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15 décembre 2014 1 15 /12 /décembre /2014 09:13

   Livre qui retranscrit le contenu de deux émissions de télévision de Gilles l'HÔTES (Sur la télévision et Le champ journalistique, Collège de France, 1996), Sur la télévision se compose aussi d'un texte plus théorique, L'emprise du journalisme. Cet ouvrage, composé de deux parties, Le plateau et ses coulisses et La structure invisible et ses effets, constitue encore aujourd'hui une référence dans un champ sociologique qui aborde peu de front la question de la télévision, après un grand succès de librairie (plus de 100 000 exemplaires, traduction en 26 langues). Pierre BOURDIEU aborde surtout les facettes de  l'information à la télévision.

 

Trois axes parcourent l'ouvrage :

- la tension au sein du journalisme entre "professionnalisme pur" et "activité commerciale ;

- l'effet d'homogénéisation lié à la concurrence ;

- l'emprise du journalisme sur les autres champs du fait de la médiatisation et des stratégies de communication.

 

   Sur la tension entre "journalisme professionnel" et "journalisme commercial", Pierre BOURDIEU décrit la télévision comme un média très hétéronome, fortement soumis à la loi du marché, à travers les études d'audimat. Elle tend à favoriser l'aspect commercial contre l'autonomie individuelle ou collective au sein des rédactions. Par son pouvoir de déformation du champ médiation, cet aspect commercial pousse les autres médias (la presse papier) à l'imiter. 

La logique du commercial pousse à favoriser les aspects "scandaleux" ou "spectaculaires" de l'actualité au détriment de la réflexion de fond. Le fait que la télévision touche un nombre immense de personnes, malgré l'émergence d'Internet qui complexifie la situation, multiple son impact. Celui-ci serait une dépolitisation, nécessaire pour toucher tout le monde sans vexer personne. Cette dépolitisation représente un danger pour la démocratie.

 

  Sur l'homogénéisation des médias, le champ journalistique finit par proposer une production uniforme, qui enlève beaucoup aux arguments du plurialisme de la presse. A quoi bon finalement de nombreux médias s'ils parlent de la même chose à peu près dans les mêmes termes. Une véritable circulation circulaire s'effectue dans le champ journalistique, amplifiant des événements même s'ils sont mineurs (événement artistique, sportif ou mondain) au détriment d'une vision d'ensemble du monde. le battage médiatique peut provoquer chez les politiques des réactions "obligatoires" en fonction de cette actualité surtraitée au détriment de leur activité publique, notamment à long terme. 

 

   Sur l'influence du journalisme, celui-ci a un pouvoir sur les autres champs (politique, économique, sociaux...), mais c'est lui même un champ soumis, à la loi du marché. Au niveau de l'évaluation des professionnels et de leurs oeuvres se pose la question de leur légitimité et de leur valeur tout court. Les perceptions des qualités du journaliste, de l'écrivain (notamment à travers les émissions littéraires) sont brouillées. La légitimité parfois difficile à trouver à l'intérieur du champ de leur discipline est recherchée à l'extérieur, via les médias.

Par ailleurs, Pierre BOURDIEU pointe l'écart entre les conditions nécessaires pour produire un ouvrage "pur", "autonome", et les conditions de diffusion, liées au marché. 

 

  L'ouvrage tire sa force d'une présentation polémique et générale du monde des médias. Sans perdre de sa force, est ensuite soumis à la critique sociologique. 

 

