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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 10:18

        Le sociologue Pierre BOURDIEU, éditeur et acteur engagé dans la vie politique, est considéré comme un des penseurs les plus influents de la seconde moitié du XXème siècle. Il modifie la sociologie française d'après guerre, faisant une grande place au dévoilement de processus culturels profonds. Les conflits sociaux ne se réduisent pas, comme il le reproche de le faire aux marxistes, aux conflits économiques entre classes sociales. le monde social plutôt qu'entre classes lui apparaît divisé, entre champs (du champ artistique au champ politique) où s'exercent la domination ou l'influence de classes sociales. Animé par une vision déterministe du social, il insiste beaucoup plus sur les habitus, sur les stratégies développées par les acteurs sociaux, qui ancrent les rapports de force, que sur les facteurs de changements sociaux. La violence symbolique est le mécanisme premier pour lui, de l'imposition des rapports de domination. 

 

        Son oeuvre reflète des filiations complexes entre plusieurs courants intellectuels, philosophique ou politique. Max WEBER (qui retient la domination symbolique de la légitimité de toute domination dans la vie sociale, Karl MARX (dont il reprend le concept de capital, généralisé à toutes les activités), Emile DURKEIM (dont il hérite le principe de causalité, donnant à son oeuvre une coloration déterministe), Marcel MAUSS et Claude LÉVI-STRAUSS (pour le structuralisme), et plus en amont la pensée scolastique de Thomas D'AQUIN (habitus, traduisant le terme d'ARISTOTE, hexis). Les influences philosophiques de Maurice MERLEAU-PONTY, pour la phénoménologie de HUSSERL qui joue un rôle essentiel dans la réflexion de Pierre BOURDIEU sur le corps propre, les dispositions à l'action, le sens pratique, l'activité athéorique (concept central d'habitus), de WITTGENSTEIN pour la réflexion sur la nature des règles suivies par les agents sociaux, et de PASCAL, qu'il mentionne vers la fin de sa vie de préférence à Karl MARX, mais surtout par provocation.

Sans oublier Raymond ARON, dont il se détache pendant les événements de mai 68, dont il est l'assistant à l'Université de Paris, et son voisinage avec le philosophe Eric WEIL, André MIQUEL, l'historien Pierre VIDAL-NAQUET et le philologue et germaniste Jean BOLLACK.

Une grande partie de son activité se déroule à l'EHESS (et auparavant à l'EPHE - Ecole Pratique des Hautes Etudes), pépinière d'une grande partie du monde intellectuel français. Il crée en 1975, avec le soutien de Fernand BRAUDEL, la revue Actes de la recherche en sciences sociales, qu'il dirige jusqu'à sa mort.

    Son engagement politique, depuis 1980 (soutien avec Gilles DELEUZE du principe de la candidature de COLUCHE à l'élection présidentielle), et surtout depuis 1990 (dans le mouvement altermondialiste) marque un tournant dans son oeuvre, plus marquée par les développements néfastes d'un capitalisme financier et d'un système néo-libéral.

 

     Mais même si vers les années 1990, nombre de ses ouvrages sont consacrés à la dénonciation et à la lutte contre une forme de capitalisme destructeur - La Misère du monde (1993), Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action (1994) Contre-feux 1. Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néo-libérale (1998), Les structures sociales de l'économie (2000), propos sur le champ politique (2000), Contre-feux 2. Pour un mouvement social européen (2001) - il garde dans ces écrits-là une volonté de s'inscrire dans une longue durée sociologique et il a toujours dans les autres ouvrages, une volonté d'agir sur la société contre les injustices et les inégalités. 

