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27 juin 2011 1 27 /06 /juin /2011 16:51

                   Dès l'éclosion de la querelle des Anciens et des Modernes, le conflit idéologique entre ce qui va s'appeler les Lumières et les défenseurs des valeurs de l'Ancien Régime commence et se poursuit encore de nos jours sous la forme d'un conflit entre ou moins deux modernités. Le combat des Lumières et des Anti-Lumières suit les péripéties des luttes politiques, où participent toutes les formes de littérature. Aucune méthode rhétorique n'est délaissée dans ce combat, aucune tromperie idéologique et aucun procès d'intention non plus. Témoins toutes ces réinterprétations de l'histoire et même des positionnements des adversaires, laissant la place à de nombreuses légendes. Comme il s'agit d'un combat à la fois idéologique, moral et politique, peu importe souvent les moyens utilisés. Ce qui compte, c'est conquérir les coeurs et les esprits à une vision de l'histoire, même la plus manichéenne possible. La clarté ne domine donc pas l'historiographie des philosophies des Lumières et des philosophies anti-Lumières, et ce n'est souvent qu'après-coup que les analyses peuvent déceler les falsifications intellectuelles. Une chose est de combattre une position, et certains auteurs s'efforcent de le faire honnêtement, une autre est de déformer la position de l'adversaire pour mieux l'éliminer. La recherche des faits pour l'historien est donc cruciale, quel que soit son orientation idéologique. Pour autant, l'objectivité ne peut pas exister, car il s'agit de vie ou de mort de civilisation. Autant dire que la lecture du conflit entre Lumières et anti-Lumières est marquée par la tonalité du combat. 

 

            L'histoire des idées au XVIIIème siècle est une histoire belliqueuse, rappelle fort justement Jean de VIGUERIE. La philosophie, écrit-il "livre une rude bataille. car elle est durement combattue : par les apologistes et par toute une faction de littérateurs". Nous suivons cette classification ici, sans oublier bien entendu que beaucoup d'auteurs sont à la fois apologistes et littérateurs, même si ce n'est pas dans les mêmes ouvrages... 

- Le combat des apologistes, de manière dominante sont ici des défenseurs de la religion chrétienne, entendue de manière orthodoxe, c'est-à-dire pour la France, de l'Eglise catholique. Dans une étude de 1916, Albert MONOD (De Pascal à Chateaubriand. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802, Slatkine, 1970, reproduction de l'édition de 1916) recense 392 écrits entre 1745 et 1775. La plupart des auteurs sont des membres du clergé séculier, dont 14 évêques. On peut noter la faible implication du clergé régulier, ce qui correspond à un déclin des ordres religieux (de recrutement et de qualité intellectuelle). Dans cette production, deux catégories d'ouvrages émergent : apologie rationnelle et positive et apologie rousseauiste. Dans la première, les auteurs se concentrent sur tel ou tel point de la pensée philosophique (ainsi, le Dictionnaire antiphilosophique recourt pour démontrer l'existence de Dieu aux deux preuves de l'ordre du monde) tandis que dans la seconde, coexistent de nombreux ouvrages influencés par la démonstration de Jean-Jacques ROUSSEAU. Rappelons que pour ce dernier, la preuve décisive de l'existence de Dieu est la preuve intrinsèque, la preuve par la conscience et par le sentiment. Notamment dans sa Lettre à Christophe de Beaumont, il réhabilite le sentiment religieux, mais il le fait en dehors, des dogmes catholiques. C'est une véritable bataille autour du déisme qui a lien d'ailleurs et même l'abbé BERGIER (le Déisme réfuté par lui-même, 1765), qui utilise les concessions de ROUSSEAU pour l'acculer tantôt à l'orthodoxie, tantôt à la négation radicale, subit son influence, ce qui est visible par ses imprécisions théologiques. 

