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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 14:31

        L'épaisseur historique de l'Empire Romain oblige la plupart des auteurs à traiter l'ensemble des stratégies et tactiques militaires mises en oeuvre par les Romains dans un tout global, même s'il existe finalement peu d'écrits théoriques. La longévité de cet Empire peut amener même à parler de "grande stratégie impériale", malgré l'hétérogénéité des situations de sa fondation à sa chute. En fait la richesse d'écrits historiques supplée, la quantité énormes d'actes administratifs concernant les armées, qui restent à notre disposition, le prestige à l'extérieur de ce bloc politique qui semble avoir toujours existé aux yeux de ce contemporain, le jeu original des institutions politiques, sociales, économiques et militaires, légitiment en grande partie cette approche. 

  Néanmoins, pour Hervé COUTEAU-BÉGARIE, "la pensée stratégique suppose une tournure d'esprit tournée vers l'abstraction. Les Grecs et les Byzantins ont fabriqué une littérature stratégique parce qu'ils étaient passionnés de controverses philosophiques ou théologiques. Les romains n'en ont guère écrit parce qu'ils étaient essentiellement pratiques."

 

     Cette approche pragmatique des Romains fait qu'ils n'ont pas produit, à quelques exceptions près, l'équivalent de l'oeuvre stratégique grecque qui les précède. "Certes, la supériorité tactique et stratégique des légions romaines pendant des siècles n'auraient pas été possible sans une doctrine militaire structurée, écrit encore Hervé COUTEAU-BEGARIE sur la pensée stratégique romaine. Mais celle-ci est d'abord le fruit d'une pratique : Polybe rapporte que les candidats à des fonctions publiques devaient avoir participé à dix campagnes avant de solliciter les suffrages de leurs concitoyens. L'expérience ainsi acquise est restée largement informelle et ne semble pas avoir donné lieu à une littérature spécialisée abondante."

   Il décrit ainsi la maigre littérature produite, distinguant nettement une littérature de stratégie opérationnelle d'une littérature historique :

"Il existe cependant quelques traités de tactique et de stratégie. Au IIe siècle av JC, Caton, le célèbre censeur, a rédigé un De Re militari, dont il ne reste rien. Polybe a écrit une Taktika, aujourd'hui perdue comme le traité de Paternus, que Végèce a utilisé, sinon partiellement recopié. L'auteur le plus important du Haut Empire est Frontinus, dit Frontin, gouverneur de Bretagne, auteur d'un commentaire militaire d'Homère et d'un traité militaire qui sont perdus, mais que Végèce a utilisés au IVe siècle. N'a survécu de lui qu'un recueil de Strategemata, rédigé entre 84 et 88, qui constituait un appendice au traité perdu : 583 stratagèmes rigoureusement organisés en sept livres, dans un but pédagogique et pratique, avec une claire distinction entre les stratagèmes et la stratégie ; leur rayonnement sera durable." La maigre matière retrouvée qui a pu traversé les siècles, emplie souvent de références à des ouvrages perdues suggère toutefois sans doute plus de systématisation dans l'art de la stratégie qu'on ne le reconnaît souvent. Il faut compter avec les massives destructions d'écrits sous le Bas Empire et pendant la période des royaumes barbares, dans les désordres violents qui traversent alors tous les mondes connus... Sans oublier une certaine constance dramatique dans la destruction volontaire, hors batailles et hors pillages, des écrits jugés contraires aux croyances de l'époque...

