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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 17:39

                                           La théorie marxiste est entièrement tournée vers l'action, aussi ses différentes conceptions de la guérilla, à commencer par celles de Karl MARX et de Friedrich ENGELS, sont toujours tournées vers une transformation de la société en vue de l'instauration du communisme. il ne s'agit plus de petite guerre ou d'adaptation à grande échelle de celle-ci, mais de l'intégrer dans un ensemble plus vaste qui comprend également - et surtout parfois - des aspects économiques et sociaux. Aussi pourrait-on s'attendre, dans les exposés du marxisme à voir les aspects stratégiques - au sens de la guerre des classes - être abordés en même temps que ces deux derniers. Or, comme Sigmund NEUMANN (1924-1962), politologue américain auteur de Permanent Revolution, nous constatons que la littérature sur le marxisme a négligé terriblement cet aspect crucial de leur enseignement. Cet auteur l'explique par la dispersion de l'immense quantité de matériaux relatifs aux problèmes stratégiques et qu'il n'y a pas de pendant militaire du Capital. Il considère d'ailleurs les fondateurs du marxisme comme les pères de la guerre totale moderne, sans doute avec quelque exagération. En tout cas, Karl MARX et surtout Friedrich ENGELS, dont la réputation journalistique des affaires militaires était grande aux Etats-Unis, n'ignorait pas la découverte selon laquelle la guerre moderne est de quadruple nature - diplomatique, économique, psychologique et seulement en dernier ressort militaire. Le vocabulaire militant, voire guerrier, utilisé par les deux fondateurs du marxisme n'est pas un simple jeu de métaphores. Profondément, ils considèrent dans leurs écrits que leur époque est bel et bien une époque de guerre sociale. Ceux-ci ont eu une grande influence par la suite sur la stratégie de la Révolution russe.

                Sigmund NEUMANN distinguer trois périodes dans le développement de leur pensée militaire commune, même si c'est plutôt Friedrich ENGELS qui est le spécialiste de cet aspect.

    Partant de leur analyse des Tactiques de la guerre civile de 1848 et des leçons qu'ils en tirent sur l'état des forces militaires des grandes puissances de 1850-1860, ils viennent  peu à peu à une recherche originale sur la nature et les principes généraux de l'Etat révolutionnaire. Si les mouvements de 1848 connaissent une défaite complète, du moins de leur point de vue, l'étude précise des insurrections et de leurs leçons constituent le point de départ de leur pensée stratégique. on trouve leur analyse tant dans des recueils d'articles (parus dans la presse américaine - au New York Tribune notamment dont une partie est réunie sous le titre Allemange : Révolution et Contre-révolution en 1851-1852), que dans des brochures (Le Manifeste communiste) ou dans des livres (Des luttes de classes en France, 1848-1850). L'absence de crise économique montre que le moment de la révolution n'était pas venu, et ils ne cessent de guetter dans tes événements économiques et financiers les signes précisément d'une telle crise globale qui rend révolutionnaire la situation des ouvriers.

Pendant leur exil à Londres, les deux hommes font abstraction des situations locales pour aborder la situation internationale dans son ensemble. La paysannerie, comme alliée ou force motrice éventuelle dans la révolution sociale future, occupe une grande partie de leurs analyses. Ils spéculent sur une possible révolution russe, où cette paysannerie possède un poids important. "Une ligne directe relie cette prise de conscience, écrit Sigmund NEUMANN, au soulèvement soviétique de 1917. Les armées, recrutées essentiellement dans la paysannerie, avaient partout vaincu les révolutions de 1848 : l'alliance avec les paysans révolutionnaires sauva la guerre civile russe. Ce fut la leçon de la révolution victorieuse et de ses pionniers intellectuels."

