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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 14:44

   Avant même la construction d'une véritable pensée féministe courant le XVIIIème siècle occidental et d'une philosophie politique en tant que tel au cours du XIXème, la réflexion sur la place des femmes dans la société est abordée dès l'Antiquité. Il est difficile d'établir, en dehors du miroir lointain que constitue l'existence de sociétés dites primitives, et qui peut faire croire et approcher petitement la possible existence à un moment donné d'une société matriarcale, d'une société dominée par les femmes, vu les importantes destructions de documents de toute sorte sur de possibles pensées très développées sur la place des femmes dans les sociétés, la réalité d'un féminisme en tant que tel, avant le XVIIIème siècle occidental. Cela ne veut pas dire que les femmes soient sans pouvoir dans les sociétés où manifestement les hommes occupent toutes les positions dominantes, qu'elles soient religieuses, politiques ou économiques. Mais c'est réellement une prise de conscience politique de la spécificité féminine, de leur oppression, qui, vers ces moments-là, mettent en mouvements une partie de la société et que l'on peut parler de formation de différents féminismes, libéral, socialiste ou radical. Ces féminismes s'expriment à la fois dans les domaines politiques et philosophiques, même si, de manières structurées, les philosophies politiques féministes viennent plutôt tardivement.

 

     C'est ce qu'indique bien Claude HABIB dans son survol du féminisme. "Avec l'anti-racisme, le féminisme est une des valeurs les plus incontestées de notre temps : c'est une des normes pour juger les autres civilisations ainsi que les mondes qui ont précédé le nôtre. Toujours et partout, la place des femmes dans une société nous apparaît comme déterminante pour l'avenir de cette société. Avant que nous ne lui reconnaissions cette importance, elle l'était pour des raisons démographiques." "La subordination des femmes semble avoir été le moyen universel de garantir leur collaboration aux destinées de sociétés où elles étaient à la fois protégées et contraintes. Cette subordination fut généralement assurée par la limitation de leur droit d'héritage ou de propriété, et par leur exclusion des fonctions dominantes, en particulier militaires et sacerdotales. La solidarité des femmes au groupe social passe par la soumission de la fille au père et celle de l'épouse au mari ; celle-ci peut prendre des formes extrêmes, comme l'immolation traditionnelle des veuves, dans certaines castes indiennes, sur le bûcher de leur mari. Le contrôle de la sexualité féminine est général et peut prendre des formes extrêmes. Des rites traditionnels, comme l'excision ou l'infibulation des petites filles, révoltent la conscience moderne. Même si des ethnologues invitent à suspendre le jugement spontané afin de comprendre les sociétés où ces pratiques existent, il faut avouer que nous ne sommes guère en mesure de leur rendre justice tant que ces mutilations continuent d'exister. On peut admettre qu'un rite ou une coutume, détachée du contexte, ne renseigne pas sur des types de liens qui existent entre hommes et femmes dans une société donnée. Mais dans le cas des mutilations génitales, le relativisme culturel atteint une limite : l'urgence d'éradiquer la coutume l'emporte sur la compréhension et le respect des traditions." Sans doute l'auteur ne fait-il pas la différence entre comprendre et accepter/justifier de telles pratiques, mais cette présentation est caractéristique d'une manière de concevoir le relativisme culturel, lequel n'est absolument pas le même quand il vient d'anthropologues tout-à-fait occidentalisés que quand il provient de prédicateurs religieux ou politiques désireux de préserver une part de leur pouvoir. 

  "La préférence pour la masculin ne prend pas couramment une forme dramatique. Les anthropologues affirment que toutes les sociétés humaines formulent la différence des sexes ; selon Françoise Héritier, on y repère toujours une "valence différentielle" et celle-ci se laisse mieux appréhender dans le rapport entre le frère et la soeur que dans celui de la femme et du mari, le premier n'étant pas affecté par les différences liées à la reproduction : lorsque la sexualité et la parturition ne jouent pas, la hiérarchisation est plus lisible. Elle s'effectue régulièrement au bénéfice du masculin. De nombreuses féministes ont dénoncé la persistance de cette valence jusque dans les représentations occidentales contemporaines qui passent pour neutres, contestant par exemple l'emploi du terme "humanité" ou celui du mot "homme", employé dans un sens général, par exemple dans l'expression "droits de l'homme" : L'humanité est une prérogative masculine" (Robert Baker). 