- Le combat des littérateurs est d'une certaine manière plus mordant et est le fait de gens de lettres, romanciers, auteurs dramatiques, poètes et critiques littéraires. Ces écrivains défendent parfois la religion, mais abordent de nombreux aspects de la philosophie de la raison. Ces écrivains sont aussi nombreux que ceux d'en face, même s'ils n'accèdent pas à la même notoriété. Ils bénéficient eux aussi d'un réseau d'amitiés dans les rangs de la noblesse et du clergé, mais peu à peu leur influence s'effrite pour pratiquement disparaître dans la deuxième moitié des années 1770. De cette cohorte, trois écrivains surtout émergent : Charles PALISSOT de Montenoy (1730-1814), Jacob Nicolas MOREAU (1717-1804) et Elie Catherine FRÉRON (1718-1776).

L'offensive des littérateurs opposés aux Lumières culmine en 1757, avec trois brûlots : Premier Mémoire sur l'histoire des Cacouacs (Abbé Odet Giry de Saint-Cyr), Mémoire pour servir à l'histoire des Cacouacs, Supplément à l'histoire des Cacouacs jusqu'à nos jours (MOREAU) et Petites Lettres sur de grands philosophes (PALISSOT).  Selon Charles PALISSOT, les philosophes ont rompu avec la tradition de sociabilité et de respect du public. On retrouve dans ces pamphlets le ton ironique de VOLTAIRE. 

 

                L'affrontement qui accompagne l'avènement des Lumières et qui lui est inhérent a, quels qu'en soient les repères choisis, religieux, métaphysiques, éthiques ou politiques, une dimension européenne, écrit Jacques DOMENECH : "c'est une nouvelle vision du monde qui entraîne une mutation culturelle dans le continent tout entier, et au-delà en Amérique. La riposte est à la mesure du champ d'extension des idées nouvelles. Les systèmes de défense de ceux, institutions ou individus, qui s'opposent aux transformations en cours ou que vise ce bouleversement considérable amorcé réagissent, avec parfois un certain décalage, à travers l'Europe toute entière. On peut le constater philosophiquement, géographiquement." 

Malgré les multiples formes que prend cette opposition, "comment oublier que le gros des troupes des adversaires irréductibles des Lumières a été constitué, en France et en Europe, par les apologistes de la religion chrétienne, de nombreux catholiques, mais avec de notables personnalités chez les protestants? il serait difficile de prétendre citer tous les défenseurs de l'orthodoxie contre les philosophes des lumières. Certains ouvrages philosophiques suscitèrent chacun dès leur parution de nombreux écrits de réfutation apologétique. Fidélité aux dogmes du christianisme et attachement à son éthique guident les défenseurs de la foi. L'homme du péché originel et l'homme des Lumières correspondent à des anthropologies et à des cosmologies qui s'opposent. Sans le Dieu de la Bible, les hommes sont voués à sombrer dans l'immoralisme, clament les apologistes. Sade viendra opportunément confirmer cette thèse en rejetant en bloc tous les fondements de l'éthique des Lumières. Mais que vaut cette caution? De Pascal à Chateaubriand, exception faite de Fénelon, aucun apologiste n'a conquis gloire et célébrité. Même si certains ont publié une oeuvre peu négligeable, ils demeurent connus des seuls spécialistes. Le profane retient plutôt les "Nonnotte, Patouillet et consorts" tant décriés par Voltaire. Or les adversaires des Lumières furent nombreux et certains de redoutables polémistes. Le sentiment que l'Eglise, ses dogmes courent un danger grave donne toute son âpreté à leurs diatribes conte les philosophes. A travers l'Europe toute entière la Compagnie de Jésus notamment s'attaque aux idées nouvelles, mais sa suppression ne marque aucun répit dans un affrontement qui s'est considérablement généralisé et aggravé peu avant 1770. Toute Eglise, au-delà même de ses institutions, s'est dressée contre un mouvement d'idée qui menaçait son rôle majeur dans les sociétés d'Ancien Régime. Les protestants ne furent pas de reste, même si leur nombre paraît relativement modeste face aux cohortes des défenseurs de l'Eglise catholique, apostolique et romaine."

Jacques DOMENECh distingue les Anti-Lumières et apologétique avant l'Encyclopédie de ceux d'après. 

