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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 09:30

                      Disons-le d'entrée, de même que la philosophie antique grecque ne concernait que les citoyens, c'est-à-dire une minorité de la population d'une cité, la philosophie des Lumières ne concerne - hormis les connaissances scientifiques en agriculture - que les membres des trois ordres (noblesse, clergé, tiers-état), soit un peu moins de 20% de la population d'un royaume. La dénomination "peuple" ne désigne pas les populations rurales et ouvrières. Les préoccupations de ces derniers n'affleureront que dans les toutes dernières années 1780, dans les cahiers de doléances recueillis à l'occasion des Etats-généraux, et encore. Ce qui distingue sans doute la période des Lumières de la période révolutionnaire, c'est précisément la forte irruption dans les événements d'une partie de ce quatrième ordre pour l'instant ignoré.

   Au delà des divergences et contradictions au sein du mouvement des Lumières existe toujours des points communs importants : la lutte contre l'intolérance, l'irréligion mais non l'athéisme,la volonté de liberté et l'optimisme envers l'émergence d'un âge d'or. Ces idées bénéficient de la plus grande force d'attraction, elles plaisent et pour plaire au public, les littérateurs les cultivent. C'est par elles que se fait la percée de la pensée moderne (Jean de VIGUERIE). Ces littérateurs et même les philosophes de tête des Lumières reprennent en de multiples variations les idées semées par la génération précédente, depuis DESCARTES et LOCKE. Ce qui change sur le fond, c'est la formation d'une opinion publique parfois bruyante et souvent déterminée qui influe et infléchit le cours des décisions de la Royauté. Les lumières furent, si nous suivons Joel CORNETTE, "un moment décisif dans l'histoire des idées et du processus de notre modernité. "La Raison est à l'égard du philosophe ce que la grâce est à l'égard du chrétien", peut-on lire dans l'article "Philosophe" dans l'Encyclopédie. La raison fut, en effet, promue en impératif suprême, comme la matrice et le moteur d'une transformation optimiste du monde, capable de casser le cycle des violences individuelles et collectives (et là c'est l'effet direct des multiples guerres européennes de religion, devons-nous souligner), capable aussi d'assurer tout à la fois le progrès, la régénération et le bonheur du genre humain. car de la raison dans les sciences, on passe naturellement à la raison dans l'ordre économique, l'ordre politique, l'ordre social... "La méthode géométrique est certainement la seule qui soit propre à former des démonstrations inébranlables en politique et en Morale", proclamait l'Abbé de Saint-Pierre au début du XVIIIème siècle." Et la révolution, comme l'Empire se charge ensuite de rendre irréversible ce mouvement de la raison. Même aujourd'hui, ceux qui travaillent contre les acquis des Lumières sont obligés de le faire en s'appuyant sur... la raison. Les arguments mystiques ou religieux, les arguments d'autorité sont définitivement ou presque dévalorisés.

     Cette opinion publique qui s'exprime dans les cafés, les salons littéraires, les sociétés de pensée, les loges maçonniques est loin d'être homogène. Mais ce qui frappe avant tout, c'est l'absence de réel système de philosophie politique complet chez ceux que l'on qualifie de philosophes des Lumières. Aucun ne possède une vue d'ensemble socio-politique et certains même refusent tout esprit de système. Beaucoup sont engagés dans les diverses batailles d'opinion et suivent, participent, aux multiples intrigues que nous qualifierions aujourd'hui de politiciennes. Et certains ne dédaignent pas d'ajouter leur grain de sel aux diverse campagnes parfois calomnieuses qui traversent les publications, notamment à Paris, campagnes qui mêlent récits fantasques sur la vie à la Cour et dénigrements systématiques d'hommes en vue, surtout lorsqu'il s'agit d'hommes du Clergé. Nous pourrions distinguer une littérature d'opinion provenant de philosophes savants proches des milieux de l'Encyclopédie par exemple et une littérature d'opinion à direction exclusivement anti-religieuse ou anti-nobilitaire, mais des surprises guettent lorsque nous scrutons les signatures des diverses publications... Il est vrai qu'à côté d'une certaine "République des lettres", au nombre de rédacteurs finalement restreints, liés parfois aux académies royales co-existe une floraison de publicistes aux argumentations très approximatives, mais le combat pour la diffusion, cette sorte de combat pour l'audimat avant la lettre, est fait aussi d'attaques qui parfois ont peu de choses à voir avec la Raison. Les Encyclopédistes eux-mêmes ne sont pas avares d'attaques de ce genre, mêlant l'ironie à la médisance, voir à la déformation des propos...

