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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 09:05
          Etienne SCHWEIGUTH, directeur de recherche au CEVIPOF, à l'école doctrinale de Sciences politiques de Paris, dans sa revue des différentes analyses sur le système de valeurs dans l'institution militaire, expose quatre solutions à "la contradiction à concevoir l'armée à la fois comme neutre (présentation officielle face à l'activité politique) et comme conservatrice (force sociale conservatrice)", dans les pays occidentaux : les solutions essentialiste, psychologiste, fonctionnaliste et la solution de tradition et de socialisation.
      
          Solution essentialiste, ainsi est qualifiée la théorie de Samuel HUNTINGTON (1927-2008), notamment dans The soldier and the state (1957), qui répond aux accusations dont l'armée américaine était alors l'objet de la part de la gauche américaine. C'est directement à Charles MILLS (1916-1962) qui dénonce dans The power elite (1956) la collusion entre les chefs militaires et les dirigeants du monde de l'industrie et des affaires, et par là une militarisation croissante de la société et l'avènement d'un "État-caserne", que le sociologue s'adresse. Son objectif est de montrer quelles sont les conditions nécessaires à l'existence d'une armée à la fois efficace et soumise au pouvoir civil. Il pense montrer que la société tient l'armée en suspicion et incorpore de force les idées libérales dans l'institution militaire, son obéissance étant ainsi assurée, mais ces valeurs libérales compromettent selon lui son efficacité. L'armée demeure un outil efficace et politiquement neutre par la valorisation d'un "professionnalisme militaire". La profession, au sens anglo-saxon, dont le concept est au centre de la "démonstration" de Samuel HUNTINGTON se caractérise par :
- le monopole d'un corpus généralisé et systématique de connaissances,
- un mode de contrôle social interne,
- une éthique définissant les normes et les valeurs du groupe.
  L'officier professionnel, dans ses relations avec l'État, se borne à formuler des avis sur la défense, avis fondés sur ses compétences en matière d'utilisation de la violence, sans chercher à imposer son point de vue.
Cette neutralité n'est pas incompatible avec l'idéologie conservatrice, mais par contre trois autres idéologies sont contraires à l'éthique militaire :
- le libéralisme, à cause de son optimisme et surtout de son individualisme ;
- le marxisme, parce qu'il ne conçoit la violence qu'entre classes sociales ;
- le fascisme, parce qu'il valorise la violence et la puissance, alors que l'éthique militaire ne fait qu'en reconnaître la nécessité.
Etienne SCHWEIGUTH, à la suite de nombreux autres auteurs, pointe le vice fondamental de la méthodologie de Samuel HUTINGTON, à savoir un ahistoricisme et un subjectivisme, qui fait déduire que certains valeurs sont des valeurs militaires parce qu'elles sont en vigueur dans l'institution militaire. Ayant autonomisé l'éthique militaire, il la présente comme neutre et justifie en conséquence le conservatisme idéologique des militaires, car celui-ci serait nécessaire à son efficacité.
Très cité dans les textes anglo-saxons de sociologie militaire, le sociologue a pratiquement rendu incontournable cette notion de profession militaire, malgré la faiblesse de son fondement. Mais ce succès se paie d'un polysémie, car le professionnalisme militaire peut recouvrir des significations très différentes : professionnalisme contre amateurisme (de certains mercenaires, par exemple), professionnalisme contre dérives criminelles (massacres contre des populations civile non armées), professionnalisme contre conscription...
De plus, nous pouvons ajouter à ce qu'en dit le directeur de recherche du CEVIPOF, qu'il sous-tend que l'on peut professionnaliser, maîtriser le recours à la violence en vue d'objectifs politiques, rendre propre le caractère toujours sale d'une guerre (des morts, des épidémies, des destructions...).
        
