Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 14:16

                 La guerre de siège est l'art de prendre et défendre les forteresses, que celles-ci fasse partie ou non d'une ville. Les auteurs anciens l'appellent poliorcétique, la distinguant par rapport à d'autres parties de l'art militaire : la stratégie, la tactique, la fortification... (Jean-Marie GOENAGA). La fortification crée ou utilise un obstacle artificiel ou naturel, que l'assaillant s'efforce de surmonter. La guerre de siège était primordiale à l'époque des cités-Etats car la prise de la ville entraîne la soumission, l'esclavage, voire l'élimination du vaincu, physiquement (on ne compte plus le nombre des villes détruites au cours des guerres) ou seulement politiquement, dans le cadre de prise de contrôle ou de neutralisation de territoires. Un monde sépare l'Antiquité et le Moyen-Age des époques ultérieures par l'existence de moyens très différents d'anéantissement des fortifications. Si dans le monde antique, les armées ne disposent que de l'artillerie névrobalistique à l'appui des techniques ordinaires utilisées de tout temps, elles peuvent compter à partir de la fin du moyen Age sur l'artillerie à poudre. 

 

                Emile WANTY montre bien l'évolution de la poliorcétique, surtout d'un point de vue technique. "Dès les premiers âges, l'homme chercha une relative sécurité dans des lieux difficilement accessible, variant avec l'époque, la nature du danger, l'aire d'habitat : cavernes, cités lacustres, points dominants, grottes dans la paroi d'une falaise, nids d'aigle. (...). La préhistoire a laissé, surtout dans le bassin méditerranéen, les vestiges d'enceintes de pierres sèches atteignant une épaisseur de deux mètres et se pliant aux formes du terrain. (...) dès le lointain des âges, le génie inventif de l'homme, sous l'éperon d'une nécessité vitale, avait découvert les principes généraux de la fortification. Aux époque historiques, la nature de ces points forts continua à se différencier en fonction des matériaux disponibles à pied d'oeuvre. Dans le Moyen-Orient, la brique constitua tout d'abord l'élément essentiel de la construction. Les forteresses furent initialement, en Egypte notamment, de vastes quadrilatères à murs épais, dont les seuls points faibles étaient les portes. Les assaillant affrontaient cette enceinte avec leur seul armement : arcs, lances, glaives, et devaient résoudre le problème par la force, à corps d'hommes. La couverture des attaques étaient assurées par les archers, neutralisant les défenseurs de la muraille ; les troupes de choc se protégeaient au moyen de levées de terre, et des détachements essayaient de faire brèche dans les portes à coups de haches ; d'autres, au moyen de grandes échelles, et se couvrant de leurs boucliers, tentaient l'escalade."

Nous retrouvons toujours la même technique de part et d'autre dans la majeure partie de l'Antiquité. Autant les murailles augmentent de dureté, par les matériaux dont elles sont faites (de terre, de brique cuite, de bois, de pierre...) et en épaisseur, autant le point faible de ces forteresses résident toujours dans les portes. Les défenseurs des cités s'efforcent alors par divers moyens de les renforcer en construisant de part et d'autres de ces orifices des petites tours rondes ou carrées. Par ailleurs, les assaillants tentent par divers moyens de saper les murailles, en creusant des galeries ou en tapant sur les murailles à leur endroit les plus faibles (à condition bien entendu d'avoir des espions dans la place pour découvrir ceux-ci...). Les nombreux sièges sont autant de moment d'expériences pour des ingénieurs afin d'améliorer la défense des cités. En fait, ces sièges sont souvent forts longs et ne se terminent souvent que par la lassitude d'un camp ou d'un autre, la trahison parmi les défenseur ou leur famine.

