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23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 09:11

      Les contacts avec l'Occident, notamment par ce que l'on appelle la Chine maritime, celle qui est la plus lointaine du pouvoir impérial, datent de longtemps avant le XVIIe siècle : les échanges marchands et la propagation de certaines découvertes scientifiques alimentent un certain temps l'essor de l'Occident. Mais c'est l'intervention des Jésuites missionnaires au début du XVIIe siècle, au milieu des luttes ouvertes entre le cercle élargi des lettrés-fonctionnaires et conseillers confucéens des hautes sphères du pouvoir et le cercle restreint formé autour de l'empereur par le clan de l'impératrice et des eunuques, qui constitue le premier contact sérieux entre la philosophie chinoise et la civilisation chrétienne.

    C'est au moment d'une répression brutale des forces d'opposition aux eunuques et du défi des académies et associations privées du "Renouveau" que les Jésuites arrivent en Chine. Rappelons que la "Société du Renouveau", renaissance de l'esprit de l'académie Donglin, rasée en 1626, au départ association littéraire, est devenu à la fin de la dynastie Ming, le groupement politique le plus important et le mieux organisé que l'ère impériale ait jamais connu, comme l'écrit Anne CHENG.

  Celle-ci explique comment cette intervention des Jésuites influence la philosophie politique chinoise, de manière assez compliquée et pas forcément à l'avantage de ces missionnaires chrétiens.

"Le "renouveau" que l'on peut aussi comprendre comme un "retour à l'antique", prôné par Fushe, n'est pas, en tout état de cause, une aspiration à revenir en arrière, mais représente au contraire une réorientation majeure de la pensée. Ses membres se réclament haut et fort des "études pratiques" (shixue), au mépris des "discours creux" de la philosophie spéculative. Nombreux sont ceux qui subissent l'influence, directe ou indirecte, de Xu Guanqi (1562-1633), fonctionnaire de haut rang converti au christianisme et collaborateur de Matteo Ricci (1552-1610) dans la traduction en chinois d'ouvrages européens sur les mathématiques, l'hydraulique, l'astronomie, la géographie. Alors que la présence européenne et chrétienne (tout d'abord des Portugais, suivis des Espagnols et des Hollandais) commence à se faire sentir en Chine au début du XVIe siècle, les premiers missionnaires jésuites italiens, sous la houlette de Michele Ruggieri et de Matteo Ricci, arrivent en 1582. C'est en gagnant les élites cultivées et les bonnes gâces des empereurs, par une politique dite d'accomodation, que le jésuites parviennent à accéder et à se maintenir jusqu'à la fin du XVIIIe siècle à la cour impériale de Pékin où ils font valoir leurs compétences en astronomie, cartographie, mathématiques, lesquelles connaissent alors un regain de curiosité.

Mais le message concernant leur religion révélée, dont la propagation constitue le principal objectif des missionnaires, semble intéresser beaucoup moins les Chinois, voire suciter une certaine hostilité. La fameuse "querelle des rites" est un des signes les plus flagrants des malentendus profonds entre chrétiens européens et lettrés chinois. Elle traduit un conflit qui se déclare d'abord au moment où, après une période de relative tolérance au XVIIe siècle, les directives du Vatican se font plus intransigeantes au siècle suivant, au point de provoquer en Chine un tollé chez les détracteurs du christianisme qui l'accusent de vouloir corrompre les moeurs chinoises en interdisant d'honorer les ancêtres. (Sur les rapports entre Chine et christianisme, voir notamment Jacques GERNET, Chine et christianisme. Action et réaction, Gallimard, 1982 ; Catherine JAMI et Hubert DELAHAYE, L'Europe en Chine. Interactions scientifiques, religieuses et culturelles aux XVIIe et XVIIIe siècles, Collège de France, Institut des hautes études chinoises, 1993). 

Il s'agit en effet de savoir si les rites sont d'ordre religieux ou non. Si oui, ils ne peuvent être, aux yeux des chrétiens, que superstitions et, partant, incompatibles avec la doctrine du "Maitre du Ciel" ; dans le cas contraire, en tant que rites civils et politiques, ils sont compatibles avec la foi chrétienne. Or, pour les Chinois, la question elle-même n'a pas grand sens du fait de l'absence de distinction, dans leur propre tradition, entre religieux et civil, sacré et profane, spirituel et temporel. L'erreur des Jésuites fut probablement de penser qu'il suffisait de parler la langue pour s'introduire dans la culture chinoise : or, pour les Chinois, le sens réside plus encore dans les rites que dans les mots.

En outre, les jésuites avaient pour mission d'introduire une doctrine transcendante qui rendait impossible d'être à la fois un bon chrétien et un bon Chinois, les devoirs du premier faisant du second un fils impie et un rebelle à l'ordre sociopolitique. Alors que les Chinois auraient pu être disposés à intégrer le culte chrétien dans la vision syncrétique prédominante depuis le milieu de la dynastie, ils se heurtèrent au dogmatisme intransigeant des missionnaires qui exigeaient la reconnaissance de leur religion comme la seule vraie, toutes les autres étant condamnées comme superstitueuses.

