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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 10:08

      Disons tout de suite, pour ce survol de la poliorcétique, commencée auparavant avec la Grèce, qu'il s'agit de cet ensemble de techniques et des causes et des conséquences de leur utilisation, qui se prolonge jusqu'à l'aube des Temps Modernes. Le terme de Renaissance ne nous plaît pas, mais son utilisation trop courante nous oblige à en tenir compte. De la même manière, une certaine périodisation du Moyen-Age empêche de bien comprendre l'évolution historique, car il existe une réelle continuité entre le Bas Empire Romain et l'émergence des royaumes dits barbares en Europe.

 

     La guerre médiévale est faite d'une succession de sièges, accompagnés d'une multitude d'escarmouches et de dévastations, à quoi venaient se surajouter quelques combats majeurs, quelques rencontres solennelles, relativement rares et très sanglantes, dont le caractère décisif n'est pas évident. Philippe CONTAMINE décrit cette guerre de siège : "... les villes présentaient, en définitives, des obstacles plus coriaces que les châteaux isolés. Certes l'histoire mentionne, pour les XIIème et XIIIème siècles, des sièges de châteaux fort longs. (...). Cependant, les sièges des villes, quelle qu'en soit l'issue, constituent des épisodes militaires encore plus marquants. (...) Ce n'est pas que les villes fussent techniquement mieux protégées que les châteaux : au contraire, leurs fortifications étaient souvent assez sommaires et rares étaient celles dont l'enceinte ne comportait pas quelques points faibles ; mais d'une part, elles offraient un espace, des ressources matérielles et morales favorables à une résistance prolongée et, d'autre part, un conquérant pouvait négliger facilement tel château inaccessible, tel nid d'aigle inexpugnable, alors qu'il lui fallait absolument contrôler les centres économiques, administratifs et humains que constituaient les villes. L'importance des villes dans la stratégie du temps s'explique moins par des raisons militaires que par le fait que les centres urbains, et non les châteaux, sont au XII-XIIIème siècles les véritables maîtres de l'espace. Par un processus dialectique qu'on retrouve à toutes les époques, aux progrès dans l'art des sièges répondirent les progrès dans l'art des fortifications, et réciproquement."

Côté des procédés d'attaque, "il apparaît (...) que les engins et les machines devinrent aux XII-XIIIèmes siècles d'usage plus fréquents et que divers perfectionnements techniques permirent un tir plus rapide, plus précis, de projectiles plus lourds. De même les travaux de sape gagnèrent en habileté et en efficacité. Tout cela rend compte de la présence, plus fréquemment attestées par nos sources, d'un personnels de techniciens : mineurs, pionniers et gens de métier. Parmi ce personnel, un petit groupe se détache, surtout à partir de la fin du XIIIème siècle : celui des maîtres des engins, ou ingénieurs, bénéficiant d'avantages financiers qui viennent souligner le prix qu'on accorde à leurs services. On sait quel avenir était réservé à ce type de professionnel, dont les origines militaires ont été insuffisamment remarquées."

