Lundi 25 janvier 2010 1 25 /01 /Jan /2010 15:53
           L'oeuvre de Rosa LUXEMBURG, figure de l'aile gauche de l'Internationale Socialiste avant et pendant la Première Guerre Mondiale, demeure inséparable de son activité militante en faveur de la classe ouvrière, du prolétariat pour reprendre sa terminologie. L'essentiel de cette oeuvre et cette activité se situe en Allemagne, au sein du Parti Social-Démocrate (SPD), avant la création fin 1918 de la Ligue Spartakus, ancêtre du Parti Communiste d'Allemagne (KPD). Elle laisse à la postérité une conception du Parti et de la Révolution opposée à celle de LENINE.

       Parmi les livres et écrits consacrés aux conditions de la mobilisation des masses pour l'avènement du socialisme, en Russie, en Allemagne comme dans les autres pays, figurent ceux qui peuvent être regroupés sous la rubrique de l'antimilitarisme révolutionnaire. Sans préjuger de l'évolution possible de sa pensée (elle fut assassinée en 1919), il apparaît que Rosa LUXEMBURG fut longtemps réticente aux mots d'ordre de grève générale et encore plus à celui de grève à l'intérieur de l'armée, avant d'en faire les principaux modes d'action du prolétariat, opposés aux compromissions parlementaires. Daniel GUERIN notamment, met l'accent sur ces hésitations, très loin d'une certaine imagerie qui en fait le chantre constant de l'insurrection armée.

     Dans Réforme sociale ou Révolution publié en 1898, Rosa LUXEMBURG réfute la méthode opportuniste, à travers une critique virulente de l'action d'Eduard BERNSTEIN (1850-1932), l'instauration du socialisme par le moyen de réformes sociales. Revenant en cela aux textes des fondateurs du marxisme, elle attaque les idées de crainte de conquête prématurée du pouvoir par la classe ouvrière. le prolétariat, écrit-elle, "ne peut faire autrement que de s'emparer prématurément du pouvoir politique, ou, en d'autres termes, il ne peut que le conquérir une ou plusieurs fois trop tôt, pour parvenir enfin à une conquête définitive."

    Masses et chefs, comme Questions d'organisation de la social-démocratie russe, de 1904, s'opposent directement à la conception léniniste du Parti. Elle entend revenir aux conceptions de Karl MARX lui-même : "...ainsi que Marx l'écrivait déjà en 1845, "avec la profondeur de l'action historique croîtra le volume de la masse engagée dans cette action". La lutte de classes du prolétariat est la plus "profonde" de toutes les actions historiques qui se sont déroulées jusqu'à présent, elle embrasse la totalité des couches inférieures du peuple et, depuis qu'existe une société divisée en classes, c'est la première action qui corresponde à l'intérêt propre de la masse. C'est pourquoi l'intelligence propre de la masse quant à ses tâches et moyens est pour l'action socialiste une condition historique indispensable tout comme l'inconscience de classe fut autrefois la condition des actions des classes dominantes. Par là, l'opposition entre "chefs" et la majorité qui "trotte à leur suite", se trouve abolie, le rapport entre la masse et les chefs est renversé. L'unique rôle des prétendus "dirigeants" de la social-démocratie consiste à éclairer la masse sur sa mission historique. L'autorité et l'influence des "chefs" dans la démocratie socialiste ne s'accroissent que proportionnellement au travail d'éducation qu'ils accomplissent en ce sens. Autrement dit, leur prestige et leur influence n'augmentent que dans la mesure où les chefs détruisent ce ui fut jusqu'ici la base de toute fonction de dirigeants : la cécité de la masse, dans la mesure où ils se dépouillent eux-mêmes de leur qualité de chefs, dans la mesure où ils font de la masse la dirigeante, et d'eux-mêmes les organes exécutifs de l'action consciente de la masse. (...) Sans doute, la transformation de la masse en "dirigeante" sûre, consciente, lucide, la fusion rêvée par LASALLE de la science avec la classe ouvrière, n'est-elle et ne peut être qu'un processus dialectique, puisque le mouvement ouvrier absorbe d'une façon ininterrompue des éléments prolétariens nouveaux ainsi que des transfuges d'autres classes sociales. Toutefois, telle est et telle demeurera la tendance dominante du mouvement socialiste : l'abolition des "dirigeants" et de la masse "dirigée" au sens bourgeois, l'abolition de ce fondement historique de toute dominante de classe. (...) La connexion intime du mouvement socialiste avec l'essor intellectuel se réalise non pas grâce aux transfuges qui nous viennent de la bourgeoisie, mais grâce à l'élévation de la masse prolétarienne. Cette connexion se fonde, non sur une affinité quelconque de notre mouvement avec la société bourgeoise, mais sur son opposition à cette société. Sa raison d'être est le but final du socialisme, la restitution de toutes les valeurs de civilisation à la totalité du genre humain." (Masses et chefs, parus dans Marxisme contre dictature, Cahiers Spartacus de juillet 1946).
   Dans Question d'organisation... elle insiste sur le fait que rien ne gardera mieux le mouvement ouvrier de tous les "abus opportunistes de la part d'une intelligentsia ambitieuse" et des "désirs de domination des intellectuels" de le faire entrer dans la "cuirasse d'un centralisme bureaucratique" que l'auto-activité révolutionnaire des ouvriers.