Afin de réduire justement le temps de sièges, des machines sont élaborées, assez tardivement car il faut pour cela un nombre important d'hommes et la cristallisation de savoir-faire. "Les armes étaient approximativement égales. Dans la lutte contre la muraille, il fallait un nouveau facteur, la possibilité d'agir hors des réactions directes du défenseur. Au IVème siècle av JC, un progrès marquant fut réalisé dans ce sens par des machines opérant à distance, la première "artillerie". Dès cette époque, on distingue quatre catégories d'engins de siège : de jet, de percussion, d'approche et d'assaut, qui déterminent également les phases logiques de l'attaque."

"Une fois réalisé les progrès décisifs des derniers siècles av JC, ceux des grandes épopées militaires macédoniennes et romaines, les procédés de la guerre de siège ne cesseront de se répéter au cours de plus d'un millénaire." "Les invasions barbares, germaniques et asiatiques, ruinèrent les villes et leurs enceintes (Il faut se souvenir qu'à l'abri de la Pax Romana, les villes ne conservaient parfois - ou pas du tout - des enceintes minimum...), plongèrent dans les ténèbres l'art militaire comme tout le reste. Les murailles ne furent relevées, d'une façon empirique, que sous le coup de la menace normande.(...) Mais partout ailleurs, dans les campagnes, on vit apparaître la petite place-refuge étriquée, le château de bois du Haut Moyen Age ; le plat-pays en fut couvert. On dut en revenir aux procédés primitifs de l'attaque par escalade. Ces guerre de siège des origines devint plus difficile encore lorsqu'au bois se substitua définitivement la pierre, lorsque le château s'élargit, se haussa, s'accrocha aux points élevés, se compléta d'un réduit. La féodalité allait, après les Croisades, surtout pendant la guerre de Cent Ans, perdre pied sur le terrain politique, social et économique, mais elle conserva des points d'appui contre les tendances centralisatrices d'une Monarchie revigorée. Il était malaisé, même pour une armée royale, réduite encore au service de l'ost, de faire tomber ces remparts. La poudre à canon, l'artillerie nouvelle, seront un facteur capital de l'évolution, car elles permettront de jeter bas les murailles trop arrogantes et sonneront le glas de la société féodale."

Face à de ces places fortes qui émaillent les territoires, depuis l'Antiquité, Emile WANTY se pose la question de l'évolution de la pensée militaire. "Nous avons rencontré deux catégories de campagnes : une première de caractère localisé, étriqué ; une seconde que nous qualifierons volontiers "des grands espaces" :

- Dans la première catégorie, il classe les guerres de la Grèce archaique et classique, celles de Rome à ses débuts, de Byzance contre l'Islam, des Croisades, la Guerre de Cent ans. Indécises et de longues durées, ces guerres se comprennent par le morcellement politique en Cités-Etats, qui étaient autant de forteresses, la transformation de la frontière montagneuse en une zone défensive profonde pour Byzance, le dispositif articulé des castels francs et sarrasins pour la Syrie et la Palestine, le hérissement de châteaux forts pour la France du XIVème siècle... Il était impossible aux armées de réellement manoeuvrer efficacement à l'intérieur d'un tel échiquier et d'en enlever rapidement de vive force, certaines pièces. Dans ces différents cas, la pensée militaire, pour autant qu'elle existe, est neutralisés dans ses dessins par l'insuffisance de la technique des sièges.

- Dans la seconde, il classe les grands empires dont la défense repose presque uniquement sur une ceinture périphérique, "muraille de Chine", mur d'Adrien pour Rome. Les campagnes d'Alexandre le Grand, les conquêtes musulmanes entrent dans cette catégorie.

Pour conclure, Emile WANTI écrit que "les méthodes ont varié suivant les grands capitaines et leur conception propre de la guerre. Mais l'Histoire ne cite guère de cas où des dessins stratégiques bien conçus et bien préparés aient été déjoués par la fortification. Les places les mieux défendues furent prises par les procédés les plus différents : les murailles continues, forcées ; les "limei, enjambés ; les obstacles, emportés ou contournés. Si les murailles de pierres du château fort féodal nous donnent un démenti, il s'explique par le déclin total d'un Art Militaire basé sur la manoeuvre, et par l'absence de grands capitaines."

