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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 09:10

                  Le totalitarisme constitue à la fois l'objet d'analyses et le noeud de propagandes. C'est dans cette deuxième tendance que dans l'opinion publique, cette notion est relativement répandue, alors que des analyses réelles tendent à ruiner toute possibilité d'usage à contre-sens. De totalité, le totalitarisme par essence englobe tout dans le domaine considéré : politique, social ou économique. Les complexités socio-économiques et politiques à l'oeuvre dans toute société tendent à réduire la possibilité d'existence du totalitarisme de manière complète, mais diverses idéologies combatives (du libéralisme au communisme) l'utilisent pour stigmatiser son existence. L'histoire du "totalitarisme nazi" ou du "totalitarisme soviétique" indiquent combien la possibilité d'instaurer un totalitarisme réel est difficile. A la limite, un régime peut revendiquer d'être "totalitaire" afin de mieux asseoir son emprise sur l'ensemble de la société, mais peine dans sa pratique à en respecter les attributs : l'infaillibilté d'un chef, le recouvrement global policier de la société, l'emprise idéologique sur les esprits, le respect total de la hiérarchie... 

    La dénonciation du totalitarisme, même si l'ampleur des destructions n'est pas la même sous des régimes appelés totalitaires que dans l'histoire auparavant, n'est cependant pas une véritable nouveauté. La dénonciation de l'absolutisme royal ou princier revêt souvent la même véhémence, même si des caractéristiques essentielles du totalitarisme - sa diffusion à toute une société, sur tous les individus  - ne se retrouvent pas dans cet "absolutisme".

 

          Cette difficulté à décrire ou à analyser le totalitarisme fait que finalement, bien que les principaux représentants de l'Ecole de Francfort soient des penseurs du totalitarisme, ce vocable apparaît peu chez ADORNO et HORKHEIMER par exemple, qui lui préfèrent les termes de fascisme ou d'Etat autoritaire. C'est surtout MARCUSE qui emploie ce terme. Cette hésitation lexicale n'est pas un hasard, car le totalitarisme ne désigne pas d'abord pour ces auteurs un régime politique mais le point culminant d'un processus (toujours réversible) de civilisation dont les formes de domination totale que constituent le nazisme et le stalinisme sont une cristallisation. (Yves CUSSET et Stéphane HABER)

Herbert MARCUSE est le premier à analyser en 1934 les fondements philosophico-idéologiques de "l'Etat autoritaire total" et de la "conception totalitaire de l'Etat", dans Culture et Société (Minuit, 1970, recueils de textes dont La lutte contre le libéralisme dans la conception totalitaire de l'Etat, de 1933). Il voit dans ceux-ci le développement d'un "réalisme héroïco-populaire" qui se situe à l'opposé de toute forme d'individualisme libéral et qui l'attaque de front. Mais cette opposition, il l'interprète aussi comme le développement d'une contradiction immanente au libéralisme à l'époque du capitaliste de monopole, lequel exige de reléguer la figure de l'entrepreneur individuel au second plan face à une autorité étatique forte capable de mobiliser les forces de production à grande échelle et de soutenir les monopoles. l'individualisme libéral n'est pas en phase avec cette nouvelle forme de capitalisme, et cette contradiction est surmontée dans le totalitarisme à grands renforts idéologiques d'héroïsme populaire (raciste), de naturalisme et d'existentialisme politique (sacrifice total de l'individu à l'Etat) : "L'Etat autoritaire total, écrit le philosophe, apporte au stade monopoliste du capitalisme une organisation et une théorie de la société adéquates."

