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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 10:45

           L'opinion publique, ou ensemble des convictions et des valeurs partagées, des jugements, des préjugés et des croyances de la population d'une société, est en fait un concept relativement flou, biaisé de nos jours par la pratique intensive des sondages d'opinion. Situer la naissance de l'opinion publique durant l'affaire Dreyfus ou le XVIIIème siècle, ou encore dans la Grèce d'Homère n'a que peu d'intérêt, dans la mesure même où la rumeur, les caricatures, la culture de l'injure, le goût de la conversation et de la polémique existent dans toutes les civilisations, et rares sont les régimes politiques qui ne les permettent pas ou ne s'en accommodent pas , ne serait-ce que pour mesurer justement la popularité d'un prince, d'un gouvernement ou d'une politique publique. La grande nouveauté sans doute pour le XVIIIème siècle, est la prolifération des lieux d'expression de cette opinion publique, qui n'est pas seulement une opinion publique limitée par des frontières strictes, qui est pratiquement une opinion publique euro-américaine. Ajoutons que pour Pierre BOURDIEU (L'opinion n'existe pas, Les temps modernes n°29, janvier 1973, http://www.homme-moderne.org), qui traite du sondage d'opinion, cet objet est un '"artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l'état de l'opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu'il n'est rien de plus inadéquat pour représenter l'état de l'opnion qu'un pourcentage" et que "l'effet fondamental de l'enquête d'opinion (est de) constituer l'idée qu'il existe ne opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible". Le sociologue français Alain ACCARDO  (Introduction à une sociologie critique, dans Lire Pierre Bourdieu, Agone, 2006) lui fait écho en considérant  que la réalité de l'opinion publique "tient pratiquement tout entier dans ce qu'en disent les médias et tout spécialement aujourd'hui les instituts de sondage qui, sans s'interroger outre mesure sur le bien-fondé de leur démarche, collent à des fins d'agrégation statistique, cette étiquette abusivement globalisante et homogénéisante sur une série limitée d'opinions individuelles artificiellement provoquées par leurs questions et de surcroît arbitrairement considérées comme interchangeables".

  Dans une période où la mesure quantitative de l'opinion n'existe pas, c'est plutôt sa constitution en tout que rumeur organisé et ensemble agissant qui nous intéresse. Sans homogénéité aucune, l'accroissement de son importance sur la politique royale, représente une évolution qualitative à souligner par rapport à l'ensemble des moyens d'expression utilisés depuis la Fronde. Précisément, c'est le degré de violence qui nous intéresse, d'expression de conflits socio-politiques. Il n'est pas indifférent de passer d'échanges de coup de feu et d'une pratique intensive des duels à des invectives verbales et à des discours plus ou moins argumentés.

 

         Pour Joël CORNETTE, "si le siècle des lumières érigea ainsi l'utilité publique en maître souverain de toutes les réformes discutées et proposées, la nouveauté fut aussi l'ampleur et la nature d'une protestation qui n'empruntait plus nécessairement le chemin de la révolte et de du "malcontentement" pour se faire entendre. Surtout, les idéaux proclamés par ceux qu'il convient d'appeler "les philosophes" se diffusèrent au-delà d'un cercle étroit d'initiés (ils étaient quelques centaines d'hommes tout au plus au XVIIème siècle dans toute l'Europe). ces idéaux se diffusèrent, en effet, dans nombre de villes du royaume, par le canal de multiples sociétés de pensée. Pendant que les intendants du roi, aidés de techniciens et d'ingénieurs, tentaient de gérer le moins mal possible l'ordre du quotidien de leurs généralités, voici que se créa, se diffusa, proliféra, dans des réseaux spécifiques et autonomes, que le pouvoir ne parvenait pas à contrôler, une "opinion" ".

