Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 septembre 2011 4 15 /09 /septembre /2011 17:59

           Troisième grande branche, historiquement, du christianisme, le protestantisme est en fait un mouvement éclaté en familles plus ou moins rivales qui partagent toutefois un certaine nombre de croyances mais qui se caractérise surtout par un accès très direct aux textes fondateurs (voire un retour à leurs sources) pour tous ses fidèles (ce en quoi elle n'a plus le monopole) et, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, par une extrême mobilité doctrinale. Décrire la position sur la guerre et la paix du protestantisme est pratiquement impossible et serait d'ailleurs un assez vain exercice. Quoi de commun entre une fraction du mouvement dit évangélique qui opère un retour à des valeurs traditionnelles d'autorité et militariste et un autre comme celui des Quakers, qui veut tendre vers une société non-violente? Pour comprendre cette position, obligation est donc de retourner aux positions historiques des grandes branches du protestantisme, luthérianisme, calvinisme, anglicanisme... et même des petites branches... tout en sachant qu'après les deux secondes guerres mondiales, un mouvement oecuménique et une prise en compte très forte du rationalisme moderne, leurs positions subissent, à l'instar de l'Eglise catholique, un net tournant vers des orientations pacifiques.

le protestantisme s'avère, dès le départ, une réalité multiforme dont la survie dépend en bonne partie de l'appui qui lui donnent les détenteurs de pouvoirs politiques. Il s'est donc effectué un mélange entre religion et politique, qui perdure aujourd'hui, plus aux Etats-Unis qu'en Europe, où des organisations religieuses n'hésitent pas à intervenir directement dans l'arène électorale.

 

     Produit d'un renouveau culturel au XVIème siècle occidental, la Réforme a surtout des causes religieuses, même si elle éclôt dans une nouvelle forme d'économie, dans un nouveau rapport entre les Etats, dans un nouvelle possibilité de diffusion des informations (utilisation extensive de l'imprimerie...). Si nous suivons Richard STAUFFER, "Au sortir du Moyen Âge, l'homme est hanté par la question du salut. C'est parce qu'il avait faim de Dieu, et non pas d'abord parce qu'il était scandalisé par les abus du clergé, qu'il a pu s'ouvrir au message des Réformateurs. Un message qui n'entendait pas se borner à vouloir amender la vie de l'Église! A la différence d'un Lefèvre d'Etaples ou d'un Erasme dont l'enseignement est resté dans les limites d'un réformisme prudent, Luther et ses émules ont prétendu donner, aux questions de leurs contemporains, les seules réponses qui s'imposaient : c'est en agissant au niveau de la doctrine qu'ils se sont efforcés d'apaiser, avec la leur, l'angoisse de leur temps."

 

   Michel DAUTRY, pasteur de l'Eglise évangélique luthérienne de France, rappelle l'enseignement de Martin LUTHER (1483-1546), enseignement qui, pour tout membre d'une Eglise de la Réforme, même s'il n'est pas de confession luthérienne, demeure essentiel. "L'essentiel de son enseignement sur l'attitude du chrétien en face de la guerre (est) emprunté à (...) deux de ses ouvrages, (dans l'édition Labor Fides, tome IV de ses Oeuvres) : - De l'autorité temporelle et des limites de l'obéissance qu'on lui doit ; - Les soldats peuvent-ils être en état de grâce?

C'est toutefois dans le Grand Catéchisme de 1529 que nous trouvons l'expression de son principe de base à propos de l'explication du commandement : "Tu ne tueras pas" : "Transgresse aussi ce commandement, non seulement celui qui fait du mal, mais encore celui qui, pouvant faire du bien à son prochain, le retenir, le défendre, le protéger et le secourir afin qu'aucun mal ou préjudice n'arrive à son corps, ne le fait pas... Lorsque tu vois quelqu'un condamné à mourir ou en pareille détresse et que tu ne lui portes pas secours alors que tu en sais voies et moyens, tu l'as tué ; et il ne te serviras de rien d'objecter que tu n'y a apporté aucune aide, ni en paroles, ni en actes ; cr tu lui as retiré l'amour et tu l'as privé du bienfait, grâce auxquels il serait resté en vie. Voilà pourquoi, comme de juste, Dieu appelle meurtriers tous ceux qui, dans des détresses et des périls du corps et de la vie, ne prêtent ni conseil ni assistance, et il prononcera contre eux une terrible sentence au dernier jour...". C'est en application de ce principe que, dans son traité sur l'autorité temporelle, Luther déclare : "Nu chrétien ne doit porter le glaive ni faire appel à lui pour lui-même et pour ses propres intérêts ; mais lorsqu'il s'agit d'un autre, il peut et doit le porter et faire appel à lui afin que la méchanceté soit réprimée et la piété protégée."

Cette permission érigée en devoir concerne bien sûr d'abord ceux qui ont des responsabilités élevées dans l'Etat : "Tout Seigneur et prince a le devoir de protéger les siens et de faire régner la paix. C'est son office et c'est pour cela qu'il a le glaive. Ce doit être également pour lui la conscience sur laquelle il se repose : il doit savoir que cette oeuvre est juste devant Dieu et qu'elle est ordonnée par lui." Ce pouvoir du glaive est clairement défini par Luther aussi bien dans son office externe (la guerre) que dans son office interne (l'exercice de la justice) : "Ainsi que Paul déclare (Romains 13, 4) : "L'office du glaive consiste à protéger les justes dans la paix et punir les méchants par la guerre. Et Dieu, qui ne tolère aucune injustice, règle ainsi les événements que l'on fasse la guerre aux fauteurs de guerre. Comme le dit le proverbe, il n'y a jamais eu de méchant qui n'ait trouvé plus méchant que lui". A l'inverse, il précise "L'autorité temporelle n'a pas été instituée pour rompre la paix et commencer la guerre, mais bien pour maintenir la paix et empêcher la guerre". Y aurait-il alors un droit des sujets à se dresser contre les autorités établies lorsqu'ils juf-gent qu'elles n'exercent pas correctement leur mission? Certes pas : "Les Danois et les Lubeckois sont intervenus comme juges et souverains du roi, ils ont châtié et vengé cette injustice et, par là, ils ont osé se charger du jugement et de la vengeance... Ce sont deux choses différentes que d'être injustes et de châtier l'injustice : jus et exercitio juris, justitia et administratio justitiae. Avoir tort ou raison est l'apanage de tout le monde, mais donner tort ou raison est un droit qui appartient à celui qui est maître de la justice et de l'injustice et qui est Dieu seul, et il transmet ce droit  à l'autorité qui l'exerce à sa place. C'est pourquoi personne ne doit s'y risquer s'il n'est pas certain d'en avoir reçu l'ordre de Dieu ou de sa servante l'autorité." Ce strict principe hiérarchique proclamé par Luther est sans aucun doute un solide fondement pour toute discipline. C'est pourquoi, bien qu'il n'envisage pas le principe d'une armée de citoyens soumis à l'obligation d'un service national, il déconseille fermement aux hommes dont la guerre est le métier de se mettre successivement au service de plusieurs princes - sauf s'ils sont détachés par le leur - et envisage qu'en temps de paix ils puissent exercer d'autres professions, tout en se maintenant en condition. Il est vrai que les armes du XVIème siècle n'exigeaient pas de leurs servants une haute technicité et une mise à niveau constante! Valable au bas de l'échelle, le principe hiérarchique l'est aussi aux niveaux supérieurs : "Dieu a châtié les seigneurs et les nobles insurgés par les paysans insurgés, un coquin par un autre (...) La noblesse et les princes se tirent d'affaire les mains nettes. ils s'essuient la bouche, sont sans reproche et n'ont jamais rien fait de mal. Mais Dieu ne se laisse pas abuser : il les a avertis par là, en sorte que cet exemple leur apprenne à se soumettre, eux aussi, à l'autorité. Que ce soit là ma flatterie à l'égard des princes et seigneurs". La science stratégique elle-même - du moins en son principe  - n'est pas absente de l'enseignement du docteur de Wittenberg : "Il ne faut renoncer à aucun avantage, si infime soit-il. De même, il ne faut négliger aucune précaution ni vigilance, ni attention, si minimes soient-elles... Les hommes insensés, présomptueux et négligents, à la guerre, ne font rien d'autre que de causer du tort. Le mot non putassem, je ne l'aurais pas pensé, ils le tiennent pour le mot le plus indigne que puisse prononcer un soldat.". Le "moral" du soldat n'est pas ignoré non plus : "Un soldat qui a une juste cause doit être à la fois courageux et craintif... Devant Dieu, il doit être craintif, peureux et humble, et lui remettre toute l'affaire pour qu'il la règle...Mais vis-à-vis des hommes, il faut être hardi, libre et confiant, puisqu'ils ont tout de même tort, et les frapper avec un courage hautain et assuré." La recommandation d'éviter tout abus, tout massacre intuile, figure évidemment en bonne place dans l'enseignement du Réformateur : "Jean-Baptisite (...) (Luc 3, 14) lorsque les soldats vinrent le trouver pour lui demander ce qu'ils devaient faire, n'a pas condamné leur fonction et ne leur a pas non plus donné l'ordre de l'abandonner : il l'a bien plutôt confirmée en disant : "Contentez-vous de votre solde et ne faites à personne ni violence ni injustice" Ce faisant, il a exalté la fonction de soldat comme telle, en même temps qu'il en a proscrit et interdit l'abus. Car l'abus n'a rien à voir avec la fonction elle-même... Jean-Baptiste, comme docteur chrétien, instruit d'une façon chrétienne les soldats et leur permet quand même de rester soldats, à condition qu'ils n'abusent pas de leur fonction, ne fassent injustice ou violence à personne et se contentent de leur solde." Rien ne manque à l'exhortation de Martin Luther, pas même le texte d'une prière à dire avant le combat (...)."