 

 

          Dans ce que nous pouvons appeler le peloton de têtes de cette opinion publique, figurent quelques philosophes qui organisent leur pensée autour d'une ou de plusieurs idées forces. 

Au niveau politique, ce sont principalement Louis François Gabriel d'Orléans de LA MOTTE, dit FÉNELON (1683-1774) et Henri de BOULAINVILLIERS, comte du Saint Suaire (1658-1722). FENELON, dans le Télémaque (1699), livre de politique fiction décrit un royaume imaginaire où le souverain exerce la justice et assure le bonheur de ses sujets, qui dispose de tous les pouvoirs, despote accompli, mais dont le despotisme tient à son sens de la vertu. Non guerrier, il opère dans un système fragile qui en fait établit mal la liberté, ne parvient même pas à distinguer la politique et la morale, mais parce que précisément il consacre sa vie au bonheur de ses sujets, ce système est le plus admiré de ce temps. BOULAINVILLIERS, avec l'Etat de la France (1727), l'Histoire de l'ancien gouvernement de la France (1730), les Mémoires présentés à Mgr le duc d'Orléans, régent de la France (1730), La Vie de Mahomet (1730) et la Réfutation des erreurs de Benoit de Spinoza (1731) ne doit la notoriété qu'après sa mort (sans doute jugeait-il ses propres idées trop subversives...). En fait sa pensée est très contradictoire et parfois étrange mais il fait dans ses ouvrages le procès de la monarchie française et propose une royauté idéale. Il considère cette monarchie comme un despotisme exercé sans ménagements et sans bonne foi à la ruine totale de ses sujets petits et grands, une monarchie qui porte atteinte aux privilèges (ce qui n'est pas faux...) et qui ruine l'ancienne économie de l'Etat. La royauté idéale est une royauté rêvée des anciens Francs qui n'aurait été que des magistrats civils désignés librement par le peuple et gouvernement avec le concours d'états généraux. Leurs deux conceptions, qui bien entendu, ne sont guère compatibles entre elles, sont les plus connues de l'opinion publique.

C'est un véritable système anti-chrétien, ou plutôt anti-clérical, tant il est vrai que certaines valeurs citées doivent beaucoup au christianisme, que diffusent à longueur d'ouvrages François Marie Arouet, dit VOLTAIRE (1694-1778) Charles Louis de Secondat, baron de la Brède et de MONTESQUIEU (1689-1755) et Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'ARGENS (1704-1771). Le fait le plus nouveau et le plus lourd de conséquences est la reprise par ces trois plumes des thèmes anti-cléricaux et déistes qui circulent depuis relativement longtemps, depuis les temps du Grand Siècle ou immédiatement avant, sous la Fronde. Avec CORNEILLE et RACINE et PASCAL, la littérature déiste reste chrétienne et dans le respect des institutions religieuses ; avec FONTENELLE et LA BRUYÈRE, elle commence à ne plus l'être ; avec VOLTAIRE, elle ne l'est plus du tout. VOLTAIRE montre dans les Lettres anglaises, les discours en vers sur l'homme (1738) et La Henriade (1732) un déisme avéré. MONTESQUIEU, dans les Lettres persanes, se moque de l'autorité du Pape, raille les miracles et suggère l'idée que toutes les religions se ressemblent. Le marquis d'ARGENS, dans ses Lettres chinoises (1739-1740) ridicule les Jésuites et les missionnaires catholiques. Chez lui le dogme catholique n'est qu'une superstition. Ces thèmes sont repris pratiquement à l'infini.

 

             Les idées de l'âge d'or, (qui s'insèrent dans un large éventail d'utopies), de la tolérance et d'égalité figurent parmi les plus populaires dans l'opinion publique. Il ne faut pas oublier, que se diffuse, de manière peut-être moins nette, l'idée de liberté.

