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29 avril 2013 1 29 /04 /avril /2013 09:52

      L'histoire des entreprises indique que la guerre économique est plus appliquée que raisonnée, tant dans ses présupposés que dans ses conséquences. Elle est parfois génératrice de guerre tout court, parfois en constitue un substitut sans doute moins violent mais aux conséquences à moyen et long terme néfastes (sur le plan du bien être des populations). Si à un moment ou à un autre, par suite de collusion/fusion momentanée d'objectifs d'entreprise et d'Etat, la guerre économique est entreprise, il faut néanmoins avoir à l'esprit deux éléments très importants : du fait d'une certaine instabilité dans les instances dirigeantes ou dans les systèmes d'alliance entre entreprises, celle-ci peut être appliquée de manière décousue et contradictoire, dont les résultats bénéfiques ne sont pas évidents mais dont les répercussions sur les populations sont généralement dramatiques (au mieux chômage massif, au pire famine) ; du fait de la nature compétitive des relations entre entreprises ou groupes d'entreprises, la marge entre pratiques commerciales couramment déloyales et entre pratiques volontairement destinées à nuire est plus ou moins importantes. Avec la dominance actuelle des marchés financiers sur l'économie toutefois, les activités des traders et autres acteurs financiers sont relativement destructrices d'éléments de l'économie réelle, tant et si bien que dans certaines circonstances, la prospérité de la sphère financière dépend de destructions dans la sphère matérielle productive (envolée boursière se confond parfois avec suppression d'emplois..). La pratique dans les salles de marché les fait ressembler à des champs de bataille, à coup de fausses rumeurs et de vraies OPA agressives, tout cela étant tendu vers l'accroissement de valeurs nominales de titres financiers, sans "préjudice", comme on dit dans le droit des affaires, des conséquences sur la production, l'emploi et les services publics. 

    De nombreux stratégistes en herbe ou confirmés proposent couramment leurs services aux entreprises, pour mener des batailles économiques, comme l'indique l'ouvrage de Dominique FONVIELLE. Un ensemble de réflexions sur la finance internationale, par ailleurs, tend à faire voir l'acitivité des milieux financiers comme une guerre économique contre les peuples.

 

    Dominique FONVIELLE, dirigeant d'un cabinet de conseil et d'information stratégiques, ancien officier de renseignement propose aux entreprises, comme tant d'autres l'ont fait avant lui et après aux Etats-Unis, en Europe ou en Asie, d'appliquer une méthode de raisonnement tactique de l'Ecole supérieure de guerre au processus de décision de l'entreprise. 

"Au-delà de la stratégie "normale" de l'entreprise, les actes hostiles, l'exaspération de la concurrence, les pratiques concurrentielles déloyales, l'espionnage industriel, la désinformation mettent les dirigeants dans une situation de conflit permanent. Le plus grand danger serait de ne pas en tenir compte. Il s'agit donc de "mettre l'entreprise en dispositions de combat" et de tenir compte de l'environnement et des conditions de sa survie. (...) Nous sommes en guerre économique, et de nombreuses affirmations tendent à le prouver. Les meilleurs auteurs désignent l'Amérique hégémonique comme l'adversaire (l'ennemi) de la France et de l'Europe. (Nous remarquerons simplement ici que la Chine a déployé tout un arsenal économique bien plus agressif que celui des Etats-Unis...). La mondialisation est à l'origine de tous les maux de la planète et doit être combattue. Par leurs rejets, les entreprises des pays industrialisés accentuent l'effet de serre et favorisent le réchauffement de la planète. Une firme comme Monsanto aurait voulu gérer l'ensemble des ressources mondiales à partir de manipulations génétiques. A qui profitent ces accusations, ces actions sont-elles réellement menaçantes pour l'ensemble de la communauté mondiale ou ne servent-elles que des intérêts particuliers, politiques ou partisans? 

