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18 novembre 2009 3 18 /11 /novembre /2009 13:59
                    Stratégie de l'âge nucléaire, publié en 1960 et réédité en 2009, constitue un livre phare dans les débats sur la stratégie nucléaire et dans la stratégie tout court. D'un style clair et d'une rigueur toute... militaire, cet ouvrage pose à son époque les termes nouveaux de la guerre. En un avant-propos et 5 chapitres, Pierre GALLOIS (1911-2010), général français de brigade aérienne, présent auparavant (de 1953 à 1957) dans les plus hautes instances de l'armée française et du SHAPE (Grand quartier général des forces alliées en Europe), trace les grandes lignes de ce qui est aujourd'hui encore, le fondement de la stratégie nucléaire française. Pour celui qui veut étudier la stratégie nucléaire aujourd'hui, cette oeuvre est encore incontournable. Les experts militaires et civils en charge ou en commentaire de la politique française de défense s'y réfèrent encore.

                 Son avant-propos s'oppose à tout le mouvement de désarmement nucléaire, auquel il pose la question s'il faut réellement "retourner à l'ère du trinitro-toluène". Jetant un oeil rétrospectif sur 559 ans (et 278 guerres) entre 1482 et 1941, le général de brigade aérienne pense qu'il n'y a vraiment pas matière à nostalgie et que de toute façon, "l'armement nucléaire pose de manière entièrement nouvelle le classique problème de la guerre" :
- "Entre l'enjeu convoité et le risque à courir pour l'emporter en usant de la force, il n'y a plus aucune commune mesure".
- "Une certaine égalité peut être établie entre les peuples. En matière de défense et de sécurité, il peut ne plus y avoir de nations fortes et de nations faibles." Cette affirmation exprime le pouvoir égalisateur de l'atome.
- "Parce que de nouvelles armes, fondées également sur le principe de la fission de l'atome, mais de faible puissance, commencent à figurer dans les panoplies des deux Grands, le concept de dissuasion s'applique non seulement à la défense d'enjeux d'importance majeure, mais également aux conflits seconds."
- "En associant l'explosif thermonucléaire au missile balistique à grande portée, les techniciens ont créé une arme actuellement imparable. Il semble que celui qui s'en servirait le premier devrait l'emporter et que cette arme accorde un avantage redoutable à l'agresseur. En fait, si les deux parties en présence en sont pourvues - même en nombre inégal - il n'en est rien. S'il veut éviter d'en subir lui-même les formidables effets, l'assaillant doit d'abord détruire les missiles adverses avant que sa victime ne les lance contre son territoire." L'avènement des missiles balistiques ne facilite pas l'agression, au contraire elle met à la portée d'une puissance comme la France une dissuasion du faible au fort.
     Entre les lignes transparaît bien chez l'auteur l'espoir que le phénomène nucléaire est assez révolutionnaire pour faire reculer enfin la guerre, mais il veut plus modestement "esquisser les bouleversements nombreux dans les techniques d'armement et en déduire les conséquences militaires et politiques."

              Dans le premier chapitre sur les instruments de la paix forcée, Pierre GALLOIS décrit les caractéristiques de l'arme nucléaire, des premières bombes atomiques embarquées, aux progrès effectués dans les variations des divers effets (souffle, chaleur, radioactivité, brouillage électromagnétique) de l'explosion nucléaire, jusqu'aux efforts de miniaturisation et d'établissement d'une continuité entre les bombes classiques les plus puissantes et les bombes nucléaires les moins puissantes.