Les Jésuites pénètrent en Chine au moment où s'accentue le processus de décomposition de la société et de l'Etat qui aboutira à la chute de Pékin aux mains des Mandchous en 1644. Ils arrivent à point nommé pour apporter un renfort inattendu aux aspirations d'une partie des élites chinoises à un retour à la rigueur morale et à l'orthodoxie contre un laxisme et une démission mises sur le compte de l'influence bouddhiste. Parallèlement, leurs apports scientifiques et techniques viennent conforter l'apparition d'un esprit nouveau qui se manifeste dès le début du XVIe siècle sous la forme d'un intérêt sans précédent pour les connaissances concrètes, utiles pour la gestion administrative, militaire, agricole. Désormais, le lettré, a fortiori celui qui se destine à la carrière bureaucratique, ne peut plus se contenter d'être un érudit, il doit savoir maitriser une gamme aussi large que diversifiée de compétences pratiques."

 

      Jacques GERNET, dans son étude au long court sur le monde chinois, analyse l'oeuvre des jésuites et l'influence de la Chine en Europe. Nous nous intéressons ici surtout au premier volet, celui de l'influence de l'Occident en Chine.

"Le dialogue amorcé, écrit-il, par les premiers missionnaires jésuites entrés en Chine à la fin des Ming ne devait pas être interrompu. Bien au contraire, les jésuites s'implanteront plus solidement en Chine sous le règne des deux premiers empereurs manchous et leur présence restera tolérée à Pékin jusqu'à la suppression de leur ordre en 1773 (...) en dépit de l'intransigeance du Vatican et de la suspicion des empereurs Yong-zhen et Qialong à l'égard des activités missionnaires. Grâce (à eux), le monde savant de l'Europe fut abondamment pourvu en informations scientifiques et en données sur la Chine et sur l'Empire mandchou au moment de son apogée, cependant que la Chine elle-même recevait certains apports nouveaux de l'Europe. On n'a sans doute pas encore rendu pleine justice aux conséquences importantes de ces échanges, malgré les nombreux travaux qui leur ont déjà été consacrés." A propos de l'oeuvre scientifique et l'influence des jésuites en Chine, "on imagine a priori qu'en raison de leur supériorité, les sciences européennes devaient s'imposer en Chine dès qu'elles furent connues, idée simpliste et naïve qui ne tient pas compte des conceptions et des traditions chinoises. 

Les jésuites justifiaient leurs enseignements scientifiques, en retard sur les progrès contemporains en Europe, en en faisant un complément profane à l'appui des vérités chrétiennes : les démonstrations d'Euclide devaient confirmer l'existence d'un Dieu éternel et créateur. Mais les Chinois rejetèrent la théologie et réinterprétèrent les nouveaux apports en fonction de leurs traditions, reconstituant des méthodes perdues depuis les débats du XVIe siècle et élaborant de nouveaux objets et de nouvelles méthodes mathématiques. C'est ainsi que la tradition mathématique chinoise est restée créatrice jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle. En dehors de leurs travaux d'astronomie et de mathématiques, c'est dans le domaine de la cartographie que s'illustraient les jésuites, continuant une tradition qui remontait au père Matteo Ricci." 

"De tous ces contacts intellectuels, scientifiques et artististique", écrit notre auteur qui indique bien par là que la philosophie européenne elle-même n'a guère pénétré alors le sous-continent chinois, "il est probable que la Chine a reçu beaucoup plus que ne le laissent penser les emprunts les mieux connus.".

"Avec la dissolution de la Compagnie de Jésus et la mort de Qianlong se termine une époque où le rôle joué par les missionnaires savants et cultivés à la cour de Pékin avait été prédominant dans les rapports entre la Chine et l'Europe. C'est dans un contexte très différent de celui des XVIIe et XVIIIe siècles que se développeront les activités missionnaires aux époques suivantes."

 

    Les philosophies chinoises n'ont pas subi réellement d'influence de la part des missionnaires chrétiens - du moins le pensons-nous en l'état actuel de l'historiographie. Pour autant, le christianisme n'est pas absent en Chine, mais il s'est - petitement - développé surtout en parallèle à ces philosophies, sans que l'on puisse noter depuis la "fondation" de l'Eglise de Chine par Thomas entre l'an 65 et 68 (sans doute par le chemin des navigateurs commerçants), une quelconque influence réciproque en profondeur. Des travaux sont en cours (par exemple par Jean-Pierre DUTEIL, professeur à l'université de Paris VIII) au sujet d'une histoire de la pénétration du christianisme en Chine, à l'époque reculée comme l'époque de Saint Tomas ou du prêtre Alopen en 638 (nestorianisme) ou au Moyen-Âge au XIIIe siècle de la part de missionnaires franciscains, ou encore dans les Temps moderne (jésuites). Les lettrés chinois sont restés dans la quasi-totalité des cas indifférents ou hostiles à cette diffusion et les "conversions" touchent surtout au départ des milieux relativement pauvres, notamment dans le milieu des pêcheurs ou dans la classe marchande. Il existe néanmoins actuellement une communauté chrétienne (des communautés devrait-on écrire...) en Chine, mais qui observent un rite particulier... Des études plus poussées pourraient confirmer mieux ce que nous savons des résultats de prédications chrétiennes. Il faut dire que la discrétion des croyants dans cette région devait être un gage de sécurité devant une administration tatillonne quant à l'observance des rites officiels...

 

 

Jacques GERNET, Le monde chinois, tome 2, Armand Colin, 2006. Anne CHENG, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002.

 

PHILIUS

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