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3 mars 2011 4 03 /03 /mars /2011 14:30

                L'urbanisation, phénomène récurrent de pratiquement toutes les civilisations, mais non irréversible, car l'histoire est peuplée de tendances à la désurbanisation, est étroitement liée à des impératifs de défense et de sécurité. Depuis le début de la lente évolution de la vie nomade à la vie sédentaire, les mouvements de regroupement des populations autour de positions géographiques faciles à défendre ou de noeuds de communication à vocation d'échanges économiques, sont pratiquement la règle. Depuis le début de la formation des villes, l'urbanisation en soi est liée aux différentes formes de conflits : guerres entre tribus rivales et formation d'empires, rivalité ou lutte ouverte entre classes sociales, dynamiques d'enrichissement et d'appauvrissement, avec en surcroît un effet de concentration, de précipitation de ceux-ci. Sans compter un lent et décisif combat entre les hommes et certains éléments de leur environnement, du relief refaçonné en fonction de leurs besoins aux luttes contre les autres espèces, des prédateurs félins ou canins aux bactéries (lutte contre les épidémies).

              Ce n'est pourtant que récemment, malgré les nombreuses catastrophes liées aux conditions mêmes de ces mouvements de concentration de populations (que l'on songe aux multiples incendies massifs et aux épidémies dévastatrices), que lorsque ces concentrations atteignent un très haut niveau (en population brute comme en densité) que les institutions politiques et scientifiques se préoccupent de corriger ou de changer les conditions de ces mouvements de concentrations. Il faut attendre l'industrialisation massive et l'exode rural aussi massif pour la littérature tant romantique que scientifique aborde les problèmes strictement urbains.  Bien entendu, les grandes villes, notamment les capitales politiques dans l'histoire, ont connu des entreprises tendant à corriger ces effets (nous pensons notamment aux politiques urbaines à Rome de l'Empire romain), entreprises qui mêlaient préoccupations sociales (mais pas au sens du bienfait des pauvres...) et préoccupations sanitaires. Mais, tant au niveau de la maîtrise des révoltes et des révolutions fréquentes dans les grandes villes de la part des autorités centrales, afin de réguler, contrôler les quartiers "dangereux", qu'au niveau de la lutte contre les effets sanitaires et proprement physiques (effondrement des maisons, incendies...) d'un entassement désordonné ou... les deux à la fois, les oeuvres scientifiques sont relativement récentes.

Ainsi des sociologies urbaines se sont formées pour comprendre les rapports d'interaction et de transformation entre les formes d'organisation de la société et les formes d'aménagement des villes. Les préoccupations de morphologie sociale, très loin au départ avec des intentions qui relèvent de la criminologie et les préoccupations de morphologie urbaine, architecturale, pour des questions de prestige souvent ou à cause de problématiques de circulation également se sont développés presque en même temps. Ces différentes sociologies, car il n'existe pas à proprement parler aujourd'hui de sociologie urbaine unifiée, reflètent les différents conflits à l'oeuvre dans les sociétés étudiées. Elles y participent également d'une certaine manière et ce n'est pas l'engagement politique de nombreux urbanistes ou sociologues de la ville qui va contredire cette constatation. Autrefois, ceux qui pensaient la ville avaient surtout en tête sa défense (...ou sa capture !). Dorénavant, ceux qui étudient et proposent sur la ville mêlent de multiples paramètres, maintenant que l'évolution de "l'art militaire" a rendu obsolète la question des remparts, surtout politiques, économiques et sociaux.

 

                         Nombreux sont les sociologues, surtout parmi les fondateurs de la sociologie, qui traitent de problèmes de la ville sans en faire le centre de leurs propos. Ainsi Max  WEBER (1864-1920) qui voit la ville occidentale comme le lieu de gestation et de naissance d'une nouvelle forme de pouvoir, structurée par la rationalité, Emile DURKHEIM (1858-1917) qui saisit la ville comme lieu de concentration spatiale accroissant les possibilités d'exaltation collective et de développement de la conscience morale et Karl MARX (1818-1883) qui lit la division spatiale ville/campagne comme une modalité du rapport d'exploitation et d'accumulation, porté à son paroxysme par la société capitaliste. (Jean REMY et Liliane VOYE). On peut voir les travaux de sociologie urbaine à partir de l'Ecole de Chicago, aux Etats-Unis dans les années 1920, influencée elle-même par l'Ecole allemande, notamment par le travaux de Georg SIMMEL (1858-1918) (Metropolis and Mental Life) sur la communauté et l'aliénation. Deux axes parallèles se développent ensuite : la sociologie américaine qui privilégie des logiques d'appropriation de l'espace, en s'interrogeant sur les modalités d'influence des caractéristiques socio-démographiques et spatiales dans le développement d'un certain capitalisme et la sociologie française qui se développe plutôt sous l'influence des commandes de l'Etat qui s'interroge sur les effets de la planification, ce qui la focalise d'abord sur le jeu des acteurs sociaux avant de s'intéresser plus récemment au statut de l'usager. Cette présentation laisse sans doute de côté d'autres manières d'envisager la morphologie sociale ou la morphologie urbaine, notamment dès la deuxième moitié du XIXème siècle en Angleterre ou à partir de 1880 en Allemagne, mais c'est bien dans ces deux pays, aux Etats-Unis et en France que nous trouvons les études les plus élaborées, comme l'indique par ailleurs Louis CHEVALIER.

 

                     Max WEBER (Die Stadt) ne s'intéresse guère à la morphologie spatiale, mais surtout au caractère de zone libre de la ville commerçante du Moyen-Age. La ville apparait comme une extra-territorialité dans le monde féodal (par ailleurs entièrement lié à une Chrétienté), où émerge des rationalités formelles et spécifiques, élément clef de la formation d'un nouveau pouvoir politique qui repose sur la gestion hiérarchisée de l'espace; elle est ainsi le lieu majeur des luttes sociales. Emile DURKHEIM (De la division du travail social, Les Règles de la méthode sociologique, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Le Suicide) étudie la transformation du milieu interne comme étant la cause du passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique. La mobilité spatiale (que l'on peut opposé à la fixation rurale) induit un changement d'échelle dans le déroulement de la vie sociale, favorise le développement d'un processus d'individuation compatible avec l'émergence du temps social, à partir des phénomènes de concentration et de dispersion. Certaines causes de suicide sont à rechercher dans l'absence de lieux d'équilibre dans des rassemblements favorisant des manifestations intenses de vie collective et de solidarité. 

Karl MARX (l'idéologie allemande, Le Capital) voit dans la division ville/campagne une des bases de la division entre travail intellectuel et travail manuel et est, comme telle, une modalité de formation de l'exploitation sociale. Par ailleurs, Henri LEFEBVRE (1901-1991) (La pensée marxiste et la ville, 1972) montre comment la ville peut être pensée comme le résultat des diverses concentrations liées à l'accumulation du capital et comment le regroupement urbain aiguise les contradictions générées par le mode de production capitaliste. Friedrich ENGELS (1820-1895) (La question du logement) montre que pour minimiser les conflits sociaux, tout en assurant à un coût minimal la reproduction de la force de travail, le politique se doit de gérer la pénurie des logements, en même temps qu'il se voit appelé par le capital à favoriser les conditions générales de la production, offrir toutes les infrastructures nécessaires au développement des échanges économiques, tiraillé entre les dépenses que requiert l'offre d'équipements (de plus en plus lourds et complexes) et celles que suppose la mise en place d'équipements de promotion économique.

Ces réflexions constituent encore de grandes références chez les sociologues traitant de l'urbain, mais l'Ecole de Chicago constitue le lieu majeur de référence, malgré d'ailleurs ses faiblesses explicatives, grâce à son travail méticuleux supporté par un très important appareil statistique. 

 

                   C'est à l'Université de Chicago que les débuts d'une étude systématique de la ville s'effectue, dans le contexte du passage de la sociologie américaine à la professionnalisation. Une expansion économique record au début du XXème siècle, supportée par l'afflux d'émigrants de très nombreuses nationalités, la constitution de ghettos peu pénétrables, les initiatives des Ligues de moralité publique mêlant souci d'hygiène et prosélytisme religieux fait de cette ville un lieu tout indiqué pour le travail de recherches. Personnalisation et dépersonnalisation, socialisation et désocialisation sont les paradoxes que Georg SIMMEL voit dans une société à base bob communautaire. Ce sont ces paradoxes que les sociologues de Chicago étudient, notamment Robert Ezra PARK (1864-1944). Ils reprennent les paradigmes de l'écologie animale : les regroupements spatiaux sont associés à des chaînes écologiques où la coexistence spatiale d'éléments hétérogènes est impliquée dans une articulation causale. Une écologie humaine est observable dans cette interdépendance territoriale. "L'écologie sociale est l'étude des relations temporelles et spatiales des êtres humains en tant qu'elles sont affectées par les forces sélectives, distributives et adaptatives du milieu physique" (PARK, BURGESS et McKENZIE, The city, 1925). 

Ils dégagent deux niveaux de pertinence de l'urbain : le niveau global, régi strictement par la compétition, et où malgré certaines régulations, peuvent exister diverses modalités de désordre, et le niveau des quartiers qui sont hétérogènes dans leur composition et dans leur fonction et où s'opèrent les regroupements dynamiques, les "aires naturelles". La ville de Chicago se présente comme une mosaïque d'aires naturelles, articulées entre elles selon un ordre qui ne découle pas d'un projet, mais de l'ajustement de divers processus constitutifs de la situation urbaine (Jean REMY et Liliane VOYE). 

  Ces processus  d'installation, de déplacement, d'expulsion... sont de plusieurs ordres : générationnels, professionnels, ethniques, sociaux. Les aires urbaines sont chacune caractérisée par la dominance d'un type particulier de population, qui est conduit par sa capacité économique à se localiser dans un quartier plus ou moins valorisé par la présence d'équipements, de commerces, de moyens de transport, de lieux de rencontres (de très divers statuts). La démarche de ces sociologues s'insère dans une perspective libérale qui ne les amène pas du tout à se questionner sur les causes de tels processus.

Dans une forme un peu caricaturale, cette perspective naturalisme peut conduire à une sorte de darwinisme urbain raisonné... Mais les écrits même de Robert Erza PARK, d'Ernest Watson BURGESS (1886-1966) ou de Louis WIRTH (1897-1952), et surtout du dernier auteur (Urbanism, a Way of Life, 1938), constituent un acquis analytique majeur quasiment indépassable. Ce dernier texte se signale d'ailleurs par une sorte de synthèse qui sépare nettement les aspects quantitatifs - qu'il préviligie - des analyses écologiques. Il souligne surtout les effets de l'urbanisation sur la dissolution des lieux familiaux et des solidarités de voisinage. C'est surtout ce texte qui sert au développement ultérieur de l'école américaine de sociologie urbaine. L'école française, elle, tout en reprenant de nombreux éléments de ces travaux, part plutôt des trois auteurs signalés plus haut.

 

 Louis CHEVALIER, Le problème de la sociologie des villes, dans Traité de sociologie de Georges GURVITCH, PUF, collection Quadrige, 2007 (réédition des textes de 1958-1960) ; Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-pierre DURAND et Robert WEIL, Vigot, 1997.

 

                                                                                                                                           SOCIUS

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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