- Les années qui s'écoulent de la crise aiguë de l'affaire de Prade, de la conséquence de la réception des premiers tomes de l'Encyclopédie à la réception agitée du Système de la Nature (1770) coïncident avec la période des publications les plus nombreuses et sa fin marque le signal d'une volonté de renouvellement. L'auteur de l'article sur les Anti-Lumières du Dictionnaire européen des Lumières hésite sur le critère à choisir pour présenter une telle production : Comment trancher entre les oeuvres qui connurent le succès, furent maintes fois rééditées, accomplirent donc leur mission (alors qu'ils sont pour la plupart ignorés aujourd'hui) et les titres qui peuvent demeurer de nos jours une référence dans l'histoire des idées (alors qu'elles ne connurent qu'une diffusion peu renommée dans leur temps)? "Après Fénelon et son oeuvre considérable qui inspirera un courant philosophique à certains égards spécifiques, bien des auteurs peuvent paraître médiocres. La période compte pourtant de redoutables apologistes. Ainsi en est-il de l'oratorien Houteville auteur de la Vérité de la religion chrétienne prouvée par les faits (1722)." De même l'oeuvre de l'abbé Pluche est-elle importante à son époque : "(il) fait oeuvre de vulgarisation scientifique, en onze volumes, avec des gravures, tout en apaisant les esprits chrétiens qu'intriguent les idées nouvelles. La référence contenue dans le sous-titre Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle devient un symbole de renouveau. Pluche s'en prend notamment à la mythologie et à la scolastique. Toutefois dans son ouvrage complémentaire, l'Histoire du Ciel (1738), il réfute le physique de Descartes et l'attraction newtonienne."  A côté des textes, écrit-il encore pour cette période foisonnante et qui semble bien erratique du côté des apologistes, "imprégnés d'une malebranchisme parfois peu orthodoxe, comment ne pas mentionner le poème "la Religion" de Louis Racine (1742) qui, associant un nom illustre à des attaques contre Locke, Bayle et Pope notamment, connait de nombreuses rééditions et traductions?. Certains ouvrages cités constituent des réfutations immédiates, d'autres des réactions a posteriori comme Les lettres persannes convaincues d'impiété publiés par l'abbé Gaultier en 1751."

- Ensuite, le nombre d'ouvrages consacrés à la défense de l'orthodoxie ni leurs rééditions ne sauraient masquer la décadence générale de l'apologétique. Malgré les condamnations d'une censure soumise elle-même aux intrigues de la Cour où partisans et adversaires des Lumières s'affrontent également, mais avec le handicap pour ces derniers d'un oeil sympathisant de l'entourage royal envers les idées nouvelles, ces idées gagnent toute la société. "Les antiphilosophes de cette période où la philosophie des Lumières triomphe jusqu'à la Révolution française essaient encore de relever le défi. La nouveauté réside dans le fait qu'ils doivent emprunter certains arguments à Voltaire et à Rousseau après la publication du Système de la Nature d'Holbach. De nombreux ouvrages apologétiques s'emploient à combattre les thèses de l'ouvrage. L'abbé Bergier riposte rapidement à d'Holbach par son Examen du matérialisme ou Réfutation du Système de la Nature (1771). Toutefois, dans cet ouvrage, rien ne vaut la conviction intime qu'apporte à la raison de l'homme le sentiment. Bergier devient ainsi le débiteur de Rousseau, qu'il a précédemment réfuté, puisqu'il a recours aux preuves de sentiment dans son souci de démontrer l'existence de Dieu. Dans la même période paraissent les Réflexions philosophiques sur le Système de la Nature du philosophe protestant allemand Holland (Neuchatel, 1772). toutefois, avant Chanteaubriand, certains précurseurs d'un apologétique apparemment plus souple se caractérisent par un opportunisme outrancier dans la polémique qui les opposent aux philosophes. "