   En dépit de cela, "il serait erroné de se représenter l'histoire humaine comme une affaire purement masculine". Le professeur à l'Université Lille III le pense pour deux grandes raisons:

- Les formes familiales sont diverses et évoluent lentement. Les mutations par exemple qui affectent la famille lorsqu'elle passe d'une filiation matrilinéaire à une filiation patrilinéaire, de la polygamie à la monogamie, de l'endogamie traditionnelle à l'exogamie, se produisent graduellement et surtout par altération des formes anciennes. Ceci affecte la répartition des rôles entre hommes et femmes de manière très graduelle ;

- Si les femmes sont tenues pour inférieures aux hommes, ce préjugé ne les écarte pas systématiquement des positions dominantes. En matière de succession politique par exemple, la légitimité dynastique permet à de nombreuses femmes de monter sur le trône royal, que ce soit dans l'Antiquité ou à d'autres époques. Dans le jeu croisé des prétentions anglaises et françaises de régner sur les terres de la grande île ou du continent, les impératifs politiques priment souvent sur les questions de sexe. Au XXème siècle, c'est net en Inde et dans d'autres régions asiatiques.

  Des multiples exemples historiques, il ressort "qu'on ne peut guère dégager un intérêt qui soit commun aux femmes dans une société ordonnée par la différence de conditions." C'est pourquoi les historiens et les historiennes choisissent souvent la période du XVIIIème siècle "pour marquer l'émergence du féminisme moderne : en excluant les femmes de la vie publique, la Révolution française eut le mérite paradoxal de rendre lisible leur intérêt commun.". Le mot lui-même, féminisme, n'apparaît en français qu'en 1837, sous la plume de FOURIER, et son emploi ne se répand qu'au XIXème siècle. Bien entendu, les thèmes féministes sont présents bien avant. Claude HABIB cite les cas de Christine de PISAN (Le livre de la Cité des Dames, 1405), qui ouvre la "Querelle des femmes" qui rebondit sans cesse après, de Cornelius AGRIPPA (Aggripa de Nettescheim), de Marie de GOURNAY, qui est la seule à évoquer l'égalité des sexes. "De la Renaissance à l'âge classique, même chez les auteurs qui prennent le parti des femmes (dans la Querelle des femmes), l'inversion des préjugés n'est jamais liée à l'espoir de réformes sociales, mais au jeu de l'esprit, au désir d'être agréable aux dames, au plaisir de la flatterie. Un même caractère d'instabilité marque les revendications de la préciosité au XVIIème siècle, et celles des courants  néo-précieux du XVIIIème siècle, dans le cercle de madame de Lambert. De nouveau, leur audience est de fait limitée aux cercles fermés. (...) L'accueil masculin, quand il n'est pas franchement goguenard, à la manière de Molière, reconduit le jeu, voire le double jeu, spirituel et galant qu'on observe au XVIème." Se distinguent, en contraste, de rares auteurs (parmi ceux passés à la postérité), comme Poulain de la BARRE (De l'égalité des deux sexes, 1673), disciple de DESCARTES.  "Les choses changent avec la Déclaration des droits de l'homme : la promotion de l'égalité comme valeur collective fournit la base d'une contestation du nouvel ordre politique masculin. Cette contestation fut précoce, même si elle a pu passer inaperçue dans la tourmente des événements". Ainsi Mme de GAMBIS (Du sort actuel des femmes, 1791) ouvre la voie, comme Olympe de GOUGES (Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791). Le plaidoyer le plus cohérent en faveur de l'éducation des femmes provient de CONDORCET (Cinq mémoires sur l'instruction publique, 1791 - Lettres d'un habitant de New Haven à un citoyen de Virginie, 1788 - Sur l'admission des femmes au droit de cité, 1790), alors que les autres auteurs des Lumières se montrent indifférents ou même négatifs en la matière, comme ROUSSEAU. En Angleterre, Mary WOLLSTONECRAFT publie en 1792 A vindication of the Rights of Woman, sans beaucoup d'écho. 