   Tout au long de son oeuvre, se manifeste une volonté de changer la manière sociologique d'analyser, dès sa Sociologie de l'Algérie (1958), contrée de laquelle il tire nombre de ses réflexions, ceci est particulièrement visible dans son Esquisse d'une théorie de la pratique. Précédé de Trois études d'ethnologie kabyle, de 1972. Avec Les Héritiers. Les étudiants et la culture (rédigé avec Jean-Claude PASSERON) de 1964, Le Métier de sociologue. Préalables épistémologiques (avec Jean-Claude PASSERON et Jean-Claude CHAMBORÉDON) de 1967, Le Sens pratique, de 1980, Questions de sociologie, de 1982, Leçon sur la leçon, de 1982, L'Ontologie politique de Martin Heddegger, de 1988, Réponses. Pour une anthropologie réflexive, entretien avec Loïc J.D. WACQUANT, de 1992, Libre-échange (avec Hans HAACK), de 1993, Méditations pascaliennes, de 1997, Les Usages sociaux de la science. Pour une sociologie clinique du champ scientifique, de 1997,  Science de la science et réflexibilité, de 2001, Langage et pouvoir symbolique, de 2001, il trace les sillons d'une sociologie et d'une philosophie propres.

De nombreux ouvrages traitant de l'éducation (La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement (avec Jean-Pierre PASSERON), 1970) , La Noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de corps, 1989...), de l'art et de la communication au sens très large (Un art moyen. essai sur les usages sociaux de la photographie (avec Luc BOLTANSKI, Robert CASTEL et Jean-Claude CHAMBOREDON), 1965 ; L'amour de l'art. Les musées d'art européens et leur public, 1966 ; La Distinction. Critique sociale du jugement, 1979 ; Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, de 1982 ; Les règles de l'art. genèse et structure du champ littéraire, 1992 ; Sur la télévision et l'Emprise du journalisme, 1996...), il applique et forge en même temps ses notions clés de champ et d'habitus. Un ensemble de textes est publié en 2002 sous le titre "interventions politiques 1961-2001. Textes et contextes d'intervention politique.

Il faut ajouter à tous ces ouvrages les innombrables articles publiés, entre autres, dans Actes de la recherche en sciences sociales.

 

    Les Héritiers, Les étudiants et la culture, de 1964, met en relief les stratégies de pouvoir dans le fonctionnement de l'institution universitaire française. "L'expérience de l'avenir scolaire ne peut être le même pour un fils de cadre supérieur qui, ayant plus d'une chance sur deux d'aller en faculté, rencontre nécessairement autour de lui, et même dans sa famille, les études supérieures comme un destin banal et quotidien, et pour le fils d'ouvrier qui, ayant moins de deux chances sur cent d'y accéder, ne connait les études et les étudiants que par personnes ou par milieux interposés". Le constat de départ des auteurs fait état de l'inégale représentation des différentes classes sociales dans l'enseignement supérieur, à un moment où l'on discute de la massification de l'enseignement. "Le système scolaire opère, objectivement, une élimination d'autant plus totale que l'on va vers les classes les plus défavorisées". Pour mettre au jour les mécanismes par lesquels se produit cette élimination, les auteurs s'appuient sur un corpus détaillé d'enquêtes, de statistiques et d'études monographiques. Les thèmes développés dans ce livre sont depuis devenus partie intégrante de la culture sociologique, bien que l'on ignore souvent que le terme d'"héritage culturel" y trouve son origine. La théorie sociologique des Héritiers est développée ensuite dans La Reproduction (1970), en voulant démontrer de façon scientifique le caractère de classe de la culture, a touché la sensibilité des marxistes et suscité les critiques de ses opposants (notamment Raymond BOUDON, dans L'inégalité des chances. la mobilité sociale dans les sociétés industrielles, Colin, 1973). Pierre BOURDIEU, dans ses Propositions pour l'enseignement de l'avenir (, Rapport au Président de la République, Collège de France, 1985) alimente une grande partie de la rénovation pédagogique du système éducatif. Cependant, les études statistiques récentes montrent que, si la durée de la scolarité s'est (encore) allongée pour tous, les écarts entre les catégories socioprofessionnelles demeurent très importantes. Jean-Claude PASSERON affirme (Hegel ou le passager clandestin, la reproduction sociale et l'histoire, Esprit n°115, 1986), que même si en une vingtaine d'années la conjoncture avait changé, la "force du système" pouvait opérer sur les innovations pédagogiques ou institutionnelles mises en place, une "neutralisation" capable de désamorcer les réformes, réaffirmant par là même "la fonction de légitimation symbolique de l'ordre sociale" de l'école. (Martine FOURNIER)

   La Reproduction, de 1970, présente la synthèse théorique des recherches menées dans Les Héritiers. A partir de travaux empiriques sur le rapport pédagogique, sur l"usage lettré ou mondain de la langue et de la culture universitaires et sur les effets économiques et symboliques de l'examen ou du diplôme se construit une théorie générale des actions de violence symbolique et des conditions sociales de la dissimulation de cette violence. En explicitant les conditions sociales du rapport d'imposition symbolique, cette théorie définit les limites méthodologiques des analyses, qui, sous l'influence cumulée de la linguistique, de la cybernétique et de la psychanalyse, tendent à réduire les rapports sociaux à de purs rapports symboliques. L'Ecole produit des illusions dont les effets sont loin d'être illusoires : ainsi, l'illusion de l'indépendance et de la neutralité scolaires est au principe de la contribution la plus spécifique que l'Ecole apporte à la reproduction de l'ordre établi. Par suite, essayer de mettre au jour les lois selon lesquelles elle reproduit la structure de la distribution du capital culturel, c'est non seulement se donner le moyen de comprendre complètement les contradictions qui affectent aujourd'hui les systèmes d'enseignement, mais encore contribuer à une théorie de la pratique qui, constituant les agents comme produits des structures, reproducteurs des structures, échappe aussi bien au subjectivisme de la liberté créatrice qu'à l'objectivisme pan-structuraliste. 

 

     La Distinction; critique sociale du jugement, de 1979, oppose à la vision courante, qui tient les goûts pour un don de la nature, l'observation scientifique qui montre que ceux-là sont déterminés et organisés entre eux par notre position dans la société. Il peut paraître évident que ceux qui boivent du champagne ont plus de chance que les buveurs de gros rouge d'avoir des meubles anciens, de pratiquer le golf, de fréquenter musées et théâtres. L'auteur montre qu'au-delà des simples effets de revenu, toutes ces pratiques révèlent des systèmes de représentations propres à des groupes sociaux, de leur position relative et de leur volonté de se situer dans une échelle de pouvoir. C'est à une vaste entreprise de déconstruction de l'évidence des goûts, perpétuer par exemple dans de multiples manuels de savoir-vivre et de savoir-manger ou encore de savoir-boire, que se livre Pierre BOURDIEU. L'accès à certaines pratiques culturelles est inégal selon les classes sociale et le sociologue veut montrer l'opposition entre d'une part, une esthétique populaire fondée sur la continuité de l'art et de la vie (en matière de cinéma, le public préfère le vraisemblable, le happy end) et d'autre part, le rapport à l'art des classes supérieures qui s'opère sur le mode de la distanciation, de l'aisance, de la lecture au second degré. Derrière la disposition esthétique distanciée du bourgeois, il y a tout un ensemble de codes et de discours qu'il maitrise grâce à la familiarisation insensible au sein du milieu social et que l'école renforce. De leur côté, les plus démunis de compétences et de codes, appliquent à l'art les schémas qui structurent leur perception de l'existence ordinaire. Cette analyse des goût s'étend à pratiquement tous les domaines, l'habitat, l'alimentation, les loisirs (voir les différences entre les classes dans l'appréciation des différents sports, foot et golf...).

L'interprétation de toutes ces observations s'inscrit dans une théorie générale du social. A l'image d'une pyramide, c'est plutôt l'image d'espace social où chaque individu se situe. La place et les évolutions de chaque individu dans cet espace s'organisent autour de trois dimensions :

- le volume global de capital détenu pas l'individu ;

- sa répartition entre capital économique et capital culturel ;

- l'évolution dans le temps de ces deux propriétés : les agents se déplacent dans cet espace et développement des stratégies de reproduction et de reconversion. 

Cet espace social est partagé en différents champs (religieux, politique, artistique, intellectuel...), chaque champ étant structuré par des rapports de domination et de lutte.

L'ouvrage met en évidence des univers, des "styles de vie" (l'artiste, l'intellectuel, le bourgeois, l'employé...). C'est une critique de la conception kantienne de l'esthétique, mais plus que cela. Pour Pierre BOURDIEU, derrière l'idée du jugement arbitraire d'un individu libre et compétent, il y a une idéologie du don qui masque les déterminants sociaux du goût et consacre les rapports de domination. Ces normes sont d'autant plus puissantes qu'elles sont intériorisées. Au travers de l'habitus, nous avons un monde de sens commun, un monde social qui nous parait évident. Il prolonge sa réflexion par l'analyse du champ politique. On observe en effet que les catégories sociales défavorisées se désintéressent de la politique. Le champ politique fonctionne selon l'idéologie du spontanéisme démocratique : tout le monde aurait un droit égal d'opinion, d'expression et d'action. En fait, le système est censitaire. Mais le cens n'est plus basé comme pendant longtemps sur la fortune. Les dominés ont intériorisé un sentiment d'incompétence statutaire et vont donc renoncer, en le déléguant, à leur pouvoir de jugement et de décision. Au-delà des critiques sur une vision structuraliste et déterministe - qui existe peu dans le livre en fait - l'auteur rappelle tout simplement le poids des déterminants sociaux. En définitive, "les agents ont une appréhension active du monde, ils construisent leur vision du monde. Mais cette construction est opérée sous contraintes structurelles." (Philippe CABIN)

 

        Les règles de l'art, Genèse et structure du champ littéraire, de 1992, débute - longuement - sur une étude minutieuse et assez convaincante de l'Education sentimentale de FLAUBERT. Pierre BOURDIEU veut démontrer que cet auteur est le meilleur des sociologues, car il se livre à une formidable entreprise d'objectivation de soi, d'autoanalyse et de "socio-analyse".Son hypothèse centrale est l'existence d'une "homologie structurale" entre la production intellectuelle et l'espace social (le champ) dans lequel elle s'inscrit. Ensuite, il explique le processus historique d'autonomisation du champ littéraire au XIXème siècle, comment les écrivains tentent de conquérir cette autonomie de pensée face aux pouvoirs politique et économique, qui, auparavant, par le jeu des protections et des gratifications, se les inféodaient. Très longtemps, et presque à toutes les époques, les écrivains sont d'abord les écrivains du roi, du prince, (en politique ou en économie, ou en religion), depuis les temps où elles inscrivaient les mots et les chiffres à la manière des très anciens scribes égyptiens. Cette émancipation en champ autonome de biens symboliques est longue et non linéaire. Ce champ littéraire est décrit comme "marché des biens symboliques" : discours des critiques, politiques des maisons d'édition, stratégies des uns et des autour du pouvoir. Pierre BOURDIEU en fait le principe même de son histoire : "Ce n'est pas assez dire que l'histoire du champ est l'histoire de la lutte pour le monopole de l'imposition des catégories de perception et d'appréciation légitimes : c'est la lutte même qui fait l'histoire du champ, c'est par la lutte qu'il se temporalise." C'est une vision très conflictuelle qu'il propose. La partie centrale de son livre est encore davantage théorique, elle constitue le prolongement de la réflexion que l'auteur poursuit alors depuis près de 25 ans, réflexion qui vise à constituer une "science des oeuvres", une sociologie de la production culturelle. le chapitre "Quelques propriétés générales des champs de production culturelle" nous livre ainsi un état de cette réflexion à ce moment, avec ces concepts de champ, d'habitus, de dialectique des positions. Une troisième partie rassemble des articles publiés sur ce thème d'une sociologie de la culture. (Laurent MUCCHIELLI)

 

        La Misère du monde, de 1993 est en fait un ouvrage très collectif, puisqu'il rapporte les travaux d'une équipe de 23 sociologues, qui ont procédé à de longs entretiens avec toute un kaléidoscope de personnages : travailleurs immigrés, habitants de Zup, couple de clochards, petits agriculteurs, policiers, infirmières, étudiants... Cette enquête collective est destinée à mettre au jour l'expérience du monde social, que peuvent avoir, chacun à leur manière, tous ceux qui occupent "une position inférieure et obscure à l'intérieur d'un univers prestigieux et privilégié"... Ce n'est pas forcément et seulement une "misère de condition" que veut décrire Pierre BOURDIEU en dirigeant cette vaste enquête, qui serait liée à l'insuffisance de ressources et à la pauvreté matérielle. Il s'agit plutôt de dévoiler une forme plus moderne de misère, une "misère de position", dans laquelle les aspirations légitimes de tout individu au bonheur et à l'épanouissement personnel, se heurtent sans cesse à des contraintes et des lois qui lui échappent : cette violence cachée qui est produite à travers "les verdicts du marché du travail ou du logement", "les agressions insidieuses de la vie professionnelle". Le livre donne la parole à ceux qui vivent cette misère. Selon Pierre BOURDIEU, "Porter à la conscience des mécanismes qui rendent la vie douloureuse, voir invivable, ce n'est pas les neutraliser ; porter au jour les contradictions, ce n'est pas les résoudre. Mais, pour si sceptique que l'on puisse être sur l'efficacité du message sociologique, on ne peut tenir pour nul l'effet qu'il peut exercer en permettant à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d'imputer leur souffrance à des causes sociales et de se sentir ainsi disculpés ; en faisant connaître largement l'origine sociale, collectivement occultée, du malheur sous toutes ses formes, y compris les plus intimes et les plus secrètes (...) Constant qui malgré les apparences, n'a rien de désespérant : ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire." (Martine FOURNIER) Immense succès de librairie, La misère du monde, se situe aux antipodes d'une idéologie qui veut faire croire que c'est à l'individu seul de prendre sur lui pour s'en sortir, à l'image (fictive) de ces "entrepreneurs qui réussissent à partir de rien"...

 

      Méditations pascaliennes, de 1997, traite du lien entre la formation des idées et leurs conditions de production, et très peu... de la pensée de PASCAL! Ce livre présente une mise au point sur des concepts centraux de l'oeuvre de Pierre BOURDIEU : habitus, sens pratique, rite d'institution, capital symbolique. Il met au jour les soubassements de sa pensée et l'idée qu'il a engagée dans ses choix scientifiques. L'ouvrage débute par une "critique de la raison scolastique". C'est une dérive de la pensée académique qui consiste à s'illusionner sur l'autonomie du sujet et de ses idées. "L'illusion scolastique" consiste à croire qu'il peut exister un art pour l'art, une philosophie comme pur travail du concept, un travail scientifique désincarné. En fait, les idées ont une histoire, un passé, un inconscient, un lourd héritage, elles s'inscrivent dans des stratégies liées à une trajectoire; à un jeu de position au sein d'un univers social donné. Est-ce à dire que, pour le sociologue, il n'existe pas d'autonomie et que chaque pensée est définitivement engoncée dans ses conditions de production? Oui et non. Oui, car les idées comme les productions artistiques ont une histoire, un inconscient social, un héritage que la raison scolastique a tendance à oublier. Mais, à partir d'un point de vue singulier, l'artiste comme le penseur peut conquérir une certaine autonomie de création et une certaine universalité. Cette autonomie tient à plusieurs conditions : d'abord à l'autonomie du champ (scientifique, artistique...) lui-même vis-à-vis des autres sphères sociales ; ensuite à des conditions sociales précises qui favorisent ou non telle ou telle forme de création - ainsi, la compétition entre laboratoires est une des conditions du progrès scientifique tout comme l'usage de la confrontation critique contraint à la rigueur de ses énoncés - ; enfin, par un long et patient travail d'analyse d'autoélucidation des présupposés propres à une science, une théorie peut permettre aussi aux penseurs de dévoiler leurs propres préjugés. En fait, pour atteindre l'universalité des idées, il est nécessaire de "rechercher l'universalité des stratégies d'universalisation". Pierre BOURDIEU se livre ensuite à l'analyse des "fondements historiques de la raison", soit une critique de toute prétention à une raison universelle et abstraite. Ainsi, les théories du contrat social qui prétendent justifier un ordre social du seul point de vue de la raison universellement partagée sont "des véritables mythes d'origine des religions démocratiques". Il critique ainsi durement à la fois John RAWLS et sa Théorie de la justice (1971) et Jurgen HARBERMAS et sa Théorie de l'agir communicationnel (1983), car tous deux voudraient, chacun à leur manière, dessiner les fondations d'une société à partir de r§gles de la raison ou de l'argumentation rationnelle. Or, tous deux, selon l'auteur, pèchent par idéalisme et tombent dans l'illusion rationaliste. La critique s'adresse aussi à toutes les formes d'individualisme méthodologique ou à la théorie du choix rationnel, qui envisagent l'individu comme une sorte d'être asocialisé qui guiderait sa vie par les seules ressources de la raison. Mais, à l'inverse, Pierre BOURDIEU écarte tout autant la conception d'un déterminisme implacable qui ferait de l'individu une sorte d'automate social, un "agent social" prisonnier de ses déterminismes. (Jean-François DORTIER)

 

    Dans le Sens pratique (1980) comme dans Choses dites (1987), Pierre BOURDIEU aborde l'anthropologie - comme il le fait dans de nombreux ouvrages, à commencer par sa Sociologie de l'Algérie et les trois études d'ethnologie kabyle qui précédent Esquisse d'un théorie de la pratique ) - mais là particulièrement, il se situe par rapport au structuralisme de Claude-Lévi STRAUSS sur la famille et sur la parenté.

Après avoir fulminé contre les cloisonnements universitaires (sociologie et anthropologie) qui empêchent une vision d'ensemble des systèmes de parenté, il note que ce que l'on présente comme le mariage typique des sociétés arabaro-berbères - la règle - ne représente en pratique que 5% des unions matrimoniales (1987). Cette observation le conduit à reconsidérer les présupposés structuralistes, notamment en "réintroduisant les agents". De surcroit, il note que ceux qui pratiquent effectivement le mariage préférentiel invoquent des raisons très différentes pour le justifier. D'où l'idée de stratégies matrimoniales : "Là où tout le monde parlait de 'règles', de 'modèle", de 'structure', un peu indifféremment, en se plaçant d'un point de vue objectiviste, celui de Dieu le père regardant les acteurs sociaux comme des marionnettes dont les structures seraient les fils", il considère que les "agents sociaux" ne sont pas des "automates réglés comme des horloges" selon des lois mécaniques qui leur échappent. La notion de stratégie marque une certaine rupture par rapport au structuralisme car elle suppose une invention permanente pour s'adapter à des situations infiniment variées. Ainsi, les stratégies matrimoniales résultent, elles aussi; du sens du jeu visant à choisir le meilleur parti possible. La notion d'habitus consiste justement en la mise en oeuvre de "conduites réglées et régulières en dehors de toute référence à des règles". 

