarque a encore moins le droit de le faire pour le peuple, car son autorité législative procède directement de ce fait qu'il rassemble la volonté générale du peuple dans la sienne propre". On n'en est pas réellement à la souveraineté populaire, mais le philosophe pointe bien là une contradiction, un conflit entre un monarque maître et un peuple esclave qui veut se libérer. Mais jamais, il ne déroge à la confiance finale envers le souverain, qui ne peut que se conformer à la marche vers la lumière car aller contre cela, c'est aussi aller contre lui-même. Seul un monarque éclairé peut comprendre cela. Et précisément :

- 9 - Si donc maintenant on nous demande : "Vivons-nous actuellement dans un siècle éclairé?", voici la réponse : "Non, mais bien dans un siècle en marche vers les lumières", il s'en faut encore de beaucoup, au point où en sont les choses, que les humains, considérés dans leur ensemble, soient déjà un état, ou puissent seulement y être mis, d'utiliser avec maîtrise et profit leur propre entendement, sans le secours d'autrui, dans les choses de la religion.

- 10 - Toutefois, qu'ils aient maintenant le champ libre pour s'y exercer librement, et que les obstacles deviennent insensiblement moins nombreux, qui s'opposaient à l'avènement d'un ère générale des lumières et à une sortie de cet état de minorité dont les hommes sont eux-mêmes responsables, c'est ce dont nous avons des indices certains. De ce point de vue, ce siècle est le siècle des lumières, ou siècle de Frédéric.

Et voilà! Dans l'esprit de KANT, le siècle des lumières et aussi le siècle du despotisme éclairé! On conçoit l'illusion dans lequel se plonge le philosophe, ce qui permet en passant de dissoudre le conflit qu'il aurait bien fallu résoudre....

Même le passage 11, qui argumente sur la qualité du monarque, qui méconnaît son propre rôle s'il ne sert pas les lumières, ne nous indique rien sur le problème, excepté que si le prince ne le fait pas, il s'enferme lui-même dans la déraison... et se prive lui-même de la lumière. Soit, mais les maîtres n'ont pas vraiment, au départ, de permettre la liberté des esclaves...

- 12 - J'ai porté le point essentiel dans l'avènement des lumières sur celles par lesquelles les hommes sortent d'une minorité dont ils sont eux-mêmes responsables - surtout sur les questions de religion ; parce que, en ce qui concerne les arts et les sciences, nos maîtres n'ont aucune intérêt à jouer le rôle de tuteurs sur leurs sujets ; par-dessus le marché, cette minorité dont j'ai traité est la plus préjudiciable et en même temps la plus déshonorante de toutes. Mais la façon de penser d'un chef d'Etat qui favorise les lumières, va encore plus loin, et reconnaît que, même du point de vue de la législation, il n'y a pas danger à permettre à ses sujets de faire un usage public de leur propre raison et de produire publiquement à la face du monde leurs idées touchant une élaboration meilleure de cette législation même au travers d'une franche critique de celle qui a déjà été promulguée (...).

Cette critique franche oblige KANT à indiquer que seul un Etat libre peut oser dire aux citoyens (passage 13) : Raisonnez, clamez ce que vous pensez, mais obéissez!

- 14 - Ainsi les affaires humaines prennent ici un cours étrange et inattendu : de toutes façons, si on considère celui-ci dans son ensemble, presque tout y est paradoxal. Un degré supérieur de liberté civile parait avantageux à la liberté de l'esprit du peuple et lui impose des limites infranchissables ; un degré moindre lui fournit l'occasion de s'étendre de tout son pouvoir. Une fois donc que la nature sous cette rude écorce a libéré un germe, sur lequel elle veille avec toute sa tendresse, c'est-à-dire cette inclinaison et disposition à la libre pensée, cette tendance alors agit graduellement à rebours sur les sentiments du peuple (ce par quoi le peuple augmente peu à peu son aptitude à se comporter en liberté) et pour finir elle agit même sur les fondements du gouvernement, lequel trouve profitable pour lui-même de traiter l'homme, qui est alors qu'une machine, selon la dignité qu'il mérite.