 

       Yvon GARLAN, qui concentre son attention sur l'Antiquité, indique, qu'après les débuts grecs, la poliorcétique, par la puissance des moyens mis en oeuvre, atteint son apogée, en tant qu'Art militaire, sous l'Empire romain. Les Romains ont tiré les leçons des maitres grecs et d'ailleurs souvent leurs mécaniciens, leur tacticiens... étaient d'origine grecque. "Ce qui caractérise la poliorcétique des Romains, ce fut moins l'ingéniosité que la puissance des moyens mis en oeuvre. Cette puissance résultait pour une part de l'abondance de leurs ressources et de la qualité de leurs services logistiques, qui leur donnaient, le cas échéant, la possibilité d'accroître autant que nécessaire le nombre de leurs machines. Mais ils devaient surtout à leur talent de terrassiers, qui leur permettaient éventuellement de venir à bout par un blocus systématique de leurs adversaires les plus obstinés et les mieux retranchés. Ils avaient enfin pour eux leur entraînement au combat individuel, et leur sens du devoir." Pour cet auteur, "la guerre de siège contribua enfin à valoriser l'usage de la surprise, de la ruse et de la trahison au détriment de l'affrontement ouvert, ainsi que la bravoure individuelle, plus ou moins artificiellement suscités par l'appât des récompenses, au détriment du dévouement collectif. Ainsi le perfectionnement de la poliorcétique favorisa en Grèce (et de façon moins visible à Rome, où comptaient davantage des impératifs de nature stratégique) la déchéance du soldat-citoyen et le développement du professionnalisme militaire, aggravant du même coup la crise sociale et politique qui avait été à son origine : et ce, d'autant plus qu'il s'accompagna de l'époque de Denys l'Ancien (début du IVème siècle) à celle de Démétrios Poliorcète (début du IIIème siècle) d'un essor considérable de la technologie militaire, qui exigeait une mobilisation accrue de moyens matériels et humains". Les aspects techniques de l'art militaire sont indissociables de ses aspects politiques. La diversification des armes incendiaires, la complexification des ouvrages de charpente, le développement des machines de jet, l'accroissement de l'importance des travaux de terrassement, le développement en réaction d'anti-machines (fossés, trappes, retranchements divers, matelas et écrans anti-projectiles, tout cela marque profondément l'art même des fortifications et fut surtout sensible pendant toute la période hellénistique. "Après une phase de dégénérescence correspondant à la paix romaine du Haut Empire - durant laquelle on se soucia surtout d'embellir les portes urbaines - l'architecture militaire ne devait recouvrer de son importance qu'avec les invasions barbares du IIIème siècle de notre ère. Les fortifications de cette époque furent édifiées à la hâte, et sont encore d'une technique rudimentaire. Puis l'on commença de nouveau à recourir aux procédés de l'époque hellénistique. Le mur d'Aurélien à Rome, avec ses modernisations du début du IVème siècle, et l'enceinte théodosienne de Constantinople annoncent le nouvel apogée atteint par l'art des fortifications au temps de Justinien - quand furent pleinement remis en application les principes édictés plusieurs siècles auparavant, au temps de Philippe, de Byzance, par les architectes grecs." 