            Poudre sans feu précise les conditions d'emploi de l'arme nucléaire : sa forte puissance, le choc unique assené par surprise. "Cette formidable contraction de la période d'affrontement a aussi des conséquences révolutionnaires sur les conditions d'un conflit. Une fois qu'il est engagé, il est trop tard pour en modifier l'allure et les formes. Il n'est plus possible de mobiliser de nouvelles classes, de conclure de nouvelles alliances ou de spéculer sur une découverte scientifique capable de peser sur le cours des évènements. Le temps manque. L'échange de coups - s'il y avait échange - serait bref. La planification n'en est pas impossible, comme aussi l'évaluation des dommages matériels mutuellement subis. Mais trop de facteurs interviennent pour que des prévisions soient faites quant à la suite des opérations." "A la surprise et à la contraction de la période de destruction massive s'ajoute une nouvelle notion, également particulière à la guerre thermonucléaire, celle du risque."  "Surprise, brièveté de la phase d'extermination, risque exorbitant ne se substituent ni ne s'ajoutent aux fameux principes de la guerre lorsqu'on envisage de brandir des mégatonnes. Il s'agit tout au plus de règles d'action avec lesquelles les choses étant ce qu'elles sont, il faudrait compter." 
    Après une analyse détaillée des intentions d'utilisation affichées par les états-majors américaines et soviétiques, le général GALLOIS, entrant dans une comptabilité des vecteurs et des cibles, dans l'évaluation de dommages causés par une première frappe, puis une seconde, et montre bien la logique de la stratégie nucléaire.
"...si elle condamne l'armement et les tactique défensives, (elle) accorde l'avantage à celui qui, provoqué, frapperait en second. Cette forme de sécurité ne s'acquiert pas à bon compte. Elle exige d'énormes efforts, une vigilance permanente, la farouche volonté de recourir à la force si besoin était. Mais elle peut être singulièrement solide pour le peuple qui la pratique." Il insiste beaucoup en fin de chapitre sur le fait qu'à peine une formule satisfaisante de dispositifs nucléaires mis au point, les progrès techniques exigent de la mettre déjà à jour.

                Paix, subversion ou risques démesurés entre dans l'analyse des quinze premières années du fait nucléaire, dans le bras de fer qui oppose les deux super-puissances, à travers les différentes crises, de Corée (1950), de Berlin, de Tchécoslovaquie, du spoutnik (premier satellite artificiel - soviétique, 1957). Autant de tests sur la volonté des Grands d'étendre ou de limiter leurs conflits armés, autant de modulations de la perception des "intérêts vitaux".
 "De 1945 à 1952, les États-Unis ont détenu le monopole de l'armement atomique. A l'Est, le jeu soviétique ; à l'Ouest, la surprenante incompréhension du phénomène nucléaire ont neutralisé l'avance américaine. Certes, les États-Unis réussissent à sauver ce qu'ils tenaient pour essentiel mais, entre les seules mains soviétiques, les armes nouvelles eussent sans doute été autrement plus efficaces". On perçoit bien entendu l'anti-communisme foncier de l'auteur qui présume beaucoup de la mentalité "d'envahisseur" de l'URSS... "A Washington, la politique de dissuasion prenait forme peu à peu. Mais il était admis implicitement de part et d'autre du rideau de fer qu'elle ne protégerait que des enjeux ayant un caractère vital pour l'Occident."
"A partir de 1953 ou de 1954, les conflits localisés type Corée ont été à leur tour exclus de la liste des affrontements possibles. L'utilisation éventuelle, sur les champs de bataille, d'armes atomiques de petite puissance condamnait cette forme de guerre. Les belligérants pourraient courir le risque d'en venir à un conflit échappant à tout contrôle et conduisant à un désastre, mutuellement subi."
"Depuis 1957 un autre élément technique est venu modifier les conditions de l'équilibre entre les deux Grands. Le territoire américain sera bientôt vulnérable à des missiles balistiques dont on ne sait encore comment stopper la chute. Une politique de dissuasion à l'agression fondée sur des missiles semblables rétablit aisément l'équilibre entre l'URSS et les États-Unis".  Cet équilibre de la terreur repose sur l'adhésion de l'opinion publique dans les démocraties et cela est un élément d'inquiétude qui se devine bien sous la plume du général. Le jeu de la subversion soviétique doit absolument être contré...

           Le quatrième chapitre expose Les lois de la "dissuasion". "Pour que la politique de dissuasion soit efficace, il faut que les forces de représailles sur lesquelles elle est fondée échappent à l'attaque initiale de l'agresseur et il faut que celui-ci le sache. Mais il faut également que ces forces de représailles franchissent les défenses adverses et que l'assaillant ait conscience de cette perméabilité de sa défense aux assauts qu'il aurait déclenchés."
"Capables d'échapper à l'assaut initial de l'agresseur, de franchir son réseau défensif et de larguer chez lui assez de mégatonnes, les forces de représailles doivent en outre être créditées d'une mise en oeuvre quasi automatique.". Car si l'adversaire ne croit pas à son efficacité et à la volonté politique d'utiliser ces forces, si cette utilisation n'est pas ressentie comme fatale, c'est tout l'édifice de la dissuasion qui s'écroule. "Dans la pratique, cette automaticité peut être obtenue si un certain nombre de "critères de dangers", rigoureusement définis à l'avance, et d'ailleurs constamment modifiés en fonction des nouveaux aspects que la menace peut emprunter, servent à déclencher le mécanisme de la réaction."   Le temps de réponse de ce mécanisme, à l'ordre donné de l'enclencher, est ici primordial, et de façon concomitante, il faut qu'une rigoureuse planification empêche tout danger de retard et tout danger d'accident dus à une erreur d'appréciation de la situation. Bien entendu, ces conditions d'automaticité ne peuvent être obtenues si d'interminables débats (entre membres du gouvernement) empêchent la riposte : c'est pourquoi le pouvoir de mettre en oeuvre cette force nucléaire ne peut qu'être mise dans les mains du commandant suprême des armées.
   Pierre GALLOIS utilise une "équation" qui fonde la valeur d'une telle force de dissuasion : Valeur des instruments de la dissuasion X (multiplié par) Volonté d'en user le cas échéant.

         Les conditions de la sécurité insiste sur l'information et la compréhension de l'opinion publique. Il pointe le danger des "arguments moraux", qui empêcheraient la mise en oeuvre d'une stratégie de dissuasion.
  il insiste sur un aspect de géopolitique entre l'Europe et les États-Unis, qui peut provoquer une vision très différente des "intérêts vitaux". Pour lui, la seule façon d'ancrer la crédibilité de la stratégie de dissuasion des États-Unis, concernant l'avenir de l'Europe, est d'additionner des dissuasions nationales, ce qui vaut surtout pour la France. Non seulement il ne pense pas que la prolifération à l'échelle européenne d'armes nucléaires, mêmes tactiques, rende la situation dangereuse, mais c'est une condition nécessaire pour renforcer les craintes d'un éventuel agresseur. Elles ancrent davantage la puissance américaine à la défense de l'Europe, et c'est d'ailleurs la position que l'auteur défendra toujours.
"A condition d'afficher la ferme résolution d'y recourir en cas de besoin, les nouvelles armes atomiques de petite puissance permettront, plus facilement et avec moins d'hommes, de tenir le rôle actuellement imparti en Europe aux forces conventionnelles du "bouclier". Grâce à ces armes atomiques de petite puissance, le processus de l'"escalade" pourrait être redouté aussi bien en Europe, de manière permanente, qu'ailleurs dans le monde où, en cas de crise et à la demande des gouvernements menacés, les armes de dissuasion au conflit localisé pourraient être occasionnellement installées et brandies."
Si nous suivons bien cette logique, la prolifération d'armes nucléaires dans le monde entier favoriserait la sagesse des hommes, et serait une voie pour mettre fin à la guerre comme moyen de résoudre les conflits.
 
        Lisons la conclusion : "(...) Aujourd'hui pourtant, les moyens matériels capables d'imposer l'abandon de la force, de neutraliser le nombre et d'obliger la majorité à respecter la minorité - l'inverse est également vrai - existent. Parce que les risques inhérents à l'usage de l'explosif atomique sont considérables et parce que le monde le sait - en partie grâce à la propagande soviétique -, l'état de paix entre nations pourrait être autrement plus stable que jadis, lorsque l'on supputait la valeur des forces en présence et que l'appréciation était faite d'un coeur d'autant plus léger que la punition n'était jamais totale et que l'on pouvait spéculer sur les "fortunes de la guerre." Demain, la sanction serait instantanée et elle serait toujours sans commune mesure avec l'objet même du différend.(...)."

Général Pierre Marie GALLOIS, Stratégie de l'âge nucléaire, Préface de Raymond ARON, Editions François-Xavier de Guibert, collection Héroïque, 2009, 200 pages. Il y a un préambule de Antoine-Joseph ASSAF qui dirige cette collection et une introduction du général GALLOIS écrite en juin 2009. La première édition date de 1960, aux Editions Calmann-Lévy.



  Relu le 3 Août 2019



             

                

                
             


                

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