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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 09:16

            La question de la relation entre l'énergie utilisée par une société, et plus largement d'une civilisation, et la nature de cette société ou de cette civilisation est relativement peu posée dans l'histoire des idées et même dans l'histoire politique. Longtemps "protégée" par un statut de neutralité cette question, comme celle de la technique en générale, n'est posée que dans la grande période de contestation des années 1960 et 1970 en Occident, notamment par les mouvances écologiques. Elle l'est à nouveau aujourd'hui sous la menace, non de pénuries énergétiques principalement, car là les débats techniques (sur l'extraction de l'énergie fossile) sont loin d'être tranchés, mais de changements climatiques majeurs dont les effets se font ressentir surtout depuis la fin des années 1990.

Plus loin que la question de savoir si les sociétés occidentales peuvent survivre à une pénurie généralisée des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz naturel...) et même des minerais indispensables au fonctionnement des installations nucléaires, émerge la remise en cause d'un système énergétique, "énergivore" et centralisé, qui influe, par l'intermédiaire des sociétés exploitatrices de ces énergies-là,  la sphère politique dans ses choix, jusqu'à dénaturer le caractère démocratique des institutions politiques.

 

        Marie-Jo MENOZZI, Fabrice FLIPO, et Dominique PÉCAUD, spécialistes de l'énergie à des égards différents, posent bien cette question des relations entre types d'énergie et types de société.

"Notre manière de vivre dans les société occidentales, organisée autour de l'abondance énergétique issue de l'exploitation des ressources fossiles est remise en cause. Depuis les révolutions industrielles du dix-neuvième siècle, et de manière accrue depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le mode de vie des sociétés occidentales impose une consommation énergétique importante. Cette "dépendance" énergétique n'est pas sans effet sur l'organisation sociale, mais réciproquement, celle-ci influence les formes de production et de consommation énergétiques. Par exemple, certaines de ces modalités d'organisation seraient probablement différentes si le courant continu à basse tension avait été préféré au courant alternatif de haute tensions. En effet, ce dernier, non stockable, favorise une production centralisée et l'existence d'un réseau unifié pour faciliter sa diffusion, alors que le courant continu à basse tension, stockable s'accommode mieux d'une production délocalisée dans de petites unités spécialisées. Le choix technique en faveur du courant alternatif fut aussi un choix d'organisation sociale (A GRAS et S POIROT-DELPECH, Grandeur et dépendance. Sociologie des macro-systèmes techniques, PUF, 1993). Nous pouvons également remarquer qu'à un niveau microsocial, la gestion et l'utilisation de l'électricité structure et est structurée par l'organisation de la cellule familiale (D DESJEUX et collaborateurs, Anthropologie de l'électricité. Les objets électriques dans la vie quotidienne en France, L'Harmattan, Collection Logiques sociales, 1996), ou bien encore que l'organisation de l'espace social, la distance entre nos lieux de vie et de travail sont pour partie conditionnée par la disponibilité d'une énergie peu onéreuse."

"La définition actuelle de l'énergie res l'héritage du développement de la société industrielle du XIXe siècle, plus précisément d'une société "thermo-industrielle" (A GRAS, Fragilité de la puissance. Se libérer de l'emprise technologique, Fayard, 2002) s'appuyant, grâce à la maîtrise "du feu" sur l'usage d'une énergie produite par la vapeur issue de la combustion d'énergies fossiles comme le charbon, puis, plus tard, le pétrole, le gaz ou l'uranium. L'usage de ces énergies est concomitant de l'émergence de modes de vie, de production et de consommation organisés à partir de méga-machines qui modifient en même temps nos représentations de l'espace, du temps. C'est donc, de manière plus générale la relation homme-nature qui se trouve ainsi bouleversée. Jusque là, l'énergie utilisée provenait le plus souvent de sources renouvelables, telles la biomasse animale, l'énergie humaine, le vent ou l'eau. L'utilisation de l'énergie fossile entraîne une nouvelle manière de "gérer" l'énergie, en la distribuant et en la stockant pour différer son usage. L'énergie devient, non plus une chose à réguler la plupart du temps de manière collective, mais plus une chose qu'ils s'agit d'emprisonner, de s'approprier en grands quantités pour ensuite la redistribuer. Elle alimente un imaginaire nouveau portant sur la légimité d'une prédation généralisée de la nature. De plus, la consommation énergétique constitue une manifestation du "progrès". Par exemple, Gras et al. (1993) affirment que le projet d'exploiter des stocks de charbon ne pouvait provenir de sociétés fondées sur un rapport avec la nature d'équilibre et de prise en compte de renouvellement des ressources. L'énergie telle qu'elle est pensée par la société et la science occidentale du XIXe siècle n'induit pourtant pas que les sociétés non occidentales ou les sociétés historiquement antérieures ne se représentaient pas l'énergie. Toutes concevaient le monde comme un échange incessant de transformations.

