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9 mars 2014 7 09 /03 /mars /2014 10:31

   Thérèse DELPECH rappelle que la théorie des jeux est issue de la négociation économique et des recherches en sciences économiques. "Pour certains, la théorie des jeux devint l'emblème des stratèges sérieux, car elle offrait la capacité de formaliser les situations." Mais beaucoup plus, la modélisation mathématique, voir statistique constituait à un moment donné dans toute la classe intellectuelle, des chercheurs aux journalistes, un passage obligé de la scientificité des théorèmes et de leurs démonstrations, de toute assertion, même dans des milieux réputés critiques, au sein de la sociologie française par exemple. Heureusement, cette tendance, un brin mystificatrice, est passée de mode.

"Pour d'autres (dont nous étions), c'était faire l'impasse sur la stratégie, l'histoire et la culture.

Thomas  Schelling et Anatol Rapoport, qui mirent leurs pas dans ceux d'Orkar Morgensten, furent les experts les plus réputés en la matière (John von NEUMANN et Oskar MORGENSTEN, Theory of games and Economic Behavior, Princeton University Press, 1944). ils ont cherché des règles tactiques, réduisant les problèmes stratégiques à un jeu d'où étaient exclues tensions, contradictions et émotions. Ils étaient parfaitement conscients des limites de leurs outils, mais ils ont contribué à diffuser l'idée selon laquelle le nucléaire était un exercice déconnecté du réel", même si Thomas SCHELLING par exemple a consacré beaucoup de temps à des travaux historiques. 

  Notre auteure exprime une opinion très sévère à l'égard de la théorie des jeux, qu'elle qualifie d'irréelle. "La dimension humaine de la prise de décision, lors de situation d'extrême tension, où il est question de savoir s'il convient de lancer une attaque nucléaire - et donc la nécessiter d'anticiper et de pâtir des conséquences d'une décision - fut souvent considérée comme une approche théorique, accusée de n'être ni scientifique (manque de données empiriques) ni stratégique, et sans la moindre corrélation avec le monde réel, les vraies nations ou le processus de prise de décision tel qu'il se pratique au jour le jour. L'une des formules les plus fréquentes stipulait, "le problème sera réduit à une seule question", ce qui sonnait faux aux oreilles des praticiens. le principal intérêt de la théorie des jeux appliquée aux armes nucléaires tient peut-être à de que, pendant une crise nucléaire, toute initiative entraîne une contre-mesure de la part e l'adversaire, et ainsi de suite, l'objectif étant d'éviter l'escalade et la guerre. Ce qui est moins clair, cependant, c'est pourquoi les "coups" devraient nécessairement être formalisés pour être compris, et quel est le rapports de tout cela avec la prise de décision au quotidien.

Des stratèges comme Kahn n'prouvaient que peu d'intérêt pour la théorie des jeux , et la complexité du monde contemporain n'encourage pas les penseurs d'aujourd'hui à s'y intéresser plus que lui. Nous pensons à l'heure actuelle qu'on doit mieux d'informer des contextes régionaux et comprendre précisément la personnalité des adversaires, afin de choisir des politiques en toute connaissance de cause, plutôt que de forcer tout cela à entrer dans le cadre préétabli d'"acteurs", s'amusant à un jeu heuristique d'une pertinence douteuse par rapport au monde réel." Thérèse DELPECH, s'appuyant sur Lawrence FREEDMAN (The Evolution of Nuclear Strategy, Palgrave MacMillan, New York, 2003), rapporte une déclaration d'Heddley BULL : "Une grande partie de l'argumentation sur la stratégie militaire... postule l'"action rationnelle" d'une sorte d'"homme stratégique", homme qui, en faisant plus ample connaissance avec lui s'avère être un professeur d'université d'une subtitlité intellectuelle inhabituelle. A mon avis, ce genre de théorisation formelle est d'une grande valeur dans la discussion des questions stratégiques lorsqu'elle ne présente pas une prédiction de ce qui va se passer dans le monde réel, mais un acte délibéré et conscient d'abstraction - qui nécessite d'être ensuite connecté avec le monde réel."

 

    Alain JOXE met l'accent sur l'influence fondamentale de la théorie des jeux sur la stratégie nucléaire. "La fin des années cinquante a vu surgir une nouvelle confrérie d'intellectuels civils qu'on peut appeler des "logiciens-stratèges". Ils se retrouvent ensemble, venus de diverses disciplines, mais compétents pour commenter la nouvelle stratégie nucléaire globale de dissuasion, par leur commune référence à un instrument métaphorique unifié qui n'est autre que la théorie des jeux. Qu'il s'agisse du jeu de la dissuasion dans le temps court, par la manoeuvre de crise, ou du jeu de la dissuasion dans le temps moyen, par la manoeuvre d'armement, la dissuasion nucléaire n'est pas la guerre. Elle n'est pas affaire d'expérience, mais de logique. N'importe quel logicien peut être compétent. A l'inverse, qui ne comprend rien à la théorie des jeux ne comprend pas les mots les plus banalisés de la doctrine de l'escalade et de la dissuasion nucléaire."

Pour le spécialiste des questions de défense, "la théorie des jeux a servi de médiation idéologique à la fois à la relance de la course aux armements et à son "contrôle". Cependant, elle a surtout eu une valeur heuristique et pédagogique. Les principaux auteurs créatifs de l'ère kennédienne l'ont utilisé de cette manière, pour poser des problèmes, non pour en résoudre." Alain JOXE précise dans une note qu'il ne faut pas "la confondre avec la recherche opérationnelle et l'analyse des systèmes intégrant les données des systèmes techniques (et qui peuvent avoir recours à la théorie des jeux en tant qu'outils de praticiens de la gestion et de la décision en matière d'armements) au Pentagone ou dans les entreprises du "complexe""(militaro-industriel). (Voir à ce propos Charles J HITCH et Roland MCKEAN, The Economics of Defense in the Nuclear Age, Harvard University Press, Cambridge, 1960). 

"l'objet de la théorie des jeux n'est pas de gagner aux échecs ou au bridge mais, à l'origine, de calculer le point d'équilibre entre partenaires concurrents dans des partages économiques et, surtout, depuis la définition de l'"équilibre de Nash" (1951, dans "Non-Cooperative Games, Annals of Mathematics, n°54), on peut dire que son objet est de définir quand un résultat est un équilibre stable, c'est-à-dire de définir le ou les résultats d'un jeu, au vu desquels aucun des joueurs n'a rationnellement intérêt à immédiatement changer de stratégie. Il s'agit de la mise en langage mathématique de la proposition clausewitzienne sur la suspension de l'acte de guerre par l'équilibre entre attaque et défense (...). Toutefois, pour une raison qui n'a rien à voir avec la mathématique, il est impossible de définir une fois pour toutes et sans ambiguïté ce qi constitue un comportement rationnel. D'autre part, l'équilibre, selon la définition de Nash, est statique, myope et unilatéral." L'auteur fait référence à l'étude de LUCE et RAIFFA, qui, dès 1957, "en examinant son intérêt à changer ou non de stratégie (moment théorique important du comportement rationnel dans la définition de l'équilibre de Nash), le joueur ne considère que les avantages à court terme, ne considère pas l'interaction avec l'autre de sa propre procédure d'examen et ne calcule pas à long terme". (Games and Decisions, Introduction and Critical Survey, John Silver & Sons, New York, 1957). 

"les assertions sous-jacentes à la définition de l'équilibre de Nash ne permettent donc pas d'utiliser un "jeu" pour calculer des séquences, des stratagèmes, etc. Pour toutes ces raisons et bien d'autres, que Clausewitz avait décrites à sa manière, la théorie mathématique des jeux n'a pas pu servir réellement à la construction d'une théorie de la deterrence, c'est-à-dire à définir les conditions dans lesquelles la dissuasion réussit. (Patrick M MORGAN, Deterrence, a Conceptual Analysis, Beverly Hills, Californie, 1983). Certains mathématiciens fondateurs de la théorie ont exprimé eux-mêmes des réticences sur son emploi comme théorie politique et la refoulèrent ainsi au rang d'une "représentation" dangereuse, si elle devait influencer la politique." Oskar MORGENSTEN écrivait, dès 1961, une critique de l'ouvrage de Thomas SCHELLING, Strategy of conflict, pour dire, une fois pour toutesn que "les modèles de jeux fondés sur des calculs d'utilités cardinales, si on les interprète comme une théorie descriptive, sont incapables de fournir une explication pour les cas déviants, et s'ils sont interprétés comme une théorie normative, les prédictions de ces modèles apparaitraient comme dangereuses, si elles devaient avoir une influence sur la politique". (Review of the Strategy of Conflict, dans Southern Economic Journal, n°28, 1961). 

   "Cette influence a cependant eu lieu et elle prend place (...) comme production d'un langage pédagogique nécessaire pour introduire la rationnalité dans l'imaginaire de la guerre nucléaire et tenant lieu d'expérience historique." L'auteur veut dire par là qu'un scénario de doctrine nucléaire expliqué et commenté à longueur de médias et de communiqués officiels, une sorte de "guerre virtuelle" a autant d'importance qu'une guerre réelle dans les mentalités, en ce qui concerne la construction des rapports de force sur la scène internationale.  Deux formalisations très importantes, explique t-il, dépendent de la formalisation des jeux, et constituent le langage de la "riposte flexible" : l'idée du mouvement stratégique chez Thomas SCHELLING et celle de l'escalade chez Herman KAHN.

 

Alain JOXE, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte/FEDN, 1990. Thérèse DELPECH, La dissuasion nucléaire au XXIe siècle, Odile Jacob, 2013.

 

STRATEGUS

 

 

 

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Published by GIL - dans STRATÉGIE
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