   L'exigence  de participation à la vie politique et de l'éducation des filles dominent le débat au XIXème siècle, dans la première vague du féminisme. "Chez certaines féministes anglaises, la revendication à l'éducation supérieure prend le pas sur les autres thèmes, mais le suffragisme est, pour l'essentiel, la vocation du premier féminisme, qu'on s'accorde à faire durer jusqu'aux années trente du XXème siècle. Ce mouvement va de pair avec les luttes pour l'amélioration des conditions de vie de la femme ouvrière, et des mouvements pour l'abolition de la prostitution." Dès le départ, dans ce féminisme, cohabitent des mouvances libérales, socialistes et radicales. Pierre ROSANVALLON met le doigt (Le sacre du citoyen, Gallimard, 1992) sur l'opposition fondamentale au sein du féminisme, au XXème siècle : tandis que les unes s'appuient sur une différence de nature, les autrs s'en tiennent strictement à la revendication d'égalité entre les individus, refusant de s'intéresser à une spécificité féminine. Les premières s'expriment inlassablement en terme d'indentité, les secondes, qui se situent dans la lignée de Simone de BEAUVOIR, parlent plus volontiers de condition féminine, évitant le terme de nature qui leur parait un piège : puisqu'elle fut l'essentiel et est encore l'éternel prétexte des discriminations sexistes, il est au mieux inutile, au pire dangereux de s'y intéresser.

  Les féminismes différentialistes conduisent fréquemment à des options séparatistes, favorisant la formation - parfois nécessaire dans des environnements sociaux plutôt hostiles - de groupements entièrement féminins, composés de femmes, agissant pour elles exclusivement. On en trouve l'expression récente dans l'homosocialité militante, allant jusqu'à conférer à l'homosexualité féminine un privilège. 

  Egalitarisme et différentialisme, universalisme et essentialisme, dans cette seconde vague du féminisme, au dernier tiers du XXème siècle, constituent deux formes qui se combattent avec au moins autant de force que contre la domination masculine qu'elles dénoncent. Les périodisations restent encore incertaines, tant manque le recul nécessaire, et tant les emballements médiatiques bombardent facilement les tendances d'adjectifs qui mettront du temps à se vérifier. "La caractéristique du second féminisme fut de déplacer la critique vers le corps, la sexualité et l'oppression au sein de la famille. L'autonomie revendiquée ne concerne plus les droits civils et politiques, déjà acquis, et qui n'ont pas fait disparaître la subordination des femmes. Si les inégalités économiques restent un terrain majeur de protestation, le phénomène le plus frappant est le recentrement sur la question du corps (...). L'exaspération contre le statut de "femme-objet" se traduit par des actions spectaculaires (...). Plus sérieusement, les luttes se polarisent sur l'accès aux nouvelles méthodes contraceptives et la légalisation de l'avortement. Elles concernent aussi le viol" (...) Les féministes radicales ne s'en tiennent pas à la dénonciation des crimes (et à la relative mansuétude des tribunaux eux) : elles prétendent remonter à leur principe. Les abus ou les crimes ne sont pas des transgressions de l'ordre patriarcal, mais son expression la plus claire. Ils sont inhérents à la phallocratie dans laquelle les femmes sont prises, auxquelles elles collaborent par les liens qu'lles nouent avec leurs oppresseurs. Shulamith FIRESTONE (The dialectic of sex, 1970), Catherine MAC KINNON, Andrea DWORKIN (Pornography and grief, dans Take Back the night, L Lederer, New York, Morrow, 1980)  sont les représentantes les plus en pointe de ce féminisme radical. "A l'encontre des Françaises, dont la mobilisation s'affaiblit au cours de la décennie 1980, les Américaines luttent toujours activement contre la pornographie, jusqu'à prôner son interdiction, ce qui ne vas pas sans dissensions : certaines estiment possible de produire une pornographie non attentatoire à l'égalité des sexes ni à la dignité de la femme (Anne Garry)." Ces dissensions peuvent d'ailleurs s'aggraver, disons-le lorsque certaines organisations radicales, s'allient avec une extrême droite puritaine, qui possède une grande influence aux Etats-Unis

Claude HABIBI met en relief les évolutions divergentes en France et dans le monde anglo-saxon, les femmes ayant du mal à se faire réellement une place dans la vie politique hexagonale. Mona OUZOUF (Les mots des femmes, 1995) propose une explication subtile : dans les salons d'Ancien Régime, elle voit l'origine d'une expérience particulière qui donne aux femmes de ce pays l'impression d'avoir voix au chapitre, indépendamment du contexte institutionnel. La mixité sociale maintenue et l'universalisme, diffusé dans l'enseignement républicain, et par conséquent dans l'enseignement féminin expliquerait les aspects d'un féminisme à la française qui relève moins de la timidité que de la résistance au radicalisme. 