 

          L'âge d'or est popularisé d'abord, mais sans doute peut-on trouver d'autres auteurs aussi prolifiques mais beaucoup moins connus, par FÉNELON et par André Michel, chevalier de RAMSAY (1686-1743). Télémaque pour le premier et Voyages de Cyrus (1727) pour le second s'efforcent de montrer, avec succès, la possibilité d'un âge d'or et même son amorce présente. Ce dernier, membre éminent de la Franc-maçonnerie, estime que l'humanité a connu un âge d'or et que cet âge reviendra. Décrivant les mythologies égyptienne et zoroastrienne, auxquelles il n'adhère pas complètement mais qu'il qualifie de reflet vague d'une réalité bien tangible, il énonce la possibilité de retrouver un paradis terrestre dont la description ne ressemble que vaguement à celle admise par les autorités religieuses. 

Le siècle des Lumières est l'âge d'or de l'utopie au sens de la représentation littéraire de sociétés idéales fictives, selon Hinrich HUDDE. "En prenant le mot au sens large, on peut aller jusqu'à affirmer que les Lumières sont une utopie : l'utopie est en tout cas d'un des instruments les plus efficaces et les plus polyvalents des Lumières." L'idée d'une convergence entre les Lumières et la notion d'utopie prend le contre-pied de thèses dignes qui tendent à faire des Lumières une époque anti-utopique par essence. Mais l'utopie en tant que genre littéraire n'en demeure pas moins très vivace. Ces utopies se caractérisent principalement par leur diversité - diversité des sujets et diversités de formes (courts fragments ou longs textes). Si la recherche contemporaine a longtemps favorisé les ouvrages précurseurs du communisme, à teneur égalitaire, tels ceux de MORELLY, il existe également un large éventail d'utopies bourgeoises beaucoup moins radicales, favorables à la conservation et à l'encouragement de la famille et d'une propriété privée mieux répartie. 

 

         L'idée d'égalité de nature entre les hommes est surtout soutenue par des jurisconsultes, Jean DOMAT (1625-1696) et Henri François d'AGUESSEAU (1668-1751). Ce dernier écrit dans l'Essai sur l'état des personnes que tous les hommes naissent égaux, également libres, également nobles. Ces idées sont surtout popularisées par VOLTAIRE, qui les sort du bouillonnement très interne à toute la classe des avocats et des magistrats. Cette idée d'égalité vient de relativement loin, mais tout proche,Blaise  PASCAL (1623-1663) et Pierre NICOLE (1625-1695) la revalorisent, dans le cadre du jansénisme, et par la suite elle se fond dans le mouvement de contestation religieuse, même après son éradication, mouvement qui parvient à faire tomber ensuite l'Ordre des Jésuites lui-même. Cette idée d'égalité ne trouve pas seulement son origine dans le mouvement d'irréligion mais également dans le vaste ensemble économiste qui travers toute la philosophie européenne. Elle s'enracine dans les libelles à travers les revendications de libéralisation du commerce, qui ne peut se faire qu'entre gens égaux, à l'occasion des multiples tentatives de la royauté de contrôler davantage ce commerce afin d'en tirer le produit de nouveaux impôts nécessaires au rétablissement du budget de l'Etat. Mais prenons garde à ne pas faire une analyse à rebours des idées des Lumières à partir des principes d'égalité proclamés pendant la Révolution française. Il s'agit surtout, en dehors des sphères juridiques de critiques contre l'inégalité. 

