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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 07:57
                      De tout temps, les objectifs militaires et les objectifs économiques d'une société se trouvent dans une situation ambiguë : les rapines et les pillages valorisent certes l'économie, mais en même temps affaiblissent le territoire conquis qu'il est ensuite difficile de conserver, problème qui s'aggrave au fur et à mesure de la sédentarisation ; les buts de guerre économiques et stratégiques peuvent se contredire ; les partisans des conquêtes et de la préférence métropolitaine (vieux débat animé par Raymond CARTIER pendant les colonisations et décolonisations françaises) au sein des institutions civiles et des institutions militaires peuvent s'affronter sur les allocations des ressources...
 
       Faisant référence aux évolutions dans l'Antiquité des Empires militaires et marchands, Alain JOXE indique que les zones de conquêtes relèvent de logiques militaires et économiques complexes dans les camps en présence : "... l'hellénisme a trouvé dans l'Égypte sa banque, mais aussi (...) l'Égypte a trouvé dans le macédonien son soldat. La relation de hiérarchisation ambiguë entre pouvoir militaire et pouvoir économique n'est jamais stable, mais c'est une oscillation perpétuelle entre la domination de l'un ou de l'autre."
"Considérons un instant que l'organigramme fondamental de tout Empire est l'organigramme du racket, c'est-à-dire le parasitage par un groupe violent d'un groupe producteur. Alexandre procède dans un certain ordre : il cherche à retrancher le fondement économique de la puissance achéménide avant d'attaquer son système militaire. Il "libère" les terres basses et les grandes organisations hydrauliques pour conquérir ensuite les plateaux iraniens d'où étaient issues les aristocraties cavalières conquérantes de la nation perse" Revenant à la période contemporaine, Alain JOXE écrit encore : "Dans l'Empire des États-Unis, la traduction des étapes contemporaines en étapes traditionnelles est plus difficile, étant donné la flexibilité de son code d'Empire maritime et économique. La principale trace de l'extension de son pouvoir est la formation d'un marché international unifié, son extension à la planète entière. L'espace politico-militaire n'est pas directement significatif de cette extension."

         Le Président Dwight David EISENHOWER prononce le 17 janvier 1961 son discours d'adieu à la nation et tire d'une certaine manière quelques leçons de l'évolution du monde après deux guerres mondiales. Il mentionne deux menaces, "nouvelles de par leur nature ou leur degré" :
    "Un élément essentiel pour conserver la paix est notre système militaire. Nos bras doivent être puissants, prêts pour une action instantanée, de sorte qu'aucun agresseur potentiel ne puisse être tenté de risquer sa propre destruction. Notre organisation militaire est aujourd'hui sans rapport avec ce que connurent mes prédécesseurs en temps de paix, ou même les combattants de le Deuxième Guerre Mondiale ou de la Guerre de Corée.
  Jusqu'au plus récent conflit mondial, les États-Unis n'avaient pas d'industrie d'armement. Les fabricants américains de socs de charrues pouvaient, avec du temps et sur commande, forger des épées. Mais désormais, nous ne pouvons plus risquer l'improvisation dans l'urgence en ce qui concerne notre défense nationale. Nous avons été obligé de créer une industrie d'armement permanente de grande échelle. De plus, trois millions et demi d'hommes et de femmes sont directement impliqués dans la défense en tant qu'institution. Nous dépensons chaque année, rien que pour la sécurité militaire, une somme supérieure au revenu net de la totalité des sociétés américaines."
  "Cette conjonction d'une immense institution militaire et d'une grande industrie de l'armement est nouvelle dans l'expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d'État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pain... tous sont impliqués ; ainsi en va t-il de la structure même de notre société.
   Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu'elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d'une désastreuse ascension d'un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l'énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble."
  Cette partie du discours est souvent citée, car elle officialise en quelque sorte l'évolution du pouvoir militaire par le biais des activités économiques de production des armements et met en garde, de manière assez véhémente, contre les menées du complexe militaro-industriel.
Une seconde menace, moins citée, est pourtant le complément de la première :
   "De même la révolution technologique des décennies récentes fut en grande partie responsable des changements radicaux de notre position militaro-industrielle. Dans cette révolution, la recherche est devenue centrale, elle est également plus formalisée, plus complexe et coûteuse. Une part toujours croissante en est conduite pour, par, ou sous la direction du Gouvernement fédéral.
   "Aujourd'hui, l'inventeur solitaire, bricolant au fond de sa boutique, a été dépassé par des troupes de choc formées de scientifiques dans les laboratoires et des centres d'essai. De la même manière, l'université libre, historiquement source d'idées et de découvertes scientifiques nées dans la liberté, a vécu une révolution dans la conduite de la recherche. En bonne partie à cause des coûts énormes impliqués, obtenir un contrat avec le gouvernement devient quasiment un substitut à la curiosité intellectuelle. Pour chaque vieux tableau noir il y a maintenant des centaines d'ordinateurs. La perspective d'une domination des spécialistes de notre nation par les emplois fédéraux, les budgets attribués aux projets et le pouvoir de l'argent, (cette perspective) est bien présente et doit être considérée avec gravité.
  Cependant, tout en apportant à la recherche scientifique le respect que nous leur devons, nous devons également être attentif à un danger à la fois aussi grave et opposé, à savoir que l'ordre public puisse devenir captif d'une élite scientifique et technologique. C'est la tâche de l'homme d'État de mouler, équilibrer, intégrer toutes ces forces, anciennes et nouvelles, aux principes de notre système démocratique - en visant toujours à atteindre les buts suprêmes de notre société libre."