Au terme de la seconde guerre mondiale, après ce qui est perçu comme la catastrophe de la modernité, de manière cruelle en Allemagne, ADORNO et HORKHEIMER interprètent cette contradiction comme une contradiction propre au développement de la raison, qui porte dans son concept même l'exigence de s'étendre à la totalité. Ce qui se fait jour avec l'avènement des totalitarismes c'est la perversité structurelle de la raison, qui ne peut séparer l'affirmation de la liberté de celle de la domination sur la nature et qui finit par annuler la liberté dans la domination totale. Dans La dialectique de la raison, ils écrivent que "la Raison est totalitaire", mentionnant là le retournement du savoir émancipateur en pouvoir totalement asservissant, et le totalitarisme conjoint en lui les deux pôles de la raison : le myhe dont elle prétend s'émanciper et la domination technologique sur la nature, qui va jusqu'à se mettre au service d'un contrôle social total, de la transformation de l'individu en exemplaire (ADORNO, Dialectique négative), et même de l'administration de la mort. Si la raison est totalitaire, c'est donc dans le sens où la réalisation de son projet implique au bout du compte l'instrumentalisation totale de la société humaine, l'élimination de tout résidu d'altérité. La raison subjective finit par traiter tous les hommes comme des objets. MARCUSE reprend par la suite l'essentiel de cette analyse en interpréte le totalitarisme, non plus comme une perversion autoritaire du capitalisme monopolistique, mais plus généralement comme "l'uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d'un faux intérêt général" (L'homme unidimensionnel, Minuit, 1968).

    Ces analyses, estiment Yves CUSSET et Stéphane HABER, n'ont pas véritablement, même pour les auteurs de l'Ecole de Francfort qui les livrent au public, valeur d'explication historique, tout au plus sont-elles des éléments d'exemplification des affinités de la raison et de la barbarie, parvenues à maturité dans le totalitarisme. Toutefois, l'ampleur de la diffusions de ces idées, l'insistance dans certains débats sur cette liaison raison-totalitarisme qui remonte jusqu'aux Lumières pour les rendre responsable en définitive de l'Holocauste, laisse l'impression, qu'en cours de route, l'Ecole de Francfort a oublié certaines de ses origines marxistes, jusqu'à la notion même d'une société divisée en classes sociales, notion qui retire une grande partie de sa valeur à l'idée d'une société toute entière gouvernée par les processus qu'ils décrivent. 

   Les membres de l'EF se sont livrés, de manière sans doute bien plus longues et plus méthodiques, à des tentatives d'analyse empirique du fascisme, terme qu'ils préfèrent à celui de totalitarisme, lorsqu'il s'agit de désigner à la fois les formes politiques de "l'étatisme intégral" (HORKHEIMER, Théorie Critique, Payot, 1978) et les formes psychologiques de soumission à l'autorité et d'exclusion à l'autre. L'analyse d'HORKHEIMER de l'Etat autoritaire de 1942 reprend les grands traits de celle de MARCUSE, insistant sur la seule résistance qu'on puisse opposer à l'expansion de la domination ouverte de la puissance étatique pour réinstaurer la liberté véritable : celle de l'individu isolé doté du seul pouvoir de la parole (Théorie Critique)

L'entreprise la plus ambitieuse est constituée par l'étude sur la personnalité autoritaire dirigée par ADORNO. 

Il est finalement assez difficile d'établir un pont entre le schéma anthropologico-philosophique du renversement de la raison en domination totale et l'analyse psychosociologique du fascisme ordinaire, ce que l'EF ne veut pas faire en définitive. Pour la bonne raison que ce schéma repose sur une idéalisation de la société comme un tout et que cette analyse indique au contraire une division profonde aux larges soubassements socio-économiques. On note d'ailleurs dans les écrits des auteurs de l'EF cette répartition (qui va jusqu'à un certain positionnement politique à "gauche" ou à "droite") entre études philosophiques (raison, vérité...) qui tend à globaliser sans doute trop et études plus orientées vers la réalité sociale qui tend à mettre au jour des complexités à l'origine même des processus qu'ils veulent élucider.