En Angleterre, le débat est différent parce qu'il a lieu finalement depuis l'époque de la révolution de Cromwell, un siècle plus tôt. C'est HUME, une des têtes de file de l'Enlightement, qui est une des cibles favorites, notamment de George CAMPBELL (Dissertation on miracles, 1763), de John DOUGLAS (The Criterion, or Miracles Examined, 1754) et de William ADAMS (Essay on Hume, 1752). Leur argumentation est finalement semi-rationnaliste bien qu'ils demeurent chrétiens. A côté d'un christianisme orthodoxe figure l'illuminisme de Martinès de PASQUALLY et de son disciple SAINT-MARTIN (Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'Univers, 1782). Favorable à une théocratie, ce dernier fait preuve d'un traditionnalisme qui préfigure les thèses de Joseph de MAISTRE et de BONALD. LAMOURETTE (Pensées sur la philosophie de l'incrédulité, 1786 ; Prônes civiques, ou le Pasteur patriote, 1790-1791), évèque constitutionnel avant de périr sur l'échafaud, tente une conciliation presque impossible entre l'Eglise de l'Ancien Régime et la France issue de la Révolution. Le destin de LAMOURETTE a une influence certaine sur l'orientation des écrits après lui, qui se déclarent bien plus antirévolutionnaires. Toutes les oeuvres parues en Angleterre après 1789, et c'est pire après le passage à la guillotine du Roi, se remarquent par par l'antiphilosophie en même temps que l'antirévolution. Ainsi, les ouvrages de l'abbé Barruel, le patriote véridique ou discours sur les vraies causes de la révolution actuelle (1789), de Joseph de MAISTRE, Considérations sur la France (1796), de BONALD, Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile (1796).

L'oeuvre de Chateaubriand fournit un véritable précipité de la renaissance de l'apologétique amorcée avant lui. LAMMENAIS publie par exemple en 1817 la première partie de son Essai sur l'indifférence en matière de religion, où il se montre un redoutable héritier des apologistes du XVIIIème siècle. L'évolution de ce penseur reflète les contradictions de l'héritage des Anti-Lumières, que Jacques DOMENECH décrit ainsi : "L'Eglise a t-elle gagné sa lutte contre les Lumières (au début de la Restauration) puisque la France (qui reste, ne l'oublions pas, en grande majorité rurale, loin de l'effervescence de Paris et des grandes villes...) demeure catholique? Faut-il penser au contraire que la philosophie des Lumières, la Révolution française et sa Déclaration des droits de l'Homme ont définitivement mis fin à un monde ancien, unissant le trône et l'autel, désormais aboli à travers l'Europe dans les esprits sinon dans les faits? Sans répondre affirmativement à l'un de ces deux questions on s'interrogera sur l'évolution d'un christianisme maintenu ou restauré à travers l'Europe. Portalis, ministre des cultes à partir de 1801, dans De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIème siècle (1820) rejette aussi bien la "stérile et turbulente métaphysique du Contrat social" de Rousseau que la Critique de la raison pure de Kant alors qu'il apprécie "les admirables Essais de Nicole et les escellents traités de Bossuet et de Fénelon". Le message des Anti-Lumières serait-il donc si pauvre qu'il ne faudrait retenir que De l'importance des opinions religieuses de Necker (1788)? Portalis efface aussi un siècle d'apologétique quand il dédaigne  aussi Lumières et Afklärung. N'est-il pas plutôt riche en enseignements d'évoquer le destin que connurent après 1820 des figures emblématiques des Anti-Lumières comme Chateaubriand et Lammenais : quel contraste avec les rangs serrés de l'apologétique du XVIIIème siècle que seul rompit Lamourette! Sans toujours dédaigner l'orthodoxie, comme Madame de Staël dans ses Réflexions sur le suicide (1813) notamment, le siècle du romantisme hérite à la fois des Lumières et des Anti-Lumières. Des marginaux comme les Illuministes inspirèrent l'énergétique de Balzac et tant d'autres. Les Anti-Lumières apparaissent souvent comme la face cachée des Lumières, dont elle tirent l'essentiel de leur substance, exploitant chaque faiblesse supposée de l'adversaire. Avec Chateaubriand elles gagnent avec panache leurs lettres de noblesse. Cette consécration prouve qu'il serait aussi ingrat qu'absurde de méconnaitre ceux qui entretinrent avec les philosophes un débat passionné autour des idées-forces des Lumières. (...)".