            Solution psychologiste est celle proposée notamment par Bengt ABRAHAMSON, chargé de cours au Collège de défense suédois, dans par exemple Military professionalization and political power de 1972, qui part  dans ses réflexions des analyse de Samuel HUNTINGTON, en s'appuyant sur les études de H. McCLOSKLY (Conservatism and personnality, 1958). Il caractérise le conservatisme comme conception pessimiste de l'homme, égoïste, faible, irrationnel. La violence, inscrite dans le patrimoine génétique de l'humanité et dans sa profonde psychologie, ne peut être maîtrisée que par l'application du principe d'autorité, condition de la stabilité sociale.
Cette conception pessimiste coïncide avec le sentiment de l'inévitabilité d'une guerre prochaine. Dans Occupation and values, en 1957, M. ROSENBERG montre, comme d'autres auteurs, une corrélation entre une faible confiance dans le peuple et la croyance en l'impossibilité d'éliminer la guerre. Pourtant, on peut objecter que l'acceptation du recours à la violence n'implique nullement l'adhésion à une idéologie conservatrice, témoin l'histoire de nombreuses révolutions sociales et politiques. En fait, cet auteur retombe dans une explication des choix idéologiques des militaires qui fait abstraction de l'histoire et des conditions politiques très différentes selon les pays.
Le syndrome conservateur de Bengt ABRAHAMSON réunit dans une même logique l'alarmisme, le conservatisme, le pessimisme, le nationalisme, alors que la psychologie des acteurs de nombreux drames militaires est beaucoup plus complexe.
      
         Solution fonctionnalisme est l'approche de Morris JANOWITZ (1919-1988), dans son ouvrage majeur The professional soldier (1960). Il reprend le concept de profession, mais montre surtout comment l'armée s'adapte ou doit s'adapter, aux nouvelles conditions dans laquelle elle est placée.
Deux changements lui paraissent fondamentaux : l'importance croissante de la technique dans les armées modernes et la transformation des relations internationales, placées sous le signe de la dissuasion. La frontière entre les compétences militaires et les compétences civiles tend à s'effacer et le style d'autorité a nécessairement changé. Toutefois, l'armée ne peut adopter une philosophie purement managériale et le maintien d'un esprit martial est nécessaire.
Tout cela ne fait que reprendre en fait le discours d'une institution militaire obligée d'évoluer. Selon Morris JANOWITZ, vue l'évolution des relations entre États, l'armée doit se transformer en une constabulary force, une sorte de gardien de la paix internationale, faisant de la force l'usage le plus modéré possible.
Dans cette perspective, la compétence militaire n'est pas restrictivement définie au seul domaine de la mise en oeuvre des moyens de la violence. Au contraire, contrairement à ce que pense Samuel HUNTINGTON, le militaire doit être très sensible aux considérations politiques, le conservatisme ambiant dans l'armée est selon lui, dépourvu de tout contenu idéologique, et constituerait seulement en une défiance envers les institutions politiques, trop soumises à des intérêts contradictoires.
Dans une rhétorique de l'apolitisme, l'armée est à même de mieux percevoir les intérêts vitaux d'une nation. Selon Etienne SCHWEISGUTH toujours, c'est surtout par la richesse de l'information plus que par son raisonnement téléologique, que vaut l'oeuvre de Morris JANOWTIZ.
      
