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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 10:28
                                        Stratégies nucléaires américaines -  3
           
            Précédent la grande révolution de 1989 en Europe orientale qui aboutit à la fin du système des blocs, le grand retournement, qui commence entre 1986 et 1987, "détruit simultanément la représentation de la guerre nucléaire européenne bipolaire et la doctrine d'emploi des tirs nucléaires chirurgicaux en vigueur. Cette destruction est seulement dans les esprits. Les armes restent déployées, les programmes de développement se poursuivent, le ciblage chirurgical est le seul emploi possible des armes de la génération montante, mais la "guerre nucléaire" s'est évanouie en fumée." 
C'est que la crise des euromissiles a suscité une opposition sans précédent à la course aux armements nucléaires, partie de l'Europe qui se considérait menacée, pour une grande partie de l'opinion publique, par le déploiement d'armements nucléaires américains et et soviétiques en Europe. Le sentiment diffus que les deux Grands règleraient leurs comptes en utilisant le sol européen, en épargnant leurs propres sanctuaires, vif notamment en Allemagne, a obligé l'establishment américain à reculer dans le maniement de ses scénarios, le Président REAGAN allant jusqu'à proposer une option zéro à l'adversaire soviétique, sans que les contours de ses propositions d'ailleurs soient vraiment précises.

          Alain JOXE voit trois "dérèglements" à l'oeuvre, qui détachent la pensée stratégique de l'évolution des armements :
- le dérèglement de la production des moyens, le dérèglement technostratégique ;
- le dérèglement des doctrines qu'on évalue dans le langage clausewitzien ;
- le dérèglement des représentations géopolitiques.
           Il décrit pour expliquer le dérèglement technostratégique, trois principes dominés par la technologie, ce qu'il appelle une trinité noire : les principes de perfectionnement des systèmes tactiques n'avaient pas changé (il s'agit toujours de produire arme contre bouclier et bouclier contre arme), les doctrines stratégiques non plus (agencement de l'offensive et de la défensive), pas plus que la représentation dominante de la guerre (menace territoriale d'invasion, d'occupation, de conquête).
Ce dérèglement se manifeste matériellement par dix perfectionnements dans les trois armes (capacité de destruction, amélioration de l'allonge et de la portée, augmentation de la mobilité stratégique et tactique, accroissement de la précision de l'impact, augmentation de la densité ou cadence de tir, amélioration constante du blindage, cela combiné au développement de techniques d'information, d'observation (notamment par satellites), de camouflage (radar-sonar), de communication et de brouillage...). "La lutte entre camouflage et observation, transmission et brouillage, constitue un nouveau champ stratégique (qui déborde largement le domaine des armements nucléaires) où deux équivalents analogiques de l'attaque et de la défense cherchent à se reprendre alternativement la dominance.
          L'élévation constante des coûts de recherche-développement et de production des armements, détruisant la complémentarité qualité-quantité (chaque unité d'armement représente un investissement si astronomique que sa production en quantité est rendu difficile, notamment par un phénomène d'obsolescence relative...) limite économiquement la course aux armements. "C'est le principe de ce que sous REAGAN déjà on a appelé le build down (désarmement-modernisant) et qui va dominer les négociations soviéto-américaines sur les armements stratégiques, reprises à Genève en janvier 1990 avec pour objectif une réduction de 50% de l'arsenal de part et d'autre."  Le champ de bataille devient invivable avec des jets d'armements qui tombent de partout, dans l'esprit des stratèges, empêchant toute visibilité politique par la suite. L'automatisation de l'ensemble des armements de tout genre et de tout calibre détruit la possibilité d'une conquête ou d'une défense quelconque. Au bout de quelques heures, voire quelques minutes, les combattants restants risquent de se battre dans des ruines fumantes....
        