     Au début des années 1850, la stratégie marxiste atteint sa seconde étape. Alors que longtemps c'est sur la France qu'ils fondaient leurs espoirs, ils analysent la guerre de Crimée qui les prend au dépourvu, car ils en espéraient un temps mûr pour la révolution. Leur analyse minutieuse des armées belligérantes persuade vite Friedrich ENGELS de la supériorité des nations alliées (Grande Bretagne et France contre la Russie), et de l'importance des sièges et des fortifications en tant que points de fixation des concentrations de troupes. Les problèmes de logistique dans ce pays des grands espaces semblent insurmontables, et cette guerre tourne vite court. C'est la fin "prématurée" de cette guerre en 1856 qui brise leurs espoirs de voir se produire des soulèvements révolutionnaires plus importants. Du coup, c'est plutôt le bonapartisme et le panslavisme qui deviennent les thèmes majeurs des considérations stratégiques d'ENGELS. Il analyse des ambitions napoléoniennes dans deux excellentes brochures, inconnues de beaucoup d'ailleurs maintenant : Le et le Rhin (1859) et La Savoie, Nice et le Rhin (1860). On y trouve dans l'une des considérations détaillées sur la non-nécessité du contrôle de la vallée du pour la frontière méridionale de l'Allemagne (il met en garde contre les projets de Grande Allemagne) et dans l'autre l'analyse des possibilités stratégiques d'une campagne occidentale pour la France, laquelle pouvait très bien selon lui abandonner sa revendication traditionnelle de la rive gauche du Rhin. Le vrai danger pour la France est en fait sa frontière avec la Belgique, dont la neutralité est fragile. Il publie pendant la guerre franco-allemande de 1870 une série d'articles (dans Pall Mall Gazette de Londres) dans lequel il évoque dans le détail le retournement soudain vers la frontière belge de l'armée prussienne. Il est le seul observateur européen à prévoie la défaite française à Sedan. Dans La Savoie, Nice et le Rhin, décidément riche brochure, il évoque un tout autre élément de la stratégie militaire qui aura plus tard une importance capitale dans les deux Guerres mondiales : le spectre d'une guerre sur deux fronts que l'Allemagne devrait affronter, en cas d'alliance franco-russe. Pour lui, la Russie demeurait, avec son régime le plus autocrate d'Europe, la principale menace pour la liberté européenne, quoiqu'il ait nourri en même temps des espoirs pour de nouveaux alliés de la Révolution. Sigmund NEUMANN met l'accent sur une des erreurs d'appréciation d'Engels à propos de la Prusse, dont il évalue mal la situation et ne peut que prendre acte de sa puissance au moment de la guerre contre la France. Alors, du coup, ce n'est plus Napoléon III qui est le danger principal, mais Bismark, comme acteur principal de l'unification allemande.

Pendant la guerre de Sécession, il est l'un des seuls observateurs militaires à penser qu'il s'agit "d'un drame sans pareil dans les annales de l'histoire militaire. Pour lui, c'est une guerre révolutionnaire non seulement parce qu'elle utilise le chemin de fer et les cuirassés sur une vaste échelle stratégique, mais aussi parce que le Nord a décrété la fin de l'esclavage. Dans la Préface au Capital paru en 1867, Karl MARX écrit : "De même qu'au XVIIIème siècle la guerre d'Indépendance américaine sonna l'alarme pour la bourgeoisie européenne, de même au XIXème siècle la guerre de Sécession a sonné le tocsin pour la classe ouvrière européenne."

Tout ce développement nous montre que, loin de se réduire à des analyses de situations locales, des luttes politiques locales, ce que pourrait laisser comprendre certains écrits vivement polémiques sur des politiques intérieures précises, dont nous avons depuis longtemps perdu le fil, le travail stratégique des deux fondateurs stratégiques pendant de longues années a toujours eu une grande hauteur : la situation internationale, qui détermine bien des choses, y compris la possibilité de révolutions, constitue leur principal axe politique et militant. La grandeur de la vision dialectique de MARX et d'Engels se voit toujours mit à dure épreuve, mais ils ont pris le temps d'observer l'évolution spécifique des classes et des nations dans le large contexte européen et de développer leur propre stratégie révolutionnaire sur la base d'"une étude de l'état objectif du progrès social", assez loin d'ailleurs de leurs rivaux au sein du mouvement socialiste souvent pris par leur enthousiasme idéologique.

     C'est ce qui leur permet d'envisager, dans cette troisième période, même de manière fragmentaire, une stratégie de l'Etat révolutionnaire. La politique militaire d'ENGELS se fonde sur la doctrine de l'armée démocratique, la nation armée, et sur la certitude se réalisation progressive. Cette opinion, déjà exprimée dans La question militaire et la classe ouvrière allemande en 1865, devient son principe directeur pendant les trente ans qui suivent. Dans des études plus anciennes (dans le New American Encyclopedia, publié en 1860-1862), MARX et ENGELS avaient déjà insisté sur les conditions préalables et les fondements sociaux de l'organisation militaire, dans le passé comme dans le présent. En 1891, ENGELS écrit que "contrairement aux apparences, le service militaire obligatoire surpasse le suffrage universel en tant qu'agent démocratique. La force réelle de la social-démocratie allemande ne réside pas dans le nombre de ses électeurs mais dans ses soldats. (...) En 1900, l'armée, naguère la plus prussienne, l'élément le plus réactionnaire du pays, sera socialiste dans sa majorité, et cela est aussi inexorable que le destin." Bien entendu, ils se trompent sur le pouvoir de résistance et la dynamique interne des institutions en place, mais cette conviction s'accorde sur une jonction finale entre la démocratie et l'Etat socialiste. 

Comme beaucoup d'intellectuels de tous bords, les deux fondateurs du marxisme sont sensibles aux menaces de guerre généralisée, et cela se voit notamment après 1890. Dans une série d'articles intitulée L'Europe peut-elle désarmer? (1893), ENGELS suggère comme moyen d'empêcher la guerre "la diminution progressive de la durée du service militaire par un accord international."  Il n'abandonne pas la perspective de la Révolution, mais estime que, pour de futurs insurgés, la situation a empiré : l'officier a appris la contre-insurrection, les villes ont subi des transformations qui facilitent les mouvements de troupes. Le temps n'est plus aux révolutions menées par de petites minorités à la tête de masses inconscientes. Pour transformer complètement l'organisation sociale, il faut la participation active des masses elles-mêmes. La conquête légale de l'Etat devient à l'ordre du jour, notamment par la conquête légale de son bras armé. Jean JAURÈS, un de ses disciples, dans son Armée Nouvelle, fonde ses espoirs également de ce côté-là.

 

    La position systématique des deux fondateur du marxisme est de considérer que les tactiques révolutionnaires ne peuvent s'envisager que dans le cadre d'une situation internationale, sociale et économique de crise du capitalisme favorable à la Révolution. Sans cela, et ils tirent ainsi les leçons des insurrections de 1848, la classe ouvrière se fait écraser par les forces de répression. Dans une situation où le capitalisme accumule les succès, il faut s'attacher aux conditions, notamment à l'intérieur même des forces de répression, qui permettront la victoire de la Révolution. 

 

      Pour le philosophe Jean-François CORALLO, la Commune de Paris de 1871, conforte cette position. Elle "donne à la fois un exemple de la manière dont Marx réagissait à l'actualité immédiate, et l'exemple d'un remaniement théorique important dans la théorie marxiste." Il prend pour l'illustrer, le résumé par LENINE dans une préface de 1907 aux Lettres à Kugelmann, de la façon dont MARX a vécu les événements de la Commune de Paris : "Marx disait en septembre 1870 que l'insurrection serait une folie : en avril 1871, lorsqu'il vit un mouvement populaire de masse, il le suivit avec l'attention extrême d'un homme qui participe à de grands événements marquant un progrès du mouvement révolutionnaire historique mondial". Si MARX critique la stratégie des Communards au pouvoir, il soutien inconditionnellement le mouvement, même contre ses amis.

   La Commune marque en fait l'histoire du marxisme par les leçons qu'en tirent MARX et ENGELS : elles orientent le sens de la théorie marxiste de l'Etat. La Commune met en évidence, pour eux, trois tâches que doit accomplir toute révolution populaire :

- "La Commune, notamment, a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l'Etat et de le faire fonctionner pour son propre compte" (Préface au Manifeste Communiste de 1872). Il ne fait seulement "faire changer de main l'appareil bureaucratico-militaire, mais le briser" ;

- Il faut construire un nouvel Etat qui soit "essentiellement un gouvernement de la classe ouvrière" et qui soit défini par une limitation de la démocratie représentative au profit du contrôle ouvrier : "La Commune fut composée de conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois (...) Tandis qu'il importait d'amputer les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses fonctions légitimes devaient être arrachées à un autorité qui revendiquait une prééminence au-dessus de la société elle-même, et rendues aux serviteurs responsables de la société" ;

- Construire un Etat qui soit encore capable, comme tout Etat, de s'acquitter de fonctions répressives. Le grand échec de la Commune de Paris fut de ne l'avoir pas fait, et MARX écrit le 12 avril 1871 : "s'ils succombent, ce sera uniquement pour avoir été "trop gentils". Il eût fallu marcher toute de suite sur Versailles (...). Deuxième faute : le Comité central résilia ses pouvoirs trop tôt pour faire place à la Commune. Encore un souci excessif d'honnêteté." 

    Jean-François CORALLO estime que la Commune de Paris fut une révolution qui a buté sur un problème crucial et du coup l'a mis pour la première fois en lumière : construire un type d'Etat nouveau qui, en un sens, ne soit plus un Etat, et qui, en un autre sens, en reste un. C'est toute une réflexion sur la dictature du prolétariat, indissociable en définitive de ses moyens de répression.

 

   Jean-François CORALLO, article Commune de Paris, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1999 ; Sigmund NEUMANN, article Engels et Marx : concepts militaires des socialistes révolutionnaires; dans Les maîtres de la stratégie, Sous la direction d'Edward Mead EARLE, Flammarion, collection Champs, 1980.

   Pour une étude de fond des positions de MARX et d'ENGELS, nous conseillons tout particulièrement, outre les titres déjà évoqués : Karl MARX : La guerre civile en France (1871), Les luttes de classe en France, 1848-1850 ; MARX/ENGELS, Manifeste du Parti Communiste et La Commune de 71, réédité par Union Générale d'Editions en 1971 ; LENINE, La Commune de Paris, 1962. Par ailleurs, dans l'Anthologie Mondiale de la Stratégie, de Gérard CHALIAND (Robert Laffont, 1990), on peut trouver des extraits d'écrits de Friedrich ENGELS : extraits de l'article paru dans Pall Mall Gazette, en décembre 1870 et février 1871 : La guerre franco-prussienne et La situation en France au point de vue militaire.

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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