L'énergie comme ressource et comme usage reste le plus souvent présentée comme une condition technique de l'organisation des groupements humains et non pas comme l'un des éléments de cette organisation et de sa stabilité. Depuis l'avènement de la thermodynamique, s'est imposée l'image d'une énergie comprise comme une réalité purement physique pouvant être maîtrisée grâce à des procédés techniques teintés d'une rationalité réputée "naturelle" et universelle : le calcul économique. l'énergie devient alors un facteur de production parmi d'autres, et pas le plus important, puisque son coût, dans la comptabilité des entreprises et des nations, est allé en diminuant au fur et à mesure du développement industriel. Seules quelques "crises énergétiques" secouent épisodiquement cette vision des choses, mais, le marché étant réputé révéler la valeur que les acteurs attribuent aux choses, l'énergie, jusqu'à des temps récents, a progressivement perdu sa valeur au fur et à mesure que son prix baissait.

Le primat de la lecture économique des sociétés humaines a conduit à une tendance à dépeindre un développement universel caractérisé par une succession de "phases" déclenchées les unes après les autres par des événements particuliers. Les sociétés auraient donc connu une vie agricole pendant des millénaires, puis elles auraient découvert une rationalité particulières leur permettant de développer leur industrie, puis elles se seraient tertialisées, le secteur économique dit "primaire", dont fait partie le secteur de "l'énergie", étant peu à peu réduit à la portion congrue. Enfin, les machines grossières vont faire un usage de plus en plus fin et précis de l'énergie (G SIMONDON, Du mode d'existence des objets techniques, Aubier, 2001), ce mouvement culminant dans les technologie de l'information et de la communication. Cette vision économique des sociétés humaines a joué un rôle prépondérant, reléguant le plus souvent d'autres approches anthropologiques et ethnologiques, à la marge de la réflexion. De plus, celles-là se sont souvent appuyées sur cette vision dominante, la tenant pour un résultat acquis de la recherche.

Debeir et al. (Les servitudes de la puissance : une histoire de l'énergie, Flammarion, 1986) constatent qu'une telle approche conduit à l'étude de plus en plus spécialisée des procédés techniques et du rapport machines-capitaux, de l'organisation du travail mais aussi des réseaux d'échange comme éléments dominants de la réflexion sur l'énergie. Cette tendance est visible dans les pays occidentaux aussi bien que dans les pays dits en développement. Baudy et al (Energie et société, quelle légitimité pour les sustèmes énergétiques du XXIe siècle?, Symposium international, 1995) soulignent le manque de prise en compte des facteurs sociaux et culturels dans l'élaboration de stratégies ou de politiques énergétiques.

Pourtant l'énergie reste un fait social. Les conditions techniques de sa production et de son utilisation sont étroitement enchâssés dans l'organisation de toute action collective, à la fois à travers les pratiques et les systèmes de représentations. La réflexion sur l'énergie fossile et sur son usage dans la société industrielle peut développer un regard critique à propos du rapport que nous entretenons avec la nature, à propos des rapports sociaux agressifs ou déséquilibrés que ce usage impose, à propos d'une légitimation implicite d'une dégradation de la nature qu'il induit. "

 

     La question du type de société et de l'énergie revêt une grande acuité avec l'énergie nucléaire. Les liens dans l'histoire entre l'énergie nucléaire civile et l'armement atomique, les relations fortes dans l'ingénierie nucléaire entre des éléments des complexes militaro-industriels et ceux de l'industrie nucléaire, la culture enfin du secret qui entoure tout ce qui est des développements civils et militaires de l'énergie nucléaire (qui se retrouve dans le fonctionnement d'organismes tentaculaires aux Etats-Unis comme en France - faisant par exemple d'EDF (Electricité De France) un véritable Etat dans l'Etat, tout cela alimente la suspicion légitime des citoyens sur la qualité de la démocratie. 

    C'est ce que rend compte par exemple Louis PUISEUX dans son étude sur Energie et Développement :

"Bref, le développement de l'électronucléaire met en jeu de plusieurs façons l'organisation même de la société. C'est une décision qui déborde par tous les bouts la compétence de l'économiste et du technicien."

