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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 13:52

   C'est essentiellement autour de la figure de Rosa LUXEMBOURG (1871-1919) que s'établit une praxis révolutionnaire qui fait appel à la spontanéité populaire, ouvrière comme paysanne. Théorie pas forcément aboutie, ceci de manière forcée par les événements, pratique basée sur l'existence du plus grand mouvement ouvrier d'Europe d'avant la Première guerre mondiale, en Allemagne. Le luxembourgisme perpétue une tradition de luttes sociales tout en se détachant plus ou moins des théories de la militante qui s'oppose tout au long de sa vie au développement d'un socialisme autoritaire. En cela elle constitue une alternative "libertaire" au léninisme ou au stalinisme, mais plus profondément au bolchevisme dans son entier.

 

   Daniel GUÉRIN, dans l'avant-propos de l'ouvrage qu'il lui consacre, écrit que "dans une révolution, deux sortes de forces se côtoient ou s'associent qui ne sont pas de même essence, qui ne parlent pas le même langage. Toute révolution repose sur un quiproquo. Les uns se mettent en marche vers tel objectif exclusivement politique - dans la Russie de 1905 et de 1917, par exemple, contre le despotisme tsariste ; les autres partent en lutte pour des mobiles sensiblement différents : à la ville, contre la cherté de la vie, les bas salaires, la fiscalité, voire la disette ; à la campagne, contre le servage et les redevances féodales, etc. Il arrive que les seconds, par suite d'une association d'idées toute naturelle, adoptent momentanément la terminologie des premiers, qu'ils lui prêtent le concours de leurs bras et qu'ils versent pour eux leur sang. Mais le mouvement des masses n'en suit pas moins sa marche particulière. (...)."

Dans les écrits de la révolutionnaire allemande, la spontanéité se trouve justifiée par une constante référence aux écrits des fondateurs du marxisme : MARX, lorsqu'il fait allusion aux première tentatives de créer une organisation communiste internationale, écrit qu'elle "surgit tout naturellement du sol de la société moderne" (Manifeste communiste, 1848). "Autonomie" ou "indépendance" ou "autoactivité" du mouvement des masses vis-à-vis d'abord des formation politiques bourgeoises, mais aussi vis-à-vis des formations politiques socialistes ou communistes. Certes pour MARX et ENGELS les communistes n'ont "pas d'intérêts séparés de ceux du prolétariat tout entier. Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement prolétarien (...). Ils représentent constamment l'intérêt du mouvement total", mais parce que leurs conceptions théoriques "ne reposent nullement sur des idées, sur des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde, elles ne sont que l'expression générale (...) d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux". Pour les rédacteurs du Manifeste communiste, le mouvement de la masse prolétarienne possède une "existence propre", une "auto-activité" élémentaire par rapport à son expression politique consciente. La même notion d'activité autonome se retrouve dans le mouvement anarchiste (PROUDHON, ni Dieu ni maître).

Cette notion d'auto-activité est obscurcie par la suite par KAUTSKY et LÉNINE. KAUTSKY estime que la conscience socialiste soit le résultat nécessaire, direct du mouvement de la masse prolétaire et LÉNINE (notamment dans Que faire?) estime que les ouvriers, plongés dans le système oppressif capitaliste ne peuvent pas encore, sans une avant-garde éclairée qui le guide, posséder une conscience de classe socialiste. 

Rosa LUXEMBOURG entende revenir aux sources authentiques du marxisme et bien qu'elle s'en défende, de l'anarchisme. Pour elle, le mouvement socialiste est dans l'histoire des sociétés, des classes et dans toute sa marche, sur l'organisation et sur l'action directe ayant son existence propre de la masse. Certes, elle veut croire que l'organisation centraliste du parti est une condition préalable de sa capacité de lutte. Mais bien plus importante que des "exigences formelles", lui parait être la spontanéité. Centralisation, mais centralisation qui ne "saurait se fondre ni dans l'obéissance aveugle, ni sur une subordination mécanique des militants à un pouvoir central. Spontanéité et conscience ne sont pas des processus séparés, à la fois mécaniquement et dans le temps, mais un développement dialectique. C'est au cours même de la lutte que l'armée du prolétariat prend toujours davantage conscience des devoirs de cette lutte. L'avant-garde prolétarienne conscience est en état permanent de devenir. Plus le prolétariat augmente en nombre et en conscience, moins "l'avant-garde" instruite est fondée à ses substituer à lui. Au fur et à mesure que la cécité de la masse recole devant son éducation, la base sociale sur laquelle reposaient les "chefs" est détruite. C'est la masse qui devient la dirigeante et ses "chefs" ne sont plus que ses exécutants. Le seul sujet auquel incombe aujourd'hui le rôle de dirigeant est le moi collectif de la classe ouvrière. Ce processus n'est pas instantané et linéaire. Aussi la transformation de la masse en dirigeante, la fusion rêvée par LASSALE (La science et les travailleurs, 1863) de la science avec la classe ouvrière, n'est-elle et ne peut être qu'un processus dialectique, puisque le mouvement ouvrier absorbe de manière ininterrompue des éléments prolétariens nouveaux ainsi que des transfuges d'autres couches sociales. Toutefois, telle est et demeure la tendance dominante du mouvement socialiste : l'abolition des "dirigeants" et de la masse "dirigée" au sens bourgeois, l'abolition de ce fondement historique de toute domination de classe. 

    Suivant encore Daniel GUÉRIN : Malgré toutes ses prises de position au vif des combats, Rosa LUXEMBOURG demeure longtemps incertaine et parfois inconséquente sur le thème central de la grève générale de masse. Car elle a peine à se libérer totalement de l'emprise du milieu social-démocrate allemand où elle avait choisi de militer, lequel milieu prône surtout le légalisme et la progressivité de la lutte, et où elle entend se maintenir, presque jusqu'à la fin, malgré les désaccords qui l'en séparent et les déceptions. Malgré beaucoup de malentendus et de contradictions qui handicapent l'oeuvre de Rosa LUXEMBOURG, son immense mérite est d'avoir à la fois contesté les conceptions d'organisation autoritaires de LÉNINE et tenté d'arracher la social-démocratie allemande de ce légalisme réformiste en insistant, comme aucune marxiste ne l'avait fait avant elle, sur la priorité déterminante de l'auto-activité des masses. TROTSKY, sur ce dernier point, lui rend plus tard un éclatant hommage et c'est sans doute sous son inspiration qu'il écrit les ouvrages consacrés au mouvement des masses dans les deux révolutions russes de 1905 et de 1917.

Le problème qu'elle pose n'a jamais pu trouver de solution, et des mouvements comme celui du Mai 1968 français sont traversés encore par lui. 

 

     Parmi les textes de Rosa LUXEMBOURG, Question d'organisation de la social-démocratie russe, publié en 1904, étude d'une vingtaine de pages, concentre une grande part de sa pensée. Les arguments de la militante socialiste y sont nombreux, et répondent surtout aux thèses de LÉNINE, exposées entre autrs, dans Que faire? (1902). Ils se déploient en deux séries :

- critique du centralisme à partir des fondements généraux de la social-démocratie et de la situation actuelle en Russie ;

- analyse-caractérisation de la théorie léniniste comme opportuniste.

Elle cherche d'abord à montrer que l'"ultra-centralisme" de LÉNINE est stérilisateur puisque dans les conditions de la Russie contemporaine, ce centralisme "rigide et despotique est la forme organisationnelle adéquate de l'intellectuel opportuniste". Rosa LUXEMBOURG est dans une opposition complète à ce qui fait la pierre angulaire du léninisme, du stalinisme, du système soviétique : la théorie du Parti. L'erreur de LÉNINE est d'avoir une conception "jacobine blanquiste', le prolétariat organisé et pénétré d'une conscience de classe se substituant à la poignée de conjurés, mais toujours dans une perspective centraliste conspiratrice ; d'où la soumission de tout le Parti au Comité Central, sur un mode "mécanique", qui est celui de la "caserne" et qui est directement emprunté à l'organisation de l'usine en régime capitaliste le plus pur. Pour elle, ce mouvement de masse, que veut créer ce Parti, ne peut se réaliser en Russie car, faute de liberté politique, il n'existe pas suffisamment d'ouvriers éduqués par la lutte politique. Organisation et progrès de la conscience sont des phases non pas séparées et venant l'une après l'autre, mais unies dialectiquement, engendrant un "autocentralisme" qui seul peut faire naitre une société communiste de la révolution. 

En fait, condamnée par LÉNINE, injuriée par STALINE, reniée par TROTSKI, la tradition qui la suit en matière d'organisation ne peut survivre qu'obscurément. Isolée et directement confrontée à tout l'appareil répressif de la classe capitaliste, Rosa LUXEMBOURG ne peut donner une vraie postérité à ses thèses, qui sont marginalisées et occultées, dans tout le mouvement marxiste jusqu'à la fin de l'URSS. 

  Ce n'est que dans de petits groupes, comme l'équipe de Spartacus autour de René LEFEUVRE, influençant les révolutionnaires de la SFIO (Jean-Paul JOUBERT, auteur de Révolutionnaires de la SFIO. Marceau Pivert et le pivertisme, PFNSP, 1977) comme la critique de "gauche", de l'URSS, la tradition luxembourgiste connaît une rémanence spectaculaire en 1968 et apparaît comme une des sources de l'intelligence moderne du totalitarisme, chez Claude LEFORT (Le prolétariat et sa direction, dans éléments d'une critique de la bureaucratie, Gallimard, 1979) et aussi chez Hannah ARENDT qui a beaucoup lu L'accumulation du capital pour écrire L'impérialisme et qui dresse de cette femme juive, persécutée et assassinée au moment où se trament les catastrophes majeures de notre temps dont elle semble condeser les drames, un portrait fasciné (Rosa Luxemburg, 1871-1919, dans Vies politiques, Gallimard, 1974). (Dominique COLAS)

 

   Gilbert BADIA indique que le terme luxemburgisme désigne les thèories de Rosa LUEMBOURG présentées comme constituant un système. On l'oppose la plupart du temps à léninisme ou à bolchevisme. Le mot lui-même apparaît pour la première fois vers 1925. La IIIe Internationale avait décidé à son Ve Congrès d'accélérer la "bolchevisation" de tous les partis communistes, et dans la bataille des mots, STALINE, afin de renforcer ces dispositions, en 1931, insiste de nouveau sur les parentés idéologiques entre le luxembourgisme, le trotskisme et le menchevisme. A partir de cette date, pour plus de vingt ans, Rosa LEXEMBOURG sera officiellement tenue dans les pays dits socialistes pour une déviationniste. A l'inverse, ses idées sont utilisées à partir des années 1960, par toute une série de courants "gauchistes" contre LÉNINE et le léninisme.

  En réalité, il n'y a pas véritablement de luxemburgisme en ce sens que Rosa LUXEMBURG n'a pas édifié un système élaboré. On ne le trouvera dans aucune de ses oeuvres que ce soit dans Réforme sociale ou Révolution?, de 1898, dans Masses et chefs de 1904, dans L'Etat-nation et le prolétariat de 1908 ou dans La crise de la social-démocratie, de 1915... Sur beaucoup de points, elle est en accord avec LÉNINE, sur les aspects programmatiques comme dans la lutte contre la contre-révolution. Les points de désaccord, qui influent tout le reste, portent sur la cohésion doctrinale, la discipline, le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes, sur la paysannerie également, dont elle se méfie des moeurs rétrogrades (notamment vis-à-vis des femmes). 

  Certains ont voulu fonder le luxemburgisme sur la théorie de l'accumulation (1913), mais même si ce texte est finalement beaucoup copié et beaucoup repris, trop de ses prises de positions s'expliquent uniquement par le contexte historique et il est difficile de faire une généralisation de ses mots d'ordre. Elle privilégie la prise de parole à la capacité d'organisation, insiste sur la nécessité de la démocratie la plus large, mais semble avoir entrevu, au cours de la révolution de nombre 1918 en Allemagne, l'importance de l'organisation et de la discipline. 

De novembre 1918 à son assassinat, elle revendique tout le pouvoir pour les Conseils d'ouvriers contre les sociaux-démocrates qui voulaient convoquer au plus vite l'Assemblée nationale. Mais elle n'a pas théorisé la fonction ni le pouvoir de ces conseils (qui sont d'ailleurs en décembre 1918 sous l'influence majoritaire des sociaux-démocrates). 

 

Gilbert BADIA, Luxemburgisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999 ; Daniel GUÉRIN, Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, Flammarion, collection questions d'histoire, 1971 ; Dominique COLAS, Rosa Luxemburg, Questions d'organisation de la social-démocratie russe, 1904, dans Dictionnaire des oeuvres politiques, PUF, 1986.

Rosa LUXEMBOURG, Marxisme contre dictature, 1904, édition électronique à www.uqac.ca, qui regroupe Centralisme et démocratie (1904), Masses et chefs. Espoirs déçus (1903-0904), Liberté de la critique et de la science (1899). D'autres textes sont disponibles sur ce même site et d'autres sites mettent à disposition certaines de ses oeuvres, comme www.marxists.org.

 

PHILIUS

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