          Solution de tradition et de socialisation est simplement l'explication que les valeurs militaires sont transmises par la tradition et que les militaires sont socialisés par leur institution d'appartenance. Cette solution amène à penser en fait que le système de valeurs militaire est un donné sur lequel il n'est pas nécessaire de s'interroger. Jacques VAN DOORN, dans Ideology and the military, de 1971, cherche à articuler l'analyse de la tradition à celle de l'idéologie militaire : "La hiérarchie, la discipline et la centralisation sont les pierres angulaires de l'organisation militaire, et représentent par conséquent des concepts clés de l'idéologie corporative. La déformation idéologique devient visible quand ces valeurs deviennent les véhicules du ritualisme et du symbolisme. La défense souvent véhémente de coutumes obsolètes semble refléter les bases idéologiques justifiant une structure organisationnelle qui a perdu une partie de sa raison d'être".
Jacques VAN DOORN définit l'idéologie comme un moyen de défense des avantages procurés par le statu quo., Mais Etienne SCHWEISGUTH pense que l'on peut comprendre aussi qu'elle correspond à un "besoin de rationalisation et de justification au sens psychologique".
 Le thème de la socialisation de l'individu par son institution d'appartenance court à travers l'ensemble de la sociologie, et pas d'ailleurs seulement à travers la sociologie militaire. L'hypothèse inverse est fréquemment opposée : si les militaires de carrière adhérent aux valeurs militaires, c'est parce qu'ils y étaient disposés avant même leur entrée dans l'armée. Etienne SCHWEISGUTH relève que seulement deux études à méthode rigoureuse (enquête par panel) ont été réalisées pour savoir comme trancher entre ces deux thèses, celle de 1953 auprès des élèves officiers de l'armée de l'air américaine (D. CAMPBELL et T. McCORMACK), et celle de 1966-1968 auprès des soldats de la Bundeswehr ouest-allemande effectuant leur service militaire (K. ROCHMANN et W. SODEUR). Dans les deux cas, le résultat fut la constatation, inattendue pour leurs auteurs, d'une baisse de l'autoritarisme. Les deux équipes de chercheurs tentent d'expliquer cela par le concept de frustration relative : "Le service militaire est une période où l'individu subit une limitation de sa liberté. Le refus de l'autoritarisme est pour lui un moyen de protester contre cette situation. On peut se demander si une telle interprétation est applicable au cas des élèves officiers de l'armée de l'air américaine. une telle transposition paraissant difficile, force est de constater que le problème n'est pas résolu et que le débat reste ouvert : deux expériences donnent le même résultat, pour lequel on ne dispose pas d'une explication unique satisfaisante."
 Etienne SCWEISGUTH conclue qu'"on ne soutiendra pas que l'appartenance soit sans conséquence sur les opinions de ses membre. Mais on peut se demander si l'inculcation des valeurs ne réussit pas exclusivement auprès des sujets prédisposés, pour une raison ou pour une autre, à les accepter. Nous suggérons que pendant ses premières années de service le militaire acquiert la connaissance du code régissant les valeurs militaires. Il apprend les règles de vie, les normes et les rites de l'institution. Tout cela nécessite un apprentissage même de la part des sujets les plus favorablement disposés envers le système de valeurs institutionnel. On peut même penser que les sujets peu disposé à y adhérer doivent néanmoins eux aussi apprendre les normes de l'institution, ne serait-ce que pour éviter de les enfreindre de manière trop flagrante."
   
        Pour pallier aux défauts de ces quatre "solutions", il propose, plutôt que la notion de système de valeurs, celle de système symbolique, à notamment trois fonctions importantes :
- Justifier l'utilité du rôle de l'armée en temps de paix ;
- Donner une identité sociale aux militaires de carrière ;
- Assurer l'autorité de l'armée sur ses membres.
"L'armée est soumise de la part de la société civile à une pression à la fois économique et idéologique. A qualification égale, le secteur civil offre souvent des carrières plus rémunératrices. Et nombre de sujets n'entrent pas dans l'armée ou la quittent, car ils n'en acceptent pas les normes. On peut avec Charles MOSKOS (1934-2008) prévoir une évolution divergente des différents secteurs de l'armée : le secteur technico-administratif évoluerait vers un mode d'organisation et de fonctionnement proche de celui des institutions civiles, cependant que le secteur combattant resterait spécifiquement militaire. Mais nous voudrions pour conclure suggérer une hypothèse valable pour l'institution militaire dans son ensemble. Il est vraisemblable que l'on continuera d'assister à une évolution vers un style militaire moins contraignant. peut-être certaines réformes qui naguère paraissaient impossibles verront-elles le jour, le syndicalisme des personnels de carrières par exemple. Il est possible que la vigueur des normes s'affaiblisse et que le système symbolique connaisse certaines transformations. Mais dans tous les cas persistera, croyons-nous, un trait essentiel du système symbolique : une nette différenciation d'avec les systèmes symboliques de la société civile. La fonction de justification que remplit le système symbolique se joue en effet, selon nous, précisément au niveau des symboles et non au niveau des réalités. Aussi peut-on concevoir que, sous la pression de la société civile, l'armée connaisse une évolution vers des formes d'organisation et de fonctionnement de plus en plus libérales sans que pour autant disparaisse l'opposition idéologique entre le monde civil et le monde militaire."

