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28 octobre 2014 2 28 /10 /octobre /2014 13:24

      Les conclusions des recherches d'Elto MAYO, de ses collaborateurs ou de ses disciples se trouvent nettement changées, à partir des méthodes mêmes qu'il a énoncées pour une sociologie du travail. Successivement, des chercheurs comme Georges FRIEDMANN (1902-1977), Pierre NAVILLE, Alain TOURAINE, John GOLDTHORPE (né en 1935) et son école de Cambridge, Louis E DAVIS et le Tavistok Institute, précisent un certain nombre d'éléments qui dessinent les contours entre des approches différents, voire conflictuelles de cette sociologie en devenir. 

 

     Georges FRIEDMANN estime les expériences de Hawthorne bien trop réductrices, réduisant l'univers humain à son univers de travail. Dans problèmes humains du machinisme industriel (1946, réédité chez Gallimarrd en 1965), il écrit qu'"En adossant ces recherches pratiques à la notion d'une "structure sociale" de "l'entreprise", considérée comme une unité séparée, en s'efforçant de préserver celle-ci contre les causes de désagrégation ou de division, l'équipe des chercheurs de Hawthorne rencontrait les préoccupations intimes des leadres de l'industrie. Ils servaient ainsi toutes les mesures par lesquelles un patronat novateur cherche, depuis des décennies, à combattre et neutraliser (...) les courants centrifuges (...) qui écartent de l'entreprise l'intérêt, la sympathie, l'intelligence de l'ouvrier et la polarisent sur d'autres centres, hors de l'atelier. (...) Mais la complexité de la sociologie de l'entreprise provient principalement du fait que chaque ouvrier, en même temps qu'il est membre des diverses collectivités intérieures à l'usine l'est aussi de collectivités extérieures, plus vastes, telles que syndicat, classe sociale, nation, où interviennent des différenciations individuelles selon la nature du syndicat, la qualification professionnelle, l'origine ethnique et le degré d'assimilation nationale (...) ; groupes qui exercent chacun leur action sur la conscience ouvrière et dont les influences se rencontrent et se composent avec celle de la compagnie qui, après tout, n'est qu'un groupe entre autres." (cité par Pierre TRIPIER).

     Cette critique est un appel pressant à utiliser les méthodes de Hawthborne en leut appliquant une explication moins unidimensionnelle. Mais aussi elle rappelle que les relations sociales entre syndicats et patronats, notamment aux Etats-Unis, sont parfois très conflictuelles, souvent violentes, et qu'une sociologie du travail ne saurait être mise sans discussions tout simplement au service du patronat. A cet égard, seule la lecture marxiste d'une sociologie générale permet une intégration des diverses problématiques, au prix sans doute d'une méconnaissance des différenciations nationales, encore que, en sortant des interprétations purement orthodoxes, on y parvient. 

    Cette étude intégrative de l'ouvrier dans ses différents milieux, dans le champ d'une sous-discipline en formation, deux courants le tentent : le premier représenté par Alain TOURAINE, le second par l'Ecole de Cambridge. 

 

   Georges FRIEDMANN énonce une sorte de programme d'études indiquées par le titre même de ses ouvrages : La crise du progrès. Où va le travail humain? (1963) (à sa perte écrit-il dans la préface à la troisième édition), Le travail en miettes (1964), Le milieu technique : nouveaux modes de sentir et de penser, Le loisir et la civilisation technicienne. 

Cette orientation conduit aussi bien à étudier les pathologies liées à l'appauvrissement et à la répétitivité des tâches que les phénomènes d'utilisation du temps libéré pour les loisirs. Il s'agit de comprendre les conséquences du plus grand nombre d'ouvrier et de l'apparition de techniciens fortement instruits. Le sociologue s'interroge sur la place de l'ouvrier dans la société industrielle et sur son avenir. Il ne retient pas de Hawthorne sa méthodologie alors que ses disciples l'appliquent. Il réfléchit à partir des monographies des autres sans en produire lui-même, laissant le soin à ses élèves de lui apporter les éléments concrets d'une réflexion plus théorique.

   Alain TOURAINE reprend le programme de Georges FRIEDMANN, autour du concept de "situation de travail". Il définit cette notion avec Bernard MOTTEZ (dans une contribution au Traité de sociologie du travail de FREIDMANN et NAVILLE : "Classe ouvrière et société globale") : "Le travail mécanisé, le niveau et la forme des salaires, les méthodes d'organisation et de gestion des entreprises, définissent une situation de travail et permettent d'analyser les attitudes et l'action ouvrières. Mais celles-ci ne s'expliquent pas seulement par (la situation de travail), elles dépendent aussi des caractères de la société considérée dans son ensemble et de la place qu'y occupe la classe ouvrière". Il suppose, pour que les relations entre classe ouvrière et société soient intelligibles, que les individus urbanisés ont très peu de repères sociaux antérieurs. Les individus sont forgés par cette situation de travail. Pour comprendre comment cette situation agit, Alain TOURAINE distingue trois moments différents dans l'histoire de l'industrialisation, les phases A, B et C, qui correspondent à des qualités de travail différents, des relations différentes entretenues à la direction de l'entreprise et de différentes volontés de contrôler les fruits du travail. La situation du travail ferait naitre, sous certaines conditions, un type de conscience du travailleur. La conscience ouvrière est l'expression de la volonté pour chacun, de participer à cet acte créatif, le "système d'exigences défini par le travail lui-même, double valorisation de la créativité et du contrôle du travailleur sur ses oeuvres. (La conscience ouvrière, 1966, Le Seuil).

 

    L'Ecole de Cambridge, Johan H GOLTHORPE (né en 1935) en tête, se questionne sur les changements de la classe oucrière, et sur son possible embourgeoisement. Alors qu'Alain TOURAINE définit ses recherches autour de la notion de "situation de travail", l'équipe de Cambridge part su principe d'une "définition de la situation" par le travailleur : elle donne moins d'importance à l'expérience du travail qu'à l'attente qu'il suscite. Dans leur enquête à Luton auprès de plus de 200 ouvriers, leur définition de la situation correspond à une transaction muette passée avec eux-mêmes : accepter un travail peu impliquant contre un bon salaire. Leur comportement est en harmonie avec cette vision instrumentale du travail. Pour les chercheurs de Cambridge, ce n'est pas la situation de travail qui détermine le comportement, c'est l'itinéraire familial et professionnel vécu avant d'entrer dans l'usine. Du coup, c'est la vie privée des travailleurs, qui avait été exclue des précédentes recherches, qui est réintroduite dans une sociologie du travail assez différente.

 

  Se fait jour dans les années 1960, dans la continuité des préoccupations de FRIEDMANN et du Tavistock Institute, un mouvement d'opinion plaidant pour l'enrichissement des tâches. Aux campagnes menées par A H MASLOW (1908-1970) en 1954 et Frederic HERZBERG (1923-2000) en 1966, deux psychosociologues, se rattachent avec plus d'ampleur en milieu industriel celles de Louis E DAVIS et du Tavistock Institute. En décomposant très finement les postes de travail en "unités d'opération", ils ont pu les recomposer en leur attribuant une plus large marge d'incertitude qu'auparavant ; les opérateurs y ont une marge d'autonomie et des responsabilités dans l'organisation du travail plus grandes que dans l'ancien système. Les tâches sont donc "enrichies", les gains pour l'entreprise se situent moins dans la sphère de la productivité que dans celle de l'absentéisme, qui régresse radicalement. Ces expériences permettent en outre de distinguer à un niveau beaucoup plus fin qu'auparavant ce qui doit être atrribué à la contrainte technologique, difficile à surmonter, et ce qui revient à l'organisation qui accompagne le procédé technique.