      Le même auteur, co-rédacteur d'un ouvrage incontournable pour qui s'intéresse aux problèmes militaires de l'Antiquité, écrit dans les années 1960 et partiellement remanié dans les années 1980, donne un tableau de l'ensemble des informations disponibles sur les fortifications dans l'histoire grecque. Rappelons que les deux sources principales, la littérature et l'archéologie demeure relativement maigres : "Notre principale source littéraire est constituée par un abrégé des livres VII et VIII (Paraskeuastika et Poliorkètika) de la Méchaniké Syntaxis de Philon de Byzance, qui fut composée vraisemblablement à la fin du IIIème ou au début du IIème siècle avant notre ère", qui est d'un riche enseignement pour la période hellénistique. "Pour les siècles antérieurs, on en est réduit à glaner dans des oeuvres de genres très différents (par exemple le traité d'Enée le Tacticien sur la défense des places fortifiées, Les Oiseaux d'Aristophane et certains passages de Thucydide) des allusions qui deviennent de moins en moins fréquentes et de plus en plus banales quand on remonte le cours du temps (...)." Du côté de l'archéologie, "les recherches ont relativement peu progressé (...) et cela essentiellement pour des raisons de méthode" (recherche d'objets spectaculaires et exigence de rentabilité). 

"Près d'un demi-millénaire sépare les forteresses mycéniennes des plus anciennes fortifications grecques actuellement connues (et) (...) "on ne peut qu'être frappé par un grand nombre de correspondances essentielles : simplicité du tracé, rareté des tours qui sont toutes situées à proximité des portes qui est dessiné par le chevauchement des courtines, forte épaisseur des murailles. (...) Cette tradition semble pour l'essentiel se maintenir aux VIème et Vèmes siècles", et là l'auteur insiste de nouveau sur la maigreur des sources. "Quelques perfectionnement techniques doivent cependant dater de cette époque : la fréquence des tours s'accroît, tandis qu'augmente leur capacité de flanquement, avec l'apparition, au temps de Périclès, du plan demi-circulaire ; la disposition des portes se modifie (...) le tracé de l'enceinte acquiert plus de souplesse." 

"A partir du IVème siècle, la technique des ouvrages défensifs évolue à un rythme plus rapide, s'engage dans des voies nouvelles et manifeste un esprit plus systématique. Les tours pleines cèdent souvent la place à des tours évidées (...) en même temps qu'elles acquièrent une plus grande autonomie architecturale par rapport aux courtines." "Mais c'est seulement dans les deux siècles postérieurs que s'épanouiront les idées nouvelles qui étaient parfois déjà en germe à la fin de l'époque classique." "Les principes essentiels de l'art des fortifications à l'époque hellénistique résident dans la diversification et l'articulation des moyens de défense en surface et en hauteur. L'ouvrage défensif n'est plus un obstacle en soi, qui s'impose en fonction de sa masse : il vaut ce que vaut la tactique qu'il matérialise. On est passé d'une architecture statique, pondérale, à une architecture du mouvement qui reflète une certaine dynamique des forces opposées."  "Pendant (la période de l'époque classique), le caractère relativement primitif de la technique des fortifications et la lenteur de son évolution doivent être mis en rapport avec une conception passive de la poliorcétique, fondée sur la pratique de l'investissement. Tout se passe alors comme si le moindre obstacle matériel avait suffi à mettre un terme aux vélléités offensives des soldats-citoyens qui, revêtus de la lourde armure de l'hoplite et attachés à une conception agonistique de la guerre, répugnaient aux combats meurtriers en terrain inégal : il est significatif que même pendant la guerre - si acharnée - du Péloponnèse, l'assaut contre les murailles n'ait été que rarement tenté et plus rarement encore victorieux (...). Comme les assiégés, en contrepartie, se fiaient à l'imperméabilité de leurs murailles, le siège se transformait  volontiers en une épreuve d'endurance entre deux camps respectueux d'une règle du jeu qui excluait la teichomachie. (...) Les exigences crûrent avec les sollicitations : les innovations techniques introduites dans l'art des fortifications à partir du IVème siècle impliquent l'adoption d'une tactique nouvelle par les combattants. l'amélioration du flanquement, l'étagement de la défense en profondeur et en hauteur, ainsi que la diversification des ouvrages de protection, signifient que le rempart tend à devenir l'enjeu direct des combats. De fait, au même moment, (...), les attaquants commencent à manifester (...) une agressivité croissante servie par des moyens matériels de plus en plus imposants. (...) "S'il n'est pas douteux que les assiégés aient cherché alors à alléger la charge nouvelle que leur imposait la tactique adverse, en améliorant leurs moyens de protection et aussi en se ménageant des possibilités de contre-attaque, il n'en reste pas moins difficile d'établir un parallélisme étroit entre les modifications imposées aux ouvrages défensifs et l'apparition de tel ou tel procédé d'attaque."  Yvon GARLAN insiste pour ne pas surestimer les conséquences du développement de l'artillerie, au détriment d'autres machines de siège, plus traditionnelles mais aussi efficaces et plus répandues, telles que béliers et tours de siège, car "tous (les) aménagements architecturaux semblent être postérieurs d'au moins un siècle à l'invention des catapultes, que l'on attribue généralement aux ingénieurs réunis à Syracuse par Denys l'Ancien dans les premières années du IVème siècle." Il indique que ce décalage dans le temps provient surtout de la lenteur de la diffusion des techniques.

Il est impossible de comprendre l'évolution des choses, si l'on en reste à une vision technique, aussi il est particulièrement intéressant qu'Yvon GARLAN aborde, après s'étre étendu sur ces aspects des fortifications, aborde des questions directement politiques.

De plus, "il importe (...) de ne pas dissocier de l'étude de la ville fortifiée, celle de la ville-forteresse : la fonction défensive dans une ville, au lieu d'être pour ainsi dire concentrée dans un ouvrage architecturalement indépendant a pu, à un stade moins avancé de différenciation, être inhérente à l'organisation urbaine elle-même. Dans un tel système, qu'Aristote (dans Politique) qualifie d'"ancien", le rôle de l'enceinte était tenu par le mur extérieur des maisons disposées sur le pourtour de l'agglomération, tandis que le réseau des rues était d'une médiocrité et d'une complexité telle qu'"il était difficile aux étrangers de sortir de la ville et aux assaillants de l'explorer". De fait, le plan de certaines villes archaïques (...) manifeste une prédominance des soucis défensifs. Encore à l'époque classique, on relève des survivances du système "ancien" non seulement chez Platon, mais aussi dans certaines fondations de la deuxième moitié du Vème siècle (...). Yvon GARLAN indique que "le fait que l'agglomération primitive ait pu assurer son autodéfense sans avoir recours à des ouvrages architecturaux autonomes, soit se couler dans le cadre préexistant des acropoles fortifiées, nous interdit d'imaginer un parallélisme trop étroit entre l'essor de la cité et le développement des enceintes urbaines". Il existe toutefois un lien, que des fouilles plus importantes devraient établir, entre ces deux faits, en découvrant des vestiges antérieurs à la menace perse. En creusant sous les vestiges des murailles de l'époque classique peuvent apparaître des vestiges, parfois monumentaux, de l'époque archaique. "A l'époque classique, en tout cas, la notion d'enceinte urbaine est inséparable du concept de cité", même si nous ne savons pas comment cette notion s'est ancrée dans la mentalité collective, et même si des exceptions (Sparte) existent.