 

   Dans une tentative de décrire la signification du terme Totalitarisme, Thierry MÉNISSIER écrit qu'il "signe un phénomène politique relatif à un régime dans lequel l'Etat, qui s'est d'abord coupé de la société qui l'a engendré, a envahi toute la sphère publique, jusqu'à nier les droits des individus et leur vie privée. Le totalitarisme est comme une maladie de l'Etat, lors que celui-ci, utilisant les ressources des techniques modernes, se veut "total". La réalité historique de ce phénomène concerne les régimes nationalistes belliqueuex qu'étaient l'Allemagne sous la domination nazie, l'URSS, et d'une manière générale les régimes d'inspirations communistes, comme la Chine maoïste." Ne mentionnant pas des régimes tels que le franquisme , celui de la Grèce des colonels ou l'Italie de MUSSOLINI, qui sans doute se rangent plus dans la catégorie des dictatures, il caractérise le régime totalitaire comme s'appuyant "sur une organisation sociale très contrainte, où la société civile est littéralement espionnée et dirigée par l'Etat" Avec un double attribut :

- le culte de la personnalité du chef n'y a pas d'équivalent ;

- il est régi par une idéologie extrémiste qui tente de faire passer les plus grands crimes pour de la vertu (notamment le massacre de populations entières). 

"On pourrait dire que si le phénomène totalitaire tend à disparaître de l'histoire, son analyse a permis de déceler la tentation de tout régir qui habite l'Etat classique. A cet égard, elle permet encore au régime démocratique, dans lequel l'Etat joue un rôle sans excéder des limites précises, de le définir et de se fortifier."

Parmi les oeuvres citées traitant du totalitarisme, celles d' Hannah ARENDT (Les origines du totalitarisme, 1951) - et non celles des membres de l'Ecole de Francfort - sont mises en avant ; des théories élaborées par Karl POPPER (La société ouverte et ses ennemis, 1962 et 1966), Raymond ARON (Démocratie et Totalitarisme, 1966) et Claude LEFORT (l'invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, 1981) sont citées, tous des auteurs très loin de l'environnement marxiste. Ce qui oriente la présentation surtout vers le totalitarisme "communiste".

Toutefois, Thierry MÉNISSIER indique que la problématique d'ensemble dépasse le cadre de la philosophie politique proprement dite. "Le phénomène totalitaire est donc inséparable d'une certaine conception de l'Etat. Peut-être même était-il un phénomène logique dans le cadre de l'histoire de l'Etat en Occident, du fait que cette histoire combinait des causes sociales (des sociétés démographiquement nombreuses, polarisées par des idéologies nationales), un activateur accidentel décisif (une grande misère populaire, avec des élites sociales et politiques incapables de la comprendre ou de la contrer), mais également des causes techniques (le totalitarisme est contemporain de l'essor de techniques de contrôle ou d'influence des masses, il utilise la radio ou le cinéma comme moyens de propagande). Or dans l'histoire des cinquante dernières années, de tels moyens se son considérablement perfectionnés. Si bien qu'aujourd'hui, tout n'est-il pas propice à ce qu'on pourrait nommer un totalitarisme non étatique. Sans mettre en avant le raffinement incroyable des instruments récents d'espionnage, il faut s'inquiéter du développement massif des moyens audiovisuels qui permettent de montrer à des yeux indiscrets tout ce qui peut l'être (développement considérable des moyens de surveillance videos légitimé par la peur sécuritaire), ou encore du fait que la sphère médiatique tend à présent à annexer toute la vie privée (développement de la "télé-réalité" la plus indécente, avec ses effets normatifs sur les comportements populaires-. N'est-ce pas un début de réalisation pour l'idéal terrifiant de la société campée par Georges Orwell dans son roman 1984?"

 

 

   André ENEGRÉN indique bien que le concept de totalitarisme porte la marque de son histoire. Et que le terme même n'est pas issu d'une dénonciation, mais d'une revendication. 

  MUSSOLINI et GENTILE qualifient l'Etat fasciste d'"Etat totalitaire" dès le début des années 1920.