Ainsi, dans l'histoire de cette tendance dans l'industrie depuis les années 1930, il apparait que les sociologues ont inventé des outils de plus en plus perfectionnés pour saisir ce qui, dans le mélange de technologie et d'organisation, est effectivement imposé par la contrainte technique. La part de cette dernière est toujours moins importante que ce que les acteurs sociaux ne présupposent. . Ainsi, l'autonomie ouvrière se maintient dans le travail des ouvriers spécialisés, comme l'attestent les études de Donald ROY (1909-1980) (par exemple dans l'American Journal of Sociology n°60, 1954) Tom LUPTON (On the shopfloor, London, Pergamon Press, 1963) Philippe BERNOUX (avec ses collaborateurs : Trois ateliers d'OS, Editions ouvrières, 1969), Robert LINHART (né en 1944) (L'Etabli, Editions de Minuit, 1978) et de Michael BURAWOY (Manufacturing consent, University of Chicago Press, 1979). Des enquêtes le vérifient, comme celle de Pierre DUBOIS (Les ouvriers divisés, Presse de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981), Claude DURAND (Le travail enchaîné, Le Seuil, 1978), Daniel CHAVE (Dix années de sociologie du travail. Les titres du Bulletin signalétique recensé en 1972 et 1982, dans Le travail et sa sociologie) par exemple. 

Les OS se créeraient, écrit Pierre TRIPIER, "des espaces d'autonomie en réponse aux injonctions patronales. Ces espaces d'autonomie ne sont pas "irrationnels" par rapport aux buts de l'entreprise, bien au contraire. Ils visent à ce que ces buts soient atteints mais, pour y parvenir, ils doivent "tricher" avec la direction de l'entreprise. Donald ROY (1954) montre comment, quand le chronométreur vient mesurer les temps d'un ouvrier, celui-ci accomplira des gestes apparemment fonctionnels qu'il n'utilisera plus, le chronométreur parti ; le groupe ouvrier réussit à créer un réseau horizontal de complicités pour éviter d'avoir à appliquer les injonctions de la direction, cette pratique est mieux adaptée au type de production (séries courtes) que le système "rationnel" imposé par la direction. Mais, comme le souligne Jean Daniel REYNAUD (Les régulations dans les organisations, dans Revue française de sociologie, n°1, 1988) on ne saurait tirer la conclusion que le groupe ouvrier peut créer ses propres normes, dans un mouvement d'auto-organisation : ni, non plus, comme le croient les propagandistes des cercles de qualité, que la direction peut absorber la mine des gains de productivité que cette autonomie recèle."

 

    Dans la sociologie dominante, suivant le programme et les orientations de Georges FRIEDMANN,se développent plusieurs approches et en définitive plusieurs sociologies, allant dans le sens d'une parcellisation grandissante de la sociologie, éloignant les perspectives globales et centrées sur le monde du travail. Seules les approches marxistes, qui ne veulent pas justement tomber dans cette sorte de piège, même si par ailleurs de nombreux éléments d'analyses sont dégagés dans ce mouvement de parcellisation, gardent la pespective globale, en vue de la transformation de la société, considération qu'ont abandonnés les sociologues en général à l'heure actuelle...

   Ainsi, Georges FRIEDMANN contribue, dans son oeuvre foisonnante à une sociologie des techniques de production et du travail, à une psycho-sociologie de l'entreprise, à une sociologie du syndicalisme, de l'autogestion ouvrière et des conflits du travail, à l'étude de vie de travail et de la vie hors travail, faisant dériver de la sociologie du travail une sociologie des loisirs...

 

Georges FRIEDMANN et collaborateurs, Sociologie...., dans Traité de sociologie, sous la direction de Georges GURVITCH, PUF, 2007. Pierre TRIPIER, Sociologie du travail, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 2002.

 

SOCIUS

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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