         Les réseaux de l'opinion à Paris se composent alors :

- des clubs, selon la tradition anglaise, particulièrement actifs entre 1724 et 1731 avant d'être fermés, qui réapparaissent, beaucoup moins aristocratiques, vers 1780 ;

- des cafés, qui se développent à la fin du XVIIème siècle, à la suite de la diffusion de cette boisson en Europe et surtout en France, où l'on joue aux échecs, lit des des gazettes avec forces commentaires, malgré la présence des espions de la police. Ces cafés sont fortement liés à l'origine au développement des spectacles (théâtre, notamment) ;

- des salons, souvent tenus par des femmes de la haute aristocratie, qui jouent un très grand rôle après la mort de Louis XIV. Les salons de la duchesse du MAINE, de la marquise de LAMBERT, de Madame de TENCIN, de Madame de DEFFAND et de Madame de POMPADOUR, parce qu'ils donnent accès directement aux sphères du pouvoir royal sont particulièrement prisés ;

  il existe des réseaux également en province, qui suivent le mouvement initié à Paris, dans une période où une partie de la noblesse de cour reflue vers ses terres : sociétés de lecture, académies, loges maçonniques (plus de 400 en 1789, dont beaucoup se transforment pendant la Révolution), musées ; sociétés d'agriculture...

   Les sociétés de pensée contribuent à porter les idées des "philosophes des Lumières"... ou à s'y défendre. Elles se caractérisent par le fait que leurs membres se dépouillent de toute spécificité sociale ou professionnelle - ce qui tranche avec les multiples sociétés de compagnon de l'époque précédente. Le but de ces sociétés de pensée n'est pas d'agir mais de discuter, et de tout. Selon François FURET, "l'originalité de ce qui se passe dans la seconde moitié  du XVIIIème siècle tient à ce que ce consensus des sociétés de pensée, qu'on appelle la "philosophie", tend à gagner l'ensemble du tissu social (...) La société de pensée de type philosophique constitua au XVIIIème siècle, la matrice d'un nouveau rapport politique qui sera la caractéristique, l'innovation principale de la Révolution (...) Les sociétés de pensée dressent un modèle de démocratie pure, et non représentative : c'est la volonté de la collectivité qui a tout instant fait la loi (Penser la Révolution française, 1978). Ajoutons que l'ouverture sociale apparente des sociétés de pensée, y compris celle des loges maçonniques, ne doit pas faire illusion, car si elles intégraient toutes les classes sociales dominantes nouvelles enrichies par le commerce et l'industrie, elles excluaient toutes les autres. Une évaluation quantitative donne la vraie mesure de cette opinion publique, sans rapport avec son influence : environ 2 500 personnes formaient le public choisi des 32 académies de province, 30 000 le nombre de francs-maçons, 100 000 l'ensemble de ceux qui faisaient partie des classes dirigeantes en 1789. Sur 28 millions d'habitants. (Daniel ROCHE, La France des Lumières, Fayard, 1993).

 

      Evoquant la résistance de la tradition religieuse aux idées des Lumières, Daniel MORNET décrit bien un des fonctionnements de cette opinion publique. "Non seulement ces défenseurs de l'Eglise sont nombreux et certains sont célèbres, mais ils savent dire ce qu'il faut pour combattre à armes égales. Longtemps la bataille entre la foi et la libre pensée a été une bataille théologique et rationaliste. on opposait des arguments à des arguments, des textes à des textes ; on chicanait interminablement pour démontrer que les arguments n'étaient pas en forme ou que les textes étaient mal interprétés. A ces polémiques de théologiens et d'érudits le commun des lecteurs, malgré sa bonne volonté, ne comprenait rien ou pas grand'chose. La force des philosophes était qu'ils parlaient faits, bon sens, raison commune et non pas raison raisonnante et scolastique ; puis raison pratique et raison ironique ; puis sentiment et raisons du coeur. ils voulurent mettre de leur côté les rieurs, puis les âmes sensibles. A discuter sur la substance et sur l'accident, sur la majeure et sur la mineure, la polémique catholique était assurément vaincue d'avance. Elle le comprit assez vite et renonça, dans ses meilleurs ouvrages ou du moins dans ceux qui furent les plus lus, à disserter sur la grâce efficace et le pouvoir prochain, sur saint Paul ou sur saint Thomas. Elle renonça même bientôt à la violence. On savait qu'elle avait pour elle la loi, la Sorbonne, le Parlement, la prison, et même les galères et la potence. Mais c'était justement une raison pour qu'on prît le parti de ceux qui n'avaient pour eux que leur plume et leur courage. Jusque vers 1760, la polémique cède encore à la tentation d'abuser du droit à l'injure et d'appeler sur ses adversaires les foudres de l'autorité. (...). Mais on renonce assez vite à ces colères qui risquent de ne plus trouver d'écho. C'est ailleurs que l'on essaie de trouver des armes et là même où les philosophes les prenaient." 