"Arrien est l'héritier, poursuit l'auteur du Traité de stratégie, des tacticiens grecs, "mais aussi consul vers 130 : son Ars Tactica oppose la tactique grecque et macédonienne à la tactique romaine. (...) Après Frontin, Arrien, Polyen et, un peu plus tardif, Jules l'Africain (...) cette tradition gréco-romaine s'interrompt : il va s'écouler trois siècles "pour lesquels nous ne connaissons ni nom, ni oeuvre de stratégistes. Il y a lieu de s'étonner de ce manque total de curiosité à l'égard de la littérature militaire (surtout en cette période de guerres et d'invasions récurrentes!) A moins que, en l'absence de tout progrès de la technique, sinon de tout changement des usages militaires, la littérature ancienne n'ait suffi aux lecteurs. Brian CAMPBELL (auteur de nombreux ouvrages sur l'Empire romain) incrimine la structure du commandement qui faisait obstacle à la constitution d'une caste d'officiers généraux bien préparés : "Les Romains n'avaient pas d'académie militaire, pas de processus institutionnalisé de formation en discipline, en tactique et en stratégie, ni de moyens systématiques d'évaluation des candidats aux hauts grades." Mais, avec Hervé COUTEAU-BÉGARIE, nous doutons de cette explication.

"C'est en Occident qu'on voit apparaître, à la fin du IVe siècle, un véritable essai militaire, le De Re militari, dit aussi Epitoma Rei militariq (abrégé des questions militaires), de Flavius Vegetius Renatus, dit Végèce, compilation consciencieuse de tous ses prédécesseurs qui se propose de remédier à une décadence militaire évidente. (...) Végèce est l'auteur militaire le plus important que nous ait légué l'antiquité occidentale." Il a fondé, selon Bruno COLSON (L'Art de la guerre de Machiavel à Clausewitz, Presses Universitaires de Namur, 1999), "la tradition occidentale des "principes de la guerre"".

La deuxième branche de la théorie militaire romaine est constituée par les historiens, "de loin, la plus abondante en volume, c'est également celle que l'on lit le plus souvent. Le modèle est Polybe, compagnon de Scipion Emilien, vainqueur de Carthage dans la troisième guerre punique. (...) Mais Polybe est d'abord de tradition grecque."

Après lui, Hervé COUTEAU-BÉGARIE cite Jules César, puis dans la période impériale, TACITE, TITE-LIVE, TRAJAN...

    C'est cependant dans toute cette période grecque et gréco-romaine que naît véritablement la stratégie chez les Anciens : "C'est à Athènes qu'apparaît, au Ve siècle avec JC, la fonction de stratège. Les tribus élisent dix stratèges. Ils forment un collège au sein duquel un chef (...) peut s'imposer à ses collègues. Mais tous ont vocation à conduire l'armée, ou une partie de l'armée, même si une spécialisation tend progressivement à s'opérer : le stratège des hoplites commande l'armée en compagne, le stratège du territoire est chargé de la défense de l'Attique, les deux stratèges du Pirée assurent la défense côtière, le stratège des symmories vielle à l'armement de la flotte et les cinq autres sont affectés à des missions ad hoc. Après Alexandre le Grand, l'institution des stratèges subsiste dans les royaumes hellénistiques, mais sous une forme plus territoriale (les stratèges de nommes - de province) et elle perd de son importance, malgré les titres ronflants dont ses titulaires sont affublés : l'un est stratège, épistratège et syngenès, l'autre est stratège et archisomatophylaque."

"Autant la fonction de stratège est bien assurée, autant l'idée de stratégie parait floue et il n'est pas certain que cette ambiguité soit entièrement imputable aux lacunes de notre documentation. Le mot stratagema apparaît dans le deuxième quart du IVe siècle av JC, mais il ne se trouve qu'une seule fois chez Xénophon et la première définition connue est de plusieurs siècles postérieure, on la doit à l'apologiste chrétien Clément d'Alexandrie (IIe siècle). La strategika apparaît à peu près à la même époque, Demetrios de Phalère (fin du ive siècle av JC) compose une Strategika. Les deux termes sont synonymes, sans connotation de tromperie, mais ils semblent restés d'emploi peu courant ; on ne les trouve ni chez Hérodote, ni chez Thucydide. Ils n'en continuent pas moins à cheminer et à s'acarter progressivement l'un de l'autre.

A partir de Polybe et des historiens du Ier siècle av JC, stratagema est lié à l'idée de ruse et de tromperie, tandis que strategika est relatif à l'office du général, même s'ils restent synonymes chez plusieurs auteurs, notamment Onosander. Le verbe strategeo acquiert un sens plus précis qu'être général : chez Onosander, il signifie manoeuvrer.

     Le moment romain est essentiel pour la transmission de tout cet héritage grec. "C'est dans cet état que les Romains latinisent les deux concepts, durant le Ier siècle av JC, Cicéron parle de stratagema dans une lettre datée du 10 mai 51 av JC, le terme va progressivement supplanter ses concurrents latins (solletia, dolus, ars, astutia...). Un siècle plus tard, Frontin distingue, "malgré l'analogie naturelle de ces deux choses, les stratagèmes d'avec la stratégie. Car tout ce que la prévoyance, l'habileté, la grandeur d'âme, la constance, peuvent inspirer à un général, forme la matière de la stratégie en général ; et tout fait particulier qui pourra être rangé sous un des chefs sera un stratagème." Mais cette acception reste exceptionnelle. L'approche dominante est organique et concrète : la strategia est la préfecture militaire, le strategus le chef d'armée. D'un point de vue théorique, les Romains parlent plutôt de science militaire ou science de la chose militaire, qui inclut la stratégie."

 

      La longévité de la ville (fondée vers 750 av JC), entité politique indépendante vers 475 av JC, fondatrice d'un Empire qui homogénéise un ensemble géographique autour de la Méditerranée et bien au-delà, habituellement découpé en Haut Empire (27 av JC-161) et en Bas Empire (284-395) avant sa fin  en une longue crise qui aboutit au Ve siècle, suscite nombre d'interrogations. Y-a-t-il pour autant une grande stratégie romaine qui est appliquée sous la République, ce Haut et ce Bas Empire, malgré la diversité des situations et la variété des protagonistes en présence?

    Edward Nicolae LUTTWAK (né en 1942 en Roumanie), l'un des spécialistes américains de stratégie et de géopolitique les plus réputés dans le monde entier, le pense. "Dans les annales de notre civilisation, la réussite de Rome reste entièrement inégalée dans le domaine de la grande stratégie et même ses leçons ne sont pas rendues caduques par deux millénaires de changements technologiques" (Introduction à La grande stratégie de l'Empire romain, première édition). Il compare le contexte de ces époques à la nôtre, où règne un état de guerre permanente sans conflit décisif, la volonté de conciler au mieux les impératifs de la sécurité et l'économie des forces, pour reprendre les termes de Pierre LAEDERICH. "Pour les Romains, écrit le stratégiste, comme pour nous, le but idéal de la conduite diplomatico-stratégique était d'assurer la survie de la civilisation sans porter atteinte à la vitalité économique et sans compromettre l'évolution de l'ordre politique". Le succès de l'Empire romain est lié à la "constante subordination des priorités tactiques, des idéaux martiaux et des instincts guerriers au but politique (...). Avant tout, les Romains se rendirent compte que l'élément prédominant de la puissance n'était pas matériel mais psychologique - résultant de l'idée que les autres se faisaient de la force romaine plutôt que de l'usage de celle-ci". C'est le manque de légions pour tenir un périmètre impérial immense qui a contraint Rome à définir une "grande stratégie" limitant le recours direct à la force militaire.

Edward LUTTWAK reprend les définition de la grande stratégie émises par Liddell HART : la grande stratégie exprime l'idée de politique en cours d'exécution, la stratégie est l'application est l'application de la grande stratégie à un niveau moins élevé - l'art de distribuer et de mettre en oeuvre les moyens militaires pour accomplir les fins du politique. La tactique est l'application de la stratégie à un niveau inférieur. "Nous pouvons parler, écrit-il, de systèmes au sens propre, car chacun intègre la diplomatie, les forces militaires, le réseau de routes et de fortifications pour un unique objectif. De plus, le dispositif de chaque élément traduit la logique de l'ensemble. le but de chaque système était de satisfaire un ensemble distinct de priorités, elles-mêmes le reflet de conceptions conjoncturelles de l'empire : expansion hégémonique pour le premier système, sécurité territoriale pour le deuxième, et finalement, dans des circonstances graves, la simple survie de la puissance impériale elle-même. Chaque système était fondé sur une combinaison différente de diplomatie, de force armée et d'infrastructures fixes, et chacun déterminait l'adoption de différentes méthodes opérationnelles, mais plus fondamentalement, chaque système reflétait une vue du monde différente et l'image que Rome se faisait d'elle-même." 

Son analyse, proprement révolutionnaire, est la première analyse générale de l'empire romain et nombre d'auteurs spécialistes du monde romain l'ont accusé de forcer la réalité : F MILLAR (Emperors, Frontiers and Foreign Relations, 31 BC to AD 378, Britannia, 1982), C R WHITTAKER (Les Frontières de l'Empire romain, édition française, 1989) et B ISAAC (The limits of Empire. The Roman Army in the East, Oxford, 1990). Les Romains, pensent-ils, ne disposaient pas d'une informtion suffisante, notamment géographique, pour avoir une véritable réflexion stratégique. D'autres spécialistes, par contre, comme C M WELLS (Review of Luttwak, The Grand Strategy of the Roman Empire, Americai Journal of Philology, 1978) ou S L DYSON (the Creation of the Roman Frontier, princeotn, 1985) estiment qu'il peut avoir raison sur certaines périodes de l'Empire

L'argument récurrent des adversaires à la thèse de Edward LUTTWAK est bien entendu l'absence de réflexion stratégique globale dans les sources qui nous sont parvenues. il prend acte de ce fait, mais si la conceptualisation est absente des sources, faut-il enconclure que ce qu'elle aide à décrire n'a jamais existé. il s'attaque à ce qu'il appelle l'analyse systémique moderne : "Les Romains n'avaient apparemment pas besoin d'un Clausewitz pour soumettre leur énergie militaire à l'exigence des buts politiques ; il semble qu'ils n'avaient pas non plus besoin des technique analytiques modernes. Ignorant la nouvelle science de l'analyse systémique, il conçurent et réalisèrent en revanche des dispositifs importants et complexes de sécurité qui alliaient en un tout cohérent et avec succès le déploiement des troupes, les défenses fixes, le réseau routier et les transmissions. Dans le domaine plus abstrait de la stratégie, il est évident que, soit par l'intelligence, soit par l'intuition traditionnelle, les Romains comprirent toutes les subtilités de la dissuasion, mais aussi ses limites." Même pour les stratégies grecques et byzantines, il faut compléter la lecture des "traités de stratégie" par celle des historiens anciens et par une étude des autres sources (épigraphie notamment) pour les approcher réellement. Les écrits qui nous sont parvenus des sources administratives et des débats au Sénat romain constituent aussi une source d'informations précieuses. "Au fond, conclue Pierre LAEDERICH dans la Préface de l'étude de LUTTWAK, "les spécialistes qui accusèrent Luttwak de n'avoir pas lu les sources anciennes les avaient-ils eux-mêmes bien comprises? On peut retrouver chez d'autres historiens de Rome témoignage d'une vision élaborée et cohérente de la stratégie impériale (Dion CASSIUS, Ammien MARCELLIN) (...)". 

 

Edward LUTTWAK, La grande stratégie de l'Empire romain, deuxième édition revue et préfacée par Pierre LAEDERICH, Economica, Bibliothèque stratégique/Institut de Stratégie Comparée, 2009 ; Paul PETIT, Histoire générale de l'Empire romain, en trois volumes, Seuil, 1974 ; Hervé COUTEAU-BEGARIE, Traité de stratégie, Economica/Institut de stratégie comparée, 2002.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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