   Très justement, le même auteur explique la contestation spectaculaire des rôles sexuels dans le second féminisme par l'expérience historique de la seconde guerre mondiale, où le nombre des victimes civiles dépassent de loin celui des combattants. "L'antique fonction virile de protection du groupe en ressort ébranlé. L'agresseur lui-même tend à se désincarner. L'ennemi ne vient plus "jusque dans nos bras égorger nos fils et nos caompagnes" : les bombes tombent du ciel. C'est sur fond d'indifférence aux vertus guerrières que s'est joué la délégitimation de l'agressivité masculine. La demande d'égalité fait partie de la logique démocratique : elle constitue une tendance de fond et n'est pas susceptible de s'inverser. En revanche, les conditions qui ont permis la contestation des identités appartiennent au contexte historique de l'après-guerre, et nul ne peut prévoir si elles seront durables."

 

      Pour Françoise COLLIN, qui rejoint la périodisation précédente, "la question du statut de la différence des sexes est présente dès les origines de la philosophie occidentale. En réalité, le questionnement des philosophes porte sur les femmes, attestant de ce qu'elles sont les "autres" du sujet parlant et pensant mais aussi du sujet désirant, et il bute sur leur rôle prééminent dans le phénomène de la génération." 

      Pendant l'Antiquité et ses prolongements, deux grandes "réponses" se dessinent : la première incarnée par ARISTOTE, qui affirme la double nature de l'homme et de la femme, la seconde par PLATON, qui soutient l'unicité de la nature et des rôles de l'un et l'autre. Mais la distinction de ces deux positions s'évanouit dans une commune affirmation de la hiérarchie entre les sexes (Giulia SISSA, Philosophies du genre, 1991, sous la direction de Georges DUBY). La défense des droits privés, plutôt d'ailleurs que celle de droits publics, se fait soit par l'accentuation de l'importance de leur rôle spécifique (ROUSSEAU), soit par la revendication de leur assimilation aux hommes (STUART MILL). La psychanalyse fait de la différence des sexes le motif central de sa réflexion, ce qui influence longuement l'ensemble des philosophies féministes.

La philosophe et professeure au Centre parisien d'études critiques, fondatrice et rédactrice de la revue Les Cahiers du GRIF, compte tenu de l'histoire au XXème siècle du féminisme, distingue trois positions différentes sur la différence des sexe :

- Une position universaliste, qui repose sur l'affirmation selon laquelle tous les êtres humains sont des individus au même titre, indépendamment de différences secondaires touchant aux traits physique, à la "race", au sexe, à la langue... Il y a, comme le soutien Simone de BEAUVOIR, pas de sexes, mais des "classes de sexes" vouées à disparaître. L'égalité est couplée à l'identité, dans la vie politique comme dans la vie économique. L'exigence d'égalité comporte pour les filles comme pour les garçons l'accès identique, et dans des conditions identiques, à toutes les formes d'exercice de la vie humaine et citoyenne. La démocratie se doit de traduire dans les faits ces principes. L'importance prépondérante de ce courant dans le féminisme français est liée à la tradition culturelle, philosophique et politique nationale, hérité du rationalisme des Lumières, et à une conception des rapports de sexes inspirée par le modèle marxiste des rapports de classe. Il est principalement soutenu et développé par des théoriciennes formées à la sociologie ou à l'ethnologie ;