    Grèves de masses, Parti et Syndicat de 1906 pose la question, à la lumière de l'expérience russe de 1905, de la préparation de la classe ouvrière à ces modes d'actions. Rosa LUXEMBURG repose ces mêmes questions en 1918 dans Les masses sont-elles mûres?  Elle prône constamment l'action commune du Parti et du Syndicat et récuse le caractère foncièrement russe de l'insurrection ouvrière. "La grève de masse apparaît ainsi non pas comme un produit spécifiquement russe de l'absolutisme, mais comme une forme universelle de classe prolétarienne, déterminée par le stade actuel du développement capitaliste et des rapports de classe."

    Une introduction à l'économie politique de 1907 et L'accumulation du capital de 1913 veut montrer l'intrication de l'action des impérialisme et celle nécessaire du prolétariat. Dans Les conditions historique de l'accumulation du capital du deuxième ouvrage, l'auteur met en lumière les fonctions du militarisme en économie. Ces passages furent encore discutés dans les années 1960 à 1980 et les écrits d'Enst MANDEL (Traité d'économie marxiste) y font référence.

   La brochure de Janus, intitulée La crise de la social-démocratie, en 1915, participe aux débats sur l'attitude de la social-démocratie face à la Guerre (Rappelons que sa tendance est marginalisé et censurée au sein du SPD depuis au moins le début des années 1910). Devant le "fait indéniable de la Guerre", elle refuse la mise en parenthèse de la lutte des classes, avec l'acceptation de l'Union Sacrée, l'éclipse finalement de la question sociale par la question nationale.

   Ses écrits sur la Révolution Russe en 1918 et 1919 dénoncent la mauvaise passe de la révolution russe depuis la paix séparée de Brest-Litovsk.

     Fragments sur la guerre, la question nationale et la révolution, publié en 1918, est dans l'histoire de l'antimilitarisme révolutionnaire, un pamphlet de référence : "Alors que la haine de classe contre le prolétariat et la menace immédiate de révolution sociale qu'il représente détermine intégralement les faits et geste des classes bourgeoises, leur programme de paix et leur politique à venir, que fait le prolétariat international? Totalement sourd aux leçons de la révolution russe, oubliant l'abc du socialisme, il cherche à faire aboutir le même programme de paix que la bourgeoise et le préconise dans son programme propre! Vive Wilson et la Société des Nations! Vive l'autodétermination nationale et le désarmement! Voilà maintenant la bannière à laquelle se rallient soudain les socialistes de tous les pays - et avec eux les gouvernements impérialistes de l'Entente, les partis les plus réactionnaires, les socialiste gouvernementaux arrivistes, les socialistes oppositionnels du marais "fidèles aux principes". Les pacifistes bourgeois, les utopistes petits-bourgeois, les Etats nationalistes parvenus, les impérialistes allemands en faillite, le pape, les bourreaux finlandais du prolétariat révolutionnaire, les mercenaires ukraniens du militarisme allemand. (...)
  Il importe avant tout d'appréhender le problème décisif de cette période et de s'y tenir sans se laisser démonter. Et ce problème s'intitule : la dictature du prolétariat, réalisation du socialisme. Les difficultés de la tâche ne résident pas dans la puissance de l'opposant, des résistances de la société bourgeoise. La guerre a rendu inutilisable pour la répression du prolétariat son ultima ratio, l'armée, devenue elle-même révolutionnaire. La guerre a disloqué la base matérielle de son existence, le maintien de la société. La tradition, la routine, l'autorité - sa base morale d'existence - ont été dispersées à tous vents. Tout l'édifice se relâche, s'ébranle, s'effrite. Les conditions de la lutte pour le pouvoir sont plus favorables à la classe ascendante qu'elles ne l'ont jamais été dans l'histoire mondiale. Il peut tomber comme un fruit mûr dans l'escarcelle du prolétariat. La difficulté réside dans le prolétariat lui-même, dans son manque de maturité ou plus encore dans le manque de maturité de ses chefs, des partis socialistes. La course poursuite générale du nationalisme et de la Société des Nations. Les socialistes doivent maintenant faire leur apprentissage, réapprendre l'abc, mais accéléré dans la pratique. Le programme de paix de la société bourgeoise est inapplicable. D'où la garantie historique de la proximité de la révolution et de la victoire. La classe ouvrière regimbe, elle recule sans cesse devant l'énormité de sa tâche. Mais elle doit le faire, il le faut. L'histoire lui ferme toutes les portes de sorties, elle doit mener l'humanité dégradée hors de la nuit et J'épouvante vers la lumière de la libération (Le reste est illisible...).
En 1918 et en 1919, la révolution dite spartakiste fut écrasée dans le sang, sous ordre en partie d'un gouvernement composé de têtes du SPD...

           Que veut la Ligue Spartakiste? Programme du Parti Communiste Allemand est un texte publié en 1918 pour la première fois dans le journal spartakiste Die note Fahne du 14 décembre. Dans les mesures immédiates pour assurer le triomphe de la révolution figurent le "désarmement de toute la police, de tous les officiers ainsi que de soldats d'origine non prolétarienne, désarmement que tous ceux qui font partie des classes dominantes", la "réquisition de tous les stocks d'armes et de munitions ainsi que des usines d'armements par les soins des conseils d'ouvriers et de soldats", l'armement de l'ensemble du prolétariat "masculin adulte" pour constituer une milice ouvrière, la "suppression du pouvoir de commandement des officiers et des sous-officiers, substitution d'une discipline consentie par les soldats à l'obéissance passive à la prussienne. Election de tous les supérieurs par les hommes de troupe avec droit permanent de les révoquer, abolition de la juridiction militaire.".

      Dans sa conclusion sur son étude de la "spontanéité révolutionnaire" de Rosa LUXEMBURG, Daniel GUERIN écrit : "Disons, pour terminer, que beaucoup de malentendus et de contradictions handicapent l'oeuvre (son) oeuvre. Il n'en reste pas moins que son immense mérite est d'avoir à la fois contesté les conceptions d'organisation autoritaire de LENINE et tenté d'arracher la social-démocratie allemande à son légalisme réformiste en insistant, comme aucun marxiste ne l'avait fait auparavant avant elle, sur la priorité déterminante de l'auto-activité des masses. TROTSKY, sur ce dernier point, lui a rendu un éclatant hommage (...)"  "le problème qu'elle a posé n'a pas encore trouvé de solution, le débat qu'elle a ouvert son point final. Seuls peut-être les anarchistes dans la tradition de BAKOUNINE et leurs héritiers espagnols de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI) ont-ils, plus ou moins, approché le secret du rapport entre masses et avant-garde : "fraternités" bakounistes au sein de l'organisation ouvrière de masses qu'étaient la Première Internationale, Fédération anarchiste fécondant, de l'intérieur, la centrale syndicale espagnole qu'était la Confédération Nationale du Travail (CNT)". "la partie la plus novatrice et la plus actuelle aussi (le livre de Daniel GUERIN date de 1971) du bilan luxembourgien, ce sont assurément les idées exprimées par Rosa au congrès de la Ligue Spartacus au soir de sa trop courte vie : primauté des conseils ouvriers, tout le pouvoir aux prolétaires, condamnation du syndicalisme bureaucratique, importance des inorganisés."
Mais l'équivoque plane sur le congrès constitutif : la transformation de Spartacus en Parti Communiste le place dans une subordination à une révolution russe qui avait déjà commencé à jeter par-dessus bord le programme de la démocratie ouvrière soviétique. Entendons par là, point d'histoire, la suppression pure et simple des pouvoirs des soviets, dissimulée aux yeux de beaucoup par le nom adopté d'Union des Républiques Socialistes Soviétiques....

