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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 09:48
                                      Stratégies nucléaires soviétiques

          L'histoire des stratégies nucléaires russes ne peut pas se comprendre si l'on ne connait pas les stratégies nucléaires soviétiques qui les ont précédées et qui les marquent encore. Aussi, nous survolons l'histoire de ces dernières à partir de leurs tout débuts.

          Lucien POIRIER prend la fin des années 1950 comme début de cette histoire.
"Jusqu'à l'apparition du missile intercontinental, les États-Unis se considéraient à l'abri d'une attaque nucléaire soviétique. Le lancement des Spoutnik met fin à l'immunité de leur territoire qui, pour la première fois depuis 1945, n'est plus vulnérable. "Nos forces armées sont dotées de fusées de toutes portées pouvant placer une bombe en n'importe quel point du globe", déclare le Maréchal MALINOWSKI en février 1958. L'URSS n'a donc pas besoin de bases périphériques, analogues à celle des bombardiers américains en Europe et en Asie. Cela la dispense de subordonner sa politique extérieure aux nécessités du bombardement stratégique. Elle bénéficie de degrés de liberté qui manqueront aux États-Unis tant qu'ils n'auront pas constitué une panoplie de missiles stratégiques allégeant les contraintes du SAC."
Par la suite, dans la course aux nombre de missiles entre les deux super-puissances, les États-Unis dépassent l'URSS (en nombre d'ICBM, en 1962, 200 contre 100). Jusqu'en 1961, les Américains optent pour un plus grand nombre d'armes de puissance modérée alors que les Soviétiques augmentent la puissance de leur bombe. Ensuite, impressionnés par la propagande soviétique certifiant que l'URSS est capable de vitrifier une surface de 200 000 KM2, les responsables américains misent sur de plus grand mégatonnages. Mais assez rapidement, les progrès technologiques de précision des missiles font abandonner cette forme de course aux armements, au profit de missiles à puissance plus faible mais à impact plus efficace.

        Dès 1955, selon Jean-Christophe ROMER, les Soviétiques serait prêt à lancer des frappes atomiques préemptives, si l'on en croit les déclarations du Maréchal ROTMINSTROV qui présente tout de même plutôt les forces classiques comme essentielles dans l'exploitation des frappes atomiques. "Tous ces effets d'annonce reflètent l'existence d'un débat qui se déroule entre un pouvoir politique qui joue sur le tout nucléaire et les officiers des armes qui cherchent à conserver leurs prérogatives, leurs effectifs et leur budget." Les conceptions adoptées en 1960 par KHROUTCHEV et son ministre de la défense sont présentées en 1962 sous forme d'un manuel, Stratégie militaire, publié sous la direction de l'ancien chef de l'état-major, le maréchal SOKOLOVSKI. Ce manuel ne cesse pas ensuite d'être actualisé (et infléchi) en 1963, en 1968 et plus tard... Ce qu'en Occident, on appelle la "doctrine Sokolovski" est perçu comme le nouveau concept stratégique soviétique, même si cette qualification est à prendre avec prudence.
    Nous pouvons notamment  lire dans ce "manuel", mélange de propagande et de réflexion stratégique, au chapitre Substance et nature de la stratégie militaire dans le cas d'une guerre moderne nucléaire : "Comme nous le savons, le développement des moyens techniques dans un conflit armé exerce une influence considérable sur la guerre et la stratégie militaire. L'apparition des fusées nucléaires a radicalement modifié les anciens concepts relatifs à la nature des conflits. La guerre nucléaire moderne avec son potentiel de destruction et de mort ne peut en rien se comparer aux précédents affrontements. L'emploi massif de fusées nucléaires permet de mettre une nation (ou plusieurs nations) en échec dans un minimum de temps, y compris celles possédant un territoire relativement vaste, une puissante économie et une population de l'ordre de dizaine de millions".
"La stratégie militaire devient alors une stratégie de coups en profondeur à base de fusées nucléaires, conjointement aux opérations de toutes les branches des forces armées, à l'effet simultané de défaite et de destruction du potentiel économique de l'ennemi à travers son territoire, atteignant ainsi les objectifs de guerre en un minimum de temps." "L'ancien principe essentiel, celui de la concentration des forces et des moyens décisifs, exige une approche nouvelle. Dans toutes les guerres précédentes, la convergence d'efforts décisifs vers l'axe principal était réalisé au moyen d'une concentration accrue d'hommes et de matériel sur un secteur relativement limité du front terrestre. De toute évidence, ceci peut maintenant être réalisé au moyen de tirs massifs de fusées nucléaires." D'autres principes sont bouleversés, ceux de l'économie des forces comme celui du rôle du principe de victoire partielle.
   "La précision des tirs nucléaires, leur grande portée et la possibilité de les diriger d'un objectif à l'autre en un minimum de temps, modifient complètement l'ancien concept de manoeuvre stratégique. Celle-ci était autrefois définie comme la création de formations d'unités et de matériels les mieux conçus pour un théâtre d'opérations. Aujourd'hui, la manoeuvre stratégique consiste, dans son essence, en une réunion de conditions favorables à la concentration de tirs nucléaires pour résoudre des problèmes majeurs aussi bien que pour accélérer les résultats stratégiques des différents types de forces armées (...)".  Cette version serait la troisième édition de 1968...
    Le personnel politique soviétique semble surtout guidé par la volonté d'effrayer l'ennemi, et ses efforts s'orientent dans les années 1970 à la constitution d'une force navale capable de mettre en oeuvre une stratégie sur les mers. Le Maréchal ORGARKOV, dans l'article Stratégie militaire de la très officielle Encyclopédie militaire soviétique de 1979, maître d'oeuvre de cette stratégie navale, indique que dans un temps déterminé au début de la guerre, seules les armes classiques seront utilisées. Jean-Christophe ROMER y voit la reconnaissance implicite de la fonction dissuasive des armes nucléaires. "Mais, si le concept de dissuasion parait bien ancré dans la mentalité des militaires, il y a quelque difficulté à être avalisé par le pouvoir politique".
Le terme n'est pas officialisé même si dans la discussion des SALT ou sur un accord de prévention de la guerre nucléaire (1973), les soviétiques y font référence.
     "A ce stade, la stratégie soviétique semble se subdiviser en deux parties distinctes, l'une nucléaire à l'égard des États-Unis, l'autre classique, à l'adresse de l'Europe, voire de l'Asie. La première est fondée sur le nucléaire et admet la fonction dissuasive des armes de destruction massive (...). La seconde admet la possibilité de limiter le futur affrontement majeur entre les deux systèmes au seul continent européen, où pourraient n'être mises en oeuvre que les armes classiques." Mais, devant les retards technologiques soviétiques, l'état-major de l'URSS tente de mettre sur pied une autre doctrine nucléaire, par la fusion des commandements régionaux nucléaires et classiques.
Mais cette nouvelle doctrine ORGAKOV ne voit pas le jour, du moins pas officiellement dans les années 1980, dans le mouvement de la crise des euromissiles et de l'Initiative de Défense Stratégique américaine.
  L'arrivée au pouvoir en 1985 de Mikhael GORBATCHEV met fin à cette tentative de mise en oeuvre de commandements opérationnels unifiés, car est affirmée une nouvelle doctrine "strictement défensive" (Pacte de Varsovie, 1987). Les notions de "suffisance raisonnable" et leur lien avec une "dissuasion" font débat jusqu'à la chute de l'URSS.

      Alain JOXE, devant la confusion des déclarations officielles, leur caractère propagandiste et l'absence de débats démocratiques, pose la question de l'existence ou non d'une stratégie nucléaire soviétique.
"...les Soviétiques travaillent dans l'allusion et l'à-peu-près, ils s'expriment dans l'interstice qui s'étend entre la langue de bois et le bon sens professionnel ordinaire." Les résultat de l'interférence constante des débats historiques, de la perception de la prééminence de l'économie dans les relations internationales, dogme marxiste classique, "c'est qu'ils ont presque toujours été en retard d'un débat américain, au moins en matière de publications, ce qui ne facilite pas l'analyse."  
   On peut distinguer toutefois plusieurs périodes,
- celle de la perception de la fatalité de la troisième guerre sous STALINE, où la pensée stratégique semble stagner voire s'arrêter ;
- celle de 1953 à 1957, qui correspond à la montée de KHROUTCHEV au pouvoir, où la question est de "savoir comment adapter les nouvelles armes aux principes fixés de la doctrine militaire soviétique auxquelles les armées restent attachées, selon le principe universel qui veut qu'une institution militaire s'acharne à préparer la dernière guerre."
- celle de 1957 à 1966, de l'affirmation d'une nouvelle doctrine aux conséquences de la crise de Cuba en 1962 qui fait éviter l'escalade nucléaire. Deux discours marquent cette période : "celui de KHROUTCHEV de janvier 1960 qui annonce une "nouvelle stratégie", proche de la conception qui allait devenir celle des partisans de MAD (Destruction Mutuelle Assurée) aux États-Unis, et un discours antithétique prononcé par le maréchal MALINOWSKI en 1961 ; cette divergence abouti à l'ouvrage de synthèse ou plutôt au "collage" du Maréchal SOKOLOVKI, Stratégie militaire, l'ouvrage bien connu, publié en 1962."
- celle qui commence en 1966, qualifiée, toujours par Alain JOXE, de retournement.
      "En quelques années, entre 1955 et 1966, face à la multiplication des moyens américains invulnérables et imparables, la destruction des forces américaines posait aux Soviétiques un problème insoluble. Récupérer à tout prix une agilité anti-forces était à la fois indispensable doctrinairement et impossible stratégiquement. On en vint donc, entre 1966 et 1972, au raisonnement dissuasif anti-cité, qui pourtant restait illégitime du point de vue politique et militaire clausewitzien." 
"Le rôle attribuable aux armes nucléaires au cours d'une guerre cesse à ce moment-là d'apparaître comme l'emploi dans la bataille pour devenir le moyen de dissuader l'emploi par l'ennemi des armes nucléaires dans la bataille."  Tout au long des débats, il apparaît de toute façon que les armes tactiques constituent des armes de guerre utilisables dans une bataille de chars, conformément aux conceptions développées par le Maréchal JOUKOV au lendemain de la mort de STALINE.
    Ce n'est qu'à partir de 1973 que "les Soviétiques ont commencé non seulement à mettre en cause tout modèle de guerre nucléaire centrale, mais aussi à mettre en doute qu'il soit raisonnable d'utiliser les armes nucléaires tactiques dans une bataille européenne.
 
     Deux éléments restent constants pour les Soviétiques, le facteur géopolitique d'encerclement, et le fait que dans leur pensée de façon générale concernant la guerre, c'est qu'il s'agit d'abord d'une pensée du combat et non de dissuasion.
Alain JOXE pense que les interactions entre les représentations géopoliticiennes et les doctrines militaires, si elles existent réellement, peuvent se résumer ainsi :
- aux Etats-Unis, l'action contre-forces naît de l'overkill dissuasif (quantitatif unilatéral) originel et s'est articulée sur la course à la précision (dont les retombées sur la civilisation industrielle sont générales) ;
- en URSS, c'est l'overkill qui naît du contre-forces (bilatéral, combatif) et qui produit de la dissuasion. Les retombées utilitaires des grosses fusées mégatonniques sur la civilisation industrielle sont nulles ;
- L'articulation du code américain sur le code soviétique, qui se parlent sans se comprendre, a donné une spirale qui théoriquement ne pouvait s'arrêter puisqu'elle procédait de deux systèmes de représentation hétérogènes trouvant chez l'autre une partie seulement du principe de sa croissance.

Alain JOXE, Le cycle de dissuasion, La découverte/FEDN, 1990. Jean-Christophe ROMER, article Théoriciens soviétiques, dans Dictionnaire de Stratégie, PUF, 2000. Maréchal SKOLOVSKI, Stratégie militaire soviétique, L'Herne, collection Classiques de la stratégie, 1984. Lucien POIRIER, Des stratégies nucléaires, Complexe, 1988.

                                                                             STRATEGUS
 
Relu le 12 septembre 2019

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