- Une position différentialiste (esentialiste), qui soutient qu'il y a "deux sexes" au sein de la même humanité : l'accès à l'égalité n'est pas l'accès à l'identité. La disparition de la domination doit donner lieu à un monde commun composite, enrichi des apports de l'une et l'autre forme sexuée de l'humanité. La domination masculine a en effet approprié l'universel en le tronquant. La libération des femmes n'est pas que le dépassement d'une injustice : c'est aussi la manifestation d'une dimension du rapport au monde occultée jusqu'ici. Ce féminisme résiste à l'Un, figuré par le phallique, qui structure indûment le monde dit commun (IRIGARAY, 1974). Les expériences respectives de la maternité et de la paternité sont irréductibles (KRISTEVA, 1980 - KNIBIELHER, 1997). L'avènement des femmes serait l'avènement d'une alternative à l'organisation des rapports humains. Les théoriciennes de ce courant vont parfois jusqu'à penser que les deux registres sexués de l'humanité devraient pouvoir constituer deux formes d'organisation non plus hiérarchisées mais égales et parallèles au sein d'un même monde. Cette position, qualifiée parfois par ses adversaires de "naturaliste" ou "substantialiste" est soutenue au départ par des théoriciennes confrontées à la psychanalyse, sous sans forme lacanienne, dont elles se démarquent de manière critique. Elles se retrouve aussi chez des théoriciennes de l'écriture et de la création (CIXOUS, 1975 - KRISTEVA, 1980) ;

- Une position postmoderne qui se formule plus tardivement, bien après l'explosion féministe des années 1970. Elle n'a pas d'impact en France, mais est devenue un élément fécond des recherches ailleurs et surtout aux Etats-Unis où elle est qualifiée... de french feminism (à tort). Cette confusion provient des réceptions biaisées des oeuvres de philosophes français tels de DELEUZE, LYOTARD et DERRIDA. Ce postmodernisme ou déconstructionnisme est issu de la "critique de la métaphysique" introduite par HEIDEGGER. Il marque une rupture avec les formes de la modernité occidentale, aux sources grecques, définies par la catégorie de la maîtrise : maîtrise du sujet sur l'objet, mais aussi de l'homme sur la femme, obéissant à une logique binaire des oppositions. Le logocentrisme est un phallocentrisme (DERRIDA, 1992). La pensée postmoderne (Nos lecteurs connaissent tout le mal que nous pensons de cette catégorisation pré, pro, anti, post... moderne) est en ce sens un "devenir femme" ou un devenir féminin de la pensée et de la pratique. Le sexe n'est pas substantifiable : il n'est ni un ni deux mais un mouvement de différer qui se traduit par le vocable de "différance" (DERRIDA, 1992). Le "féminin" comme catégorie et non comme marque d'un des deux sexes, est attachement à la logique binaire des oppositions, émergence d'une "vérité de troisième genre" qui récuse l'alternative du "ou bien, ou bien" au profit de celle de "et, et". Un tel féminisme peut être assumé indifféremment par hommes et femmes : il transcende l'alternative duelle du sex et du gendex. Cette position induit une politique des contournements et de la déstabilisation, une politique des déplacements plutôt que des affrontements, liée à la "pensée nomade" (BRAIDOTTI, 1985). La vraie vie est toujours minoritaire et la subversion est dans le "devenir minoritaire" (DELEUZE) des hommes et des femmes. Cette pensée donne lieu au développement ultérieur de la théorie queer qui s'attache à la subversion des identités sexuelles. Il ne s'agit pas seulement de revendiquer le droit à l'homosexualité, mais d'indiquer la porosité des frontières entre hétéro et homosexualités. Le sexe identifié socialement ou morphologiquement n'est pas déterminant. Le sexe est "trouble" ou "innombrable" (BUTLER, 1990).

 

      Perdure, à travers ces évolutions, une différence essentielle entre diverses formes du féminisme qui coexistent toujours, et qui peuvent - malgré les intenses luttes idéologiques à l'intérieur d'un même courant, lesquelles peuvent très bien se mêler à des querelles personnelles vivaces - être ramenées à trois principales : un féminisme libéral, un féminisme socialiste et un féminisme radical. 

