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29 septembre 2014 1 29 /09 /septembre /2014 17:06

   Ce n'est que pendant la période Meiji que se forme une véritable stratégie japonaise. Encore faut-il préciser qu'il ne s'agit pas d'une stratégie aux contours faciles à saisir : derrière la façade d'un discours occidentalisé tenu par des personnalités qui se plient volontiers aux règles des conférences internationales et aux canons de la Stratégie, existe une sorte de praxis sans manuel stratégique que l'on peut cerner, à travers les tactiques et plans stratégiques adoptés lors des guerres qui impliquent le japon, des années 1860 aux années 1940, reconstitués parfois à grand frais à partir de notes d'état-major, de spécifications techniques d'engins de guerre, de compte-rendus d'activités militaires...

    C'est à partir de leur position dominante dans l'appareil d'Etat réorganisé autour d'un cabinet (de militaires surtout) officiellement placé sous la direction de l'empereur, d'où d'ailleurs ils ne subissent jamais de réels contrôles civils (et ce n'est pas l'exeixtence d'un Parlement très divisé qui permet un tel contrôle...), des membres de clans d'ex samourais et de descendants de samourais, prennent d'abord leurs leçons de stratégie en Occident. Et modèle ensuite les leçons qu'ils tirent suivant leurs propres traditions nationales, acquises pendante toute la période des shoguns, dans des attitudes non exemptes d'une forte tendance au secret, ce qui rend d'ailleurs difficile pour les rares historiens militaires qui s'y intéressent - notamment après la seconde guerre mondiale - la définition d'une stratégie impériale japonaise...

 

    Cette stratégie impériale japonaise, pour autant qu'on parvienne à l'identifier, pour peu qu'elle reste un temps stable provient de la conjonction de pratiques navales anciennes et de l'importation d'idées européennes et américaines.

 

    Ces pratiques navales anciennes, que l'on peut retrouver dans des écrits japonais - plutôt tous partiels et parsemés le long des siècles - plutôt que dans les ouvrages de penseurs non japonais, sont exposées par des professeurs ou des responsables militaires, parfois dans les universités à l'extérieur du Japon. C'est surtout à travers des comptes-rendus de bataille ou de manoeuvres dans les guerres entre le Japon, la Corée et la Chine depuis des centaines d'années que l'on peut comprendre une certaine permanence dans ces pratiques. Ainsi, les tentatives d'invasion du Japon par le Mongol Koubilaï Khan, en 1274 et 1281, affectent profondéement la pensée navale japonaise. L'accumulation des expériences militaires, notamment au XVIe siècle (Hideyoshi dotant à cette époque le japon d'une nouvelle marine, indique que les objectifs des moyens navals ne sont jamais de combattre les navires ou la flotte de l'adversaire, mais de soutenir, en attaque ou en défense, les forces terrestres. Même lorsque la Marine, pendant la guerre du pacifique des années 1940, détenait les leviers du pouvoir de décision militaire, il s'agitssait toujours de soutenir les offensives ou les défensives terrestres.

Alexandre KIRALFY explique que "le Japon se retira de la société internationale au moment où les galères sillonnaient la Méditerranée et avant qu'aux lours galions n'aient succédé les vaisseaux de ligne et les frégates qui allaient s'imposer pendant les XVIIe, XVIIIe et une bonne partie du XIXe siècles. Il se réveilla à l'époque de la navigation à vapeur et des cuirassés. ce réveil fut marqué par des conflits avec les puissances étrangères et le bombardement de Kogoshima et Shimonoseki. Les Japonais ne perdirent pas de temps pour adapter  les nouveaux instruments occidentaux à leurs besoins spécifiques. Ces progrès renforcèrent plutôt qu'ils n'entamèrent les vieilles théories navales assoupies. Si, par le passé, les Japonais avaient constamment veillé à ne pas risquer leur snavires de guerre, ils se rendirent alors bien compte que toute victoire coûteuse les affaiblirait face à des puissances qui pourraient en profiter. Les navires de combat ne se chiffraient plus par centaines (Hideyoshi s'était embarqué pour la Corée avec 700). Une demi-douzaine de cuirassés ou de croiseurs, une vingtaine de torpilleurs représentaient désormais une force imposante. A partir de ce moment, on peut juger de la théorie navale japonaise, non seulement d'après la répartition stratégique des escadres et leur utilisation spécifique, mais aussi d'après les formations tactiques complexes qu'ils adoptèrent. Sur ce dernier point, on est obligé d'aller du général au particulieer, de la stratégie à la tactique. La complexité du combat naval le plus simple est telle qu'il est souvent imprudent de sélectionner certains détails des opérations pour en déduire de grandes théories. Une grosse mer et une visibilité insuffisante déjouent les plans les mieux établis, de même que la pénurie de munitions. Un amiral peut interrompre l'action temporairement, non seulement pour préserver ses navires de représailles, mais aussi tout simplement pour réajuster sa ligne de conduite ou reconsidérer la situation. (...). Tactiquement, l'objectif japonais était d'endommager une partie de la flotte ennemie au point qu'elle doive s'éloigner de ces eaux interdites. Lui porter un coup plus sérieux n'était envisageable que si le risque pris était minime." Il s'agit d'abord de frapper vite et au plus près des forces navales ennemies, et de se retirer, en observant si la manoeuvre a permis de donner aux forces terrestres toute l'efficacité maximum. (...)

Comme la stratégie et la tactique navale des Japonais sont le reflet de considérations géographiques et politiques, on peut s'attendre à ce qu'en se transformant, celles-ci modifient les premières. Dans le passé, la marine nippone a constitué principalement un bouclier assurant la protection de la patrie et des transports de troupes. Les territoires insulaires occupés par les Japonais réclament des communications maritimes permanentes, pour soutenir un long siège, aidées du trasport aérien. Il serait possible de fermer à l'ennemi les passes étroites entre ces îles et presqu'îles au moyen d'une puissance aérienne suffisante, du point de vue qualitatif comme quantitatif - en raison, pour ce dernier point, de la vaste étendue des régions placées sous la domination japonaise. En conclusion, on peut dire que la marine impériale a assentiellement servi de soutien aux armées terrestres. Dans la mesure où d'autres instruments, telle l'aviation, pourraient rendre le même service, à un coût moindre, l'importance de l'arme navale diminuerait pour la défense de la patrie et des territoires conquis, et il serait donc possible de lui faire prendre de plus gros risques. La puissance maritime japonaise conserverait toujours son ancienne valeur pour les actions côtières.

Pour le Japon, la perte de positions stratégiques et la présence d'importantes forces ennemis à proximité de son territoire - comme le fait que ses adversaires sont animés d'un esprit offensif en contraste avec l'attitude défenseive historique de la plupoart de ses ennemis précédents - pourraient bien influer sur ses concepts de la guerre navale. Cependant il n'existe aucun exemple de l'emploi des forces navales nippones dans des opérations décisives en haute meer, il n'est pas possible de déterminer la position de la marine japonaise sur ce sujet. Le passage d'une défensive plus ou moins nécessaire, dans le sens souligné plus haut, à une véritable offensive représenterait un changement radical en théorie, mais, à la lumière des événements de l'histoire, il n'est guère possible que les Japonaus entreprennent une offensive tant qu'ils auront besoin de la puissance maritime pour défendre leurs territoires." L'auteur, qui constate surtout cet état de fait d'après les opérations de la Seconde guerre mondiale, écrit également qu'il convient d'être prudent dans les conclusions, car on souffre ici d'un manque de rensignements précis disponibles...

 

    L'importation des idées européennes et américaines peut être étudiée avec précision à partir des importantes missions militaires et diplomatiques de tous les pays au Japon et inversement, mais l'influence la plus importante, s'est fait sous l'entremise surtout de Aritomo Yamagata, qui introduisit la conscription en 1873 et permis, avec la proclamation du Rescrit impérial aux soldats et aux marins de 1882 d'endoctriner des milliers d'hommes de tous les milieux aux valeur militaro-patriotiques et au concept de la fidélité inconditionnelle à l'empereur. C'est après la victoire allemande dans la guerre franco-prussienne de 1870-1871 que les "échanges" d'informations en matière de techniques d'armements et de tactiques militires se sont accrus. L'état-major japonais accorde la plus grande attention aux vues du commandant Jacob MECKEL (1842-1905), général de l'armée prusienne, conseiller allemand au Japon pendant l'ère Meiji. L'un des décideurs les plus importants de l'armée impériale japonaise, le général Kawakami SÔROKU (1848-1899), qui la conduisit lors de la première guerre sino-japonaise, prend de nombreux éléments ainsi communiqués pour modeler les contours d'un militarisme conquérant.

Katsuro HARA (Histoire du Japon, 1926), de l'Université impériale de Kyoto écrit que l'art militaire, le seul que le Japon ait pratiqué depuis l'Antiquité fut le plus honorable de tous, exercé aux dépens d'autres disciplines. Le Japon adopta les instruments militaires de l'Occident - et il semble bien qu'il le fait encore aujourd'hui dans des liens toujours étroits avec les Etats-Unis - et les mit au service d'un domaine déjà bien exploré. Selon lui, "que son évolution plaise ou non aux autres nations, le Japon ne peut fixer des limites au progrès qu'il lui reste à faire, car, là où il n'y a pas progrès, il y a stagnation". En 1926, le mot "progrès" pouvait avoir une signification purement abstraite, en dépit du contexte, mais, lorsqu'on le considère à la lumière de l'histoire japonaise, il est impossible de la dissocier de la notion d'extension territoriale par des moyens militaires. C'est vrai jusque dans les années 1940, mais depuis le double choc de la défaite et de la destruction atomique de deux villes, toutes les données ont encore changés, comme elles avaient changé avec l'irruption de l'Occident dans les années 1850-1860. Ce qui reste permanent en revanche, c'est bien à la fois l'extrême plasticité aux idées économiques et sociales venues d'Occident et l'existence de ce face à face géopolitique Chine-Corée-Japon-Etats-Unis. 

 

     Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND confirment que "contrairement à ce que l'on pourrait supposer, il n'y a pas de pensée stratégique japonaise à l'âge classique" et encore moins de pensée stratégique d'Empire, vu la situation politique féodale de l'ensemble de l'archipel. Ils rappellent que le seul ouvrage militaire, le Traité des cinq roues; dû au samouraï Miyamoto MASASHI, rédigé au XVIe siècle, concerne le guerrier individuel et sa discipline, non l'organisation collective de la violence.

"Même si les classiques chinois de la stratégie, poursuivent-ils, et tout particulièrement Sun Tzu sont traduits en japonais dès le Xe siècle, le bushido, ou code de comportement individuel des samouraïs, prévaut. Lorsque, par deux fois, les Mongols (en 1274 et en 1281) cherchent, en vain, à envahir le Japon, ils ne sont pas vaincus par les exploits individuels des combattants japonais mais par les conditions atmosphériques. La tempête sauve, chaque fois, le Japon dont l'unique chance de tenir tête aux armées mongoles eût été non la bataille rangée mais la guérilla, comme au Viet-Nam, où les forces mongoles piétinèrent avant de se retirer.

il est également pertinent de relever que, si les Japonais s'adaptèrent très rapidement au maniement du mousquet introduit par les Portugais (XVIe siècle), l'usage des armes à feu fut interdit durant plus d'un siècle (...). La bravoure et l'expertise individuelle du samouraï ne pouvaient supporter le feu - éventuellement manipulé par des manants mettant hors de combat une élite guerrière au code rigoureux.

Cependant, l'importance militaire d'Oda Nobunaga, de Toyotomi Hideyoshi et de Tokugawa Ieyaesu aux XVIe et XVIIe siècles ne peut être négligée. ce sont ces trois guerriers qui sont à l'origine de l'unification du Japon, et leur rôle militaire et politique fut considérable. Précisions qu'avec l'ère du Meiji une pensée stratégique japonaise soucieuse d'assimiler les avancées occidentales se fait rapidement jour.

A l'époque du shogunat des Ashikaga (1336-1568), le Japon fut constamment morcelé, aucun des shogoun n'étant suffisamment puissant pour imposer son contrôle sur l'ensemble du pays. A Kyoto, la capitale, le shogoun menait une vie raffinée, entouré d'une cour nombreuses, et les arts étaient florissants.

Cependant, dès 1467, le shogunat est en déclin, et la guerre civile ravage non seulement le pays pendant dix ans, mais atteint même Kyoto. Les conditions économiques se détériorent, et les révoltes paysannes se multiplient et sont systématiquement écrasées. Afin d'échapper aux impôts et aux exactions, nombre de paysans s'enrôlent comme soldats. Au XIVe siècle, la coupure rigide entre samouraïs et paysans n'existait pas encore. Les guerriers de cette époque étaient des cavaliers et les paysans constituaient l'infanterie. Loin de prendre fin, la guerre civile est suivie par une longue période de conflits internes entre Daimyos (Grandes Maisons). Cette période, qui est dénommée par les historiens japonais "L'ère du pays en guerre" s'étend sur un siècle. Ce chaos féodal prit fin avec la montée au pouvoir de trois guerriers aux origines modestes mais qui surent imposer au pays une unité. Celle-ci fut forgée par Oda Nobunaga, Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyaesu, ce dernier étant le créateur du Shogunat qui porte son nom et qui dura jusqu'à la révolution du Meiji (1868). Le XVIe siècle, marqué par ces trois grandes figures, est le grand siècle du féodalisme japonais."

Alexander KIRALFY, La stratégie navale japonaise, dans Les maitres de la stratégie, tome 2, Sous la direction de Edward Mead EARLE, Bibliothèque Berger-Levrault, collection Stratégies, 1982.Arnaud BLIN et Gérard CHALIAND, Bâtisseurs du Japon, dans Dictionnaire de stratégie, tempus, 2016.

 

STRATEGUS

Complété le 15 octobre 2017

 

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