Il faut relire alors Thucidyde, dans son Archéologie, où il essaie de retracer le développement de la civilisation en Grèce. "L'absence de fortifications ne peut, selon lui, se concevoir, sauf circonstances exceptionnelles comme celle de l'Ionie, que dans une société primitive qu'il situe dans le temps aux origines de l'humanité, mais dont il relève encore des traces dans certaines régions continentales de la Grèce contemporaine qui vivent "à la manière ancienne". Ce type de société qui, par ignorance du commerce, limite ses capacités productives aux nécessités de la consommation immédiate et ne possède pas de réserves d'argent, n'a pas les moyens, et surtout n'éprouve pas le besoin, d'élever des fortifications. ce n'est qu'au temps de la thalassocratie. Ce n'est qu'au temps de la thalassocratie (entendre par là un impérialisme maritime, précisions-nous) de Minos que "les habitants des côtes, se mettant davantage à acquérir de l'argent, adoptèrent une vie plus stable : certains même, se sentant devenir riches, s'entouraient de remparts" (toujours selon Thucidyde). Pour l'auteur grec, comme pour la plupart de ses contemporains, au premier rang desquels Périclès, le rempart urbain, premier et principal signe extérieur de richesse pour une cité, caractérise donc un stade particulier du développement de la civilisation en Grèce. Le fait de choisir telle ou telle fortification reflète l'ambition d'une cité. Thucidyde clame qu'il existe un rapport étroit entre le renforcement des défenses de la ville et l'affirmation de la démocratie. Selon Yvon GARLAN, cette opinion liant le sort de la démocratie aux Longs Murs, était assez répandie pour devenir un leitmotiv dans la bouche des orateurs. Ils identifient l'intérêt commun, laissant prévoir le sacrifice du territoire en cas de guerre, à celui des classes sociales attachées au développement de l'artisanat et du commerce, et, en écartant la menace spartiate, Athènes peut en même temps constituer un empire maritime et épanouir le régime démocratique. Cette opinion pose la question du rôle joué dans le développement des cités grecques par les fortifications urbaines. Mais, en fait, nous sommes obligés d'en rester aux hypothèses et aux interrogations. Yvon GARLAN évoque le phénomène des villas fortifiées, qui prolifère surtout dans les régions marginales au Vème siècle, où prédominent encore l'agriculture et la concentration de la propriété, où l'aristocratie foncière détient le pouvoir politique. "La villa fortifiée, quand elle représente l'ouvrage militaire le plus répandu et le plus évolué, pourrait donc être considérée comme un moyen de protection parfaitement adapté à la sauvegarde des intérêts particuliers d'une classe sociale, dont la puissance repose sur la mise en valeur des terres environnantes et sur l'exploitation des populations qui y sont attachées." Dans la littérature, les adversaires des fortifications urbaines, comme Xénophon, sont également adversaires du régime démocratique. Ce dernier auteur déplore leur effet délétère sur l'esprit combatif des citadins, marins ou artisans : "La ville est-elle attaquée par un ennemi supérieur, les citoyens inférieurs en nombre peuvent bien se sentir en dager hors des remparts, mais quand ils sont rentrés dans leurs fortifications, ils se croient ne sûreté (Hiéron, Economique)." La précellence pour une cité des remparts moraux sur les remparts matériels est au même moment un thème également banal dans la bouche des orateurs. C'est Platon qui critique le plus explicitement les remparts urbains (Lois). Le rempart, pour lui, qui n'a aucune utilité pour la santé publique, dispose les citoyens à la mollesse, et est ainsi source d'immoralité sociale, parce qu'il offre un moyen de défense artificiel et impersonnel, fallacieux parce qu'il ôte à chacun en particulier le devoir de repousser l'envahisseur les armes à la main. Il faut combattre où l'on vit. Il faut souffrir sur les lieux mêmes de la joie. La maison doit être à la fois foyer et refuge et Platon accepterait que l'on revienne au système archaïque de la ville-forteresse. Mais à partir de la fin de l'époque classique, il n'est plus possible de remettre en cause le principe des fortifications. Aristote (Politique) réfute sur ce point les thèses de Platon : "A l'égard des murailles, ceux qui disent que les cités qui prétendent à la vertu ne doivent pas en avoir, pensent un peu trop à l'antique... on cherchait un pays facile à envahir et si on supprimait les endroits montagneux, comme si on n'entourait pas les habitations des particuliers de murs dans la pensée que les habitants deviendraient lâches."  Le rempart n'est plus un pis-aller honteux, c'est le blason de noblesse dont l'éclat rejaillit sur la cité. Cette évolution s'achève à l'époque hellénistique et romaine quand la couronne murale en vient à constituer l'attribut principal des villes personnifiées. En citant cette évolution possible, Yvon GARLAN l'établit comme un programme de recherches aux nombreuses questions.

 

        Pour un ensemble d'auteurs sur l'Antiquité rédigeant une sorte de manuel universitaire (plus récent) sur les guerres et les sociétés des mondes grecs des Vème-IVème siècles av JC, "avec les progrès de la guerre de siège, on vit peu à peu se dessiner, au travers d'hommes d'Etat puissants, l'image du preneur de ville, du poliorcète ; image dans les contours se fixèrent de façon définitive au sein non pas de la polis grecque classique, mais d'une autre forme d'organisation étatique caractérisée par un pouvoir monarchique suffisamment développé pour permettre une concentration importante de moyens militaires."

    Ils font le point sur les  relations entre le pouvoir politique et le programme de fortification. "Il faut noter l'ambivalence de la fortification, en particulier de l'enceinte urbaine qui, composé d'éléments tactiques destinés à la défense de ville, répondait aussi à une finalité plus vaste, d'ordre politique."

Aristote a défini des modèles propres à chaque type d'organisation politique : "Quant aux lieux fortifiés, la bonne solution n'est n'est pas la même pour tous les régimes politiques ; ainsi une citadelle (acropole) convient à une oligarchie et à une monarchie, le plat-pays à une démocratie ; ni l'une ni l'autre ne conviennent à une aristocratie, mais plutôt à un certain nombre de points fortifiés" (Politique). La topographie des systèmes de défense est susceptible de révéler les fondements de l'ordre social, mais elle nous renseigne surtout sur les rapports  d'une communauté politique à son espace.

Thucidyde, dont Yvon GARLAN a déjà parlé, argumente que le renforcement des défenses de la ville par la construction des Longs Murs correspond à "une volonté d'affirmation de la démocratie".

Les Etats monarchiques étaient-ils davantage prédisposés à la construction et à l'entretien de fortifications? C'est la question que Pierre DUCREY s'est posé et à laquelle il apporte la réponse suivante : "On pourrait imaginer en effet qu'un dirigeant autoritaire impose à la population l'effort supplémentaire que représente l'édification d'un système défensif puissant. Mais un examen des murs effectivement réalisés, même rapidement, montre bien qu'une corrélation entre leur construction et un régime particulier ne peut être établi de manière systématique. Tout au plus peut-on évoquer le cas de Syracuse et de l'Euryale, oeuvre de Denys l'Ancien (décidément, pensons-nous, nous tournons autour des mêmes rares auteurs... ), en partie du moins (...)". Il est certain que ces fortifications n'auraient pas été aussi rapidement édifiées, avec autant de moyens matériels et humains, si elles n'avaient été commandées par un tyran dont les assises du pouvoir reposaient sur la force et la contrainte militaires et qui, de fait, était en mesure de mettre sa puissance au service d'un vaste programme de construction. Il n'en reste pas moins que la nécessité d'assurer la défense par la mise en place de fortifications s'était imposée dans la plupart des cités du monde grec, quel que fût leur régime politique. pour pouvoir mettre en chantier un programme de fortifications, il fallait que les citoyens en aient pris publiquement la décision lors d'une séance de l'assemblée par un vote ; une fois la décision prise un nouveau cote avait lieu afin de statuer sur la direction générale des travaux et leur financement. Sur la question, nous sommes bien renseignés pour les cités démocratiques et en particulier sur Athènes. Sparte, qui ne fut fortifié qu'au IIIème siècle faisait figure d'exception. 

 

Collectif, Guerres et sociétés, Atlande, collection Clefs concours, Histoire ancienne,  2000 ; Yvon Garlan, dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, EHESS, 1999 (Premières éditions, 1968, 1985) ; Yvon GARLAN, La guerre dans l'Antiquité, Nathan Université, 1999 ; Emile WANTY, L'art de la guerre, Marabout Université, 1967 ; Jean-Marie GOENAGA, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

STRATEGUS

Partager cet article

Published by GIL - dans STRATÉGIE
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens