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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 09:11

        La question de la rationalité de la dissuasion nucléaire rejoint bien entendu celle de la guerre proprement dite. Et à cet égard il n'est pas sûr que l'on puisse parler, nonobstant toutes les reconstitutions de l'histoire politico-militaire et toutes les présentations logiques des stratégies, de réelle rationalité, tant les comportements menant à la guerre et lors de la guerre possèdent une grande part d'hubris, mêlant la peur et la colère, la haine et le désir de vengeance. Si la stratégie nucléaire se drape souvent d'une logique implacable, soutenue par des démonstrations mathématiques "supérieures", elle camoufle en fait des émotions relativement primaires. Cette critique est rejointe en partie par Thérèse DELPECH quand elle discute de la rationalité dans la dissuasion.

"L'une des critiques les plus fréquentes de la littérature classique sur la dissuasion nucléaire concerne l'excessive rationalité du raisonnement (ce qui est grotesque, bien que fondé sur l'expérience), surtout au début de l'ère nucléaire. On préfère tojjours les théories réconfortantes à celles qui nous gênent. ces théories n'ont pas été testées à l'épreuve de la vraie guerre et les crises nucléaires n'ont pas été systmatiquement étudiées par la plupart des penseurs. Ces "complications" sont souvent balayées d'un revers de la main pour que la doctrine semble plus élégante. Mais le monde n'est pas gouverné par des stratèges rationalistes ou friands d'élégance, de sorte que tous les efforts de sophistication consentis au cours des années pour élaborer une doctrine de dissuasion plus esthétiquement raffinée n'ont fait qu'introduire inutilement plus de confusion." A cet égard, nous n'avons pas l'impression d'insulter l'intelligence de nos lecteurs, quand nous comparons les efforts (très imaginatifs) d'élaboration de la stratégie nucléaire du XXe siècle à l'effort de théorisation de la "guerre en dentelles" du XVIIe siècle avec ses jolis arrangements de disposition des troupes, expliquant la guerre comme on explique la mécanique.

"On ne dissuade, poursuit Thérèse DELPECH, un politicien qu'avec la perspective indifférenciée d'une guerre nucléaire. C'est ce que pense la France, par exemple, depuis qu'elle a acquis des armes nucléaires, en 1960.

Pour être tout à fait juste, même kes principaux partisans de la stratégie rationalle ont reconnu qu'il y avait plus rationnel que la guerre et que la rationalité ne constitue pas toujours un avantage pendant la guerre. (Thomas SCHELLING par exemple). 

Or la rationalité est souvent décrite en termes étroits, sans aucune référence à d'autres cultures que la seule américaine. On n'a jamais compris les soviétiques. Ni les Européens. Il est vrai qu'à part H Kissinger, peu d'observateurs se sont vraiment intéressé à eux. Une autre limitation fut notre tendance à penser la dissuasion en temps de paix seulement, ce que Herman Kahn avait particulièrement bien compris (...)".

 

    Les livres blancs français de la défense constituent dans cette perspective un exercice de rationalité de la dissuasion. 

 

   Bruno TERTRAIS exprime les mêmes doutes lorsqu'il pose la question de l'universalité de la logique de dissuasion.

La part d'universalité dans la logique de la dissuasion concerne, pour lui, les principes mêmes qui la sous-tendent. "La dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant l'acteir concerné que les coûts d'une telle action excèdent ses bénéfices. Ces coûts peuvent être directs (dissuasion par interdiction) ou indirect (dissuasion par représailles). Or la logique de la dissuasion est à l'oeuvre au sein de la plupart des structures sociétales. Dès l'enfance, l'être humain apprend qu'il peut être puni s'il effectue une action répéhensible. Les fondements de cette logique se trouvent dans l'instinct de survie : elle est ainsi accessible à certains animaux, même relativement bas sur l'échelle de l'évolution.

Les codes pénaux relèvent, pour partie, de la dissuasion, et sont au nombre des modes de régulation les plus anciens de la civilisation (code d'Hammourabi). On peut d'ailleurs faire remonter la conceptualisation de la notion de dissuasion à la naissance de la criminologie moderne, incarnée par les travaux des philosophes Cesare Beccaria (1738-1994) et surtout Jeremy Bentham (1748-1832). Cherchant à définir une doctrine sociale de "l'utilitarisme", la réflexion de ce dernier sur le système pénal le conduisit notamment à proposer le terme de "determent" (la punition comme moyen de décourager le crime), resté en usage courant dans la langue anglaise jusque dans les années 1950.

Les régimes autoritairs ne sont pas moins susceptibles que les autres d'être accessibles à la logique de dissuasion : en effet, la personnalisation du pouvoir qui les caractérise fréquemment signifie que le dialogue dissuasif peut s'en trouve facilité. Il en est de même pour les régimes animés par une forte idéologie nationaliste, pour lesquels la survie, le développement et l'expansion de la nation sont des objectifs primordiaux, qu'il fait donc préserver.

Il semble également possible d'avancer que les acteurs se situant au sommet de la chaîne du pouvoir politique (qui sont ceux que l'on cherche, dans la dissuasion nucléaire, à influencer) sont par définition, susceptibles de savoir procéder à un calcul coûts/bénéfices. Ils sont donc, de ce point de vue, des acteurs fondamentalement rationnels. Sauf cas extrême, même un jeune officier parvenant brutalement au pouvoir à la suite d'un coup d'Etat a dû mettre en oeuvre, pour son ascension au sein du système, des stratégies rationnelles. (...). Certaines décisions stratégiques prises par les dirigeants de puissances régionales, parfois difficiles à comprendre sur le moment, peuvent, rétrospectivement, s'avérer parfaitement rationnelles."  

Après avoir cité de nombreux exedmples historiques, Bruno TERTRAIS poursuit : "Malheureusement, les enseignements de l'histoire sont de nature à susciter des doutes sérieux sur la validité en toute circonstance du pari dissuasif. Pour des raisons qui tiennent à la psychologie humaine, à la sociologie politique, ainsi qu'aux conditions stratégiques très particulières de la dissuasion nucléaire, il n'est pas possible de partir du principe que la dissuasion pourra toujours jouer vis-à-vis des futurs adversaires nucléaires."

La théorie de rationalité des acteurs et précisément la "théorie des choix rationnels" est de plus en plus contestée, notamment depuis les années 1950. "La rationalité est en fait le plus souvent "militée" (bounded), comme l'a démontré le sociologue et économiste Herbert Simon. Les capacités cognitives des acteurs et leur aptitude à intégrer des informations nouvelles dans le processus de décision ont des limites : l'acteur choisit fréquemment la première option qui lui semble aller dans le sens de ses intérêts et tend ensuite à rejeter toute information mettant ce choix en cause.

Ces mécanismes s'activent tout particulièrement en temps de crise, car les processus cognitifs sont alors soumis à des contraintes particulières. le cerveau humain réagit au stress en limitant ses capacités d'absorption et de traitement de l'information. Les décideurs sont alors susceptibles de s'enfermer dans des schémas de pensée rigides. Une fous que la décision d'entrer en conflit est prise, les dirigeant "deviennent insensibles aux informations qui ne vont pas dans leur sens". (Richard Lebow cité dans Daniel Goleman, "Politicals Forces Come Ender New Scurtiny of Psychology", The New York Times, 2 avril 1985).

Etre rationnel ne veut pas nécessairement dire être raisonnable, comme l'ont souligné des théoriciens tels que Raymond Aron et Patrick Morgan. Certains régimes sont fortement enclins à la prise de risques, ce qui les rend difficiles à dissuader. Or ils sont susceptibles de prendre des initiatives conduisant, volens nolens, à l'escalade militaire jusqu'au seuil nucléaire : blocus de Berlin-Ouest (1948), soutien de Staline à Kim Il-sung pour l'invasion de la Corée du Sud (1950), participation soviétique à la guerre de Suez, et menaces nucléaires envers les pays du corps expéditionnaire (1956), encouragement donné par Fidel Castro à l'ouverture du feu nucléaire par l'URSS lors de la crise de Cuba (1962), encouragement soviétique à une guerre contre Israel, et participation directe des Soviétiques au combat (1967), décision éhypto-syrienne d'attaquer Israël (1973), et soutien accordé par moscou aux pays arabes, campagne d'infiltrations pakistanaises au Cachemire (1999), etc. La fréquence de cette "préférence pour le risque" a fait l'objet de travaux approfondés par les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky.

Deux des théoriciens les plus critiques à l'égard de la validité du concept de dissuasion (il s'agit de Richard Ned LEBOW et de Janice Gross STEIN, dans We All Lost the Cold War, Princeton University Press, 1994) en concluent : "La stratégie de dissuasion s'appuie sur des présupposés irréalistes quant à la manière dont les gens raisonnent. (...) Les êtres humains ne sont pas toujours rationnels et ont très peu de chances de l'être lorsque leurs émotions sont suscitées et qu'ils font face à d'intenses conflits de choix. Or c'est précisément la situation dans laquelle la dissuasion est le plus souvent susceptible d'être mise en jeu."

  Bruno TERTRAIS avance quelques cas particulièrement difficiles : dirigeants soufrrant de troubles psychologiques sévères (exemples du président surd-coréen Park Chung-Hee affecté par l'alcool, de Mao Zedong affecté par les barbituriques et de Kennedy affecté par les stéroïdes) et cultures dans lesquelles la dimension idéologique ou sirituelle est dominante (Allemagne nazie, Japon d'avant 1945, Corée du Nord, Iran islamique contemporain.

 

Bruno TERTRAIS, Rapport final : La logique de dissuasion est-elle unierselle?, Fondation pour la Recherche Stratégique, Ministère des affaire étrangères, Centre d'analyse et de Prévision, 22 novembre 2007. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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