 Ce passage conserve une sacré ambiguïté. Nous imaginons que KANT a bien pressenti le conflit entre un ordre et l'émergence d'un autre, qui lui est autre. Nous avons le sentiment, puisqu'il fait partie finalement d'une société très policée, qu'il conserve malgré ce qu'il pressent de conflictuel et même de violent dans l'émergence des Lumières, l'espoir d'une progression lente et sûre, de l'ensemble de l'humanité, laissant à chacun le temps de se préparer aux nouveaux éclairages, vers ces Lumières....

 

     Ce texte relativement mineur dans l'oeuvre d'Emmanuel KANT aborde tout de même des thèmes de débats majeurs en ce qui concerne le rôle de la philosophie des Lumières dans l'histoire. L'humanité en marche vers la raison, ou plutôt vers la recherche du bonheur grâce à la raison, ce qui est dans la nature humaine, avec toutes les embûches et périls que cela comporte, le noeud constitué par la religion dans la possibilité de penser par soi-même, le rôle du pouvoir politique en place dans cette recherche, le réformisme et la révolution... Dans le texte réside un certain nombre de pistes argumentaires encore explorées aujourd'hui. Même si nous n'aimons pas le terme et encore moins ses succédanés (pré-modernité et post-modernité) parce qu'ils peuvent être accommodés à à peu près toutes les sauces idéologiques, la modernité et ses enjeux constitue le sujet de ce texte. Il n'est pas étonnant alors que des philosophes "modernes" se soient penchés dessus.

 

     L'hypothèse que veut avancer en tout cas Michel FOUCAULT, "c'est que ce petit texte se trouve en quelque sorte à la charnière de la réflexion critique et de la réflexion sur l'histoire. C'est une réflexion de Kant sur l'actualité de son entreprise. Sans doute, ce n'est pas la première fois qu'un philosophe donne les raisons qu'il a d'entreprendre son oeuvre en tel ou tel moment. Mais il me semble que c'est la première fois qu'un philosophe lie ainsi, de façon étroite et de l'intérieur, la signification de son oeuvre par rapport à la connaissance, une réflexion sur l'histoire et une analyse particulière du moment singulier où il écrit et à cause duquel il écrit. La réflexion sur "aujourd'hui" comme différence dans l'histoire et comme motif pour une tâche philosophique particulière me parait être la nouveauté de ce texte."

Au lien d'envisager la modernité comme une période historique et de s'interroger pour savoir si la modernité constitue la suite de l'Aufklärung et son développement - ou s'il faut y voir une rupture ou une déviation par rapport aux principes fondamentaux du XVIIIème siècle - ne peut-on pas envisager la modernité plutôt comme une attitude, c'est-à-dire "un mode de relation à l'égard de l'actualité : un choix volontaire qui est fait pas certains ; enfin une manière de penser et de sentir, une manière aussi d'agir et de se conduire qui, tout à la fois, marque une appartenance et se présente comme une tâche. Le philosophe français fait alors référence à la modernité selon BAUDELAIRE. Ce dernier définit la modernité par le "transitoire, le fugitif, le contingent (le peintre de la vie moderne, dans Oeuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1976). Mais être moderne, pour lui, ce n'est pas reconnaître et accepter ce mouvement perpétuel; c'est au contraire prendre une certaine attitude à l'égard de ce mouvement; et cette attitude volontaire, difficile, consiste à ressaisir quelque chose d'éternel qui n'est pas au-delà de l'instant présent, ni derrière lui, mais en lui. La modernité se distingue de la mode qui ne fait que suivre le cours du temps. 

Michel FOUCAULT souligne l'enracinement dans l'Aufklärung "d'un type d'interrogation philosophique qui problématise à la fois le rapport au présent, le mode d'être historique et la constitution de soi-même comme sujet autonome (...)." Il souligne aussi que le fil qui peut "nous rattacher de cette manière à l'Aufklärung n'est pas la fidélité à des éléments de sa doctrine, mais plutôt la réactivation permanente d'une attitude ; c'est-à-dire d'un éthos philosophique qu'on pourrait caractériser comme critique permanente de notre être historique."  Il caractérise cet éthos négativement et positivement :

Négativement, cet éthos "implique d'abord qu'on refuse ce que j'appellerai volontiers le "chantage" à l'Aufklärung, je pense que l'Aufklärung, comme ensemble d'événements politiques, économiques, sociaux, institutionnels, culturels, dont nous dépendons encore pour une grande partie, constitue un domaine d'analyse privilégié. Je pense aussi que, comme entreprise pour lier par un lien de relation directe le progrès de la vérité et l'histoire de la vérité, elle a formulé une question philosophique qui nous demeure posés." Il faut refuser une forme d'alternative simpliste et autoritaire : "ou vous acceptez l'Aufklärung, et vous restez dans la tradition de son rationalisme (considéré comme positif ou comme négatif); ou vous critiquez l'Aufklärung et vous tentez d'échapper à ces principes de rationalité (ce qui est considéré également comme positif ou comme négatif). Il faut dépasser ce genre d'alternative et "essayer de faire l'analyse de nous-même en tant qu'être historiquement déterminés, pour une certaine par, par l'Aufklärung" ; exercer en quelque sorte, comme on dit vulgairement aujourd'hui, un droit d'inventaire. Cette analyse critique doit "éviter les confusions toujours très faciles entre l'humanisme et l'Aufklärung. L'Aufklärung se situe dans un contexte très précis, dans le temps et dans l'espace, tandis que l'humanisme est "un ensemble de thèmes qui ont réapparu à plusieurs reprises à travers le temps, dans les sociétés européennes (...) toujours liés à des jugements de valeur" et au XIXème siècle, parmi d'autres formes d'humaniste, "il y a un un humanisme méfiant, hostile et critique à l'égard de la science, et un autre qui plaçait (au contraire) son espoir dans cette même science." En fait, on peut "opposer à cette thématique (...) le principe d'une critique et d'une création permanente de nous-mêmes dans notre autonomie (...)". 

Positivement, "cet éthos philosophique peut se caractériser comme une attitude limite. Il ne s'agit pas d'un comportement de rejet." La question critique doit être "retournée en question positive : dans ce qui nous est donné comme universel, nécessaire, obligatoire, quelle est la part de ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires. Il s'agit en somme de transformer la critique exercée dans la forme de la limitation nécessaire en une critique pratique dans la forme du franchissement possible." C'est aussi une attitude expérimentale qui met à l'épreuve de la réalité et de l'actualité ces possibilités de progrès. En tout cas, il faut renoncer à l'espoir d'accéder jamais à un point de vue qui pourrait nous donner accès à la connaissance complète et définitive de ce qui peut constituer nos limites historiques.

Nous avons envie de préciser qu'il faut renoncer à une attitude qui consiste à nous considérer déjà dans la Lumière, et par là, au vu des désastres sur lesquels Kant nous a bien prévenus, considérer négativement l'impact du mouvement des Lumières. Les désastres en question mettent aux prises précisément des forces qui s'opposent sur la question de la validité de ce mouvement. Le conflit entre les lumières et les Anti-Lumières perdurent et sans doute ne sera-t-il jamais terminé. Les maîtres mettront toujours l'accent sur les erreurs faites en empruntant la voie de Lumières puisqu'ils ont tout à perdre qu'il n'y ait plus d'esclaves....

 Comme Michel FOUCAULT l'écrit dans la conclusion de son petit texte, nous ne savons pas "si jamais nous deviendrons majeurs. Beaucoup de choses dans notre expérience nous convainquent que l'événement historique de l'Aufkläring ne nous a pas rendus majeurs; et que nous ne le sommes pas encore." L'attitude philosophique, cet éthos, doit "se traduire dans un travail d'enquêtes diverses; celles-ci ont leur cohérence méthodologique dans l'étude à la fois archéologique et généalogique de pratiques envisagées simultanément comme type technologique de rationalité et jeux stratégiques des libertés; elles ont leur cohérence théorique dans la définition des formes historiquement singulières dans lesquelles ont été problématisées les généralités de notre rapport aux choses, aux autres et à nous-mêmes. Elles ont leur cohérence pratique dans le soin apporté à mettre la réflexion historico-critique à l'épreuve des pratiques concrètes. je ne sais pas s'il faut dire aujourd'hui que le travail critique implique encore la foi dans les Lumières ; il nécessite, je pense, toujours le travail sur nos limites, c'est-à-dire un labeur patient qui donne forme à l'impatience de la liberté."

 

Emmanuel KANT, Qu'est-ce que les Lumières? traduction  Piobetta présentée par l'académie de Grenoble, www.ac-grenoble.fr ; Michel FOUCAULT : Qu'est-ce que les Lumières?, http://foucault.info.

 

PHILIUS

Partager cet article

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens