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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 19:12

   Les regards que portent Claude MOSSÉ, professeure émérite à l'Université de Pars VIII, spécialiste de l'histoire de la Grèce antique, sur la démocratie athénienne resituent non seulement la problématique historique d'un système démocratique ancien, mais également le chemin parcouru jusqu'à par cette problématique. Un parcours qui va de l'invention au rejet, de l'oubli à la renaissance, puis à sa consécration jusqu'à devenir le critère obligé dans le concert des nations. 

    Ce n'est pas seulement un essai d'histoire qui nous est proposé là, mais bien une mise en perspective de la crise de la démocratie contemporaine, qui sucite actuellement une floraison d'études, même dans un contexte de recul de l'étude des langues anciennes, sur la démocratie athénienne. 

 

    Se pencher sur ce que nous savons de la réalité du fonctionnement de la démocratie dans cette cité - dont l'histoire est la moins mal connue - c'est bien entendu puiser aux sources antiques qui permettent de voir revivre les réformes de SOLON, CLISTHÈNE, EPHIALTE ET PÉRICLÉS. C'est aussi mettre en relief un certain nombre de conditions pour qu'un tel système existe et vive. En revisitant les écrits de PLATON et d'ARISTOTE (notamment la Constitution d'Athènes), en s'appuyant sur les nombreuses inscriptions mises à jour lors de différentes fouilles archéologiques, on peut reconstiter ce fonctionnement très élaboré, et même complexe, évolutif au gré des différentes crises politiques. "...aussi bien les textes littéraires que les inscriptions témoignent de la réalité de ce rôle essentiel de l'assemblée du peuple dans les prises de décision engageant la politique de la cité. On entrevoir également la manière dont se déroulaients les assemblées. Au Ve siècle, ce sont les prytanes de tribu en exercice qui formaient le bureau de l'assemblée. Ils étaient présidés par l'épistrate, désigné par tirage au sort pour une durée limitée à une nuit et un jour. Au IVe siècle, une modification intervient dans le fonctionnement de l'assemblée : le bureau était désormais constitué par neuf proèdres tirés au sort parmi les tribus qui n'exerçaient pas la pyrtanie, et présidés par un épistrate. C'est à ces proèdres que les pyranes de la tribu en exerecice remettaient l'ordre du jour de la séance. (...)."

 

      Tout l'intérêt de cet ouvrage réside dans l'enchainement des filiations intellectuelles des penseurs qui ont lu les auteurs antiques, les ont étudiés, les ont fait traduire, les ont conservés, tout en critiquant le plus souvent la démocratie, mais toujours en gardant en permanence à l'esprit les argumentations de siècle en siècle. Ce qui fait que lorsqu'on arrive vers l'époque moderne, tout le corpus est présent pour d'autres élaborations sur la démocratie, qui vont bien plus loin que les auteurs grecs et latins. Ainsi, à une déjà bonne longueur de la chaine, lorsque Moses FINLAY, formé dans l'environnement de l'Ecole de Francfort, s'attache à une étude sur la démocratie antique et la démocratie moderne (depuis 1962, avec Athenian Demagogues, dans Past and Present), il y a déjà un grand corpus d'observations et d'informations qui permet de se livrer à une critique de l'éxégèse antérieure. En mêlant problématique politique et problématique économique, on en arrive à une vision crédible et qui,  en tout cas , a encore de nos jours un retentissement considérable. Cette étude, publiée en français en 1976 (Démocratie antique et démocratie moderne), est suivie de contributions - qui renforcent ou rejettent les thèses de FINLAY - dans plusieurs pays, qui elles-mêmes font rebondir des débats que, malheureusement la faiblesse des sources, ne permettent pas d'aller au-delà du cas d'Athènes et sans doute laissent ouverts beaucoup de questions sur la réalité de la démocratie athénienne même, sur l'ampleur de la participation du "peuple", sur la teneur des décisions réelles prises par l'assemblée, sur les liens entre citoyenneté et statut économico-social. Cela révèle en tout cas, au moment où la démocratie "moderne" elle-même est remise en cause ouvertement ou indirectement, combien les questions posées par le système athénien aux athéniens demeure vivaces pour nous.

 

  Dans la conclusion de l'auteure, nous pouvons lire qu'au terme de ce parcours à travers les représentations de l'expérience athénienne élaborée au cours des siècles, plusieurs conclusions peuvent être tirées : l'esclavage sépare irrédiablement la société athénienne de la nôtre, mais aussi la nature même de la société, des échanges, la place de la guerre, de la religion. "... ce qui me semble être la leçon la plus passionnante de cette expériences athénienne, c'est, comme l'attestent les lois ou décrets qui nous sont parvenus, si la décision était celle de la majorité, elle était aussitôt acceptée comme émanant du démos unanime. Une leçon à laquelle devraient peut-être réfléchir les hommes politiques d'aujourd'hui quant à la possibilité de trouver, à partir du "modèle" athénien des solutions aux dérives de la démocratie actuelle... Peut-on parvenir à ce qui s'était imposé dans cette petite cité pendant deux siècles : permettre à tous de s'exprimer sur des problèmes dont la complexité n'a fait que s'accroitre? Diverses solutions ont été imaginées, plus ou moins utopiques (...). (...) ce qui s'avère aujourd'hui comme un fait dont on commence seulement à mesurer les conséquences découle des progrès de l'informatique. On a pu constater récemment le rôle joué par les téléphones portables dans le déclenchement des mouvements populaires (révolutions arabes, manifestations en Grèce ou en Espagne, agitation étudiante au Canada). Mais il est encore difficile de mesurer l'impact de cette diffusion accélére de l'information sur l'efficacité ou les dangers qui présente cette forme de participation active au fonctionnement de la vie politique. On le voit bien, on est loin de notre "modèle" athénien. Et pourtant, après deux mille cinq cent ans, il continue de faire rêver les hommes d'aujourd'hui."

 

Claude MOSSÉ, Regards sur la démocratie athénienne, Perrin, 2013.

 

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