Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 13:42

      Une sociologie du renseignement est-elle possible? Bien entendu, on ne trouvera pas un tel intitulé dans les disiciplines universitaires et nous ne l'avons pas trouvé dans la littérature... tout juste avons-nous repéré des essais de sociologie du roman d'espionnage...

  S'agissant de renseignement, les apports pourraient alors venir de diverses sociologies, au confluent de celles-ci : sociologie de l'information, sociologie des organisations, sociologie politique (pour les aspects politiques liés à l'organisation du renseignement...), sociologie des techniques (à savoir les liens entre nature de l'information recherchée et nature des technologies employées et leurs influences sur la société même qui les utilisent, dans le sens d'activité d'espionnage), sociologie sans doute de l'Internet en particulier, sûrement également sociologie du combattant (de la sociologie militaire à la sociologie du militant...), sans doute des apports de la sociologie du conflit lui-même... On pourrait également évoquer les apports d'une sociologie du journalisme (entreprise par exemple par Erik NEVEU...) ou une sociologie de la production d'information (à la manière de Dominique MARCHETTI)...

   Resterait à cerner les objectifs d'une sociologie : au service des... services de renseignement eux-même, au service des acteurs politiques, au service des "clients"?  Si la question des acteurs est bien entendu primordiale, reste que nous serions toujours à la frontière de la communication et du secret, dans une sorte de dialectique compliquée et complexe, entre la recherche de la vérité de l'ennemi (pour l'ennemi) et la recherche du meilleur mensonge (pour tromper l'ennemi), et si réellement le renseignement est au servide de la démocratie, entre la protection du renseignement pour des raisons d'efficacité et l'information sur les activités d'espionnage...

    Si cela ne suffisait pas de rester dans un cadre assez bien délimité militaire ou de défense, les activités de renseignement débordent, notamment en temps de relative paix, sur l'économique, le social, le politique au sens du jeu politicien.... Les espionnés, pour des raisons commerciales, seraient alors tout le monde, ces consommateurs potentiels que l'on croit pouvoir capter avec une publicité omniprésente, ces électeurs dont on cherche à connaitre l'état d'esprit pour mieux les influencer, pour ne prendre que ces deux cas de figure, étant donné que, du côté de la concurrence et du côté des sondés, tout est parfois bon pour brouiller les pistes (les électeurs aussi ont appris quelque chose des sondages en période pré-électorale et mentent aux sondeurs, cherchant à leur tour à instrumentaliser les sondages, même si les résultats de ce véritable contre-espionnage ne sont pas évidents... ).

 

  La base des activités de renseignement, qu'elle que soit la nature de l'information recherchée - est cette dialectique de découverte de plans et d'intentions, de délivrance des renseignements, de déception et de désinformation...  Parmi les acteurs figurent en première place les agents. Un agent, défini par Jacques BAUD, selon deux acceptions différentes :

- Individu qui agit sous la direction d'un service de renseignements ou d'un service de sécurité afin d'obtenir ou d'aider à obtenir des onformations pour le renseignement ou le contre-renseignement (organismes) ;

- Individu autorisé ou instruit à obtenir des informations pour les desoins du renseignement ou du contre-renseignement...

Existent alors des agents... d'influence, dormant, double, illégaux, légaux, de pénétration, provocateur, spécial..., avec des corrélats : attachés militaires, honorables correspondants, officier traitant...suivant des terminologies que l'on retrouve dans les services même du renseignement, dans... la littérature ou dans... la presse... 

 Mais ces acteurs centraux agissent pour le compte d'acteurs aux responsabilités dans les organismes politiques et militaires, dont on retrouve les équivalents "en face" chez les alliés et les ennemis potentiels ou... actifs!  

   A sérier les différents acteurs qui gravitent autour du véritable secteur économico-politique que constitue le renseignement, ou qui y participent directement, on se rend compte que nous avons affaire à des individus qui naviguent dans des mondes tout-à-fait différents : rien de commun entre l'agent de base qui vit dans la hantise d'être découvert et dont le travail s'apparente souvent à celui du policier et l'agent traitant les informations, tranquillement dans son bureau, attaché à analyser une quantité parfois industrielle d'informations... Sans doute, au lieu de sociologie du renseignement, faut-il plus rechercher les éléments d'une sociologie ou une psycho-sociologie de l'espion ou du bureaucrate manipulant des secrets. Même s'ils participent finalement  tous à une dialectique de la vérité et du mensonge, de l'analyse et de la dissimulation (camouflage).

 

    Dans un article sur l'agent illégal, mais on pourrait y retrouver des éléments concernant l'agent de pénétration, l'agent double ou l'agent d'influence sur le terrain, tous travaillant en mileu hostile, Jacques BAUD décrit ses caractéristiques : "Agent implanté dans un pays, non-membre d'une mission diplomatique, et travaillant clandestinement pour une puissance étrangère. Le recrutement d'un agent illégal peut durer plusieurs années. Le recrutement des agents illégaux s'effectue selon le principe désigné en anglais par "MICE" (Money, Ideology, Constraint, Ego).

L'appat du gain est certainement l'un des motifs les plus courants ces dernières années, bien que l'expérience montre que ces gains sont en général relativement modestes (...). Les cibles privilégiées de ce mode de recrutement sont les personnes endettées et/ou dont les besoins financiers sont manifestement exagérés (jeu).

L'idéologie  est un facteur de motivation moins courant, en raison des filtres "sociaux" ou autres qui -souvent - interdisent l'accès à des informations sensibles à des individus connus pour leurs opinions extrémistes. (...). Lidéologie a été à l'origine de nombreuses affaires d'espionnage en France dans l'immédiat après-guerre ainsi qu'en RFA. (...).

la contrainte et le chantage sont également des moyens fréquemment utilisés. Il s'agit, par exemple de l'exploitation d'une déviation sexuelle ou sociale. Un procédé courant consiste à attirer une cible dans une relation homosexuelle, ou avec un enfant mineur, ou, dans le cas d'une personne mariée, avec une personne de l'autre sexe. (...) Un autre procédé consiste à demander des informations d'importance mineure au début, afin de créer un moyen de pression, puis d'accroitre progressivement les exigences.

les sentiments personnels (amour, frustration, ect) constituent l'un des motifs majeurs de participation à des activités d'espionnage. (...).

Durant les années 30-50, la presque totalité des cas d'espionnage aux USA avaient pour origine l'idéologie ou le chantage. Aujourd'hui le gain financier est le principal moteur. Depuis 1975, dans 90% des cas d'expionnage aux USA, c'est l'espion qui a contacté la puissance étrangère pour vendre des informations."  On peut se demander d'ailleurs, s'il n'existe pas de la sorte plusieurs "marchés" aux espions, et si dans l'évolution récente, où le renseignement économique et technique prédomine, un véritable marché aux informateurs et aux informations, illégal bien entendu, ne se forme pas...

     Pour ce qui concerne les agents traitants l'information, leur psycho-sociologie relèverait peut-être plus de la sociologie des organisations...

 

   Bien que la logique voudrait que l'on distingue le renseignement "militaire" d'un renseignement "civil" à l'extension indéfinie, il faut bien reconnaitre que le sur-développement des activités de renseignements, activités qui exigent de la discrétion pour l'obtention de base de raisonnement pour l'action dans un milieu hostile, en économie, en politique..., brouille d'une certaine manière, les frontières, d'autant que leurs acteurs peuvent très bien passer d'un domaine à l'autre, parfois avec une facilité déconcertante... Le partage entre activités légales et activités illégales ne nous aide pas beaucoup non plus, dans la mesure même où de nombreuses collectes d'information se font tout azimut, aux destinataires qui peuvent varierdu tout au tout. L'intérêt d'une sociologie du renseignement tient à sa liaison directe avec une sociologie du conflit : le maniement de la vérité et du mensonge est propre au développement d'une dialectique de l'affrontement, qui plus est, est parfois un affrontement non avoué et... non assumé (proche du déni). Développer la confiance ou la méfiance constitue un jeu d'options qui a de lourdes conséquences sur la nature des coopérations et des conflits.

   Et ceci jusqu'à des domaines que l'on pourrait considérer comme neutre sur cette question - en fait où la neutralité réelle n'existe pas : dans les sciences sociales. C'est ce que montrent la série de contributions publiées par la revue Cultures et Conflits, en ce qui concerne "Les risques du métier" (n°47, automne 2002) Sans endosser la totalité des problèmes techniques, éthiques et politiques qui se posent aux chercheurs, les auteurs se centrent sur deux aspects : "une gamme de situtions limites avec lesquelles le chercheur doit composer : la mise en danger de soi, en tant qu'organe de l'enquête, les interférences, fécondes ou dommageables, entre recherche et parcours biographique et les difficultés singulières qui sugissent dans les conflits violents ; quelques dimensions du rapport entre la production des savoirs en histoire ou en sciences sociales et la gestion de leur restitution, de leur réception et de leur application dans l'espace de l'action et de la décision politique. Les pratiques d'expertises requièrent elles aussi des engagements problématiques et impliquent des positionnements délicats". Cela concerne les enquêtes en milieu de conflits armés, dans les espaces urbains "à problèmes" dans les milieux de la drogue ou de la délinquence, le traitement des questions des pratiques "limites" des forces armées. Cela peut concerner aussi tout simplement les diverses enquêtes d'ordre sociologique ou anthropologique entreprises pour le compte d'instituts qui doivent y mener des politiques...

   Une telle sociologie du renseignement est évidemment de l'utilité "la plus évidente" (sans être sans doute la seule "pertinente"), en ce qui concerne les problématiques du renseignement d'Etat, menée envers les puissances de son niveau, malgré le fait qu'il est difficile, surtout dans les périodes de méfiance envers des "populations" susceptibles d'accueillir des "ennemis intérieurs", de distinguer les activités internes et les activités externes (voir les exemples éclatants des activités de la CIA et du FBI aux Etats-Unis). Elle peut être notamment alimentée, surtout dans une période où le mot d'ordre est à l'interdisciplinarité, par des anthropologies précises. Ainsi l'étude d'Alain DEWERPE (Espion : une anthropologie historique du secret d'Etat contemporain, Gallimard, 1994) comble un vide important dans l'jistoriographie. Il s'agit pour lui de définir, à travers la notion du secret, un espace propre aux sociétés politiques des XIXe et XXe siècles, espace jusqu'alors inexistant sous cette forme. il délimite un champ d'études nouveau, celui de la sensibilité au secret, à la duplicité et à la clandestinité, en liant, en un réseau serré, des phénomènes divers, bureaucratisation de l'appareils d'Etat, développement des activités de renseignement, évolution des savoirs militaires et engouement, depuis le début du XXe siècle, pour l'espionnage, à travers des productions culturelles variées. Ce goût, mêlé de crainte, pour la dissimulation, lié à l'extension considérable des zones d'ombre dans l'exercice du pouvoir par l'Etat, serait, selon l'auteur, un trait de mentalités collectives, caractéristique de nos sociétés libérales. D'ailleurs, la proliférations des rumeurs complotistes de toutes sortes fait partie de ce phénomène. Son approche est d'autant plus intéresante qu'il ne cherche pas à analyser la réalité des opérations secrètes ou de la guerre de l'ombre, bien que la mise à jour de certains modes de fonctionnement soit nécessaire. Faire apparaitre les évolutions de pratiques associées au pouvoir, les transformations des savoirs mis en oeuvre par l'Etat et les changements des représentations sociales est son objectif. Depuis la fin du XVIIIe siècle, une tendance de longue durée serait perceptible, allant dans le sens d'un affaiblissement des contraintes de clarté et de publicité et, corrolaire obligé, d'une tolérance croissante de fait, masquée par un respect affiché pour les principes de transparence démocratique. La figure de l'espion, bâtie à partir d'éléments réels et fictifs, devient emblématique de la condition de l'homme politique contemporain. 

 

    Plus globalement, les études de la Loyauté dans les relations internationale, rassemblées sous la direction de Josepha LAROCHE (L'Harmattan, 2001), entreprises dans un colloque organisé par la Section d'Etudes Internationales de l'Association Française de Science Politique, nous font pénétrer directement dans les enjeux des pratiques du renseignement, même si elles ne se centrent pas sur celles-ci. Il s'agit pour les auteurs de traiter quatre thèmes principaux :

- la loyauté dans la théorie des relations internationales ;

- la politique étrangère et la loyauté ;

- la loyauté dans l'économie internationale ;

- la loyauté comme principe d'ordre. 

Comme l'écrit très justement Wolf-Diester EBERWIEN (dans le même n'°47 de Cultures et Conflits), "introduire le concept de loyauté en relations internationales représente certainement un acte téméraire pour plusieurs raisons. La première : ce concept n'est pas commun. La seconde : il s'agit d'un concept psychologique au niveau microanalytique. Il s'agit d'une disposition à l'action d'individus, qui n'est pas observable en tant que telle, et non d'un comportement propre, de ce fait perceptible. La troisième : pourquoi aurait-on besoin d'un concept additionnel pour analyser aujourd'hui les relations internationales aussi complexes soient-elles?"  Les débats de ce colloque indiquent bien que la question de la loyauté éclaire des aspects centraux concernant la fondation normative du système international. ils démontrent la nécessité d'analyser de façon approfondie le rôle des normes des acteurs et de dégager plus en détail les conditions et les facteurs qui facilitent ou empêchent un comportement conforme, au-delà de l'explication par la puissance et les intérêts. Pour Josepha LAROCHE, ils témoignent de la nécessité de la judiciarisation des relations internationales. Ces débats sont à reliés à la discussion des normes en relations internationales actuellement en cours dans le monde anglo-saxon (FINNEMORE et SIKKINK, pour lesquels qu'une fois le processus de socialisation achevé, le comportement  conforme à certaines normes devraient devenir automatique...°

 

 

 

 

 

Jacques BAUD, Encyclopédie du renseignement et des services secrets, Lavauzelle, 1998 (A noter qu'il existe une version plus récente, de 2002). 

Cultures et Conclits n°47, Automne 2002.

 

SOCIUS

Partager cet article

Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : LE CONFLIT
  • : Approches du conflit : philosophie, religion, psychologie, sociologie, arts, défense, anthropologie, économie, politique, sciences politiques, sciences naturelles, géopolitique, droit, biologie
  • Contact

Recherche

Liens