       Pierre DABEZIES rappelle que dans les années cinquante et soixante, toute une littérature est consacrée au complexe militaro-industriel, comme à l'État-caserne et aux penchants conservateurs voire fascistes de certains généraux américains. Tout en espérant que la fin des deux blocs va peut-être changer les choses et diminuer l'importance de ce pouvoir militaro-économique, il constate sa puissance encore actuelle, tant aux États-Unis qu'en France. Lobbying permanent, mobilisation d'associations ou de ligues à optique militaire s'appuyant sur de nouvelles menaces (terrorisme, "islamisme"...), manipulation de l'opinion publique, présence de techniciens et d'ingénieurs d'armement dans les instances de prise de décision en matière budgétaire de l'État se conjuguent pour pérenniser son poids. Sous l'apparence très administrative (la Délégation Générale pour l'Armement), et très démocratique (contrôle des budgets alloués par les Parlements) se glissent les acteurs à la fois responsables militaires et responsables industriels. Chaque pays possède en quelque sorte un complexe-militaro-industriel plus ou moins (de moins en moins en fait..) autonome, inscrit dans un réseau d'alliances industrielles et financières mondial. Si des options politiques sont prises aux plus hauts niveaux des États pour favoriser tel ou tel contrat d'armement, suivant des impératifs stratégiques, souvent les questions économiques submergent ces considérations. Autant le pouvoir militaire peut paraître renforcer par l'existence de toute cette dynamique économique, autant il peut devenir (et il l'est en grande partie) instrumentalisé par des intérêts purement économiques.

       Dans les anciennes colonies des pays occidentaux, l'armée possède un poids à la mesure de ses interventions dans les modernisations de ces pays. Joseph COMBLIN et Alain ROUQUIE, entre autres, mettent bien en lumière le rôle extra-militaire de l'armée dans le Tiers-Monde. L'existence de régimes militaires en Amérique Latine et en Afrique, comme en Asie, même si aujourd'hui des régimes civils ont pris (provisoirement?) leur place fut longtemps favorisée par les anciennes puissances coloniales. Le mythe du soldat acteur de modernisation et facteur de stabilité dans un monde sous-industrialisé, brutalement perturbé par cette industrialisation rapide, l'absence de traditions et d'institutions démocratiques fut longtemps propagé par les conseillers militaires et économiques des États-Unis en Amérique Latine. C'est surtout dans les années 1960 que ce mythe du soldat modernisateur et stabilisateur a fleuri. Le corps des officiers devait servir d'instrument de coordination sociale, autour duquel se rassemblent les forces d'intégration nationale (moyenne bourgeoisie, parfois à grande peine, notamment). Il s'agit bien d'un mythe sur lequel beaucoup de pays sont revenus, afin de construire d'autres dynamismes socio-politiques. Mais il reste encore beaucoup d'éléments de ce pouvoir militaire centralisé, et sa décomposition dans certaines régions du monde, notamment en Afrique, a laissé aux prises de nombreuses bandes armées, alimentant des guerres civiles interminables. Si ce pouvoir militaire central ne peut plus s'appuyer sur une base économique suffisante et une base sociale qui lui fait maintenant défaut, il se fractionne en autant de pouvoirs féodaux, faute d'une véritable reconversion ou d'une véritable réconciliation (à l'exemple de l'Afrique du Sud).
   
Joseph COMBLIN, Le pouvoir militaire en Amérique Latine, Jean-pierre Delarge, 1977. Alain ROUQUIE, La politique de Mars, Sycomore, 1981. Gilbert GIRONDEAU et Jean-Louis MAISONNEUVE, Nos armes, la crise et le mal-développement, Auto-édition, 1985. Pierre DABEZIES, article Armée (Pouvoir et société), Encyclopedia Universalis, 2004. Pascal DELAMAIRE, traduction du discours du Président EISENHOWER (Nous déconseillons, au passage, les traductions de Google), www.pascalirma.org. Alain JOXE, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991.
 
Relu le 14 juin 2019

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