    Nous sommes loin d'une vision iréniste de l'enseignement du fondateur du protestantisme, qui est avant tout l'oeuvre de ses détracteurs au service de l'Eglise officielle d'alors. Il s'agit pour ces derniers de le perdre en le dénonçant comme portant atteinte à l'autorité. Tout son enseignement vient de ses prises de position face aux événements tumultueux de son temps ainsi que sur les effets même de sa prédication, et non d'une doctrine ou d'un exposé dogmatique, comme le dit bien Henri MECHOULAN.

Au coeur d'une controverse sur la pénitence et l'absolution des péchés intitulée Resolutiones disputationum de virtute indulgentiarum, précisément un des éléments majeurs de sa révolte contre l'ordre religieux de son temps, publiée en 1518, Martin Luther écrit : "Bien que beaucoup de gens d'Eglise, et non des moindres, ne songent à rien d'autre qu'à guerroyer contre le Turc, il va de soi qu'ils s'apprêtent à faire la guerre non pas à leurs injustices, mais à la verge qui châtie celle-ci, et qu'ils vont ainsi s'opposer à Dieu, lui qui nous dit : par cette verge, j'éprouve vos iniquités puisque vous-mêmes ne les éprouvez pas". Deux ans plus tard, ces lignes, extraites de leur contexte, étaient présentées sous cette forme, dans la bulle de Léon C : Exurge Domine, de 1520 : "Faire la guerre aux Turcs, c'est s'opposer à Dieu qui éprouve par eux nos iniquités." Ce 34ème article de la bulle fige définitivement Luther, en tout cas dans le monde catholique, dans l'hérésie pacifiste. En 1521, le docteur publie son Magnificat, d'une inspiration rien moins qu'iréniste : "Le pouvoir temporel a le devoir de protéger ses sujets, comme je l'ai souvent dit, car c'est pour cela qu'il porte le glaive afin de maintenir dans la crainte - pour qu'ils laissent aux autres paix et repos - ceux qui ne se soucient pas de cet enseignement divin. En cela non plus il ne cherche pas son propre avantage, mais le profit du prochain et l'honneur de Dieu ; sans doute aimerait-il lui aussi se tenir tranquille et laisser reposer son épée, si Dieu n'avait pas prescrit cela pour réprimer les méchants... ainsi le prince qui gagne la guerre, c'est celui par qui Dieu a battu les autres." En 1523, dans son discours De l'autorité temporelle et des limites de l'obéissance qu'on lui doit, nous pouvons lire : "En premier lieu, il nous faut fonder solidement le droit temporel et le glaive, de telle manière que personne ne puisse douter qu'ils existent en ce monde de par la volonté et pas l'ordre de Dieu... Si donc le Christ n'a pas porté le glaive, et s'il n'en a pas fait l'objet d'un enseignement, il suffit qu'il ne l'ait pas interdit ni aboli, mais reconnu". Son propos est encore plus explicite dans son fameux traité Contre les hordes criminelles et pillardes de paysans, de 1525 : "Pourfends, frappe et étrangle qui peut. Si tu dois y perdre la vie, tu es heureux, tu ne pourras jamais connaître de mort plus bienheureuse. Car tu meurs dans l'obéissance à la Parole et à l'ordre de Dieu (Romains, 13)..." En 1526, dans Les soldats peuvent-ils être en état de grâce?, Martin LUTHER poursuit dans la même voie, avec une certaine véhémence tous ceux qui, même s'ils s'appuient sur ses propres écrits pour alimenter leur révolte contre l'ordre religieux et politique : "C'est pourquoi aussi dieu honore si grandement le glaive, au point qu'il le nomme son ordre propre... Aussi la main qui porte ce glaive et qui égorge n'est-elle plus la main de l'homme, mais celle de Dieu... Ainsi donc, il faut considérer avec des yeux d'homme la raison pour laquelle l'office de la guerre ou du glaive égorge et agit avec cruauté ; on trouvera alors la preuve que cet office est divin en soi et qu'il est aussi utile et nécessaire au monde que le manger et le boire ou toute autre oeuvre". Il insiste : "je serais presque tenté de me vanter que, depuis le temps des Apôtres, personne d'autre que moi n'a aussi clairement décrit et aussi excellemment exalté le pouvoir du glaive temporel et l'autorité." En 1529, dans son ouvrage la guerre contre les Turcs, il écrit "De stupides prédicateurs font croire au peuple qu'on ne doit pas combattre les Turcs ; des extravagants enseignent qu'il est défendu aux chrétiens de leur résister les armes à la main". Il explique pourquoi il a pu dire auparavant que combattre les Turcs, c'est s'opposer à Dieu : "C'est parce que c'était une guerre religieuse à laquelle on nous conviait, la guerre du Pape, guerre qu'il ne voulait pas lui-même sérieusement, la guerre de Dieu contre l'incrédulité. Non, le chrétien ne doit pas défendre sa foi avec des armes charnelle; car s'il en était ainsi, c'est le Pape lui-même qu'il nous faudrait combattre. Néanmoins, dans ce péril qui nous menace, les chrétiens ont leur rôle aussi : Christianus doit combattre aussi bien que Carolus...".

 

     Ce qu'il ne faut pas perdre de vue et qui explique en partie la diversité des positions rencontrées dans le protestantisme, c'est que, conformément à l'enseignement de Martin LUTHER lui-même, chaque chrétien doit étudier la Bible. Les positions, à l'inverse de ce qui se passe dans le monde catholique par exemple jusqu'à une période récente, s'élaborent non à partir d'exégèse successives et cumulatives de docteur en docteur de la foi, mais par un retour constant au texte même, comme base renouvelée de départ, de l'Ancien et du Nouveau Testament. De plus, les sources du protestantisme ne sont pas uniques, car Jean CALVIN et d'autres élaborent une pensée contre le clergé de leur temps, de façon indépendantes, se découvrant mutuellement que plus tard...

 

     Jean CALVIN (1509-1564), juriste de formation, veut développer une théologie, souvent logique, strictement logique, que donne un caractère intransigeant et peu apte au compromis au courant qui s'en réclame. Du coup, la paix civile, volontiers présentée par le Réformateur, comme à respecter coûte que coût, si nous suivons Thierry WANEGFFELEN, professeur d'histoire à Toulouse-Le-Mirail, se trouve confrontée à une paix religieuse absolument impossible à négocier. La paix n'est abordée que de manière très partielle dans son Institution de la Religion chrétienne. Dans le chapitre XVIII du livre premier, qui en comporte quatre, il définit Dieu comme "celui qui dispose la paix et les guerres, voire sans aucune exception". Il rappelle que Paul (Epitre aux Romains) appelle "paix" la confiance mise dans les promesses divines de miséricorde et précise que "cette paix est une sûreté qui donne repos et liesse à la conscience devant le jugement de Dieu". Pour le professeur WANEGFFELEN, "c'est au fond, dans le long et si important chapitre XX du livre IV, consacré aux questions politiques que la notion de "paix" est quelque peu développée. Encore ne s'agit-il plus ici que de la paix civile. C'est parce qu'il a le devoir de veiller à ce que "la tranquillité publique ne soit point troublée" que le pouvoir séculier se trouve doté d'une mission présentée par Calvin comme proprement religieuse : ainsi les charges du pouvoir sont aussi de veiller à ce "que l'idolâtrie, les blasphèmes contre le nom de Dieu et contre sa vérité, et autres scandales de la religion, ne soient publiquement mis en avant et semés dans le peuple", "qu'à chacun soit gardé ce qui est sien ; que les hommes communiquent ensemble sans fraude et nuisance ; qu'il y ait honnêteté et modestie entre eux ; en somme, résume le Réformateur, qu'il apparaisse forme publique de religion parmi les chrétiens, et que l'humanité subsiste entre les humains". Il y a des guerres justes, et il est donc légitime que les princes et magistrats organisent leurs armées et fassent même des alliances militaires avec leurs voisins. Calvin se montre au fond surtout ferme et explicite, à propos de la paix, dans le cadre de sa dénonciation des "anabaptistes" et autres "sectaires", accusés d'être des fauteurs de "désordres". Il est vrai que la première version de l'Institution de la Religion chrétienne est écrite durant l'épisode si traumatisant et si trouble de l'instauration violente d'une sorte de Jérusalem des derniers jours à Munster en 1534-1535. Parait donc s'imposer une sorte de premier constat préalable : la "paix" ne semble pas être un "lieu théologique" pour Jean CALVIN." Du coup, c'est du côté de la lithurgie que la paix apparaît plus souvent, dans La Forme des prières ecclésiastiques (1542) par exemple. Mais dans ses commentaires, et notamment le Commentaire sur l'Evangile selon saint Jean (1553) et le Commentaire sur le Livre de la Genèse (1554), il apparaît, avec une insistance constante sur la "discipline" qui vise pour la guerre un ordre impeccable, dont sont exclus les tièdes, les impies et les hypocrites, qu'il est non seulement licite de défendre le royaume de Jésus-Christ par les armes, mais , comme il l'écrit dans l'Epitre à Sadodet (1539), la guerre confessionnelle est absolument nécessaire, car toute paix dans ce domaine est néfaste et contraire à la pureté de l'Evangile. Pire que les Turcs, les catholiques "modérés", érasmiens sont à combattre, de manière égale que les papistes. Par la suite les "calvinistes" ne le suivent pas dans cette voie, mais il faut pour cela passer par des guerres sanglantes de religion. 

 

      Les conditions de fondation de l'Eglise anglicane, fortement liée à l'émancipation du Royaume d'Angleterre vis-à-vis de la Papauté, font qu'il n'existe tout simplement pas de considérations sur la guerre et la paix, à l'exception bien entendu de la défense légitime de la Réforme calvinienne... Les Trente-neuf articles de 1571, qui établissent de manière définitve la plate-forme doctrinale de l'Eglise d'Angleterre, précisent que l'Ecriture est la seule autorité dans le domaine de la foi, même si dans la pratique le pouvoir royale fixe les rites et les cérémonies. En raison de leur "élasticité" doctrinale, ces articles suscitent la double opposition des catholiques qui y lisent alors la condamnation de leur doctrine et celle des puritains qui songent surtout à établir une Réforme pure et dure. 

 

     A côté des différentes orthodoxies issues de ces trois protestantismes, qui se fixent d'autant plus aisément qu'à la racine, il y a constitution d'une lecture de la Bible dans les langues nationales (c'est l'époque des grandes traductions...), figure un mouvement religieux ample, le piétisme, dont l'influence est considérable durant tout un siècle. C'est à l'intérieur de ce piétisme que se manifestent d'autres manières d'envisager la pratique religieuse, d'autres manière de trouver de salut. Par exemple, SPENER (1635-1705) développe (Pia desideria, 1675) une critique du luthérianisme et propose un certain nombre de remèdes, sous la forme de six "pieux désirs". Diffuser plus largement l'Ecriture et favoriser son étude en organisant des réunions privées, restaurer le sacerdoce universel en mettant les laïcs à l'oeuvre à côté des pasteurs, ajouter à la connaissance de la doctrine la pratique des vertus chrétiennes, faire preuve d'amour dans la controverse, en renonçant aux polémiques haineuses, développer chez les étudiants en théologie un souci du salut aussi vif que leur zèle pour l'étude, renouveler la prédication dans son fond en le faisant porter sur le thème de l'homme nouveau... 

     De multiples pasteurs tentent de très différentes manières de renouveler l'esprit de la Réforme : 

- Dans le même courant du piétisme, Auguste-Hermann FRANCKE 1663-1727), qui en est considéré comme l'organisateur, animé d'un sens social aigu, développe une activité missionnaire intensive.

- Nicolas-Louis ZINZENDORF (1700-1760) et les frères moraves se distinguent par leurs principes révolutionnaires - contre le servage, pour la liberté de conscience et une sorte de communisme afin de protéger les vieillards et les pauvres, même si par la suite, leur activité communautaire se perd dans une tentative de résister à la "piste éclairée" du siècle des Lumières. Leur influence immense s'étend jusqu'à GOETHE et KIERKEGAARD, à Charles WESLEY (1707-1788), le fondateur du méthodisme et SCHLEiERMACHER (1768-1834), le grand théologien du début du XIXème siècle. Il y a là toute une filiation, qui sans la qualifier de "pacifiste" dans le christianisme, conduit à l'oecuménisme actuel.

   Depuis la diffusion de l'oeuvre de DESCARTES, avec son Discours de la méthode, s'ouvre une nouvelle période dans l'histoire du christianisme en général et du protestantisme en particulier, car la vérité du christianisme qui est jusque là le fondement de la recherche théologique, en devient tout simplement l'objet. Après avoir été dominée durant des siècles par l'Eglise, la culture s'affranchit, la philosophie cesse d'être la servante de la théologie et cela dans les milieux protestants beaucoup plus rapidement qu'ailleurs. De multiples philosophes font oeuvre religieuse dans une sorte de déisme qui devient pratiquement l'atmosphère ambiante : John LOCKE (Reasonableness of Christianity as Delivered in the Scriptures - 1865), même si son influence est battue par le méthodisme et par la philosophie de David HUME influence VOLTAIRE et des théologiens allemands qui développent la théologie libérale, qui poursuit son influence jusqu'à la première guerre mondiale ; Edouard Herbert, baron de CHERBURY ; John TOLAND... WOLFF crée en Allemagne la première philosophie religieuse indépendante de l'Eglise....

 Tous ces philosophes religieux ou religieux philosophes ne font que de faibles incursions dans le domaine de la réflexion de la guerre et de la paix, tous restent dans un respect des prérogatives du prince, qui de protecteur de la religion, passe progressivement au statut de puissance indépendante de la religion, même s'il reste garant du bon fonctionnement du culte tout en intervenant plus, et c'est réciproque, dans la théologie. Si l'on excepte de multiples communautés qui se développent (de manière plus ou moins autarciques) surtout aux Etats-Unis, qui veulent respecter dans leur pratique et leur foi des principes pacifiques, l'ensemble du protestantisme reste dans cette position. Les positions d'objection de conscience à la chose militaire sont la seule marque extérieure de ces communautés qui attirent l'attention des autorités publiques plutôt désireuses de ne pas détériorer leurs relations avec elles. Parallèlement à cela, un mouvement d'exégèse biblique s'approfondit, sous l'influence du rationalisme, dans le sens d'une remise en cause d'une lecture littérale et de la croyance à leur historicité globale. 

 C'est surtout dans les pays où le protestantisme est fortement dominant, au cours de la seconde guerre mondiale, qu'un mouvement s'élève contre la neutralité et la participation passive des Eglises officielles aux régimes dictatoriaux.

 Richard STAUFFER dans son survol des courants théologiques du XXème siècle indique que "deux phénomènes caractérisent l'histoire des protestantismes au XXème siècle : la découverte de l'oecuménisme qui n'a pas encore déployé tous ses effets jusqu'à ce jour, et une révolution théologique dont on n'a pas encore fini de mesurer l'ampleur". La cause extérieure de cette révolution théologique "n'est rien d'autre que la première guerre mondiale. Les penseurs protestants les plus lucides sentirent alors que la théologie libérale, fondée sur l'idéalisme du XIXème siècle, ne résistait pas à l'épreuve d'un conflit qui faisait des millions de victimes. Karl Barth (1886-1968), par exemple, sentit s'écrouler ses conceptions libérales lorsqu'il découvrit parmi les signataires du fameux "Manifeste des intellectuels" allemands en faveur de la guerre les noms de la plupart de ses maîtres, d'Adolphe Harnack à Wilhelm Herrmann. Quant à Paul Tillich, aumônier militaire à Verdun, il comprit, une nuit, au milieu des mourants, que l'idéalisme était définitivement brisé." L'ouvrage de Karl BARTH (Der Römerbrief, 1919, remanié en 1922) marque un tournant décisif dans l'histoire de la théologie. "Oubliant le "respect de l'histoire" que lui avaient enseigné ses maîtres libéraux, refusant en d'autres termes de se laisser ligoter par les exigences de la méthode historico-critique, Barth s'efforçait d'y interpréter le texte apostolique comme s'il avait été écrit le jour même. Et la vérité très actuelle qu'il y lisait est que "Dieu est Dieu", qu'il est totaliter aliter, tout à fait différent des hommes. (...) Il estimait, de manière paradoxale, que la seule présence possible de Dieu dans le monde réside dans la connaissance de son éloignement fondamental." Son radicalisme fait du commentaire sur l'Epitre aux Romains l'expression prophétique d'une théologie de la crise. Résistant courageux au régime national-socialiste (Existence théologique aujourd'hui, 1933), il soutient l'action du pasteur Martin NIEMÔLLER (1892-1984) avant d'élaborer une dogmatique où domine la christologie. Rodolphe BULTMANN (1884-1976), exégète du Nouveau Testament, qui ne renie pas ses origines libérales met en oeuvre une méthode historico-critique en s'efforçant de faore droit aux conceptions de Martin LUTHER qui, enlevant à l'homme toute garantie de sécurité, l'invitent à croire à la seule Parole de Dieu et en prêtant attention à l'analyse philosophique de l'existence formulée par Martin HEIDEGGER. Dietrich BONHOEFFER (1906-1945), de son côté, opposant lui aussi au national-socialisme et le payant de sa vie, a une influence posthume par la publication de ses papiers de prison, en 1951 (Résistance et soumission), qui aborde de front la place du christianisme dans un monde sécularisé, ce christianisme devant s'efforcer d'interpréter la Parole de manière non religieuse. Il ouvre la voie à un renouvellement radical du christianisme et du coup fait sauter les cloisonnements qui existent entre les différentes orientations protestantes, en les obligeant à se poser la question de leur positionnement face aux problèmes du monde, et singulièrement face à la guerre et à la paix. 

  C'est précisément ce qui se passe de par le monde avec le foisonnement de professions de foi réformées, oeuvres souvent conjointes de pasteurs et de fidèles par delà les frontières étatiques et souvent par-delà les frontières religieuses. Ces professions de foi abordent le nationalisme ethnique, l'antiséminitisme et la guerre totale (Thèses de Pomeyrol, 1941 ; Confession de foi de Barnen, 1982). 

  Les questions de guerre et de paix constituent un thème important dans le protestantisme d'aujourd'hui, dans la mesure où une grande partie du mouvement évangélique est porteur plutôt de valeurs conservatrices (en réaction contre des valeurs dominantes de tolérances morales présentes dans les sociétés occidentales) et se fait remarquer par une attitude militariste lors des derniers conflits armés, qui se mettent en phase avec un esprit missionnaire offensif, face à l'Islam notamment, dans la mesure aussi où une partie du renouvellement du christianisme est ressenti comme devant passer par un mouvement pluriculturel et globalisant, au milieu d'un agnosticisme social implicite véhiculé par la forme de rationnalité instrumentale propre à la civilisation post-industrielle. La protestantisme a constitué historiquement un élément important dans la construction de la modernité, mais celle-ci a bien tendance à rejeter Dieu en marge de la vie humaine. (Jean BAUBÉROT). 

 

Jean BAUBÉROT, Histoire du protestantisme, PUF, collection Que sais-je?, 2010 ; Richard STAUFFER, la Réforme et les protestantismes, dans Histoire des religions II**,  Gallimard, collection folio essais, 2001 ; Pratiques n°20 : Confessions de foi réformées contemporaines, Labor et Fides, 2000 ; Thierry WANEGFFELEN, Bonne paix et néfaste guerre civiles, odieuse paix et juste guerres religieuses, Un paradoxe de M Jean Calvin? (article) ; Henri MECHOULAN, La pacifisme de Luther ou le poids d'une bulle, dans Mélanges de La casa de Velasquez, 1973 (www.persée.fr) ; Michel DAUTRY, Les protestants et la guerre conventionnelle, dans Les religions et la guerre, Cerf, 1991. 

Partager cet article

Published by GIL - dans RELIGION
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens