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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 14:22

                  Henri LEFEBVRE (1901-1991) dégage une autre voie que celle ouverte par l'Ecole de Chicago qui transforme l'artefact qu'est la ville en naturalité tout en appréhendant les migrants et leurs modalités d'adaptation à la société urbaine des Etats-Unis. Il se distingue également de l'équipe de CHOMBART de LAUWE qui ne pense la ville que sous un angle socio-anthropologique en omettant parfois de prendre de la distance vis-à-vis de l'urbanisme opérationnel. le sociologue et philosophe marxiste place la ville et l'urbain au coeur même de sa réflexion sur les sociétés contemporaines, leur genèse et leur évolution, tout en observant leur double spécificité sociale et spatiale (Jean-Marc STÉBÉ et Hervé MARCHAL). La priorité donnée à l'analyse des acteurs et à celle de l'Etat, défini comme acteur réducteur des contradictions, concerne tout en courant de la sociologie qui marque les années 1968-1970 dans une perspective marxiste, non exempte d'expressions conflictuelles liées à l'existence des multiples tendances qui se combattent. (Jean REMY et Liliane VOYE).

 

                     Commencée d'abord sur le monde rural, puis rapidement sur la ville, la réflexion d'Heni LEFEBVRE articule analyse marxiste et problématique urbaine et spatiale tout au long d'au moins six ouvrages étalés sur sept ans : Le droit à la ville de 1968, Du rural à l'urbain de 1970, La Révolution urbaine, de 1970, La pensée marxiste et la ville de 1972, Espace et politique, de 1972, Le droit à la ville II de 1973 et La production de l'espace de 1974.Tous ces ouvrages servent - encore de nos jours - de catalyseur à la diffusion d'une critique de la ville fonctionnaliste et de la société urbaine, qui commence à se déployer à un niveau planétaire véritablement après la Seconde Guerre Mondiale. Ces écrits ne cessent de dénoncer l'urbanisme, et plus spécifiquement l'urbanisme des promoteurs. Henri LEFEBVRE juge la rationalité urbanistique coupable d'annihiler la sociabilité urbaine par le découpage technocratique de la ville. Il entend, n'étant pas structuralo-marxiste au sens de réduire le social à l'économique (mais qui dans l'univers marxiste effectue réellement et globalement une telle réduction?), entend dépasser la définition industrielle et marchande de la ville en réhabilitant sa valeur d'usage. Ce qu'il appelle le "droit de la ville" visa précisément à reconquérir une qualité de vie fondée sur les atouts de la ville historique. Il s'agit de redonner à la ville sa capacité à prendre en compte les multiples usages de ceux qui y résident, et pas seulement de ceux qui y circulent ou qui y trouvent la source d'un fonctionnement économique (souvent sans y habiter!). Henri LEFEBVRE s'oppose à la thèse selon laquelle la vie quotidienne est le simple reflet des positions sociales (suivant d'ailleurs une logique qui refuse de considérer la vie culturelle ou d'autres aspects comme de simples reflets de l'économie capitaliste). Le droit à la ville, "ce n'est pas un droit naturel, certes, ni contractuel. En termes aussi "positifs" que possible, il signifie le droit des citoyens-citadins, et des groupes qu'ils constituent (sur la base des rapports sociaux) à figurer sur tous les réseaux et circuits de communication, d'information, d'échanges. Ce qui ne dépend ni d'une idéologie urbanistique, ni d'une intervention architecturale, mais d'une qualité ou propriété essentielle de l'espace urbain : la centralité. Pas de réalité urbaine, affirmons-nous ici et ailleurs, sans un centre : sans une rassemblement de tout ce qui peut naitre dans l'espace et s'y produire, sans rencontre actuelle ou possible de tous les "objets" et "sujets". Exclure de "l'urbain" des groupes, des classes, des individus, c'est aussi les exclure de la civilisation, sinon de la société. Le droit à la ville légitime le refus de se laisser écarter de la réalité urbaine par une organisation discriminatoire, ségrégative. Ce droit du citoyen (si l'on veut ainsi parler : "de l'homme") annonce l'inévitable crise des centres établis sur la ségrégation et l'établissant : centres de décision, centres de richesse, de puissance, d'information, de connaissance, qui rejettent vers les espaces périphériques tous ceux qui ne participent pas aux privilèges politiques. Il stipule également de droit de rencontres et de rassemblement ; des lieux et objets doivent répondre à certains "besoins" généralement méconnus, à certaines "fonctions" dédaignées et d'ailleurs transfonctionnelles : le "besoin" de vie sociale et d'un centre, le besoin et la fonction ludiques, la fonction symbolique de l'espace (proches de ce qui ne peut s'objectiver comme tel parce que figure du temps, qui donne par là prise à la rhétorique et que les poètes seuls peuvent appeler par son nom : le Désir). Le droit à la ville signifie donc la constitution ou reconstitution d'une unité spatio-temporelle, d'un rassemblement au lieu d'une fragmentation. Il n'abolit pas les confrontations et les luttes. Au contraire! Cette unité pourrait se nommer selon les idéologies : le "sujet" (individuel et collectif) dans une morphologie externe qui lui permette d'affirmer son intériorité - l'accomplissement (de soi, de l"l'être") - la vie - le couple "sécurité-bonheur", déjà défini par Aristote comme finalité et sens de la "polis". (...) "Le droit à la ville, pris dans toute son ampleur, apparaît aujourd'hui comme utopien (pour ne pas dire péjorativement : utopiste). Et cependant ne faut-il pas l'inclure dans les impératifs, comme on dit, des plans, programmes? Le coût peut-il en paraître exorbitant, surtout si l'on comptabilise ces coûts dans les cadres administratifs et bureaucratiques actuels, par exemple en les portant aux omptes des "communautés locales". (Henri LEFEBVRE, Espace et Politique. Le droit à la ville II, Anthropos, 2000).

C'est dans le cadre d'une urbanisation totale à terme, que le socio-philosophe propose un "programme de recherches" sur la ville. Il articule sa pensée autour de quatre concepts de l'espace :

- l'espace absolu, qui est essentiellement naturel jusqu'à ce qu'il soit colonisé, il devient alors relativisé et historique ;

- l'espace abstrait associé à l'espace d'accumulation dans lesquels les processus de production et de reproduction sont scindés ;

- l'espace contradictoire où la transmutation de l'ancien espace et l'apparition du nouvel espace se réalisent en réponse aux contradictions inhérentes à l'espace abstrait ;

- l'espace différentiel, mosaïque qui en résulte, constitué de lieux différents. (Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL).

 

         Manuel CASTELLS (né en 1942), dans La question urbaine (1972) transpose à l'analyse du système d'acteurs urbains la lecture que faire ALTHUSSER du marxisme, en s'inspirant des travaux d'Alain TOURAINE. il décrit le système urbain comme une conjonction entre un processus de production, un processus de consommation, une fonction d'échange et un processus de régulation entre ces trois éléments - ce qui suppose des logiques d'actions fondées sur des préoccupations différentes et donc des contradictions. Face à la montée de celles-ci, surtout dans les périodes de croissance, Manuel CASTELLS s'interroge sur la formation d'un mouvement social urbain, qui émergerait à partir des luttes surgissant autour d'enjeux divers comme le logement ou les transports et se demande dans quelle mesure celles-ci sont susceptibles de permettre à des fractions de la population de se constituer en acteurs collectifs, capables de se doter d'une certain certain poids dans la transaction urbaine. Les recherches de cet auteur se placent dans ne perspective internationale et il insiste sur la dimension historique du processus urbain et sur la diversité de ses expressions dans les pays développés comme dans les pays du tiers-monde. 