Selon Jean Marie GOULEMOT, qui ne partage pas ici l'analyse de Jean de VIGUERIE, "l'aspiration égalitaire (...) semble très marginale dans le mouvement des Lumières." La revendication de l'égalité, quand elle existe, se fonde en général "sur une dénonciation de l'inégalité, source de tous les dérèglements sociaux et moraux." Elle propose un modèle de gouvernement monarchique autoritaire (reflet de la recherche du despotisme éclairé) ayant supprimé la noblesse, pour se doter d'une administration puissante qui impose aux sujets les règles impératives d'une stricte vie communautaire. L'époque, dans sa grande majorité ne se veut pas égalitaire. Reprenant l'article Egalité de l'Encyclopédie, cet auteur écrit qu'il s'agit d'un "texte sans ambiguïté. Voltaire n'y décrit pas des hommes aspirant à l'égalité ou à la vie communautaire, mais le refus commun à tous, à ses yeux naturels, de la subordination, de la contrainte hiérarchique. Nul ne veut être soumis, tous veulent soumettre. De par sa nature, chaque homme désire les biens de son voisin. La subordination découle de ce simple fait que nul ne peut se suffire à lui-même. (...)" Ce n'est pas l'inégalité qui est un malheur réel, c'est la dépendance.  "Réalisme de Voltaire, cynisme dira-t-on du possédant et de l'homme qui appartient à une élite sociale et intellectuelle. la vision pessimiste que le philosophe se fait de l'humanité trouve là son expression la plus claire. "Il est impossible, dans notre malheureux globe, que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une d'oppresseurs, l'autre d'opprimés ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes." Et, par là, on comprendra mieux le rejet violent et ironique par Voltaire des idées rousseauistes." L'aspiration égalitaire se fait toutefois de plus en plus vive à fur et à mesure qu'on s'approche des années 1780, et cela sans doute sous la poussée du refus de membres des trois ordres d'un partage égalitaire du fardeau de la dette par l'intermédiaire de l'impôt. 

 

         L'idée de tolérance trouve une grande partie de son origine de la philosophie de LOCKE (Lettres sur la tolérance , 1689) et s'inspire de la pensée de Samuel von PUFENDORF (1632-1694) (Du droit de nature et des gens, 1672). La séparation du temporel et du spirituel est au coeur de cette nouvelle idée. Jusqu'en 1730, cette idée n'est réellement connue que des penseurs éclairés, du moins en France et c'est VOLTAIRE, encore une fois, qui la vulgarise (Henriade, 1728 ; Mahomet ou Le Fanatisme). Dans ses écrits qui sont d'une grande virulence, tous les adversaires de la tolérance sont des fanatiques.

Barbara DE NEGRONI souligne pour sa part que les écrits sur l'intolérance religieuse forment un échiquier complexe qui ne peut se réduire seulement à un combat entre l'Eglise catholique et les philosophes. Le rédacteur de l'article "Tolérance" dans l'Encyclopédie, indique t-elle, "explique à la fois que le droit du souverain "expire où règne celui de la conscience" et que les souverains ne doivent tolérer ni les dogmes opposés à la société civile, ni les entreprises de ceux qui couvrent leur avidité du prétexte de la religion. On aboutit ainsi à un renversement total de perspective par rapport à Bossuet : alors que d'un point de vue catholique la pratique de l'intolérance civile était une simple conséquence de l'intolérance théologique, des philosophes comme Rousseau, tout en défendant la tolérance théologique et les droits de la conscience, ne réprouvent pas toutes les formes d'intolérance civile. la problématique est ici à la fois culturelle et politique. Si en droit, un Etat doit admettre toute forme de religion qui ne prône pas le fanatisme, en fait dans certains pays la mise en place trop rapide d'une liberté religieuse peut produire des explosions sociales. En travaillant sur la réforme de la constitution polonaise, Rousseau montre comment les partisans d'une plus grande tolérance religieuse en Pologne font en réalité le jeu de Frédéric II et de Catherine II: la guerre civile qui se développe en Pologne ne peut que faciliter l'invasion et le démembrement du pays. le combat pour la tolérance peut également être ambigu : les despotes éclairés réussissent à masquer une conquête inique sous l'apparence d'une défense de la liberté religieuse et à faire passer les meilleurs patriotes polonais pour des fanatiques obscurantistes. A cela s'ajoute un problème spécifiquement politique posé dans Du contrat social à propos de la religion civile : si Rousseau ne veut pas réinstaurer un Etat théocratique, il montre comment la religion civile est la garante de la sainteté du contrat social. polémiquant contre Bayle, considérant qu'une société d'athées ne saurait subsister, Rousseau fait d'une croyance religieuse minimale la base même d'une organisation sociale. l'intolérable - en l'occurrence l'athéisme - est ici ce qui empêche l'Etat de se maintenir ; lorsque Robespierre fait succéder à la phase de déchristianisation de la Révolution le culte de l'Etre Suprême, il s'inspire manifestement de principes rousseauistes. De valeur religieuse la tolérance accède ainsi progressivement au rang de valeur politique, mais elle suppose alors la définition d'un champ autonome du politique qui peut lui assigner certaines limites."

 

      L'idée de liberté s'exprime à travers le libéralisme (terme anachronique par le XVIIIème siècle) dans le champ économique et politique. Elle recouvre les tensions entre l'Etat, ses créanciers et les producteurs de valeurs économiques.  Mais le thème des libertés (parlementaires) est sans doute plus en avant dans les écrits, car il touche aux rapports de force entre le pouvoir royal et les provinces et à l'organisation progressive d'une "monarchie administrative". Sur le plan des valeurs morales, le libertinage - aristocratique ou populaire - introduit une troisième élément. Le chevauchement de ces trois thèmes constitue un puissant ferment de brouillage idéologique. D'autant que des acteurs économico-politiques (notamment dans la sphère financière) participent à la fois au développement du libéralisme (pour leurs affaires), des libertés (pour contrer les actions royales contre la spéculation) et du libertinage (pour profiter pleinement de leur enrichissement). Dans le dictionnaire européen des Lumières, le mot liberté renvoie à Autorité politique, gouvernement, pouvoir : Hasard, nécessité et Libéralisme. C'est le second thème, hasard et nécessité qui mobilise le plus intellectuellement, d'autant que s'y rattache la notion de fatalité que la raison refuse.

Au cours du XVIIIème siècle, écrit Laurent LOTY, "l'idée de nécessité s'impose dans de multiples champs du savoir. la physique poursuit son explication causale des événements apparemment dus au hasard. Les savants chrétiens rapportent ces causes à la providence, les déistes à un Dieu horloger ou à une Nature bien faite, les athées comme d'Holbach y voient le moyen de disqualifier le finalisme. L'idée de nécessité dans les sciences historiques et sociales est plus problématique, puisqu'elle tend à nier la portée de l'action individuelle, ou rencontre le problème de la petite cause produisant un grand effet (thème récurrent de Pascal à Voltaire). Si Montesquieu a été rétrospectivement érigé en précurseur de la sociologie, c'est bien parce qu'il rapporte la complexité des phénomènes sociaux à un ensemble de causes toutes liées entre elles. Enfin, après la Terreur, le débat sur la nécessité historique est au coeur des interprétations de la Révolution : conceptualisation des "circonstances", recherche des causes passées des événements ou, contre l'idée d'une nécessité sans finalité, explication de la Révolution par un fatalisme providentialiste. le "hasard" du XVIIIème siècle n'est-il donc qu'un terme abusif désignant un événements dont l'individu ignore les causes mais subit les effets? ce serait oublier que le "hasard" devient l'instrument conceptuel d'une science destinée à maîtriser l'imprévisible en formulant les lois de sa probabilité, et à contrôler l'indénombrable en recourant aux pratiques statistiques. Lorsque Pascal formula le concept d'espérance mathématique, il participait à une revalorisation des jeux de "hasard" (...) autrefois stigmatisés par les théologiens, et il héritait d'une tradition juridique stimulée par le développement du grand commerce et des contrats d'assurance. Question mathématique des "partis" dans un jeu ou question religieuse du "pari", la mathématisation pascalienne n'était pas une science encore imparfaite, mais limitée à des applications concrètes, mais l'une des avancées majeures d'un savoir fondamentalement lié au problème des décisions humaines devant l'incertain. Cette mutation des conception de l'Espérance et de la Prudence s'accentue au siècle des Lumières sous le double effet de l'empirisme et de la rationalisation des pratiques économiques et administratives. Le calcul des probabilités développé par les Bernouilli, Buffon, d'Alembert, Bayes, Laplace ou Condorcet gagne en abstraction mathématique mais demeure une théorie de la pratique, concernant les témoignages, la démographie ou les assurances. le débat métaphysique et épistémologique sur la nature du "hasard" continue à informer les divergences théoriques des mathématiciens, entre partisans du hasard subjectif et tenants du hasard objectif (tout est-il lié ou y-a-t-il une indépendance réelle des séries causales responsables d'un événement particulier, comme l'affirme La Placette en 1714 dans son Traité des jeux du hasard, plus d'un siècle avant Cournot?). Mais la probabilité du hasard est d'abord tournée vers l'action. Condorcet  (mais nous pourrions en citer d'autres, soulignons-nous) n'est pas d'une part un mathématicien et de l'autre un homme politique. Son oeuvre relève d'une philosophie de la pratique économique et politique (...). Lorsqu'il publie avec Dionis du Séjour et Laplace un "Essai pour connaitre la population du royaume" (Mémoires de l'Académie, 1786-1791), il poursuit le travail des académiciens au service de l'Etat par le développement d'une "statistique". Lorsqu'il propose d'établir une assurance vieillesse "en opposant le hasard à lui-même" (Esquisse, 1795), il n'entre pas dans le débat entre Nécessité et Providence, mais dans un combat des Lumières contre les vicissitudes de la vie individuelle et collective".