Devenue synonyme d'Etat total, voire de dictature ou de régime autoritaire, la notion est popularisée dans les années 1930 (E JUNGER, Carl SCHMITT, George ORWELL, Simone WEIL, J MARITAIN, André GIDE) sans s'imposer en politologie ou en philosophie. Le terme se répand dans les romans et dans la presse avant d'être théorisé.

Sa conceptualisation, essentiellement dans le monde anglo-saxon, ne date que des années 1950 - et les adversaires de la notion ne manquent pas d'y voir une arme de la guerre froide destinée à discréditer le communisme, ce qui n'est pas faux et contribue d'ailleurs à geler les véritables analyses. En France, c'est plus tard que cette notion fait l'objet de combats intellectuels.

"Que la popularité de la notion ait varié au gré des idéologies n'invalide pas pour autant le concept ; il renvoie à la spécificité d'une entité politique qu'il a l'ambition de qualifier, à laquelle il veut donner une intelligibilité par un effort de mise en relation de traits caractéristiques nécessaires à la saisie d'un phénomène dont la nouveauté est généralement soulignée" André ENEGRÉN fit ainsi le suvol de cet effort, à travers plusieurs théories remarquables, qui émergent d'une littérature surabondante et souvent à vocation exclusivement polémique.

   - Les analyses de Boris SOUVARINE sur STALINE (1935) et de H RAUSCHNING sur HITLER (La Révolution du nihilisme, 1938) amorcent l'investigation historique ;

   - Une première théorie philosophique du totalitarisme est réalisée dès 1939 par C J HAYES qui met l'accent sur le rôle des masses, la monopolisation du pouvoir et la nouveauté d'un système qui rompt avec l'ensemble de la culture occidentale. Dans Le Béhémoth, F NEUMANN (1941) présente une interprétation du totalitarisme national-socialiste d'orientation marxiste qui met en lumière le non-monolithisme de la structure de pouvoir nazi.

   - Dans The Origins of Totalitarism (1951), Hannah ARENDT tente de conceptualiser à l'extrême les composante du régime totalitaire dans la tradition de l'étude systématique des régimes politiques d'ARISTOTE à MONTESQUIEU et TOCQUEVILLE. Ne sont réellement totalitaires à ses yeux que le régime hitlérien à partir de 1939 et le régime stalinien après 1930. Elle s'attache aux éléments qui se cristallisent en totalitarisme, notamment à la dégradation de la forme politique de l'Etat-nation ponctué par l'antiséminitisme moderne et la montée de l'impérialisme au XIXe siècle ouvrent la voie, même si elle n'est pas directement causé par eux, au totalitarisme. Ces deux régimes, à la différence des Etats autoritaires ou dictatoriaux qui tolèrent la dépolitisation, l'absence d'idéologie forte et une certaine dos d'illégalité, ont principalement en commun d'organiser une intense mobilisation des masses grâce à un appareil de domination original reposant sur la terreur et sur l'idéologie.

Les critiques de cette approche découlent du refus d'Hannah ARENDT de suivre une démarche historique continuiste et de préférer l'étayage par une philosophie étrangère à la politologie moderne. Des observations sur le fonctionnement réel du totalitarisme corroborent un certain nombre de ses réflexions, mais d'autres analyses, sur le rôle des masses par exemple, indiquent qu'il est difficile de se limiter aux deux périodes qu'elle qualifie de totalitaire : pourquoi exclure l'ère poststalinienne ou même la période léniniste?  Elle néglige la personnalité des leaders et la différence entre les idéologies. Néanmoins sa conceptualisation (qui insiste sur le rôle du langage, de la pulralité ou de la mémoire comme antidote à la mobilisation totale, au délire logique et au "mal radical") permet d'articuler des éléments qui échappent à des descriptions plus mesurées. Son analyse philosophique, et même philosophico-morale place le débat sur les conditions du totalitarisme, de sa toujours possible résurgence. Elle insiste sur la perversité d'un système qui se fonde sur la fidélité, l'honnêteté d'exécution, la probité, de tous ces exécutants unis dans la croyance en la morale du chef. Ces petits fonctionnaires obéissants sont la force d'un système totalitaire. Mais cela n'explique pas la génocide pour autant, ce qui est pourtant un des objectifs de ses investigations.

