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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 13:19
                                     Stratégies nucléaires françaises

          La France fait figure de "perturbateur" dans l'Alliance Atlantique, née de la Seconde Guerre Mondiale. C'est ce que présente en tout cas Lucien POIRIER : "les États-Unis traversent la crise du missile gap (cette perception d'une supériorité soviétique en matière de missiles intercontinentaux) quand l'accession au pouvoir du général de Gaulle introduit un facteur de difficulté supplémentaire dans leur politique : il prétend participer à la direction des affaires nucléaires de l'Occident. En septembre 1958, son mémorandum à Washington et Londres demande, en vain, qu'un organisme tripartite définisse la conduite alliée "au niveau de la politique et de la stratégie mondiale" et décide, le cas échéant l'emploi des armes nucléaires".
  Lancé depuis 1952, le programme nucléaire français abouti à une première bombe A en 1960, puis à une arme thermonucléaire en 1968. Les avions porteurs d'armes nucléaires, décidés en 1957, voient le jour sous forme de Mirage IV en 1964 tandis que le premier sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) est lancé en 1967, opérationnel en 1971. "Il n'aura donc fallu qu'une vingtaine d'années pour accéder à une capacité nucléaire militaire respectable (...). Résultat jugé suffisamment prometteur quelques années auparavant puisque, dans une lettre au président Johnson (7 mars 1960), de Gaulle annonce que la France quitte l'organisation militaire intégrée de l'OTAN, tout en restant partie à l'Alliance Atlantique".
        
      Mais le lancement de ces programmes ne s'accompagne pas d'une réflexion stratégique. Comme partout, la course technologique des armements précède la stratégie. Ce n'est qu'en 1959 que le colonel Charles AILLERET, reprenant d'ailleurs la notion anglo-saxonne de deterrent, propose le concept de dissuasion du faible au fort. Il faut distinguer, dit-il dans ses conférences devant l'Enseignement supérieur militaire, "la capacité nucléaire militaire de vaincre dans une grande guerre, qui doit être du même ordre de grandeur que celle de l'adversaire et qui constitue le meilleur déterrent, de la capacité de destruction chez l'adversaire d'oeuvres vives dont la perte ôterait pour lui tout intérêt à la victoire. Cette capacité s'exprime par un nombre d'engins beaucoup plus faible. Insuffisante en tant que moyen de guerre, elle constitue cependant un deterrent mineur, peut-être, mais malgré tout fort efficace."
  Le président DE GAULLE, en 1963, reprend cette conception qui domine encore aujourd'hui la stratégie nucléaire française, avec de fortes nuances. Si les armements nucléaires américains, selon lui, garantissent la paix mondiale, il "reste que la puissance nucléaire américaine ne répond pas nécessairement et immédiatement à toutes les éventualités concernant l'Europe et la France." 
Toujours selon Lucien POIRIER, le débat théorique traverse les forces politiques mais il n'a que des influences indirectes sur les débats internes de l'armée, qui manifeste des difficultés à penser la guerre autrement qu'avant l'apparition de l'arme atomique.

      Le débat théorique est surtout le fait, hormis ceux provoqués par les manifestations pacifistes, (même s'il est en partie influencé par eux, le fait qu'ils partent surtout de la mouvance communiste fait perdre de sa force à ses arguments) de trois personnalités : Pierre-Marie GALLOIS, Raymond ARON et André BEAUFRE.
      Pierre-Marie GALLOIS produit en 1960 (Stratégie de l'âge nucléaire) une première problématique structurée qui s'organise autour des "lois de la dissuasion" et de quelques axiomes simple et percutant provoquant la polémique. Le pouvoir égalisateur de l'atome, l'évaluation des enjeux et des risques par un adversaire, la capacité crédible de frappe nucléaire, l'impossibilité à l'âge nucléaire d'une alliance garantissant tous les risques, le caractère de sanctuarisation et seulement de sanctuarisation des intérêts vitaux de la France de l'arsenal national... tout cela contredit absolument toutes les suppositions des stratèges américains qui élaborent des calculs de probabilité et des extensions de la dissuasion nucléaire à des théâtres extérieurs. Les paradoxes de la paix (1967) et de nombreux articles dénoncent ce que Pierre GALLOIS appelle des "sophismes" et les illusions d'une protection de l'Europe par les Américains. La Grande Berne (1975) attaque "l'imposture" que sont les SALT, qui loin de limiter la course aux armements nucléaires, l'oriente vers d'autres technologies. États-Unis et Union Soviétique, selon lui, s'obstinent dans la lutte pour une suprématie nucléaire, hors d'atteinte. L'Adieu aux armées (1976) reprend le dossier de la défense française, à un moment où les forces nucléaires sont plaquées sur une organisation militaire préexistante, et en 1977, Le Renoncement s'attaque aux déploiements des armements nucléaires tactiques.
   Raymond ARON, à partir d'une réflexion stratégique et politique globale (Espoir et Peur du siècle, 1957 ; Les Guerres en chaînes, 1959 ; Paix et Guerre entre les Nations, 1962 ; Le Grand Débat, 1963 ; Penser la guerre, Clausewitz, 1976) ironise contre le "délire logique" de Pierre GALLOIS. L'impossibilité du calcul rigoureux en stratégie de dissuasion, l'irrationalité de fond du calcul stratégique lui-même de par les liens entre politique et stratégie et diplomatie, interdisent une évaluation de l'utilité de la capacité nucléaire française. S'abstenant de trancher sur cette utilité, Raymond ARON critique la politique de défense gaullienne. C'est moins le rapport, écrit-il, de la force française à la force américaine ou à la force soviétique qui importe que la capacité absolue de destruction que l'on est en droit, légitimement d'attribuer à la force française. Or, cette capacité sera si limitée - et le sort qui frapperait la France en cas de guerre thermonucléaire serait tel - que l'on a peine à imaginer les initiatives soviétiques que la force américaine ne dissuaderait pas et que la force française dissuaderait." L'opposition de l'intellectuel français à la stratégie autonome de la France réside dans le fait selon lui qu'elle détruit les solidarités atlantiques nécessaires face à l'Union Soviétique.
    Parallèlement au débat ARON/GALLOIS, le général André BEAUFRE construit une véritable théorie stratégique. Il s'intéresse plus aux fondements de la stratégie nucléaire qu'aux débats sur la défense française. Dans L'introduction à la stratégie (1963), Dissuasion et Stratégie (1964) et Stratégie de l'Action (1966), il cherche à concevoir une stratégie totale, prenant en compte le fait nucléaire qui réponde à la question centrale de "l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leurs conflits". Par ailleurs, il justifie la force nucléaire française, précisément parce qu'elle introduit la multipolarité nucléaire, qui limite dans une certaine mesure la liberté d'action des deux super-géants. L'introduction d'un facteur d'incertitude supplémentaire éloigne la perspective de la guerre proprement dite, ou de toute guerre pouvant provoquer le déferlement nucléaire. Préoccupé de stabilité globale, il attache un grand intérêt à la guerre limitée et à l'armement nucléaire tactique auquel il attribue une fonction dissuasive propre dans des espaces non sanctuarisés.

       A l'intérieur des armées françaises, c'est surtout le Centre de Prospective et d'Évaluations qui fonde le modèle stratégique minimal de la France. Il s'attache dès sa création à définir les attributs d'une insularité politico-stratégique. qui se retrouvent dans le Livre Blanc de la défense nationale de juin 1972. Il indique un ensemble de concepts et de dispositions pratiques concevable pour la France à l'horizon 1975-1980. Par un retour aux fondements de toute stratégie, il tente d'éclaircir les conditions opérationnelles d'une autonomie française.
Lucien Poirier présente ce travail du CPE en insistant sur la difficulté d'intégration dans cet ensemble des armements nucléaires tactiques. Premier but stratégique : assurer l'intégrité du territoire, protéger les intérêts vitaux que sont la vie des personnes, leurs biens, leur libre exercice de leurs activités. Deuxième but stratégique : contribuer à soutenir la politique étrangère, les projets à l'extérieur du territoire, sauvegarder les circuits d'échanges nécessaires à l'activité du pays. Des responsables militaires, comme le général FOURQUET en 1969, déclarent que les forces nucléaires tactiques se situent dans la stratégie de dissuasion en intermédiaires entre armements conventionnels (premier test dans une escalade militaire) et armements nucléaires stratégiques, et cela introduit un flou dans la stratégie de dissuasion du faible au fort qui est aussi une stratégie du tout ou rien.

       Alain JOXE se situe dans la discussion en partant du point de vue de l'armée française, ou plus exactement du point de vue des responsables français de la politique de défense : "Pour reconvertir sans la détruire l'autonomie stratégique française, investie pendant quatorze ans de manière absurde dans les guerres coloniales, la nucléarisation de la défense française se présentait comme une formule de modernisation adéquate, à tous points de vue, politique, industriel, militaire et stratégique."
En fait, selon lui, la stratégie nucléaire française et celle des États-Unis naissent en même temps et l'effort de conceptualisation de l'école française part d'une position au sein du débat d'école américain. Elle adopte :
- deux principes stratégiques de la représailles massive compatibles avec une modération de la course aux armements : le refus de la guerre nucléaire et la menace de riposte non graduée, sur les ressources, non sur les armes. Pas de ciblages donc sur les forces soviétiques ;
-  un des instruments de la représaille massive : le missile à portée intermédiaire, relativement vulnérable, mais imparable, car situé à proximité de l'adversaire. Les fusées du plateau d'Albion peuvent être mises en parallèle avec les fusées Jupiter et Thor en Italie, en Grande-Bretagne et en Turquie ;
- un principe stratégique de la riposte flexible naissante : la proportionnalité à l'enjeu ;
- un outil caractéristique de la riposte flexible : le SLBM type Polaris qui permet de construire une option de dissuasion en seconde frappe ;
- un outil tactique de la riposte flexible, l'armement du champ de bataille : les Pluton et les fusées embarqués sur avion. Mais à la différence des États-Unis, le feu nucléaire n'a jamais été délégué aux besoins opérationnels des généraux.
   
     Dans le débat ARON/GALLOIS, Alain JOXE se positionne à partir des principes clausewitziens, "en retournant à l'analyse critique". Il pense que ce débat "oppose deux façons incompatibles d'aborder la définition des agents et d'aborder la temporalité de la prévision,de l'action et de la mémoire." Le problème est peut-être mal posé par les deux adversaires. "Pour rester cohérent, il faut certainement éviter de penser l'autonomie au niveau nucléaire tout en admettant la dépendance au niveau infra-nucléaire."
C'est la persistance du collage entre système stratégique et déploiement du Pluton dans une organisation d'un ancien système militaire axé sur la colonne blindée offensive qui "pèse en permanence sur la cohérence des discours et joue un rôle politique dans le maintien en France d'un lobby atlantiste militaire qui peut apparaître comme tout à fait "raisonnable" puisqu'il est le seul à tenir un langage militaire cohérent concernant l'emploi des forces terrestres. Mais ce défaut n'est pas un argument théorique pour inciter la politique française à préférer la doctrine de réintégration dans les procédures de l'alliance atlantique de l'ensemble du raisonnement infra-nucléaire et corollairement du dispositif nucléaire lui-même. Au contraire, si l'on souhaite compléter les éléments de la stratégie française, une réflexion autonome sur la manoeuvre infra-nucléaire en temporalité de crise demeure un chantier ouvert." Il n'est pas nécessaire de confondre cette manoeuvre infra-nucléaire avec la riposte flexible américaine. 
C'est un élément pas suffisamment évoqué dans les débats qui piège en quelque sorte la perspective. Dès l'exclusion de France des installations américaines de France décidée par le président DE GAULLE, des accords AILLERET-LEMNITZER envisagent entre la France et les États-Unis une coopération en temps de crise. Accords techniques, ils constituent une passerelle entre stratégies nucléaires différentes, d'autant que le déploiement des fusées Pluton, dont l'implantation et la portée signifient l'acceptation de la bataille nucléaire (tirs sur le territoire allemand) se fait également en coopération, même distanciée, avec armements à portée intermédiaires américains.
  Au total, toutefois, l'exception française, selon Alain JOXE possède un effet subtil : "tout se passait comme si le retrait de la France associé à la mauvaise volonté des Européens à constituer les moyens d'une résistance classique en Europe contraignait les Américains à un maintien de facto de la doctrine de la représaille massive sous sa forme locale et légèrement pro-tracté, datant de la fin du règne d'Eisenhower."

    Le Livre blanc Défense et Sécurité nationale de 2008 reprend et réaffirme la doctrine de dissuasion française. Il faut noter qu'entre temps, l'arsenal français a perdu sa composante terrestre (fermeture du Plateau d'Albion) et que l'accent est désormais mis dans la programmation militaire sur l'armement nucléaire stratégique (surtout les SNLE).
  "la crédibilité de la dissuasion nucléaire reposera sur la possibilité pour le chef de l'État de disposer, de façon indépendante de moyens adaptés à une grande diversité de situations. Nos forces seront, à cette fin, articulées en deux composantes nettement différenciées et complémentaires, disposant de l'environnement nécessaire à leur mise en oeuvre autonome et en sûreté. La France continuera d'entretenir les moyens de conserver ses capacités."   Réaffirmation de cette stratégie du faible au fort : "La France continuera à maintenir ses forces nucléaires à un niveau de stricte suffisance. Elle les ajustera en permanence au niveau le plus bas possible compatible avec sa sécurité. Elle ne cherchera pas à se doter de tous les moyens que ses capacités technologiques lui permettraient de concevoir. Le niveau de ses forces ne dépendra pas de celui des autres acteurs dotés de l'arme nucléaire, mais seulement de la perception des risques et de l'analyse de l'efficacité de la dissuasion pour la protection de nos intérêts vitaux."
  On notera cet encadré significatif : "Les deux composantes modernisées et strictement dimensionnées, apporteront au Président de la République la souplesse nécessaire à l'exercice de la dissuasion :
- la composante océanique sera dotées, en 2010, du missile balistique intercontinental M51 embarqué à bord des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de nouvelle génération ;
- la composante aéroportée sera dotée, dès 2009, du missile aérobie ASMPA emporté par les avions 2000-NK3 et Rafale, à partir du territoire national et du porte-avions.
  La pérennisation de ces capacités reposera sur :
- la poursuite du programme de simulation (rappelons que les essais nucléaires ont été abandonnés) reposant en particulier sur le laser mégajoule, les moyens de radiographie des armes et le calcul intensif numérique ;
 - le maintien des compétences nationales développées dans le domaine des missiles et des sous-marins nucléaires ; les efforts d'amélioration porteront, en priorité, à l'horizon 2025, sur la portée et la précision des missiles.
   Des efforts de modernisation seront entrepris en priorité pour maintenir la capacité à transmettre des ordres aux forces nucléaires, assurer la sûreté de la composante océanique, ainsi que l'accompagnement et le soutien de la composante aéroportée."
   Tout cela va de pair avec une "rénovation transatlantique" qui doit organiser la complémentarité entre l'Union Européenne et l'OTAN. Cela se traduit notamment par une réintégration de la France dans l'organisation militaire intégrée de l'Alliance Atlantique, selon un accord conclu en 2004. Le Livre Blanc réaffirme l'indépendance nucléaire de la France : "les capacités nucléaires comme la stratégie de dissuasion françaises restent hors du cadre de l'OTAN. La France considère que la déclaration d'Ottawa de 1974 et le Concept stratégique de 1999, qui reconnaissent la contribution de ses forces et de celles du Royaume-Uni à la capacité de dissuasion de l'Alliance, continuent d'être les seules références pour ce qui concerne les relations entre sa force de dissuasion et la doctrine nucléaire de l'OTAN."
    Le fait que la stratégie nucléaire soit marginalisée aux États-Unis et que la menace soviétique n'existe plus rendent moins importantes les tensions qui peuvent exister entre cette doctrine affichée et les multiples coopérations de développement d'armements. Mais le débat est loin d'être clos.

Défense et Sécurité nationale, Le livre blanc, Odile Jacob/La Documentation Française, 2008 ; Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990 ; Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaire, Complexe, 1988.

                                                            STRATEGUS
 
 
Relu le 19 septembre 2019

     
 

      

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