Il cite longuement Francis FAGNANI (Acceptabilité des risques et enjeux sociaux : le cas des normes radiologiques, CORDES-CNRS, 1977) qui souligne le fait que la controverse nucléaire met en question "un certain "régime de vérité" régnant depuis le XIXe siècle dans la société occidentale. Sur le segment du champ de connaissance dont il a la spécialité, le prestige et l'autorité du scientifique sont indiscutables : il est inventeur de vérité. la difficulté commence lorsqu'il glisse de l'indicatif : "ceci est faisable" (par exemple : la fission contrôlée de l'atome) à l'impératif : "il faut le faire", ou bien "il ne fait pas le faire" - ce qui déborde à l'évidence le champ de sa compétence scientifique propre : "le fait significatif qu'il faut noter dans les controverses "para-scientifiques" qui ont éclaté à propos du développement de l'énergie nucléaire est précisément que les scientifiques qui sont intervenus ont joué et se sont donné un rôle tout à fait nouveau et différent par rapport aux traditions antérieures de leur déontologie professionnelle. Ils se sont servi à cette occasion d'une certaine légitimité liée à leur position sociale de notables exprimant la voix de la science, avec tout le poids idéologique que leur confère ce rôle dans les sociétés occidentales développés, pour exprimer des positions et des arguments relevant en fait de leur propre représentation du monde et des jugements de valeur qui en découlent". "Ce ne sont pas tant des désaccords intellectuels sur l'interprétation des faits et des théories qui entrent en jeu, que des conflits de pouvoir et de compétence portant sur le statut même de celui qui parle. Dans la mesure même où le débat ne porte pas sur les données scientifiques elles-mêmes, mais plutôt sur leurs limites et la façon de les dépasser en vue de l'action, ces problèmes de statut prennent une importance considérable. Au-delà des arguments, c'est donc au nom de la "compétence" et du pouvoir que celui-ci confère à ceux qui expriment leur avis, que le choix tendra à se situer. (...) Contrairement au vaste domaine de la praxis où la compétence peut au moins s'apprécier en fonction des conséquences effectives qui résultent de sa mise en pratique, les controverses para-scientifiques du type de celles qui sont apparues dans le domaine nucléaire ne peuvent être que difficilement tranchées de cette façon. Les décisions qu'elles impliquent ne possèdent en effet que des effets à relativement long terme difficilement isolables d'effets parasites ou concomitants liés à d'autres décisions". "Le consensus (accordé à l'expert scientifique) s'est vu ébranlé sous l'action de certains groupes sociaux et de certains représentants scientifiques, avec la prise de conscience progressive liée aux développement l'armement nucléaire d'abord, puis de l'industrie électro-nucléaire, des enjeux économiques et sociaux considérables qui sont apparus liés aux choix en matière de protection. "Le thème de la défense de l'environnement et de la sécurité a émergé et s'est largement substitué à d'autres thèmes unificateurs antérieurs : l'effort d'armement au cours de la période de la guerre froide, puis l'effort d'industrialisation et de croissance économique. Cette évolution s'est accompagnée, essentiellement d'ailleurs  dans le cadre des USA, d'une dévalorisation progressive des fonctions de l'expertise technique et scientifique, résultant des nombreuses controverses publiques qui ont divisé la communauté scientifique des années 50. Une telle dévalorisation, qu'il conviendrait d'appeler plus justement une démystification du scientifique, est encore très peu sensible au niveau des pays européens".

  Pour reprendre le cours de la réflexion de Louis PUISEUX, après cette longue citation, nous pouvons constater avec lui que "le pouvoir politique  s'est constamment dérobé devant sa responsabilité.", si ce n'est encore plus de connivence qui s'est affirmée entre des scienfiques, des militaires, des politiques et des industriels partageant la même vision de la société. "Il y a là une anomalie qui mérite d'être regardée de près, et qui ne se limite pas à la banale opposition du long terme (que maîtriserait le technicien constructeurs d'équipements à longue durée de vie) et du court terme (qui intéresserait seul le politicien attentif à sa prochaine réélection). Rien dans la tradition n'incite le pouvoir politique à s'intéresser à la technique (...). L'apparition d'outils prodigieusement puissants perturbe les moeurs de la classe politique. Entre les déclarations idéologiques d'un côté, la polémique quotidienne (inflation, chômage, croissance, salaire) de l'autre, les ministres et les chefs de partis voient émerger un monstre bizarre, qu'ils ne savent par quel bout prendre, ni comment maîtriser. (...). Dans la hiérarchie sociale, le statut du technicien demeurait subordonné.

L'ésotérisme du nucléaire vient encore compliquer la situation : les seuls experts vraiment compétents se trouvent en effet dans les laboratoires militaires et civils, chez les fabricants de matériels électronucléaires et chez les producteurs d'électricité, - qui se trouvent défendre tous à peu près la même solution du fait de filiation militaire-civil, et de la domination américaine sur le monde industriel tout entier. or ces experts sont tous plus ou moins des vendeurs, dont la réussite professionnelles dépend de la promotion du produit qu'ils ont sous la main. (...). Quiconque a travaillé des années sur un dossier technique sait combien il est facile, dans la mouvance et la complexité des paramètres, de choisir les valeurs qu'il faut, de donner l'éclairage du côté qu'il faut pour emporter la décision et débloquer les crédit.

Mais il y a beaucoup à dire sur la flagrante inadaptation des mécanismes politiques traditionnels face au cancer de la toute-puissance technicienne : le nucléaire est bel et bien spécifique par son extrême dissymétrie : technique très étroite d'un côté, quant au nombre de personnes capables de la comprendre et de la maîtriser, très large de l'autre, quant à l'étendue et la profondeur des retombées sociales de son emploi à grande échelle. Il y a beaucoup à dire sur "un Etat qui recrute ses contrôleurs parmi les contrôlés" comme l'écrit Léon Kowarski."

 

Louis PUISEUX, La babel nucléaire, Editions Galilée, 1977 ; Sous la direction de M-J MENOZZI, F FLIPO et J PECAUD, Energie et Société, Science , gouvernances et usages, Editions Edisud, 2013. 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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