Le professeur américain en psychologie sociale Sanley MILGRAM (1933-1984) est sans doute l'un des psychologues les plus connus, grâce à une expérience
(une série d'expériences) sur la soumission à l'autorité mené en 1960 et en 1963, rapporté et analysée dans son livre paru en 1974, Obediance to Authority. Menée au département de psychologie de
l'Université de Yale, cette série d'expériences suscita par ses résultats de nombreuses polémiques, surtout à cause de ses résultats (jugés surprenants et inquiétants).
Il fut suspendu de l'American Psychological Association en 1962, suite à des critiques concernant l'éthique de celles-ci. Sa principale oeuvre - car il a écrit ensuite de très nombreux article et
une étude sur "l'expérience du petit monde", et un livre en 1992, systématisant les analyses antérieurs, The Individual in a Social World - est connue mondialement et est encore beaucoup discutée
aujourd'hui. Régulièrement des expériences cinématographiques et télévisées viennent relancer les débats qu'elle a suscité.
Ce livre comporte 15 chapitres au contenu très détaillé sur les motifs et le contenu des expériences et deux appendices sur l'éthique de l'investigation et les
catégories d'individus participant à ces expériences. Dans ses remerciements, l'auteur indique que la phase de la réflexion et de la communication des résultats fut beaucoup plus longue que celle
des expériences elles-mêmes, et explique la dizaine d'années qui sépare la série d'expérience de la publication des résultats par les interrogations profondes qu'elle suscita.
Dans son premier chapitre, le dilemme de l'obéissance, l'auteur entend définir clairement sa position : "L'obéissance est un des éléments fondamentaux de l'édifice
social. Toute communauté humaine nécessite un système d'autorité quelconque ; seul l'individu qui vit dans un isolement total n'a pas à réagir, soit par la révolte, soit par la soumission, aux
exigences d'autrui." Pour lui, l'obéissance, "en tant que facteur déterminant du comportement", représente un sujet d'étude important pour notre époque, après le massacre de millions d'innocents
dans des camps de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale.
Ses préoccupations rejoignent d'ailleurs celles d'Hannah ARENDT, que l'auteur cite dans son livre, qui a suivi comme lui de près les différents jugements de criminels effectués après la guerre.
L'extermination des Juifs européens, qui reste l'extrême exemple pour lui d'actions "abominables accomplies par des milliers d'individus au nom de l'obéissance" pose l'obéissance comme un
véritable problème social. "Ainsi, l'obéissance à l'autorité, longtemps prônée comme une vertu, revêt un caractère différent quand elle est au service d'une cause néfaste ; la vertu se mue alors
en vice odieux."
Dans ses interrogations, Stanley MILGRAN fait appel autant au vieux problème du conflit donné et de la conscience qui a déjà été traité par PLATON et aux différents concepts, des
conservateurs aux humanistes, en passant par Thomas HOBBES avant d'affirmer, après la revue d'aspects légaux et philosophiques, la nécessité d'expérimenter sur l'acte d'obéissance. Se posant en
scientifique empiriste, il réalise une expérience simple "qui devait par la suite entrainer la participation de plus d'un millier de sujets et être reprise dans diverses universités".
L'auteur décrit alors très simplement son expérience :
"Une personne vient dans un laboratoire de psychologie où on la prie d'exécuter une série d'actions qui vont entrer progressivement en
conflit avec sa conscience. La question est de savoir jusqu'à quel point précis elle suivra les instructions de l'expérimentateur avant de se refuser à exécuter les actions prescrites.(...) Deux
personnes viennent dans un laboratoire de psychologie qui organise une enquête sur la mémoire et l'apprentissage. L'une d'elles sera le "moniteur", l'autre "l'élève". L'expérimentateur leur
explique qu'il s'agit d'étudier les effets de la punition sur le processus d'apprentissage. Il emmène l'élève dans une pièce, l'installe sur une chaise munie de sangles qui permettent de lui
immobiliser les bras pour empêcher tout mouvement désordonné et lui fixe une électrode au poignet. Il lui dit alors qu'il va avoir à apprendre une liste de couples de mots ; toutes les erreurs
qu'il commettra seront sanctionnées par des décharges électriques d'intensité croissante. Le véritable sujet d'étude de l'expérience, c'est le moniteur. Après avoir assisté à l'installation de
l'élève, il est introduit dans la salle principale du laboratoire où il prend place devant un impressionnant stimulateur de chocs. Celui-ci comporte une rangée horizontale de trente manettes qui
s'échelonnent de 15 à 450 volts par tranche d'augmentation de 15 volts et sont assorties de mentions allant de Choc léger à Attention : choc dangereux. On invite alors le moniteur à faire passer
le test d'apprentissage à l'élève qui se trouve dans l'autre pièce. Quand celui-ci répondra correctement, le moniteur passera au couple de mots suivants. dans le cas contraire, il devra lui
administrer une décharge électrique en commençant par le voltage de le plus faible et en augmentant progressivement d'un niveau à chaque erreur." En vérité, seul le moniteur est le sujet
naïf, l'élève étant un acteur qui ne reçoit aucune décharge électrique.
Et l'expérience fonctionne...trop bien : non seulement les moniteur administrent tranquillement décharge sur décharge, du moins au début, et certains continuent, même lorsque les plaintes
deviennent fortes et la souffrance manifeste. En fait, le sens moral est bien moins contraignant que ne le voudrait faire croire le "mythe social".
Le véritable sujet de l'expérience a tendance à se tourner vers l'expérimentateur en blouse blanche lorsqu'il commence à réaliser la souffrance de l'élève et son processus d'adaptation de pensée
le plus courant, au conflit entre la conscience de cette souffrance et la promesse faite de mener jusqu'au bout l'expérience, est de se focaliser sur le très court terme, sur la procédure de
l'expérience, au besoin en répétant la question, d'oublier les conséquences lointaines, et lorsque ce n'est plus possible, à un certain degré de voltage, d'abandonner toute responsabilité
personnelle, et de l'attribuer entièrement à l'expérimentateur. Lequel endosse bien entendu, face aux hésitations du moniteur, l'habit de l'autorité légitime, lui rappelant au besoin sa promesse
de collaboration. De manière concomitante, Stanley MILGRAM note une propension à dévaloriser l'élève, et à reporter sur lui la responsabilité de ce qu'il lui arrive...Nombre de participants
exprimaient en cours d'expérience leur hostilité au traitement infligé à l'élève, beaucoup protestaient, sans pour autant cesser d'obéir. Dans une variante de l'expérience, le moniteur est
secondé par un adjoint qui abaisse lui-même la manette, et là, les chocs sont les plus violents (jusqu'au niveau le plus élevé). C'est comme si l'extension de la chaîne des actions de punition
favorisait la dilution des responsabilités et de la culpabilité du moniteur.
L'auteur termine son premier chapitre en citant George ORWELL : "Tandis que j'écris ces lignes, des êtres humains hautement civilisés passent au-dessus de ma tête et s'efforcent de
me tuer. Ils ne ressentent aucune hostilité contre moi en tant qu'individu, pas plus que je n'en ai à leur égard. Ils se contentent de "faire leur devoir", selon la formule consacrée. La plupart,
je n'en doute pas, sont des hommes de coeur respectueux de la loi qui jamais, dans leur vie privée, n'auraient l'idée de commettre un meurtre. Et pourtant, si l'un d'eux réussit à me pulvériser
au moyen d'une bombe lâchée avec précision, il n'en dormira pas moins bien pour autant."
Le chapitre 2 indique les méthodes d'investigation : le recrutement des participants, les caractéristique du local et du personnel, la description du stimulateur de
chocs, les instruction concernant l'administration des chocs (afin de bien vérifier que le moniteur a conscience de leur voltage à chaque fois), les protocoles d'intervention de l'expérimentateur
et de l'élève face aux questions du moniteur, les mesures d'évaluation, les conditions d'interview des élèves après l'expérience....
Les chapitre 3 et 4 traitent respectivement des prévisions des comportements et des comportements réels des sujets. Les chapitres 5 à 9 abordent les différentes variantes
de l'expérience
Le chapitre 10 "Pourquoi obéir? Analyse des causes de l'obéissance" analyse le fait que "la soumission à l'autorité est un trait constant et prédominant de la
condition humaine".
Stanley MILGRAM, devant l'abondance des résultats "positifs" de l'expérience fait d'abord le détour par les études de TINBERGEN (1953) et de MARLER (1967) sur les structures
hiérarchiques et leurs modalités de mise en place de fonctionnement. "En donnant au groupe la stabilité et l'harmonie des relations entre ses membres, l'organisation sociale le favorise aussi
bien sur le plan externe que sur le plan interne : d'une part, elle le met en mesure de réaliser ses objectifs, d'autre part, elle réduit au minimum les risques de friction inhérents à la
collectivité en définissant clairement le statut de chacun). Dans l'évolution, les groupes les mieux organisés survivent moins que les autres, à environnement constant.
Puis aborde un point de vue cybernétique, via les études d'ASHBY (1956) et de WIENER (1950), pour comprendre les mécanismes de régulation et de contrôle de l'action collective. Pour que ce
modèle fonctionne à son optimum, une structure hiérarchique précise se met en place. Le contrôle exercé par les mécanismes inhibiteurs indispensables au fonctionnement autonome de l'élément
individuel doit nécessairement être supplanté par le contrôle de l'agent coordonnateur.
L'analyse qu'il tente ainsi a pour "seul véritable intérêt de nous faire prendre conscience des changements qui surviennent obligatoirement lorsqu'une unité autonome devient partie intégrante
d'un système. Cette transformation correspond précisément au problème central de notre expérience : comment un individu honnête et bienveillant par nature peut-il faire preuve d'une telle cruauté
envers un inconnu? Il y est amené parce que sa conscience, qui contrôle d'ordinaire ses pulsions agressives, est systématiquement mise en veilleuse quand il entre dans une structure
hiérarchique." Stanley MILGRAM appelle "état argentique", cette condition de l'individu, qui se considère comme l'agent exécutif d'une volonté étrangère, par opposition à l'état autonome dans
lequel il estime être l'auteur de ses actes. Pour expliquer comment l'individu subi une altération de sa personnalité (ce que certains nient) du fait de son insertion dans une hiérarchie,
il étudie par la suite le processus de l'obéissance.
C'est ce qu'il fait dans le chapitre 11 dans l'application de l'analyse à l'expérience : Conditions préalables de l'obéissance (famille et cadre institutionnel), Conditions
préalables immédiates (perception de l'autorité, Entrée dans le système d'autorité, Coordination entre l'ordre et la fonction d'autorité), Idéologie dominante.
Il conclue que l'homme est enclin à accepter les définitions de l'action fournies par l'autorité légitime. Il permet à l'autorité légitime de décider de sa signification. "C'est cette abdication
idéologique qui constitue le fondement cognitif essentiel de l'obéissance. Si le monde ou la situation sont tels que l'autorité les définit, il s'ensuit que certaines types d'action sont
légitimes. c'est pourquoi il ne faut pas voir dans le tandem autorité/sujet une relation dans laquelle un supérieur impose de force une conduite à un intérieur réfractaire. Le sujet accepte la
définition de la situation fournie par l'autorité, il se conforme donc de son plein gré à ce qui est exigé de lui.
Pour que cette perte du sens de la responsabilité et que l'image de soi reste bonne, il faut, qu'une fois que l'individu est entré dans l'état argentique, qu'il y ait un mécanisme de
liaison pour donner à la structure un minimum de stabilité. Certains croient que dans la situation expérimentale, le sujet peut mathématiquement apprécier les valeurs conflictuelles en présence,
mais en fait, ils continue d'obéir à l'expérimentateur qui garde exactement la même attitude, et qui lui rappelle qu'il se trouve dans une situation stable, celle qu'il a acceptée dès son entrée
dans la salle de l'expérience. Ils sont toujours, lui rappelle t-il dans l'accord initial de mener à bien une expérience sur la mémoire, importante socialement...
Dans le chapitre 12, Stanley MILGRAM examine les raisons de franchissement du cap de cette obligation morale et sociale chez certains sujets (minoritaires). "Les
manifestations émotionnelles observées en laboratoire - tremblement, ricanement nerveux, embarras évident - représentent autant de preuves que je sujet envisage d'enfreindre ces règles. Il en
résulte un état d'anxiété qui l'incite à reculer devant la réalisation de l'action interdite et crée ainsi un barrage affectif qu'il devra forcer pour défier l'autorité. Le fait le plus
remarquable est que, une fois "le pas franchi" par le refus d'obéissance, la tension, l'anxiété et la peur disparaissent presque totalement."
Pourquoi certains sujets désobéissent? Et pourquoi a tel moment et pas à d'autres ? Les cris de douleur, le fait d'infliger des souffrances à un innocent (ce qui viole les valeurs
morales et sociales), la menace implicite de représailles de la part de la victime, les signaux contradictoires émis dans sa direction par l'expérimentateur et l'élève, leur empathie plus ou
moins grande vis-à-vis de la victime (le dénigrement devant l'attitude de l'idiot qui ne comprend rien à rien ne suffit plus...), tout cela entre en jeu... Le doute intérieur qui ronge le sujet,
de plus en plus, le mène plus ou moins vite dans la voie de la désobéissance ou si ce doute est suffisamment amorti, compte tenu de son passé personnel, dans la persistance à l'obéissance.
Dans un chapitre 13 très bref, l'auteur se demande si n'existe pas une autre théorie, celle de l'agression, au sens où gît au fond de la nature humaine une agressivité qui ne demande qu'à
s'exprimer.
Mais finalement, pour Stanley MILGRAM, "ce n'est pas dans le défoulement de la colère ni de l'agressivité qu'il faut chercher la clé du comportement des sujets, mais dans la nature de leur
relation avec l'autorité. C'est à elle qu'ils s'en remettent totalement. Ils se considèrent comme des simples exécutants de ses volontés ; s'étant ainsi définis par rapport à elle, ils sont
désormais incapables de la braver."
Dans le chapitre 14, l'auteur répond à certaines objections à la méthode.
- Les sujets de l'expérience représentent-ils l'homme en général ou sont-ils des cas d'espèce? Tous les sujets étaient volontaires et leur recrutement, étudiant ou non, n'influe pas
fondamentalement sur les résultats, (même si les proportions d'obéissants varient) lesquels ont été confirmés à Princeton, à Munich (85% d'obéissants!), à Rome, en Afrique du Sud et en
Australie (avec d'autres modes de recrutement) ;
- Les sujets croyaient-ils administrer des chocs douloureux? Oui, dans tous les cas. D'ailleurs la tension réelle observée en laboratoire en est la preuve.
- La situation expérimentale constitue-t-elle un cas si particulier qu'aucun de ses résultats ne puisse contribuer à une théorie générale dans la vie en société? Non, si l'on voit la
facilité avec laquelle l'individu peut devenir un instrument aux mains de l'autorité;
Un épilogue évoque la guerre du VietNam et notamment les conditions du massacre de My Lai en 1969.
Stanley MILGRAM, Soumission à l'autorité, Calmann-Lévy, 2002, 272 pages. Il s'agit de la traduction par Emy MOLINIE de l'ouvrage Obedience to Authority, An experimental View,
paru chez Harper & Row en 1974. Une première édition française a été réalisé en 1974 par le même éditeur, avec la même traduction. Seule variation, une préface à la deuxième édition
française, de 1979.
On peut consulter utilement le site www.stanleymilgram.com.