    L'auteur dénonce l'emprise, via la domination des logiques commerciles des grandes chaînes de télévision, des catégories du marché sur l'ensemble des autres sphères de production des représentations culturelles de la réalité (scientifiques, politiques, artistiques). Cette emprise a pour effet de réduire la perception de la complexité du monde, en produits de consommation culturelle à grand spectacle, dont "l'audimat" est l'opérateur central en raison des liens particuliers qu'il entretient avec le "grand public" populaire de la télévision. Selon Pierre BOURDIEU, le principe de l'audimat, véritable "dieu caché de cet univers qui règne sur les consciences", c'est de plaisre aux "plus démunis culturellement", qui n'ayant d'autres ressources culturelles que la télévision en son dépendantes : "Il y a une proportion très importante de gens qui ne lisent aucun quotidien ; qui sont voués corps et âmes à la télévision comme sources d'information. La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population." Il lui suffit pour cela de ne proposer que ce qui est déjà connu, attendu, reçu ; rien qui ne s'éloigne du conformisme, du consensis ; d'accompagneer le sens commun du public populaire dans ce qu'il a de plus conservateur, "en flattant les pulsions et les passions les plus élémentaires" : les émotions, l'intolérance identitaire, avec poue effet pricipal de dépolitiser le rapport au monde en véhiculant "une morale typiquement petite bourgeoise", celle des "valeurs établies, le conformisme, l'académisme, ou les valeurs du marché". Consommateur de la télévision telle qu'elle est, réceptacle de toutes les "démagogies", de toutes les "idées reçues" et de toutes les passions les plus primaires, ce public de la télévision a ainsi les mêmes caractéristiques que celui des "journaux à grand tirage, à grand public, à sensation, qui ont toujours suscité la peur ou le dégoût chez les lecteurs cultivés". Très faiblement conscient "des manipulations qu'il subit", ce public est au fond le meilleur allié du conservatisme dépolitisé de la télévision marchande, pour autant que "la télévision est parfaitement ajustée aux structures mentales de son public". Ainsi se présente une situation historique sans précédents où un champ du production culturelle, asservi au champ économique et légitimé par le conformisme d'un public de masse, menace directement l'autonomie des autres champs, que ce soit ceux de la culture savante et de son accès à l'universel comme celui de la politique et de la pratique démocratique, faisant ainsi de la télévision un "formidable instrument de maintien de l'ordre symbolique". 

 

    Eric MACÉ estime qu'l y a "un paradoxe à voir un sociologue attentif, dans toute son oeuvre, aux différenciations de point de vue en fonction de l'habitus social des individus, reconduire ainsi une théorie de la mystification des masses fondée sur la thèse jamais vérifiée de la liquidation de cette différenciation par l'unidimensionnalité de la culture de masse, comme le soutenait Marcuse". Il effectue la comparaison entre Sur la télévision et un ouvrage écrit dans les années 1960 par Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, dénonçant les envolées prophétiques d'une "anthropologie massmédiatique", en souligant que celui-ci était beaucoupl plus nuancé dans le propos. Ainsi, il semble que le sociologue pourtant très vigilant, se soit laissé prendre par une sorte de sentiment entretenue par les médias eux-mêmes, de surimportance sur l'ensemble de la société. Ce sentiment de domination se retrouve actuellement d'ailleurs dans les analyses sur le "pouvoir" d'Internet sur les évolutions sociales. On peut légitimement se poser des questions par exemple sur les analyses de la presse qui se fondaient surtout sur les réseaux d'Internet lors des "révolutions du printemps arabe", ces anayses peinant en ce moment à faire comprendre les soubresauts politiques et culturels dans ces pays. La cicrcularité dénoncée par Pierre BOURDIEU continue de jouer et d'obscurcir les percpetions de la réalité.

Eric MACÉ revient sur cette théorie de la domination des médias, contestable pour au moins trois raisons. "D'abord (...) parce que le "public" de la télévision ainsi mystifié n'existe pas. Ensuite (...) parce que "l'audimat" n'est pas l'expression des "goûts" de ce public mystifié, mais l'indicateur conventionnel de l'artefact abstrait qu'est "l'audience". Enfin parce que ce n'est pas "l'audimat" qui commande la programmation de la télévision, mais un ensemble de "théories" élaborées par les professionnels de la télévision et dont la source se trouve au sein de l'espace public."

Il introduit une complexité de la réalité qui indique que ""la réalité sociale" vécue par les individus et observée par les sociologues n'est que le produit d'une somme de médiations (institutionnelles, culturelles, techniques, médiatiques) qui sont la traduction de l'état, à un moment donné, des rapports de pouvoir politico-financier, des rapports de domination idéologique et du niveau de conflictualité entre groupes sociaux dominants et groupes sociaux dominés." Il s'agit, plutôt que de "maintien d'un ordre symbolique" d'un comproms instable, d'un consensus mou entretenu autour de valeurs d'ailleurs mal définies ou définies contradictoirement, d'un conformisme plutôt molasson dans les représentations sociales, ce conformisme pouvant être déplacé au gré d'événements extérieurs aux médias, même si l'influence des différents "récits télévisuels (d'information comme de fiction)", par ailleurs plus ou moins conflictuels, se fait sentir constamment.

 

Pierre BOURDIEU, Sur la télévision, Liber-Raisons d'agir, 1996. 

Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, Sociologie des mythologies et mythologies des sociologues, Les Temps modernes, n°211, décembre 1963

Eric MACÉ, Qu'est-ce qu'une sociologie de la télévision? Esquisse d'une théorie des rapports sociaux médiatisés, 1 La configuration médiatique de la réalité, Réseaux, volume 18, n°104, 2000.

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Published by GIL - dans OEUVRES
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24/11/2016 16:20

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