 

          Le mouvement des Lumières est si diversifié que pour comprendre l'assaut que lui donnent les apologistes et les littérateurs, il faut distinguer dans celui-ci, le mouvement que Zeev STERNHELL désigne par le nom des Lumières franco-kantiennes. Car dans ce mouvement général se mêlent souvent aux idées nouvelles des idées anciennes dont seuls en fin de compte une poignée de philosophes et de littérateurs se distinguent nettement. Ils parviennent à donner aux idées des Lumières l'allure d'un corpus, d'autant plus facilement attaquable par ses adversaires qu'il sera net et qu'il ne pourront pas, comme nombreux qui reprennent des idées et des formules de Rousseau ou de Voltaire, puiser à la source mêmes de la littérature de leurs adversaires. C'est pourquoi les attaques les plus nettes et surtout les plus fécondes intellectuelles se portent non sur les oeuvres des polémistes-philosophes comme Rousseau er Voltaire, mais surtout souvent celles de la génération immédiatement précédentes, comme celles de LOCKE, de FONTENELLE ou de BAYLE. Comme l'écrit le professeur d'histoire des idées qui occupe la chaire de Jérusalem, "la révolte contre les (...) Lumières franco-kantiennes marque la naissance d'une culture politique qui oppose une alternative globale à la vision du monde, de l'homme et de la société forgée par le XVIIIème siècle".

La victoire, amorcée lors de la querelle des Anciens et des Modernes, d'un rationalisme à la fois culturel et politique éveille une violente riposte. Un des pionniers de cette culture des Anti-Lumières, qui dépasse largement ensuite tous les écrits apologétiques, Giambittista VICO (1668-1744), écrit en 1725 la première version des Principes d'une science nouvelle relative à la nature commune des nations. C'est, suivant Zeev STERNHELL, "le premier maillon de l'antirationalisme et de l'anti-intellectualisme, du culte du particulier et du refus de l'universel" à rejeter les principes du droit naturel, même s'il est resté longtemps un inconnu en dehors de Naples et de l'Italie, les fondateurs de cette culture des Anti-Lumières étant Johann Goffdried HERDER (1744-1803) et Edmund BURKE (1729-1797). Le terme "anti-Lumières est probablement inventé par Friedrich Wilhelm NIETZSCHE (1844-1900), qui forge ce concept pour définir les idées de Arthur SCHOPENHAUER (1788-1860) et de WAGNER. C'est à son époque que se forme véritablement cette nouvelle culture. Il est repris surtout par William BARRET, professeur de philosophie américain fort connu qui fait connaitre à ses compatriotes l'existentialisme. Mais la Counter-Enlighment est popularisé dans le monde anglo-saxon, relativement tard, surtout ensuite par Isaiah BERLIN (1909-1997). 

Méconnaître le foisonnement intellectuel et les contradictions qui parcourent les contre-Lumières est aussi dangereux que de méconnaître ceux des Lumières. Au fil du temps, après la Révolution française, les Lumières, malgré sa diversité constitue une tradition intellectuelle qui unis un certain nombre de principes et de valeurs. De même, malgré l'absence d'un corpus solide, les contre-Lumières développe une cohérence idéologique. "C'est bien contre les nouvelles théories de la connaissance, contre le fameux Sepere aude kantien que s'élèvent toutes les variantes des anti-Lumières. Leurs penseurs font campagne depuis deux siècles contre un certain nombre de principes fondamentaux qui ont rendu possible l'instauration des libertés anglaises, puis les deux grandes déclarations de droits et les deux révolutions de la fin du XVIIIème siècle." Ils s'efforcent de ramener ces révolutions à de simples révoltes doublées de revendications économiques,et surtout les auteurs américains, de dissocier les deux révolutions américaines et françaises de par leurs inspirations et de par leurs déroulements. En fait, si la révolution américaine n'avait pas été suivie de la révolution française, l'accession des colonies américaines à l'indépendance aurait eu un aspect limité. C'est la Révolution française, comme l'écrit le même auteur qui "en mettant fin à l'Ancien Régime dans le plus peuplé et le plus puissant des pays européens, est venue donner un existence politique au corpus intellectuel des Lumières." En effet, si les Etats-Unis n'avaient pas alimenté la révolution française et si la révolution française n'avaient pas conforté l'esprit républicain, ils seraient demeurés un ilot républicain dans un océan de Royaumes, situation à peine viable sans doute.

Combinant les idées du Deuxième Traité de LOCKE, de la Réponse à la question Qu'est-ce que les Lumières? de KANT et du Discours sur l'inégalité de ROUSSEAU, les Lumières sonnent la libération de l'individu des contraintes de l'histoire. "Mais si les Lumières (...) franco-kantiennes, ainsi que les Lumières anglaises et écossaises produisent la grande révolution de la modernité rationaliste, le mouvement intellectuel, culturel et intellectuel associé à la révolte contre les Lumières ne constituent pas une contre-modernité, mais une autre modernité, fondée sur le culte de tout ce qui distingue et sépare les hommes - l'histoire, la culture, la langue -, une culture politique qui refuse à la raison aussi bien la capacité que le droit de façonner la vie des hommes. Selon ces théoriciens, l'éclatement, la fragmentation et l'atomisation de l'existence humaine, engendrée par la destruction de l'unité du monde médiéval, sont à l'origine de la décadence moderne. On déplore la disparition de l'harmonie spirituelle qui faisait le tissu de l'existence de l'homme médiéval et détruite par la Renaissance pour les uns, par la Réforme pour d'autres. On regrette le temps où l'individu, dirigé jusqu'à son dernier soupir par la religion, laboureur ou artisan ne vivant que pour son métier, à tout instant encadré par la société, n'avait d'existence que comme rouage d'une machine infiniment complexe dont il ignorait la destinée." L'objectif de tous ces penseurs, toujours selon Zeev STERNHELL, est de restaurer cette unité perdue. Retournant comme un gant les accusations portées contre les Lumières, ce professeur d'histoire estime que l'influence de ces idées sur le monde politique, est responsable de la catastrophe européenne du XXème siècle", ce qui est peut-être excessif, mais qui mérite toute notre attention. Surtout parce que précisément tous les acteurs qui ont promus bien des guerres (à commencer par les deux guerres mondiales) s'inspirent souvent des idées de cette modernité-là. A commencer par le nationalisme, ce qui peut paraitre étonnant vu que l'idée de Nation provient précisément de la Révolution française, suivant bien entendu de nombreux penseurs contre-Lumières. 

      En tout cas, la coexistence conflictuelle de ces deux modernités peuvent constituer "l'un des grands axes de l'histoire des deux siècles qui séparent  notre monde de celui de la fin du XVIIIème siècle". le professeur d'histoire des idées distingue plusieurs étapes dans ce conflit entre les deux modernités :

- D'abord, juste après la fin des apologétiques vaincus, vers l'été 1774, Johann BERDER compose en Allemagne son Autre philosophie de l'histoire. Le jeune pasteur luthérien attaque d'abord le rationalisme de Descartes, puis les sciences de l'homme de Montesquieu, et les principes de Rousseau et de Voltaire, mais aussi entre autres, de Hume, Robertson, Ferguson, Iselin, Boulanger et d'Alembert. C'est voltaire et sa philosophie de l'histoire qu'il combat avant de polémiquer avec son maitre, Kant. Edmund BURKE, à travers ses ouvrages Réflexions sur la Révolution de France juste après la publication de la Déclaration des droits de l'homme, mais déjà auparavant dans A Vindication of Natural Society en 1756 et Recherche philosophique sur l'origine de nos idées de sublime et du beau en 1759, définit les Lumières comme un esprit qui nourrit un mouvement de conspiration intellectuelle dont l'objectif est la destruction de la civilisation chrétienne et de l'ordre politique et social créé par elle. En véritable pionnier du principe de la guerre idéologique, cet auteur prône l'endiguement contre les forces révolutionnaires. Le grand parlementaire britannique apparait non seulement comme le fondateur d'un conservatisme libéral, mais aussi comme le précurseur du néo-conservatisme. HERDER poursuit avec, avant 1789, ses Idées pour la philosophie de l'histoire de l'humanité, dans un registre tout-à fait différent que BURKE. Au XIXème siècle se développe des éléments du déterminisme culturel qui pénétrent la vie intellectuelle, bien avant le darwinisme social et le gobinisme. 