 

         La diversité des acteurs, leurs logiques contradictoires est chez d'autres auteurs une préoccupation centrale : Christian TOPALOV (né en 1944) s'intéresse surtout aux promoteurs immobiliers (Les promoteurs immobiliers, Mouton, 1974) ; R SCHOONBRODT analyse les localisations de l'habitat social et les images de la ville que développent d'eux-mêmes les habitants (Sociologie de l'habitat social, Bruxelles, Archives d'architectures modernes, 1979) ; Pierre LACONTE (né en 1934) montre l'ingéniosité des montages juridiques cherchant à fractionner le droit de propriété en vue de rentabiliser au maximum chacun de ses attributs (Mutations urbaines et marchés immobiliers, Louvain, Oyez, 1978) ; E PRETECEILLE, dans La production des grands ensembles (1973) insiste sur le rôle des pouvoirs publics dans la transaction entre une pluralité d'acteurs divers ; Jean LOJKINE effectue une analyse de l'ensemble de l'activité de ces différents acteurs dans Le marxisme, l'Etat et la question urbaine (PUF, 1977)...

 

           Face à ce jeu complexe, certains chercheurs s'interrogent sur l'autonomie de la "demande" des populations. Par ailleurs, la ville peut-elle être le lieu d'une prise de conscience de classe? (Danielle BLEITRACH, Alain CHENU...). Jean REMY et Liliane VOYE concluent ainsi leur petit tour d'horizons de ces préoccupations marxistes : "Face au système d'acteurs qui se complexifie ainsi, certains auteurs vont reformuler la signification de la ville en tant que système d'interdépendances, producteur d'utilités complexes et diffuses. Partant ainsi de la planification et de l'urbanisation capitalistes, Lojkine et Preteceille soulignent particulièrement le rôle du politique dans la mise en place des conditions générales de la production, parmi lesquelles les localisations s'avèrent être un facteur important de production de valeurs d'usages complexes."

 

              Yankel FIJALKOW, dans son très court chapitre sur "une sociologie marxiste de la planification urbaine" part surtout des écrits de Manuels CASTELLS . Les problèmes de croissance coincident avec l'apparition d'une théorie globale de la ville dans le champ des études urbaines. "Manuel Castells et un courant dit  "structuralo-marxiste" énoncent que la seule vraie question urbaine est celle du "processus de production sociale des formes spatiales d'une société". Cette problématique met directement l'accent sur un programme de recherches original : une sociologie de la planification urbaine à la lumière d'une lecture marxiste de la ville." Cet auteur estime que "cette théorie globale se traduit par des tentatives de vérification empirique, notamment par la description de scènes politiques locales. Mais les nombreuses recherches sur Dunkerque (Monopolville : l'entreprise, l'Etain, l'urbain, Mouton, Castells et Godard, 1974 ; La ville, marché de l'emploi, Presses Universitaires de Grenoble, Coing, 1982 ; Lorrain, 2001) et sur les mouvements sociaux urbains en région parisienne (Castells, Cherky, Godard et Mehl, Sociologie des mouvements sociaux urbains, EHESS, deux tomes, 1974) ne valident guère la théorie proposée du fonctionnement de l'urbain. Contrairement au schéma théorique, les agents locaux, qu'il s'agisse d'élus, d'entreprises, de techniciens ou d'habitants, révèlent des stratégies plus diversifiées et autonomes des déterminations de classe que celles que prévoyaient les chercheurs. L'étude des "mouvements sociaux urbains" constitue ainsi un document important sur la crise urbaine de ces années et les facteurs de mobilisation des luttes relatives au thème dit "du cadre de vie" (Castells, 1983)." Sans discuter de la sympathie de l'auteur sur les oeuvres d'inspiration marxiste, cette considération revient souvent pour comprendre la relative discrétion dans le monde éditorial, jusqu'à une date récente, de la réflexion marxiste sur la ville.

 

      Yankel FIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, collection Repères, 2009 ; Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997 ; Jean-Marie STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand Colin, collection Cursus, 2010 ; Laurence COSTES, Henri LEFEBVRE, Le droit à la ville, Vers la sociologie de l'urbain, Ellipses, 2009.

 

         SOCIUS

 

 

 

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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