         En 1997, le président CLINTON révise la doctrine nucléaire américaine, par la Presidential Decision Directive 60, qui fait suite à la Nuclear Posture Review de 1994. Non publiée, cette directive marque une réaffirmation en même temps qu'une reformulation du rôle de l'armement nucléaire dans la dissuasion. Le fait le plus important de cette directive est qu'elle réintroduisait la Chine dans le SIOP et élargissait l'éventail des cibles pour y inclure le complexe militaro-industriel et les forces conventionnelles chinoises.
        L'administration BUSH, par la Nuclear Posture Review de 2001, accentue l'importance de la Chine dans les plans nucléaires américains.
Une distinction est faite entre contingences immédiates (dangers actuels connus), contingences potentielles (dangers plausibles) et contingences imprévues (menaces soudaines). En raison de la modernisation des armées chinoises, ce pays est considéré comme "un État qui pourrait être impliqué dans une contingence immédiate ou potentielle en cas de confrontation militaire (sur le statut de Taïwan par exemple). La contingence immédiate, potentielle ou imprévue vise surtout les "États voyous" que sont la Corée du Nord, l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Lybie. La Russie n'est visée que par la contingence plausible.
        Mais au-delà de cette posture qui concerne l'arsenal nucléaire et ses ciblages, l'aspect le plus significatif est la marginalisation du nucléaire.
Une nouvelle classification des forces remplace la vieille triade nucléaire classique (missiles mer-sol, missiles balistiques intercontinentaux et bombardiers stratégiques) qui la replace dans un ensemble global :
- Système de frappe offensive (nucléaire et non nucléaire) ;
- L'ancienne triade nucléaire ;
- Les capacités non nucléaires (frappe conventionnelle et systèmes de guerre électronique et de guerre informatique) ;
- Systèmes de défense passifs et actifs (guerre anti-missile) ;
- Infrastructure de défense (y compris revitalisation des complexes de production des armes nucléaires).
 
     En 2002, le US Space Command (qui commandait les opérations militaires extra-atmosphériques et de guerre informatique) a été démembré et ses missions ont été intégrées au US Stratégic Command (SRATCOM) et en 2003, la directive présidentielle Change Two to the Unified Command Plan assigna quatre nouvelles responsabilités à STRATCOM.
Du coup, l'outil nucléaire s'est trouvé intégré dans une panoplie de systèmes conventionnels composé de :
- Armes conventionnelles de précision : Global strike ;
- Guerre informatique, guerre électronique et Computer Network Operations ;
- Défenses spatiales ;
- Défenses antimissiles.
  L'armement nucléaire n'est plus qu'une composante des forces offensives, dans un ensemble de forces de dissuasion.
  A noter que le document National Strategy to Combat Weapons of Mass Destruction, de décembre 2002, réserve aux États-Unis le droit de riposter par tous les moyens appropriés, y compris nucléaires, à tout attaque chimique, biologique, nucléaire ou radiologique contre les États-Unis, les forces américaines déployées à l'étranger, ou les pays amis et alliés des États-Unis.

     Tout se passe aujourd'hui comme si la stratégie nucléaire américaine, tout en restant une stratégie déclaratoire, est devenue une stratégie de dissuasion pure et simple.
En outre, son énonciation se fait beaucoup plus discrète, dans les salons feutrés de négociations internationales pour le désarmement nucléaire, mais cette doctrine reste déconnectée du système de ciblage (même si le nombre de cibles - non communiqué - s'est sans doute réduit considérablement), qui poursuit son développement technologique, sur la lancée des programmes du complexe militaro-industriel datant de la période du système des blocs.
   Les péripéties de la défense anti-missile et de la prolifération des armements nucléaires ne manqueront pas d'influer sur les doctrines nucléaires américaines, dans leurs imprécisions habituelles.

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN), 1990. Article de "Le débat stratégique" de mars 2009, d' Hugo MEIJER, La posture nucléaire américaine de l'après-guerre froide.

                                                                          STRATEGUS
 
Relu le 12 juillet 2019

 

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