Côté des procédés de défense, "de par leurs multiples fonctions, parmi lesquelles la fonction militaire était en général subalterne ou surajoutée, les villes possédaient un système de fortifications présentant souvent maints éléments de faiblesse. A côté de quelques cités qui utilisaient au mieux les potentialités militaires de leur site (éperon, plateau, marécage, cours d'eau), combien d'autres s'étaient étalées attentives seulement aux commodités de la circulation et de la construction. La croissance urbaine des XII et XIIIèmes siècles, la paix relative dont bénéficia la période ne purent qu'accentuer cette tendance. Même quand elles existaient (...), les enceintes urbaines étaient souvent très sommaires, affaiblies de surcroît par les brèches et les poternes qui peu à peu se multipliaient ; là l'extérieur des murailles, des maisons, des granges, des moulins, des vergers rendaient la défense plus difficile en permettant à d'éventuels assaillants de s'approcher à couvert. Le premier soin d'une ville menacée était donc de clore le maximum d'ouvertures, de dégager le terrain autour de l'enceinte, de permettre une circulation rapide des défenseurs soit au pied des murailles, soit sur les chemins de ronde. En même temps, on remettait en état ou l'on édifiait les terre-pleins, les palissades, les coursières, les couloirs voûtés. Les portes étaient l'objet de soins spécialement attentifs (...)." On pourrait penser que fortifier une ville était de longue haleine, mais en fait "en cas d'urgence, les villes, grâce à leurs ressources en hommes, étaient capables, en quelques mois, de se protéger sommairement mais efficacement. (...). " Les plus grands progrès dans l'art des fortifications, les expériences les plus novatrices et les plus calculées concernent les châteaux, c'est-à-dire des constructions qui, en dépit de leurs fonctions résidentielles, présentaient une signification militaire." Malgré les destructions et le nombre très grands des sièges, "les créations furent un peu partout supérieures aux suppressions : d'où une densité toujours plus forte de châteaux révélée tant par l'archéologie que par les sources écrites, encore qu'il faille tenir compte du fait que la rareté de la documentation, à l'époque antérieure, nous laisse ignorer bien des fortifications déjà existantes". "l'époque vit encore une prolifération des maisons fortes (...°, des manoirs seigneuriaux vaguement fortifiés, dont les princes autorisaient d'autant plus volontiers la construction que leur présence était un signe tangible de l'encadrement toujours renforcé des populations, offrait un obstacle sérieux aux formes élémentaires du banditisme et de la violence mais ne présentaient nullement un danger pour leur propre pouvoir." D'ailleurs, "à la construction des forteresses majeures, les seules militairement valables, les pouvoirs n'hésitaient pas à consacrer des sommes importantes." Philippe CONTAMINE indique que "parmi les points d'évolution qui se manifestent après 1150, vient d'abord l'usage de plus en plus fréquent et systématique de la pierre au détriment du bois, même dans les régions où ce dernier matériau demeurait prépondérant dans les constructions rurales et urbaines ordinaires." Dans le même temps, "les merlons, les hourds (bientôt remplacés par des mâchicoulis), les coursières, les bretèches, les barbacanes, les pont-levis connaissent une diffusion croissante ; autant de petits détails facilitant la défense rapprochée. Les archères deviennent plus nombreuses, moins disposées, le recours à l'arbalète permettant un flanquement se fait systématiquement (...)." "La modification peut-être la plus importante, en tout cas la plus visible, porte sur le plan lui-même, où l'on assiste à un resserrement, à une concentration des différents éléments. On aboutit à une structure géométrique simple, rationnelle, de type octogonal, triangulaire, plus souvent quadrangulaire. (...) Certains châteaux enfin se caractérisent par l'ampleur des dimensions."

En conclusion, l'auteur de La guerre au Moyen Age, écrit qu'entre 1150 et 1300, la guerre s'est "inévitablement transformées en même temps que l'ensemble de la société, mais non point toujours au même rythme, en raison de possibles décalages et déphasages. La guerre a profité du perfectionnement des rouages dans le gouvernement et l'administration des hommes. (...) Recensement, convocation, ravitaillement, paiement : autant de tâches confiées à des gestionnaires dont la haut capacité technique s'appuie sur le recours constant à l'écrit." (...) "A côté des progrès administratifs, les améliorations techniques furent rendues possibles par la présence d'un artisanat plus nombreux et sans doute de meilleure qualité : d'où les mutations de l'armement, l'apparition ou la diffusion d'engins de mort plus raffinés, les perfectionnement de la castellologie et de la poliorcétique." Il rappelle qu'à cette époque, la guerre n'est pas seulement le fait de grands Etats à gros budgets. Un peu partout subsistent des petites opérations de razzias menées par des pasteurs guerriers, soulèvements populaires (très fréquents), entreprises "privées" proches du banditisme, à l'initiative de chevaliers. Nous pouvons ajouter, à l'initiative également de villes contre d'autres villes rivales. 

        Philippe CONTAMINE toujours, indique que "la stratégie médiévale parait bien avoir été dominée par deux principes généraux : la crainte de la bataille rangée, de l'affrontement en rase campagne, et ce qu'on a pu appelé le "réflexe obisidinal", autrement dit "une réaction automatique qui consistait à répondre à une attaque en allant s'enfermer dans les points forts du pays en état de résister" (formule empruntée à C GAIER, Art et organisation militaires dans la principauté de Liège). D'où l'aspect que prennent la grande majorité des conflits médiévaux : progression très lente des attaquants, défense obstinée des attaqués, opérations limitées dans le temps et dans l'espace, "guerre d'usure", "stratégie des accessoires" où chaque combattant ou groupe de combattants, souvent de façon incohérente et discontinue, cherche d'abord un profit matériel immédiat." C'est la "guerre guerroyante". Contrairement à d'autres sociétés politiques comme en Chine, dans l'Empire Romain , l'Occident médiéval "ignora très largement (leur) solution (de retranchements successifs, multiplication de fortins et de forts, muraille longue principale...), et cela pour plusieurs raisons : structures étatiques longtemps médiocres, d'où précarité de financement et de la réquisition de la main-d'oeuvre, multitude et morcellement des cellules politiques, pour lesquelles, au surplus, le danger peut venir tout autant de l'intérieur que de l'extérieur, conception de la fortification privilégiant, de façon sans doute judicieuse, les points de résistance isolés."

