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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 08:27

       Le film documentaire fleuve de Claude LANZMANN (né en 1925), réalisé en 1974-1981 et sorti sur les écrans en 1985, marque une étape importante dans la représentation cinématographique du génocide des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Le cinéaste, journaliste et écrivain français, engagé dans la Résistance, compagnon de Simone de BEAUVOIR entre 1952 et 1959, directeur à partir de 1986 de la revue Temps Modernes, réalise 350 heures de prise de vue, sur les lieux du génocide, d'entretiens avec des témoins de la Shoah, pour n'en retenu que 613 minutes (les longueurs sont différentes selon les pays de diffusion). Ce montage de 9 heures 30 constitue un objet nouveau du point de vue du cinéma, entre documentaire et fiction. La quasi totalité des rushes exploitables (220 heures environ) sont disponibles à l'USHMM. Les archivistes de cet organisme montent en 2011 un film pour témoigner de la richesse de ces archives en compilant trois témoignages non montrés par le réalisateur (Shoah : The Unseen Interviews, 55 minutes). Par ailleurs, Claude LAUZMANN continue d'exploiter la masse de ses documents. Il effectue successivement quatre montages : Un vivant qui passe (1997, 65 minutes), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001, 95 minutes), Le Rapport Karski (210, 49 minutes) et Le dernier des injustes (pour 2013). 

    Malgré la longueur du métrage - que nous conseillons d'ailleurs de visionner par tranches nombreuses sous peine de lassitude, et de devenir déprimé! - Shoah constitue sans doute une des meilleures visions de ce qu'a été l'entreprise d'extermination. Les principales personnes interviewées ont fait partie soit de l'organisation des camps de concentration, de l'entourage immédiat de ces camps, ou sont des survivants de ceux-ci. Sont enregistrées autant des victimes que des bourreaux, des paysans alentours ou des cheminots. Le texte intégral du film, paroles et sous-titres, est paru en livre, avec une préface de Simone de Beauvoir (Claude LANZAMANN, Shoah, Editions Fayard, 1985, 254 pages, réédité en poche chez Gallimard en 1997. 

 

    Ce long document est à resituer dans un ensemble dense de documentaires et de films de fiction concernant le génocide. Dans la présentation d'un ouvrage sur les représentations cinématographiques et théâtrales de la Shoah, tout au début, Alain KLEINBERGER et Philippe MESNARD écrivent : "Malgré le discrédit dont ils sont l'objet, au moins en France depuis le célèbre article de Jacques Rivette sur le travelling de Kapo ('De l'abjection", 1960) et en dépit des avertissements réitérés d'une grande partie de la critique et des intellectuels depuis Shoah (Claude Lanzmann, 1985), les film de fiction évoquant le sort des Juifs durant la Seconde guerre mondiale ou mettant en scène les épisodes du génocide se sont multipliés.

En effet, pour la seule décennie 1985-1995, le département cinéma de Yad Vashem à Jérusalem a recensé plus de 1 100 films sur le sujet, tout genres confondus, et le rythme n'a pas baissé. La plupart du temps, les vagues filmiques arrivent des Etats-Unis, mais elles proviennent aussi du Royaume-Uni, d'Allemagne, d'Israël, d'Europe de l'Est. Et la France n'est pas en reste. Sans présumer de la constitution éventuelle d'un nouveau "genre cinématographique", à n'en pas douter la Shoah est un véritable sujet de représentation." Ils s'interrogent : "Mais à quoi les fictions sur la Shoah viennent-elles répondre? On ne peut pas se limiter à des raisons de type économique et invoquer simplement l'audimat. Arguer de la emande de connaissance d'un public ignorant paraît nettement insuffisant ; comme serait insuffisant la recherche d'une émotion par sympathie, voire d'une catharsis. Si aucun de ces arguments ne résiste à l'analyse, c'est peut-être que chacun méconnaît à la fois la nature de l'événement et celle du cinéma ou du théâtre, car la Shoah est cet événement singulier qu'on ne peut pas objectiver, qu'on ne parvient pas à avoir sous les yeux."

Lisons aussi la conclusion de l'analyse de ce film en particulier par Eric MARTY : "Présenté comme une "fiction du réel" par l'équipe du film, reçu comme une "oeuvre d'art" en France, comme un "documentaire" aux Etats-Unis, le premier temps de la réception de Shoah (1985-1987) a principalement vu ces trois termes s'imposer. Claude Lanzmann et Ziva Postec ont argumenté leur choix d'une nouvelle catégorie, l'usage des termes "d'oeuvre" et de documentaire n'est jamais expliqué. Ces mots relèvent - et à ce titre révèlent - un impensé. Suite à la polémique autour de la Liste de Schindler, le terme de "fiction du réel" a perdu de sa lisibilité, le film étant alors plus souvent qualifié de documentaire. Ce terme a également eu tendance à s'imposer chez certains chercheurs, alors que celui de "chef-d'oeuvre" prenait une place centrale chez la plupart des critiques de cinéma. De nouveau, les éléments expliquant ces choix restent incertains. le plus souvent, l'usage d'un de ces mots est lié aux présupposés de chacun des auteurs et au contexte historiographique contemporain de l'article. On notera que si le terme documentaire est rarement dépréciatif, l'usage constant de termes hagiographiques conduit à un refus du terme "documentaire", comme si les auteurs voulaient signifier qu'il s'agit d'un film plus important qu'un "simple" documentaire.

En définitive, pas plus qu'une étude de la forme, l'appréhension des discours portant sur le film ne permet d'apporter une réponse nette à la question initiale. Cela permet de cmieux comprendre l'explicite laissé dans le titre de cet article : Shoah, documentare, oeuvre d'art et fiction. Il ressort de cette étude de cas qu'en fonction de la période et des auteurs considérés, le film de Claude Lanzmann peut être perçu comme un documentaire, un chef d'oeuvre, une fiction du réel, dénominations le plus souvent exclusives les unes des autres, donc chaque occurence propose une articlation indéite entre fiction et documentaire. Déterminer à quelle catégorie le film appartient a finalement moins d'intérêt et de sens que de comprendre à travers l'usage de ces différents termes comment il a été conçu, puis perçu. Fiction de réel, il est présenté comme résultant à la fois de dispositifs filmiques construits et d'un montage élaborés. Documentaire, il est le plus souvent rapproché de la pratique du témoignage ou d'une fonction commémorative. L'accent est alors mis sur le contenu du film au détriment de la forme. Oeuvre, il est interprété comme relevant du domaine de la création. le contenu est alors souvent moins mis en avant que les choix formels. la disctinction entre oeuvre et documentaire rend ainsi compte d'une difficulté à penser ensemble dimension documentaire et artistique. Cet article aura simplement essayé de désabsolutiser l'usage de chacun de ces termes. Il se veut enfin, au-delà du seul cas de Shoah, un appel à penser la porosité et la continuité entre les genres et à refuser tout a priori dans l'isage ds termes pour désigner un production culturelle."

   En tout cas, nous pensons que la forme choisie par Claude LANZMANN, faire parler les témoins plutôt que de montrer comment cela s'est passé, est propice à la réflexion. Le visionnage par tranche renforce la nécessité de se questionner davantage sur le fait et la signification de la Shoah. En montrant en pointillé le cadre de cette politique d'extermination, par le montage focalisé sur le rôle des acteurs de ce drame et de cette catastrophe, le réalisateur accentue la tension vers une compréhension des événements et, sans doute, contribue mieux à en prévenir le retour. La forme choisie renforce la nécessité d'une attention constante de la part du spectateur et du coup lui refuse la distanciation que permettent nombre d'autres films de fiction ou de documentaires.

 

Shoah, film français de Claude LANZMANN, Montage de Ziva POSTEC et d'Anna RUIZ (pour une des séquences de Treblinka), langues : anglais, allemand, hébreu, polonais, yiddish, français, ce qui requiert un sous-titrage pratiquement constant, 613 minutes  (Etats-Unis : 503 minutes), sortie le 30 avril 1985. 

Sous la direction d'Alain KLEINBERGER et de Philippe MESNARD, La shoah, Théâtre et cinéma aux limites de la représentation, Editions KIMÉ, collection Entre histoire et mémoire, 2013.

 

FILMUS

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Published by GIL - dans FILMS UTILES
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