Déjà, en 1980, Pierre BOURDIEU écrit que le mariage d'un enfant doit s'entendre comme l'équivalent d'un coup dans une partie de cartes ; le chef de famille a toujours la liberté de jouer avec les règles et ce sens du jeu apparaît nettement dans les négociations du mariage. Les premières étapes sont laissées aux soins de personnages peu qualifiés pour représenter le groupe. Les étapes ultérieures voient l'entrée en jeu de parents de plus en plus proches jusqu'à ce que les deux pères scellent finalement l'accord. (Robert DELIÈGE).

Alban BENSA rejoint cette présentation. Il écrit notamment, dans une communication présentée au Colloque Pierre Bourdieu de juin 2003 (Collège de France, sous la coordination de Jacques BOUVERESSE et Daniel ROCHE) : "Si deux mariages entre cousins parallèles peuvent n'avoir rien de commun, c'est parce que chacun répond à une orientation stratégique particulière de l'alliance matrimoniale. La signification du mariage se lit dans la stratégie qui le porte au moment où elle est déployée. Le choix du conjoint n'est pas déterminé par la contrainte interne d'une "structure de parenté" mais par le poids social relatif de la lignée (...). On peut ainsi épouser la fille du frère de son père, soit pour conserver le patrimoine à l'intérieur du groupe, soit, au contraire, en quelque sorte par défaut, si l'on manque du statut économique élevé nécessaire à toute alliance avec une étrangèrere prestigieuse. Le choix de la cousine parallèle, dans tous les cas, qu'ils s'agisse d'un mariage de riche ou de pauvre, est aussi l'expression de la volonté des hommes du lignage de ne pas y faire entrer une femme d'une autre origine. (...) Bourdieu fait de sa compréhension du mariage arabe le tremplin d'une réflexion critique d'ensemble sur les études de parenté. Dans le sillage des interprétations qui, avant la sienne, "ont en commun de faire intervenir des fonctions que la théorie structuraliste ignore ou met entre parenthèses", il part du constat que "le mariage avec la cousine parallèle ne peut s'expliquer dans la logique pure des échanges matrimoniaux et renvoie nécessairement à des fonctions externes, économiques ou politique". Se voit ainsi contesté tout raisonnement qui ferait de la parenté un objet en soi et pour soi. " L'objectivisme structuraliste" non seulement marque la polysémie et l'ambiguïté des réalités sociales mais aussi manque leurs significations. Celles-ci ne sont accessibles, selon Bourdieu, qu'à condition de se centrer sur les pratiques et leurs variations, sans chercher à les rapporter à une logique interne, celle de "l'univers pur parce que infiniment appauvri des "règles de mariage" et "des structures élémentaires de la parenté". Le mariage avec la cousine parallèle n'est ni une norme, ni une règle ; il a pourtant été construit par les ethnologues comme un comportement référentiel très singulier et, à ce titre, pouvant constituer un type. Toute l'analyse de Bourdieu vise à critiquer l'idéalisme qui accorde aux systèmes formels un pouvoir de détermination qu'ils n'ont pas ; il soutient à l'inverse que la parenté n'est pas un ordre d'où procéderaient les pratiques mais l'un des outils possibles de la pratique : "les relations de parenté sont quelque chose que l'on fait et dont on fait quelque chose" ; construites selon des principes pratiques où l'intérêt à la règle se mêle à l'intérêt tout court, elles puisent leur signification à l'extérieur d'elles-mêmes. En fabriquant l'illusion de systèmes de parenté clos qui obéiraient à leurs propres lois, on oublie qu'au fond l'anthropologie de la parenté n'est qu'un sous-ensemble de l'anthropologie politique. Bourdieu invite ainsi à interpréter les attitudes de parenté (...) à la lumière de la "connaissance complète de l'état des transactions entre tous les individus que la généalogie recense, c'est-à-dire toute l'histoire des échanges matériels et symboliques, fondement des solidarités inévitables, dans le déshonneur comme dans le prestige, dans la richesse comme dans la calamité" (Esquisse d'une théorie de la pratique). Force est de constater que cette invitation pressante à reconsidérer de fond en comble la parenté n'a guère été discutée par les anthropologues français. Les propositions de Bourdieu font douter de l'homogénéité du domaine et des principes constitutifs de sa spécificité et de son autonomie. Si les rapports de parenté participent de l'ensemble des rapports sociaux et si l'alliance et la filiation sont les instruments de stratégies économiques, politiques et idéologiques qui les englobent, faut-il alors renoncer à isoler des contraintes logiques propres aux "structures de parentés"? La plupart des travaux sur le mariage arabe postérieurs au texte de Bourdieu n'ont eu de cesse de s'extirper de cette difficulté en défendant coûte que coûte le pré-carré de la parenté."