     Dans un mémoire de DEA (Diplôme d'études Approfondies) en sciences politiques présenté en 2002, Frédéric COSTE reprend ces études différentes pour "étudier le système de valeurs des armées.
(Cette recherche) consiste à en définir les principales composantes (discipline, solidarité, courage, abnégation, sens du service public...) et à préciser le sens que les militaires leur donnent. Elle doit également permettre d'en déterminer les origines et les évolutions. C'est pourquoi, notre travail doit utiliser une histoire sociale de l'institution, replacée dans une histoire plus large de ses rapports avec la communauté nationale (l'ethos et la culture militaire ont été façonnés avec le temps). Enfin, nos investigations porteront également sur la fonctionnalité de cet ensemble pour les individus et les armées et, dans une moindre mesure, sur l'impact qu'il peut avoir sur les comportements sociaux et politiques des militaires. Pour comprendre ces logiques, la sociologie des organisations s'avère particulièrement utile." (L'auteur fait référence à la sociologie des organisations développée notamment par Michel CROZIER).
L'auteur s'attarde longuement sur les composantes de la pensée conservatrice, complexe car reposant sur un corpus de doctrines fondé sur les réflexions par exemple d'Edmund BURKE (1729-1797), de Joseph de MAISTRE (1753-1821), de Louis de BONALD (1754-1840) et de Charles MAURRAS (1886-1952). Centrant son mémoire sur l'institution française, Frédéric COSTE s'inspire beaucoup des écrits mêmes des militaires dans leurs organes spécialisés (L'épaulette, Le Casoar), ayant en tête l'évolution analogue suivie par les institutions militaires des différents pays européens.
       Ses conclusions reprennent beaucoup celles de Raoul GIRARDET, mais il établit en outre une différence de nature entre deux types de conservatisme, entre les traits culturels militaires spécifiques et la pensée conservatrice tels qu'ont pu l'établir les grands auteurs cités : individuellement et collectivement, les militaires ont adhéré à des discours, des régimes et des gouvernements démocratiques, républicains, socialistes, communistes sans pour autant s'opposer aux caractéristiques conservatrices de leur institution. Les militaires adaptent leur comportements, développant de véritables tendances stratégistes. Même si les militaires agissent dans le cadre d'une institution sociale totale, au sens d'Erving GOFFMAN (1922-1982), fermée, cloisonnée, investissant tous les moments de leur vie (jusqu'à leurs loisirs et leurs temps libres). L'armée évolue selon un rythme très différent de celui de la société civile, intégrant par exemple les changements technologiques et les changements de finalité, tout en gardant ses valeurs spécifiques. La convergence observée par Charles MOSKOS entre le civil et le militaire (institution comme individu), la progressive "civilianisation" analysée par Morris JANOWITZ sont confirmées par les réflexions de Bernard BOENE sur la "banalisation" de l'armée, mais subsistent les valeurs militaires qui agglomèrent, mettent elles-mêmes en musique dans leurs espaces réservés les évolutions démocratiques de la société civile pour mieux sans doute en limiter la portée dans les esprits et dans les coeurs.

Frédéric COSTE, Analyse du système de valeurs militaires et des caractères conservateurs des armées, Mémoire soutenu sous la direction de Pierre MATHIOT, année universitaire 2001-2002, Université Lille II Droit et Santé, Institut d'études politiques de Lille. Etienne SCHWEISGUTH, L'institution militaire et son système de valeurs, Revue Française de Sociologie, XIX, 1978.

                                                                               STRATEGUS
 
Relu et corrigé le 6 juin 2019

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