Le même auteur indique que les deux vecteurs de diffusion des idées nouvelles, les journaux et l'enseignement, se caractérisent justement par l'étroite surveillance des autorités ecclésiastiques et politiques. La nette évolution de l'orientation de la majeure partie de la presse est un signe important du progrès des philosophes des Lumières. De même, l'entrée progressive dans l'enseignement, même chez les Jésuites, des matières scientifiques, au détriment de la théologie indique cette progression, du français au détriment du latin, qui ne peut se faire que par la victoire - lente, inégale et non générale - des convictions philosophiques chez les responsables des institutions d'enseignement, presque totalement religieuses. Cette victoire est au moins en partie due au progrès du jansénisme, mal éradiqué officiellement. 

 

    Stéphane PUJOL attire notre attention sur l'importance nouvelle de la Conversation, forme importante que revêt l'opinion publique. KANT (Anthropologie du point de vue pragmatique), HUME (De la nature et du Progrès des Arts et des Sciences, 1742) et la quasi totalité des philosophes français des Lumières, à l'exception de ROUSSEAU, partagent cette analyse que la Conversation constitue un trait caractéristique de la nation française. Art de vivre, développement de la politesse et de la civilité, dénigrée seulement par le philosophe genevois qui y voit (Discours sur les sciences et les arts, 1750) un art de plaire qui concoure puissamment à vicier le goût, la qualité intellectuelle et jusqu'à la rigueur du raisonnement. 

Pour HUME, au contraire du sens de l'âge classique de la conversation, qui est surtout justement surtout un art de vivre et de parler, savants et profanes, doctes et mondains doivent se retrouver unis dans la conversation dont les nombreux salons littéraires sont le foyer. A travers le désir d'apprendre et de faire circuler les idées nouvelles, la conversation devient au XVIIIème siècle, une véritable institution sociale. L'exercice de la conversation est le prolongement nécessaire de la réflexion théorique. Elle permet de la développer et de l'amplifier. Il fait partie de l'effort didactique et pédagogique des Lumières. La conversation est un modèle pour les Lumière.  Modèle éthique, où c'est la qualité de la conversation qui mène les relations sociales entre intellectuels et non la qualité des individus qui pourraient exprimer leurs idées sous les boucliers d'arguments d'autorité. Modèle philosophique, en ce sens que la conversation peut rendre problématique (ceci vu dans un sens positif) l'instruction acquise par l'étude des livres. De rituel policé, elle devient un véritable travail de polissage qui permet le retour réflexif sur soi. La valorisation du dialogue représente d'ailleurs un moment important d'une réflexion épistémologique large, car elle encourage toutes les formes de la connaissance et de la diffusion du savoir, qui mêle l'utile à l'agréable. Modèle poétique enfin, car le jeu des digressions, le disparate et la liberté des propos favorise une mise en forme expressive de la pensée, l'enchaînement logique des idées, dans une confrontation avec le rêve, paradoxalement.

"La conversation, on le voir, écrit Stéphane PUJOL, pose des problèmes esthétiques autant que philosophique : la raison fondamentale tient sans doute au fait que la pratique de la conversation est marquée par une dualité constitutive de l'esthétique classique entre plaire et instruire. celle-ci n'est jamais pensée (bien entendu, nous le rappelons à l'exception de ROUSSEAU) (...) en termes d'opposition mais de complémentarité. C'est du moins ce que veut la théorie. En réalité, on s'amuse souvent, à la lecture des textes, de ce jeu de balancier : la conversation est tantôt du côté du plaisir, tantôt du côté de la philosophie. Il faut pourtant reconnaître que les Lumières font un effort pour penser cette opposition en termes dialectiques : à travers les regards croisés du mondain et du savant, de l'initié et du profane, du philosophe et du grand public, la réflexion sur la conversation prend place dans le cadre d'une interrogation sur les moyens et les fins de la connaissance." Mais cet esprit ne survit pas dans la période de la Révolution. Disparaît en fait toute une société de loisir. Sans compter que nous entrons alors dans des périodes plus brutales, aux conflits exacerbés, est remise en cause une certaine frivolité, en arrière fond de scandales moraux, et surtout d'une sociabilité mondaine, lieu des sophismes et des mensonges, ce qui va de pair avec la diffusion bien plus populaire des idées de ROUSSEAU par rapport aux oeuvres des autres philosophes.

 

      Jean de VIGUERIE montre bien l'importance, à travers les grandes décisions de la Royauté, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, de cette opinion publique. Elle pèse sur le choix des ministres, force le pouvoir royale à consulter les Parlements, intervient dans les rapports de force entre magistrature et pouvoir royal, entre parlements et pouvoir central et infléchit jusqu'à la politique étrangère. Cette influence est parfois directement liée à la volonté même du Souverain de régner en "prince éclairé", jusqu'à recruter parmi les conseilleurs et les ministres des personnalités à la point du mouvement des Lumières. NECKER par exemple est très proche des philosophes sur deux points notamment, la question de la propriété et celle de la religion, éléments qui comptent dans sa volonté d'approfondir la mise en place d'une monarchie administrative. Le soutien aux insurgés de la Révolution américaine n'est pas le moindre des résultats de l'influence de cette opinion publique, qui trouve à la fois dans leur lutte une revanche contre les Anglais et une affirmation des valeurs de liberté. 

 

   Enfin, si l'opinion publique s'inspire au départ des idées des philosophes en renom, lorsqu'elle devient réellement partie intégrante des hésitations du pouvoir royal sur les réformes à entreprendre, pesant de plus en plus sur les décisions du Roi elle change radicalement de tonalité. Si elle influence déjà les orientations du règne de Louis XV, à travers notamment les salons littéraires et sociétés de pensée, son centre de gravité se déplace sensiblement sous Louis XVI vers les cafés et les clubs. En même temps que la philosophie qui se diffuse devient de plus en plus différente de celle de l'Encyclopédie. En tout cas, selon Jean de VIGUERIE, "elle a été mise au goût du jour et adaptée à la sensibilité du temps. Son inspiration profonde n'a pas changé, mais les thèmes qu'elle met en avant son naïfs et sentimentaux". Parmi ces thèmes, cet auteur en prend trois, la morale humanitaire, le progrès et l'esprit de concorde.

"L'opinion publique (à cette morale humanitaire) fait un grand écho. Les affiches de province se plaisent à relater dans un style pathétique et bénisseur de multiples traites d'humanité et de bienfaisance. Le nouveau culte est celui de la bienfaisance (...). Il est désormais admis que l'humanité est entrée dans un âge de lumière et de progrès, succédant à une longue nuit. (...). Les certificats délivrés à ses membres par la loge de Coutras, en 1788, se terminent pas la formule suivante : "...ils (les maçons) répandront dans toutes les villes qu'ils parcourent l'esprit de liberté, de concorde et d'amitié fraternelle qui fait l'essence de notre ordre." Notons le caractère optimiste de ce discours, ainsi que son aspect positif. on y chercherait en vain une critique des institutions établies et les croyances officielles. L'opinion publique est toute philosophique, mais elle ne retient de la philosophie ni son antichristianisme, ni ses thèses contraires à l'idée traditionnelle de la monarchie française. Est-ce tactique ou changement véritable? Les comportements sont pareillement respectueux. Il est peu de loges qui n'affichent leur respect de la religion. (...)." Jean de VIGUERIE prend comme référence du changement de l'opinion publique le comportement surtout des loges maçonniques. Mais outre le fait que peut-être, il surestime leur importance (voir l'article de Charles PORSET, dans Dictionnaire européen des Lumières), il est possible que précisément le triomphe des Lumières dispense de s'attaquer maintenant à des idées et des institutions largement défaites. Comme il l'écrit d'ailleurs ensuite, la critique de l'ordre établi est implicite et de toute façon l'opinion publique célèbre en permanence des valeurs utopiques, radicalement contraires à celles de l'officiel Occident chrétien.

 

Jean de VIGUERIE, Histoire et Dictionnaire du temps des Lumières, Robert Laffont, 2007 ; Stéphane PUJO, article Conversation dans Dictionnaire européen des Lumières, PUF, 2010 ; Daniel MORNET, Les origines intellectuelles de la révolution française, Tallandier, 2010 ; Joël CORNETTE, Absolutisme et Lumières, Hachette, 2005.

 

PHILIUS

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