- Ensuite, Thomas CARLYLE (1795-1881), Hippolyte TAINE (1828-1893) et Ernest RENAN (1823-1892) attaquent la démocratie, face précisément à la démocratisation de la vie politique, d'abord en Angleterre au début des années 1830, puis en France au lendemain de 1848 et à la suite de 1870, sans compter le second Bill of Rights anglais de 1867, les suites de la Commune de Paris et la fondation de la IIIème république, laquelle anéanti toute possibilité de Restauration. Pour eux la décadence est inévitable dans un monde qui adopte pour principes le rationalisme, l'universalisme et l'idée du primat de l'individu. 

- C'est surtout dans les changements induits par la révolution industrielle et le développement des techniques et technologies novatrices qu'une troisième vague d'antirationalisme, de relativisme et de communautarisme nationaliste déferle sur le monde intellectuel. Avec Charles MAURRAS (1868-1952) qui revient non seulement à MAISTRE, mais aux principes essentiels qui tissent la trame de la pensée de BURKE. Oswald SPENGLER (1880-1936) inscrit son Déclin de l'Occident non seulement contre les Lumières mais aussi certains aspects de la pensée de HERDER. Benedetto CROCE (1866-1952) effectue une critique serrée de la philosophie des Lumières, de la théorie du droit naturel, de l'humanisme et de la démocratie. Frédérick MENECKE (1862-1954) développe l'historisme qui défend l'idée d'une conception particulariste dans la marche de l'Histoire. Loin d'être une communauté homogène, l'humanité est traversée par des barrières culturelles et l'Occident n'existe que dans des vérités éternelles, sous peine de destruction. Il reprend les conceptions de HERDER concernant la relativité des valeurs et des vérités qui fragmentent le genre humain et qui rend l'idée d'universalité caduque. Elément relativement nouveau, de HERDER, à MENECKE, puis à SPENGLER, s'estompe et finalement disparaissent les références à la foi chrétienne. 

- Se met en place pendant la génération de la guerre froide, prolongeant l'approche historiste, ce que Zeev STERNHELL appelle l'école totalitaire, dont Isaiah BERLIN est l'une des principales colonnes. Il s'agit, surtout dans le monde anglo-saxon, de rejeter globalement les assises et les principes des Lumières, notamment dans A contre-courant et dans Le bois tordu de l'humanité, il clame la "liberté négative", celle qui réserve aux peuples particuliers leur identité particulière. 

  Les penseurs de cette seconde modernité pratiquent tous une forme plus ou moins forte de nationalisme, et ils se retrouvent à certains moments-clés à la pointe du combat idéologique mené par les régimes fascistes et nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Après la défaite des forces de l'Axe, une recomposition nécessaire s'opère pour faire valoir les mêmes idées. Et la guerre froide, donne l'occasion de toute une série d'études analogiques entre les révolutions française et "communistes", entre les dictatures du "peuple" à des décennies de distances, afin de faire "prendre conscience" du rôle néfaste des Lumières. Ces études contaminent, dans une historiographie parfois très approximative, jusqu'à des oeuvres d'intellectuels considérés pourtant comme engagé à gauche sur l'échiquier politique ou simplement progressistes. Nous développons plus tard cet aspect, mais même Anna ARENDT dans ses Origines du totalitarisme n'échappe pas à cette contamination. Bien entendu, les tenants de cette nouvelle modernité ne peuvent plus  prétendre que "la souveraineté du peuple ne fonde pas le gouvernement constitutionnel : le néoconservatisme manie autrement ses idées de décadence occidentale. L'ennemi n'est plus l'étatisme ou le socialisme, mais bien le libéralisme contemporain. Celui-ci, revenant décidémment au fondement des philosophies anti-Lumières, avec des auteurs comme Irving KRISTOL, a réussi à convaincre la grande majorité des américains que les questions essentielles dans la vie d'une société ne sont pas les questions économiques, et que les questions sociales sont en vérité des questions morales. 

    Le conflit entre les deux modernités est loin d'être terminé.

 

Zeev STERNHELL, Les anti-Lumières, Du XVIIIème siècle à la guerre froide, Fayard, 2006 ; Jacques DOMENECH, article Anti-Lumières dans le Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010 ; Jean de VIGUERIE, histoire et dictionnaire du Temps des Lumières, Robert Laffont, 2007.

 

 

 

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