Dans Le Bal des Célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn (2002), Pierre BOURDIEU tente de discerner le système des stratégies de reproduction sociale. Notamment en fonction des problèmes démographiques (aléas de la fécondité) et des processus de renforcement des positions sociales acquises, Il y poursuit son travail précédent de démantèlement  de l'hypothèse d'une structure interne logique "des structures de parenté".

 

            En 1998, parait La domination masculine, très diversement accueilli. Pour l'auteur, la domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l'apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question. La description ethnographique de la société kabyle, véritable conservatoire selon lui de l'inconscient méditerranéen, fournit un instrument extrêmement puissant pour dissoudre les évidences et explorer les structures symboliques de cet inconscient androcentrique qui survit chez les hommes comme chez les femmes. La découverte de permanence oblige à renverser la manière habituelle de poser le problème : comment s'opère le travail historique de déhistorisation? Quels sont les mécanismes et les institutions, Famille, Eglise, Ecole, Etat, qui accomplissent le travail de reproduction? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu'ils parviennent à entraver.

Matine FOURNIER estime que produit il y a trente ans, ce travail aurait eu un grand succès, mais il n'a plus l'attrait de la nouveauté et apparaît décalé, dans les sociétés où le statut des femmes évolue de façon spectaculaire. Sa lecture peut apparaître comme déconcertante aujourd'hui. A maintes reprises, le propos semble caricatural, l'auteur ne reculant pas devant certains amalgames et accentuant sans doute trop le sexisme ambiant. Lequel, dans les habitus de sexe qui ont la vie dure, offre un visage bien moins évident et ouvert. Ce qui est valables pour nos sociétés ne l'est sans doute pas, néanmoins, pour d'autres, où le combat féministe se heurtent de front à la répression violente.

 

   L'oeuvre de Pierre BOURDIEU continue d'influencer la sociologie, bien au-delà des frontières francophones, mais elle le fait de manière contrastée, entre la reconnaissance de la nécessité de penser le jeu social... des sociologues, une critique d'aspects un peu trop déterministes conférés à la réalité sociale et la nécessité de refuser l'injustice du monde, sous prétexte que celle-ci serait inhérente à son existence. 

 

Pierre BOURDIEU, Esquisse d'une théorie de la pratique, précédé de trois études d'ethnologie kabyle, Librairie Droz, 1972 ; La reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement (en collaboration avec Jean-Claude PASSERON), Les Editions de Minuit,  collection Le sens commun, 2005 ; La distinction, critique sociale du jugement, Les Editions de minuit, 1979 ; La misère du monde, Seuil, collection "Points essais", 2007 ; la domination masculine, Seuil, 2002.

Robert DELIÈGE, Anthropologie de la famille et de la parenté, Armand Colin, 2011 ; Martine FOURNIER, Philippe CABIN, Jean-François DORTIER, Laurent MUCCHIELI, articles dans le numéro hors série de la revue Sciences humaines, Février-mars 2012 ; Alban BENSA, L'exclu de la famille, La parenté selon Pierre BOURDIEU, dans Actes de la recherche en sciences sociales, "Regards croisés sur l'anthropologie de Pierre Bourdieu", Seuil, n°150, Décembre 2003.

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