  - C FRIEDRICH et Z BRZEZINSKI avec une approche politologique, présentent en 1956 (Totalitarism Dictatorship and Antocracy, Harper & Row, New York) une analyse du totalitarisme comme forme de domination politique "historiquement unique et sui genris" résultant de la conjonction de six facteurs présents dans le communisme et le national-socialisme :

- une idéologie d'Etat obligatoire qui promet l'accomplissement de l'humanité ;

- un parti de masse unique (fréquemment placé sous la direction d'un chef) contrôlant l'appareil d'Etat ;

- un monopole des instruments de la violence ;

- un quasi-monopole sur les moyens de communication ;

- une terreur policière usant de moyens physiques et psychologiques ;

- une direction centrale de l'économie.

L'ensemble de ces facteurs, encore affinés en 1966, forme un "syndrome" qui, malgré les critiques qu'il a pu subir, reste un modèle de référence de la science politique. Même si se pose la question de la validité de tout type de modélisation, ou même de conceptualisation en histoire ; comment appliquer à une réalité empirique une série de critères déduits de son observation?

   - Raymond ARON, influencé par les études précédentes de FRIEDRICH et BRZEZINSKI, adopte une méthode plus historique et "wébérienne", circonspecte à l'égard des catégories de rupture et d'invention. Ses recherches, entre 1939 et 1983 sont développées dans L'avenir des religions séculières (1944), Le Grand Schisme (1948) et dans la série de cours Démocratie et Totalitarisme (1957-1958). Il caractérise le phénomène totalitaire par cinq éléments, dont la réunion lui confère une "perfection" :

- un parti qui se réserve le monopole de l'activité politique ;

- une idéologie érigée en vérité officielle ;

- le double monopole des moyens de violence et de persuasion ;

- l'absorption de la plupart des activités économiques par l'etat et leur soumission à l'idéologie ;

- une terreur à la fois politique et idéologique. 

Il accorde qu'il existe entre le totalitarisme soviétique et le régime national-socialiste des similitudes incontestables et non accidentelles, mais les différences dans l'inspiration, les idées, les objectifs, sont trop évidentes pour que l'on admette sans réserve la parenté essentielle des deux régimes. Pour lui, c'est en Union Soviétique que le totalitarisme accompli est à l'oeuvre, dans les périodes 1934-1938 et 1948-1952, et sa "cause originelle" doit être recherchée dans l'essence du parti révolutionnaire. Il va assez loin dans l'analyse : l'insistance sur le rôle du Parti invite à réfléchir non seulement sur l'"idéocratie" mais aussi sur le contenu de l'idéologie dont le régime se réclame pour se légitimer, même si cette idéologie ne détermine pas réellement sa pratique. Ses réflexions sur les marxismes et sur les pratiques totalitaires l'amènent à refuser bien des simplismes. Il accorde à la notion de totalitarisme bien plus une valeur descriptive qu'une valeur théorique. 

   - Les travaux de Claude LEFORT ouvrent une autre perspective. Dans Un homme en trop (Le Seuil, 1976), le dispositif et l'idéologie du régime soviétique sont examinés à la lumière d'une lecture de SOLJÉNITSYNE. Dans L'invention démocratique (Fayard, 1981), le phénomène totalitaire apparaît comme "le fait majeur de notre temps" dont l'interprétation exige qu'on privilégie une "matrice politique" qui est au principe des diverses formes de l'être-ensemble humain. Dans le cadre général d'une réflexion sur la nature symbolique du pouvoir dans les sociétés modernes, il s'attache à élucider une certaine correspondance entre le pouvoir et une forme d'articulation du social à laquelle une simple description des changements historiques ne peut donner accès, et dont l'originalité ne peut qu'échapper sitôt qu'on soumet le politique à un principe explicatif extérieure (la société industrielle, le capital, la technique...)