    Le féminisme libéral, appelé ainsi bien après ses débuts, adhère aux principes du libéralisme politique. Il réclame l'application aux femmes, au même titre qu'à tous les hommes, l'application des droits politiques acquis par ces derniers. Réformiste à la fois par sa pensée et par ses méthodes, ce féminisme cherche à obtenir une modification des lois par la voie législative, le lobbying ou l'action militante à destination de l'opinion publique. Confiant dans les valeurs du progrès et les vertus de l'éducation, il entend également agir sur les mentalités existantes, sans développer comme le féminisme marxiste ou radical, une analyse développée du système politique, économique ou même du patriarcat. C'est dans la seconde moitié du XIXème siècle qu'il se structure, toujours en Occident (car ailleurs les problématiques sont différentes), dans des groupes organisés, militants pour l'égalité civile et politique ainsi que l'égalité des droits dans les domaines de l'éducation et du travail. Chris BEALEY, dans son What is feminism? An introduction to feminist theory, (SAGE, 1999) donne une bonne description de ce féminisme.

   Le féminisme socialiste, d'abord marxiste, puise ses sources dans L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat (1884) de Griedrich ENGELS et dans La femme dans le passé, le présent et l'avenir (1879) d'August BEBEL. Clara ZETKIN et Alexandra KOLLONTAÏ sont des représentantes les plus marquantes du début de cette traduction marxiste. Les féministes de la fin du XIXème siècle militent pour l'accès des femmes au marché du travail : leur entrée dans la sphère productive doit permettre l'éveil d'une conscience de classe et la participation des femmes à la lutte des classes. Les mobilisations des femmes doivent rester subordonnéees à la lutte des classes pour une grande partie des auteurs, leaders, dirigeants marxistes. Seul, pour eux, le renversement du capitalisme peut mettre en effet un terme définitif à l'oppression des femmes (Françoise NAVAILH, Le modèle soviétique, dans Histoire des femmes, tome 5, sous la direction de Françoise THÉBAUD, 1992). Des organisations fminines, rattachées aux structures socialistes nationales s'organisent dans la majorité des pays d'Europe (regroupées en 1907, dans l'Internationale socialiste des femmes, à l'occasion de la première Conférence internationale des femmes socialistes, de Stuttgart). Longtemps, sous l'impulsion des organisations proches de la ligne du Parti Communiste de l'Union Soviétique, l'ensemble du féminisme marxiste refuse toute alliance avec le "féminisme bourgeois" et réformiste. Mais depuis la fin des années 1960, la réflexion marxiets sur l'oppression des femmes se renouvelle profondément, notamment en ce qui concerne l'articulation entre patriarcat et capitalisme (sous l'impulsion d'auteure comme Christine DELPHY).

   Le féminisme radical apparaît à la fin des années 1960. Il voit dans l'oppression des femmes au bénéfice des hommes, le fondement du système de pouvoir sur lesquel les relations humaines dans la société sont organisés. Ce féminisme se démarque des mouvements féministes qui visent surtout à l'amélioration de la condition féminine, sur les plans politique et économique, même si beaucoup de ses composantes l'ont fait et continuent de le faire. La différence, exprimée par exemple par Catherine MACKINNON et Andrea DWORKIN, est la contestation des rôles sexuels imposés par la société. Il critique l'essentialisme et le naturalisme et entend impulser une lutte pour la libération sexuelle, marquant les mouvements féministes aux Etats-Unis, en Angleterre, au Canada et en France. Diffus, ce féminisme se rencontre, par capillarité, dans les deux féminisme précédents, une fois que les luttes légales ont fait entrer l'égalité des hommes et des femmes dans la loi, dans pratiquement tous les domaines. Divisé et très éclaté, il rencontre et prend à son compte nombre d'ordre de lutte des groupes homosexuels : usage de la technologie moderne de conception in vitro, séparatisme plus ou moins radical entre actions des femmes et actions des hommes, théorisation plus ou moins radicale également de la différence entre sexes, jusqu'au séparatisme social. Critiqué (Elisabeth BADINTER, Jean-Pierre TROTTIER, Hélène VECCHIALI) car trop centré sur le genre et oublieux des autres conditions de l'amélioration de la condition féminine. Informel, car présent dans beaucoup de revues et mouvements, sans constituer un féminisme réellement autonome et structuré. Concentré en Occident, car ailleurs, les femmes doivent obtenir d'abord l'abolition des pratiques les plus répressives.

 

Claude HABIB, article Femmes, Féminisme, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005 ; Françoise COLLIN, article Théories de la différence des sexes, dans Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2007.

 

PHILIUS

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