Pour y voir clair, il faut une méthode d'analyse. Pour apprécier le danger, et donc mettre en place les moyens de défense, il faut comprendre buts et moyens d'action adverses. Puisque nous sommes en guerre économique, appliquons à l'économie les principes de la guerre et de la tactique. Analysons la situation à la lumière de la "Méthode de raisonnement tactique" de l'Ecole supérieure de guerre, et nous pourrons apprécier les tenants et aboutissants des actions qui nous menacent, et donc évaluer les moyens et les méthodes à mettre en oeuvre pour survivre dans ce monde peuplé d'ennemis." L'auteur s'appuie donc sur cette fameuse "Méthode" (TTA 152) éditée en 1977. Ce document représente un corpus doctrinal intéressant dans la mesure où il vise à remettre en ordre les principes tactiques de l'engagement conventionnel des forces après les expériences de l'Indochine et de l'Algérie et fait appel à la réflexion sur les risques nouveaux que l'arme nucléaire a introduits dans l'art militaire. Il suit  la même démarche que de nombreux analystes employés par le Pentagone des Etats-Unis d'Amérique durant la guerre du VietNam, déploient dans l'administration fédérale ou dans les nombreuses entreprises (souvent elles-mêmes stratégiques) où ils ont essaimés ensuite. Comme la méthode TTA 152 française, les multiples projets de recherche américains développent une méthode de raisonnement tactique intégrée dans la stratégie de nombreuses grandes entreprises.                

        Comme tout document concernant la défense, il procès d'abord à une catégorisation des ennemis de l'entreprise. Suivant cette catégorie, une analyse du milieu et des circonstance de leur rencontre et des possibilités d'action sont définies.

Ainsi, en ce qui concerne les multinationales et la concurrence, pour la conquête des marchés émergents et la constitution du développement économique, sont mises en action des investissements étrangers en France. Comme actions légales, nous comptons la concurrence dans le cadre des lois existantes, l'action sur les marchés par OPA ou partenariats. Comme actions illégales peut être conduit un espionnage industriel avec ou sans appui de l'Etat. En ce qui concerne les stratégies économiques nationales et dans le cadre d'un perte de pouvoir des Etats, avec la mondialisation des échanges économiques et les luttes pour l'hégémonie mondiale, sont mises en oeuvre des réglementations restrictives, des embargos par l'Etat, gestionnaire de l'économie nationale (cas-type des clauses secrètes ou non de nations favorisées des Etats-Unis), des politiques d'influence sur les Organisations internationales, dont l'OMC ou la Banque mondiale ; un appui également aux entreprises nationales. Face aux nouvelles menaces économiques, provenant directement de la globalisation des échanges (finances, information, revendications, éco-terrorisme...), sont mises en oeuvre des techniques de blanchiment d'argent par le crime organisé, de communications, d'attaque des systèmes informatiques, jusqu'aux atteintes aux biens et aux personnes (enlèvements, sabotage...  Une grande place est accordée ici également à la guerre de l'information et à l'espionnage électronique. 

Le document permet l'examen également des divers cas de figures conflictuelles, où se jouent la mobilité des personnels, la fragilité du système d'information et l'Image :

- Etat contre firme. Personnels : Expulsions de personnels, droit au travail restrictif pour les expatriés, obligation d'embauche des personnels locaux ; Manipulation des recrutements pour prendre des parts de marchés. Fragilité du système : Ecoutes (Système Echelon), communication défavorable à l'entreprise, mise en place de réglementations défavorables en réaction, pour provoquer l'éviction des marchés au profit des entreprises nationales concurrentes. Image : Accusation d'exploiter des ressources locales sans contrepartie, d'ingérence politique pour des raisons économiques ou marcantilistes pour créer les conditions juridiques et économiques défavorables et la provoquer la perte de confiance des actionnaires, des salariés, des consommateurs...

- Firme contre firme. Personnels : Débauchage de cadres, diminution du patrimoine de compétences, retard technologique, perte de marchés, tout cela provoquant l'aggravation du risque de fusion et d'acquisition. Fragilité : Pénétration, désinformation, pillage technologique et commercial, détournement de clientèle, provoquant la diminution du chiffre d'affaires, la perte de parts de marchés, la fragilisation globale de l'entreprise. Image : Désinformation et atteinte à l'image pour provoquer le départ des cadres et des salariés, la diminution des performances, l'arbitrage négatif des marchés financiers...

- Criminalité, sectes et mafias. Personnels : Corruption, menaces, manipulation de cadres et de salariés, restrictions à la mobilité et l'indépendance des personnes, pour provoquer la perte d'autonomie de l'entreprise progressivement vidée de sa substance et l'amenant à disparaître. Fragilité : Utilisation de l'entreprise comme vecteur de blanchiment ou de prosélytisme, accroissant les risques juridiques et financiers. Image : création d'une image d'entreprise sectaire, corrompue, ou vecteur d'actes de blanchiment, pour parvenir à terme à la disparition de l'entreprise.

- Guérillas et preneurs d'otages. Personnels : Enlèvements, demandes de rançon, attentats, pour provoquer l'abandon du territoire, la perte de marchés, un traumatisme pour les salariés. Fragilité : Identification des cadres-clés, des implantations géographiques de l'entreprise et de ses vulnérabilités, pour provoquer l'impossibilité de travailler avec des expatriés, et l'obligation de se fier uniquement à des cadres locaux. Image : création d'une entreprise incapable de se défendre ou d'entreprise victime, pour provoquer les arbitrages négatifs des clients, des investisseurs, des actionnaires...

- ONG, syndicats et associations diverses. Personnels : Manipulation tendant à entraîner la perte de confiance des personnels dans leur firme. Fragilité : Communication défavorable, orientée vers le boycott. Image : Accusation d'atteinte aux droits de l'homme, à l'environnement, vers également l'appel au boycott...

   Tout le monde remarque que pour le regard distancié de l'analyste, les entreprises légales et illégales, les Etats effectifs ou non effectifs, les entreprises humanitaires ou criminelles peuvent être entraîné dans la guerre économique, de son propre fait ou du fait de l'environnement global...

  Les différents choix qui s'offrent à ces acteurs dépendent des critères d'évaluation interne et des "images de soi". Le document TT 152 toujours, permet de dégager 4 critères de choix :

- Surprise stratégique : En principe, c'est un critère prépondérant, surtout si des créations concurrentielles ou financières sont à attendre. A l'inverse, l'éducation du marché peut imposer de distiller progressivement les informations concernant la mise en place prochaine d'un produit, avec ses caractéristiques. la condition sina qua none de réussite est évidemment l'absence certaine de produits concurrents susceptible de faire échouer l'opération.

- Création de valeur : C'est un point important, dans la mesure où l'annonce de nouvelles acquisitions dans le cadre d'une opération de croissance externe a généralement tendance à faire peur aux marchés qui n'aiment pas le changement; La démonstration d'un bénéfice rapide est alors indispensable. A l'inverse, certains investissements peuvent avoir tendance à détruire de la valeur et à faire baisser le niveau des dividendes distribués. Une bonne communication doit permettre alors de justifier cette mesure et de rassurer les investisseurs.

- Respect du code d'éthique : Il est très délicat de passer outre les valeurs que l'entreprise s'est elle-même données. La tentation de sous-traiter des "affaires sales" est évidemment forte, mais il faut se souvenir qu'un jour ou l'autre ce type d'expédient sera connu et sera désastreux, car il sera évidemment exploité au mieux des intérêts concurrentiels.

- Conformité aux orientations politiques nationales : C'est une question de positionnement de l'entreprise et d'arbitrage entre diverses obligations en situation de force, il est toujours possible de passer outre. L'action de lobbying qui doit soutenir cette action doit prendre en compte le fait que les hommes sont plus sensibles aux politiques que les Etats, et que les carrières sont mobiles. Les mêmes hommes ne prennent pas toujours les mêmes décisions.

   Tout réside alors dans l'évaluation interne des avantages et des inconvénients d'appliquer ces critères... Mais souvent la décision est faite dans le but de gagner à court terme une guerre économique. 

 

   En termes très globaux, qui mettent face à face cette fois les peuples et les firmes, les Etats étant considérés comme inféodés à ces firmes, même si les personnels publics et privés n'ayant pas tous les mêmes préoccupations, de nombreux auteurs, qui sympathisent ou qui se veulent partie prenant d'un altermondialisme, partisans d'un autre mondialisation à laquelle nous assistons depuis près d'un quart de siècle, théorisent la résultante du fonctionnement des systèmes économiques dominants actuels. S'appuyant souvent sur des cas précis de fonctionnement d'une entreprise multinationale ou de l'économie de toute une région, ces économistes discutent d'une véritable guerre économique menée par tout un système financier - qu'il est difficile de percevoir entièrement comme la somme de l'agissement de milliers d'individus placés aux sommets des hiérarchies économiques ou à l'envers comme le fonctionnement d'une méga-machine supportée par tout un appareil idéologique et comptable - contre les peuples en général.

Citons simplement ici une dizaine de leurs thèses :

- Depuis les années 1980, on assiste au niveau planétaire à un appauvrissement massif comme résultat de politiques délibérées qui ont pour nom "néolibéralisme" ;

- La mondialisation ou globalisation est inséparable de la dérégulation des marchés des capitaux déidées par les gouvernements des principales puissances économiques et par les institutions financières multilatérales ;

- La mondialisation/globalisation implique une financiarisation croissance de l'économie de tous les pays de la planète au point que certains auteurs parlent d'une "tyrannie" des marchés financiers qui réduit fortement la marge de manoeuvre des politiques gouvernementales, sans pour autant que le point de non retour ait été atteint. Il y a encore et sans doute plus actuellement une lutte à l'intérieur même des institutions financières nationales et internationales dans laquelle des responsables estiment que les marchés financiers doivent être à nouveau régulés ;

- La mondialisation/globalisation n'est pas un processus purement économique. Les politiques menées par un nombre croissant de gouvernants qui ont suivi la voie ouverte par l'administration américaine Reagan et le gouvernement britannique Thatcher, au début des années 1980, l'ont puissamment accélérée. Les gouvernants ont délibérément réduit la possibilité des pouvoir publics.

- Il est nécessaire de prendre un nouveau tournant qui mette la satisfaction des besoins humains au centre des politiques mises en oeuvre. Et sans doute dirions-nous de mettre enfin le, les peuples au centre de la vie politico-économique. Pour atteindre cet objectif, il faut prendre des mesures contraignantes à l'égard des détenteurs de capitaux. Les opprimé(e)s peuvent devenir les acteurs d'un changement révolutionnaire. La mondialisation néo-libérale n'est pas incontournable (et est d'ailleurs de plus en plus contournées actuellement, tant par des acteurs économiques nationaux, que par des populations entières).

- Après plus de vingt ans de politiques néo-libérales, la croissance économique n'a pas retrouvé le niveau des trois décades qui ont suisi la seconde guerre mondiale. Le développement est non seulement ralenti, mais il implique dans le cadre néo-libéral, une augmentation des inégalités à la fois à l'intérieur des pays et entre les pays du Centre et de la Périphérie.

- La mondialisation/globalisation en cours implique un recentrage des investissements, de la production et des échanges sur les trois pôles principaux aux plans industriels financier, commercial et militaire : la Triade Amérique du Nord-Europe-Japon.

- La mondialisation/globalisation implique dans la phase actuelle à la fois une ouverture des frontières aux mouvements des capitaux et une fermeture des frontières des pays industrialisés aux populations du Tiers-Monde et de l'ex-bloc dit "socialiste.

- La richesse est produite par le travail humaine et la nature. Une partie croissante du surproduit du travail humain est déviée vers la sphère financière par les détenteurs de capitaux. Ils investissent une fraction décroissante de ce surproduit dans la sphère productive. Ce processus n'est pas sans fin mais, si un virage n'est pas pris grâce à l'action de ceux et de celles d'en bas, il risque de durer et d'aboutir à des crises financières de plus en plus fréquentes et d'une ampleur croissante. 

Même si depuis 2004, date à laquelle ont été émises ces thèses, la situation a évolué (les régions changent de dimension économique, les notions de Centre et de Périphérie ont perdu de leur pertinence au profit d'un monde plus multi-polaire, sans que celui-ci gagne en stabilité d'ailleurs), et parfois a empiré (changements climatiques accrus, multiplication exponentielle des fraudes fiscales...), il reste une analyse Peuples/Fiance mondiale qui reste selon leurs auteurs plus que jamais d'actualité. La lecture attentive de la presse financière elle-même donne des signes d'accélération d'une certaine décroissance dans certaines parties du monde. Une inquiétude se manifeste de plus en plus des milieux financiers eux-mêmes quant à l'évolution d'un système qui semble échapper à leurs analyses les plus fines.

 

Eric TOUSSAINT, La finance contre les peuples, La Bourse ou la vie, Editions Syllepse/CETIM/CADTM, 2004 ; Dominique FONVIELLE, De la guerre... économique, PUF, collection Défense et défis nouveaux, 2002.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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