 

        Jean-Paul CHARNAY, dans un rapide exposé sur les sièges, indique plusieurs étapes dans l'évolution de la poliorcétique, dont le pivot est l'introduction de l'artillerie à poudre. Après des siècles d'artillerie névrobalistique, cette introduction modifie fondamentalement la nature de l'obstacle, mais comme l'introduction est d'abord très modeste et très lente, elle ne joue guère au début qu'un rôle mineur dans les opérations militaires. Cette artillerie, d'abord de portée réduite, exige d'être portée près des murailles à détruire et de ce fait reste vulnérable longtemps aux coups des défenseurs. Toutefois, lentement mais sûrement, un bouleversement s'opère : "Restant vertical, (l'obstacle) n'émerge plus du terrain naturel, n'est plus dominant, si ce n'est à l'égard du fossé qui le précède et l'entoure. En effet le boulet métallique brise la pierre et renverse les murailles. Aussi l'enfouissement de la muraille adossée à un massif de terre lui confère une meilleure résistance au détriment des vues et actions lointaines. le défenseur exploite les flanquements par le tracé bastionné." Il souligne le rôle essentiel des mines pour faire progresser d'abord l'artillerie et l'amener à portée de tir. "La poudre a permis de perfectionner la technique et l'efficacité des mines, utilisées sous cette forme dès l'extrême fin du XVIème siècle. Le tir à "ricochet" donne le moyen de démonter par un tir d'enfilade les canons de la défense qui sont alors abrités par des "traverses". Tous ces procédés sont perfectionnés par (Sébastien Le Prestre de) VAUBAN (1633-1707)."

Au XVIIème siècle, "le siège s'est ritualisé, les journaux de siège que doivent établir les commandants de place tablent sur un délai de l'ordre de 50 jours, de nuits plutôt, dans cet ensemble d'opérations. Il est admis que la place peut être rendue avec honneur dès que la que la brèche est praticable. la reddition pure et simple n'est guère pratiquée, le sort des prisonniers de guerre n'ayant rien d'enviable. Des compositions peuvent se pratiquer : retrait dans la citadelle (...), reddition si non secouru dans un certain délai. Les circonvallations ont pratiquement disparu, il y a un camp, et le réseau des parallèles et tranchées se déploie dans la seule zone choisie pour l'attaque, trois ou quatre fronts. Il n'y a plus de contravellations ; qui attaque tient la campagne, une armée annexe de protection couvre l'armée de siège, c'est elle qui sera battue à Denain. Aussi estime-t-on que les effectifs de l'attaquant doivent être cinq fois supérieurs à ceux de l'assiégé."

Au XVIIIème siècle, "on sait mieux exploiter le tir courbe, et les progrès de l'artillerie permettent le tir à démolir jusqu'à 2 à 300 mètres (c'est-à-dire beaucoup plus loin qu'au début), ce sans modification sensible du rituel."

Au XIXème, l'obus explosif modifie radicalement les conditions des sièges. L'explosif brisant met en cause toute forme de protection, avant l'introduction du béton armé. La poliorcétique fait alors partie depuis longtemps du passé.

 

        Confirmant la lenteur des évolutions dans les guerres de siège et singulièrement du fait de l'introduction de l'artillerie à poudre, Lewis MUMFORD écrit que "il n'est pas exact, ainsi qu'on ne cesse de le répéter (en dehors du cercle des spécialistes de questions militaires surtout, pensons-nous), que l'invention de la poudre à canon ait porté un coup fatal à la féodalité. Les petits seigneurs indépendants ne pouvaient certes lutter à mains égales contre les forces du monarque et son autorité centralisée, et l'invention de la poudre à canon vint alors leur offrir une chance nouvelle. En augmentant la puissance, l'efficacité et la mobilité d'une troupe de soldats de profession, elles libérait les féodaux d'un complexe, celui de la citadelle imprenable ; et depuis toujours les seigneurs étaient avant tout des spécialistes du métier des armes. Il est bien certain, en revanche, que, dès le début du XIVème siècle, l'usage de la poudre à canon allait s'avérer fatal à diverses institutions, et entre autres aux cités franches de la période médiévale. Une muraille entourée d'un fossé constituait auparavant une garantie efficace de sécurité, à l'encontre de troupes qui ne disposaient pas d'un important dispositif d'assaut. Une place forte, solidement protégée, était à peu près imprenable. (...)"