    L'auteur de cette critique plutôt favorable aux thèses de Rosa LUXEMBURG fut parmi ceux qui dans la fin des années 1960 diffusèrent ses oeuvres. Cette diffusion continue encore aujourd'hui à la vivacité de cette perception de l'action des masses, condamnée par LENINE, injuriée par STALINE, reniée finalement par TROTSKY, refoulant dans un premier temps le luxemburgisme dans l'obscurité (Dominique COLAS). Ces oeuvres inspirent Claude LEFORT comme Hannah ARENDT qui suivit beaucoup L'accumulation du capital pour écrire son propre livre sur L'impérialisme.
  En fin de compte, avec le recul de l'histoire, on pourrait écrire avec Dominique COLAS que les diagnostic de Rosa LUXEMBURG et de LENINE sur les possibilités réelles du socialisme en Russie n'étaient pas si éloignées que leurs conclusions concrètes. Comme lui, Rosa LUXEMBURG doute de la capacité des masses à construire un parti ouvrier puissant : le désespoir du leader russe l'amène à constituer un Parti-Etat extrêmement centralisé.
  De son côté Gilbert BADIA met l'accent sur le fait qu'il n'y a pas de luxemburgisme "en ce sens que Rosa LUXEMBURG n'a pas édifié un système élaboré, un doctrine alternative au léninisme. Sur beaucoup de points - fidélité au marxisme, nécessité de nationaliser les moyens de production, lutte contre les contre-révolutionnaires, confiance dans l'action des masses, hostilité à la social-démocratie et à ses compromis avec la bourgeoisie - il existe un accord de fond entre les conceptions de Lénine et de Rosa Luxemburg. Il y a divergence (...) sur la conception du Parti. Lénine insiste sur sa cohésion doctrinale, sur sa discipline, sur l'importance de l'organisation. Rosa Luxemburg met au premier plan la démocratie interne, la liaison avec les masses et sous-estime visiblement les problèmes d'organisation. Sur la question nationale : Lénine affirme le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, alors que Rosa Luxemburg, hostile à la constitution en Etats séparés des nationalités non russes de l'empire tsariste, combat ce mot d'ordre comme étant bourgeois. Sur la question paysanne : tandis que Lénine préconise l'alliance des paysans et des ouvriers, Rosa Luxemburg se défie de l'attitude rétrograde des couches paysannes."

    Gilbert BADIA, Article Luxemburgisme dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999 ; Dominique COLAS Article Rosa Luxemburg dans Dictionnaire des Oeuvres politiques, PUF, 1986 ; Daniel GUERIN, Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, Flammarion, Questions d'histoire, 1971.

     Comme l'écrit bien le collectif Smolny (www.collectif-smolny.org), la parution des textes de Rosa Luxemburg en langue française n'a jamais fait l'objet d'un plan d'ensemble concerté. Aussi retrouve t-on les textes de cet auteur un peu dispersé, et beaucoup d'extraits sont publiés ça et là. Néanmoins un gros travail d'édition a été réalisé par les animateurs du site www.marxists.org, et dans sa section française, les textes intégrés cités plus haut sont présents, ainsi que beaucoup d'autres. Nous ne pouvons que conseiller de consulter ce site Internet pour y avoir accès (gratuitement).
   Sur ce qui nous intéresse le plus ici, sur les aspects de l'antimilitarisme révolutionnaire (quoique les autres écrits font partie d'une approche du conflit également), on peut consulter entre autres, introduit par René et Serge LEFEUVRE, un recueil de texte,  Contre la guerre : lettres et tracts de Spartacus aux Editions de la Tête de feuilles - Cahiers de Spartacus, 1972, 203 pages.





Par GIL - Publié dans : AUTEURS
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