Si nous reproduisons ici un passage relativement long de l'article de Laurent LOTY, publié dans le Dictionnaire européen des Lumières, c'est parce qu'il reflète bien l'orientation de la pensée de bien des philosophes à la recherche du "bonheur". Nombre d'entre eux sont des savants dans les deux sphères scientifiques et politiques, ne conçoivent pas leurs réflexions sur les "grands" thèmes sans viser des applications très concrètes. Seuls quelques "littérateurs" comme VOLTAIRE en figure de proue, ont une activité exclusivement polémique, politique et de combat judiciaire, et même ceux-ci se situent dans la même perspective "scientifique".  Si précisément, la pensée des lumières et même la pensée de beaucoup de philosophes ne constituent pas des systèmes à proprement parler, c'est parce qu'ils visent, au vu des malheurs du monde, à agir le plus efficacement possible. C'est pour eux, le moyen de mettre la Raison au service de l'humanité. 

 

      Les auteurs de ces idées se mêlent dans leurs rencontres à des savants des sciences de la vie ou de la matière, ou sont eux-mêmes des géomètres, des opticiens ou des agronomes. Généralement, on ne conçoit pas le mouvement des idées utopiques, de liberté, d'égalité et de tolérance sans le progrès des connaissances scientitiques. les uns alimentent les autres. c'est frappant dans l'oeuvre collective de l'Encyclopédie. La publication de cette encyclopédie est l'événement central du nouvel esprit philosophique, si nous suivons Jean de VIGUERIE, mais prenons garde à ne pas confondre cette République des Lettres avec le mouvement général qui la déborde largement de tous les côtés. A l'initiative du libraire André François Le BRETON, dirigé par Denis DIDEROT (1713-1784) et plus brièvement par Jean-Baptiste Le Rond d'ALEMBERT (1717-1783), il réunit presque tout ce que l'Europe contient de grandes plumes, soutenu discrètement dans l'entourage du roi, notamment dans les services de la librairie (censure royale), dirigé un temps par Chrétien Guillaume de Lamoignon de MALESHERBES (1721-1794), dans les salons, notamment par Mme de POMPADOUR, favorite du Roi... Ce monumental projet, qui mobilise beaucoup, est l'occasion du creusement de grandes divergences entre Jean-Jacques ROUSSEAU (1712-1778) d'une part et les Encyclopédistes d'autre part, notamment VOLTAIRE. Car une fois posée l'accord d'ensemble sur la tolérance, le progrès scientifique, les polémiques s'enflamment à propos de la liberté et de l'égalité.

Sur la question de la morale, DIDEROT ne pense pas que la volonté soit libre. Pour lui, l'homme est entièrement déterminé par des forces qui lui sont étrangères tandis que ROUSSEAU croit en la liberté. DIDEROT estime que il n'est pas d'autre morale que la sociabilité, or l'homme véritablement sociable est celui qui préfère l'intérêt de tous au sien propre,tandis que ROUSSEAU a un principe de morale harmonique, où l'homme doit s'ordonner par rapport à l'univers, par rapport à l'ordre voulu par Dieu, Dieu étant pris dans un sens déiste, non institutionnel. Sur la question politique, selon DIDEROT, l'état de société est naturel à l'homme, tout-à fait le contraire de ce que professe ROUSSEAU sur l'effet corruptif de la société sur l'homme. 

Toujours d'après Jean de VIGUERIE, Liberté et Egalité semblent être des maîtres mots qui reviennent souvent dans les écrits, mais qui ne font pas réellement l'objet d'une discussion profonde. ils sont surtout utilisés à des fins polémiques, par les encyclopédistes.  "Finalement ni la liberté, ni l'égalité ne sont des notions essentielles dans ce système (de l'Encyclopédie). En tout cas, elles importent moins aux philosophes que la notion de souveraineté nationale. La souveraineté nationale a une très grande importance pour eux. Parce qu'elle incarne la volonté générale, parce qu'elle produit la sacro-sainte loi et, enfin, parce qu'elle garantit la morale." L'Etat devrait être le moralisateur de la société, et cette idée-là possèdent une très forte popularité dans un monde foisonnant de littérature où sont exploités tous les scandales possibles en cours dans le clergé et la noblesse comme à la Cour... Mais là aussi, la bataille des idées fait rage, car les intérêts des commerçants et des entrepreneurs, sans compter ceux des financiers, qui peuvent y voir un ferment de guerre, s'y opposent, et parfois consciemment. Dans cette bataille des idées, ce ne sont pas seulement les thèmes des philosophes dits des Lumières qui agitent les esprits mais aussi ceux agités par les littérateurs opposés aux Lumières, aussi, il est très difficile encore aujourd'hui de dire, à part les trois idées de progrès scientifique et de tolérance, lesquelles dominent, et c'est pourquoi l'historiographie autour du XVIIIème siècle fait partie de la plus active de nos jours. Ce qui ressort de tout cela, c'est une sorte de laboratoire des idées à l'échelle d'un sous-continent, avec un fond anti-religieux. 

Le changement de génération, Anne Robert Jacques, baron de TURGOT (1727-1781), Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de CONDORCET (1743-1794)  et Jean-François LA HARPE 1739-1803) succédant à VOLTAIRE, ROUSSEAU et DIDEROT, constitue aussi une baisse du niveau des réflexions, qui s'éloignent des préoccupations de système philosophique pour se laisser entraîner beaucoup plus dans le mouvement de lutte pour le pouvoir, d'abord intellectuel (la conquête définitive des académies et la victoire dans l'opinion publique, où il n'y a plus d'opposants aux Lumières), puis politique, notamment pour la mise en oeuvre des idées de libéralisme et de d'égalitarisme fiscal, qui entraîne d'ailleurs une vive réaction nobiliaire.

La question n'est même plus la religion, que la philosophie combat de moins en moins (comme si finalement ce combat était victorieux). Trois thèmes semblent alors dominer (Jean de VIGUERIE) : la morale humanitaire, le progrès, l'âge des lumières venant enfin et l'esprit de concorde, du moins si l'on en croit le contenu de la littérature de la fin des années 1780. L'esprit de concorde traverse les trois états et se synthètise dans la notion de Nation, non pas contre d'autres, mais surtout de manière interne.

Ce vent d'optimisme survient à un moment où le pouvoir royal semble maintenant adhérer aux idées, ou plutôt aux humeurs de l'opinion publique, ce qui favorise d'ailleurs une grande instabilité ministérielle. Ce vent d'optimisme veut emporter l'opposition des tenants de l'ancien ordre social, mais il ne le fera pas sans conflits de plus en plus virulents. La période de la révolution française remanie très sensiblement le rapport de forces entre les différents idées, et la plupart des philosophes des lumières auraient sans doute du mal à s'y reconnaître, malgré les revendications de filiation. Ce qui apparait le plus nettement, surtout dans une France - la France des plus grands aux plus petits notables - qui se met à penser  sur tout, plus tard qu'en Angleterre et plus tôt que dans le reste de l'Europe, c'est la contestation radicale de toute autorité non raisonnée, des autorités religieuses aux autorités politiques...

 

Laurent LOTY, article Hasard, Nécessité ; Hinrich HUDDE, article Utopie ; Barbara DE NEGRONI, article Tolérance ; Jean Marie GOULEMOT, article Egalité et inégalité, dans Dictionnaire européen des Lumières, sous la direction de Michel DELON, PUF, collection Quadrige, 2010 ; Jean de VIGUERIE, Histoire et Dictionnaire du Temps des Lumières, Robert Laffont, collection Bouquins, 2007 ; Joël CORNETTE, Absolutisme et Lumières, 1652-1783, Hachette Supérieur, 2005.

 

PHILIUS

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