Jusqu'au XVème siècle, le défenseur gardait l'avantage sur l'attaquant. (Léon Batista) ALBERTI (1404-1472), dans son ouvrage précurseur de l'urbanisme de 1485 (De re aedificatorum, disponible en français sous le titre L'Art d'édifier, 2004), ne se préoccupe pas de l'emplacement des pièces d'artillerie et ne consacre que peu de pages sur les fortifications. C'est pendant les guerres d'italie menées par le roi de France Charles VIII que cet était de fait change : son armée, nombreuse, utilise pour la première fois des boulets de métal au lieu de boulets de pierre. Du coup, à la fin du même siècle, il n'existe plus de cités imprenables. Alors, "essayant d'égaliser les chances, les cités étaient contraintes d'imaginer d'autres systèmes de défense que celui des hautes murailles où les milices de citoyens montaient la garde. Elles engageaient des troupes mercenaires, capables d'effectuer des sorties et de livrer des batailles rangées" de façon surtout de détruire l'artillerie ennemie et de le décourager de revenir. Elles édifièrent aussi de nouvelles fortifications plus complexes que les précédentes. "Elles comportaient de redans et des bastions, qui permettaient à l'artillerie et à l'infanterie de contre-attaque de tronçonner les troupes d'une armée assaillante. Ces positions défensives avancées devaient mettre le centre de l'agglomération hors de portée du tir des canons ennemis. Pendant près de deux siècles, les citadins, à l'abri de ces lignes de défense, allaient à nouveau connaître une relative sécurité : mais toutes les formes d'équipement militaire sont coûteuses et les travaux qu'exigeaient celle-ci devaient peser lourdement sur le niveau de vie des populations ; il faut voir là, pour de nombreuses villes, la cause directe des déplorables conditions d'habitat qui sont si souvent (à mauvais escient, explique l'auteur auparavant) reprochées à la cité médiévale. Pour remplacer les enceintes, ouvrage de maçonnerie simple, un système complexe de défenses était donc nécessaire. Il devrait être conçu par des ingénieurs qualifiés et sa construction aussi bien que ses transformations étaient particulièrement onéreuses. Il était facile, pour englober un faubourg, de prolonger les anciennes murailles ; elles n'empêchaient ni la croissance de la population ni les adaptations. Mais les fortifications nouvelles interdisaient toute extension territoriale. De tels travaux pesaient aussi lourdement sur les budgets des cités du XVIème et du XVIIème siècle que les construction d'autoroutes et l'organisation des transports en commun sur ceux des grandes villes modernes : les municipalités devaient s'endetter lourdement, pour le plus grand profit des banquiers".

Une des conséquences de cette innovation dans le domaine militaire, est la dégradation des conditions de vie dans les villes. Pour se protéger des attaques, les habitants de l'extérieur affluent vers le centre, augmentant sa densité de manière importante. Les nouvelles constructions, outre que les maisons doivent gagner en hauteur, détruisent les jardins intérieurs et  emplissent les espace laissés auparavant volontairement vides, jusqu'aux nouveaux remparts. Plus la ville est importante, comme dans les capitales des différentes monarchies et des provinces, plus l'espace libre se restreint, et comme l'habitude est aux rues étroites et non pavées (rappelons-le), la luminosité et l'aération diminuent, et plus les risques d'incendies et d'épidémies augmentent. De plus, la construction des ouvrages défensifs devaient suivre l'augmentation de l'efficacité des artilleries déployées par l'ennemi, devenir de plus en plus coûteuses, entraîner toute une économie vers cette construction. Une fois certaines murailles construites, elles pouvaient devenir obsolètes dès leur inauguration...Selon Lewis MUMFORD, ces "progrès" militaires rendent "manifestes deux tendances caractéristiques de l'époque : la propension au gaspillage et l'ignorance des plus élémentaires conditions d'hygiène."

 

Lewis MUMFORD, La cité à travers l'histoire, Agone, 2011 ; Jean-Paul CHARNAY, article sièges, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988 ; Philippe CONTAMINE, La guerre au Moyen Age, PUF, 1999.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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