Quel projet, se demande-t-il, anime le totalitarisme? Il obéit essentiellement à une représentation de la non-division : "Le modèle s'impose d'une société qui s'instituerait sans division, disposerait de la maîtrise de son organisation, se rapporterait à elle-même dans toutes ses parties, serait habitée par le même projet d'édification du socialisme." Il s'agit d'un idéal fantasmatique dans lequel se confondent l'Etat, le Parti et la Société. Les études de Claude LEFORT tendent à décrypter le jeu de représentations qui s'ordonne dans le totalitarisme, jeu de représentations qui s'oppose à celui mis en oeuvre dans la démocratie. Le totalitarisme apparaît comme un envers de la démocratie qui cède à l'illusion de l'un et du même par incapacité à soutenir l'épreuve de la division sociale et de l'indétermination historique.

  - Plusieurs travaux s'attachent aux origines intellectuelles du totalitarisme, par exemple ceux de Jacob Leib TALMON (The origins of Totalitarian Democracy, 1952) ou de Karl POPPER ;

 - D'autres sur les réactions hostiles à l'évolution démocratique moderne, comme ceux de Louis DUMONT (Homo hierarchisus, 1952 ; Essais sur l'individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne, 1983) ;

  - D'autres encore, psychologisantes, comme celles de Theodor ADORNO sur la personnalité autoritaire ; 

  - Ceux de  Karl August WITTFOGEL (Oriental Despotism. A comparative Study of Total power, 1957), sur le despotisme oriental...

        André ENEGRÉN expose le fait que "à être étendue, l'analyse en termes de totalitarisme perd une puissance explicative qui lui est déjà contestée lorsque l'étude se limite aux cas relativement purs en insistant sur la nouveauté d'un phénomène essentiellement politique. La recherche historique a ainsi depuis longtemps mis en cause la légitimité du parallèle entre national-socialisme et stalinisme, en soulignant notamment la spécificité du génocide nazi, et plus généralement la singularité de régimes qui, malgré leur air de famille, n'ont pas la même lignée (...). Sans qu'il soit possible de les oumettre à une police méthodologique, les théories du totalitarisme ne peuvent conserver une validité qu'en cessant d'osciller entre un éclectisme trop accueillant  et un dogmatisme exclusif. le concept éloquant mais vide d'un totalitarisme suffisamment vague pour que les pressentiments en soient partout présents éveillent à juste titre la méfiance. Jamais en outre le concept n'épousera les singularités de l'histoire et jamais un système de coordonnées objectives n'en fixera le contour. Entité frappée d'ambiguité depuis son origine, assurément encore promise à bien des réajustements en fonction des progrès de la recherche historique (...), elle mérite malgré ses insuffisances d'être sauvé. (...). S'on parle de totalitarisme au singulier ou au pluriel, on imagine mal qu'on puisse se passer de cet instrument d'intelligibilité pour comprendre des système de domination qui tendent à l'indistinction du pouvoir et de la société, instaurent une idéologie obligatoire et usent de la terreur à une échelle inconnue jusqu'à ce siècle. Même si tout indique qu'il faut abandonner aujourd'hui une mise en forme trop rigoureuse aboutissant à un concept lié par une sorte de nécessité interne - à moins de n'user de pareille équation totalitaire que comme idée limite -, force est de reconnaitre que les interprétations d'ensemble qui ont imposé le concept conservent une capacité au moins descriptive qui a été décisive pour réorienter l'attention sur les phénomènes majeurs de ce siècle (le texte date de 1996)." 

 

André ENEGRÉN, Totalitarisme, dans Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 2005 ; Yves CUSSET et Stéphane HABER, Le vocabulaire de l'Ecole de Francfort, Ellipses, 2002 ; Thierry MÉNISSIER, Elements de philosophie politique, Ellipses, 2005.

 

PHILIUS

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