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4 mars 2011 5 04 /03 /mars /2011 15:15

                       Diverses définitions de la ville traversent les sociologies américaines. Entre les approches de l'école culturaliste, qui entreprend dans les années 1930 l'étude des villes moyennes de Nouvelle-Angleterre, celles de l'école fonctionnaliste qui étudie plutôt les grandes organisations qui affectent les industries et tous les secteurs de la vie sociale et qui se préoccupe du lien entre mobilité sociale et mobilité spatiale, celles de l'école interactionniste symbolique qui dans les années 1960 prend comme référence les espaces publics où coexistent et prolifèrent des groupes à orentations variées et où l'échange prend sens sur un fond global d'interconnaissance, les diverses réflexions sur la participation à la vie locale, la planification urbaine...il y a le point commun d'une interprétation en termes de structure sociale, dans la mesure où elle met en évidence la façon dont se constituent les inégalités et dont s'opère la distribution des zones de solidarité et d'opposition. Elle peut conduire à une analyse en termes de transformation sociale (Jean REMY et Liliane VOYE), mais cela n'est pas toujours le cas... 

 

                       Sous le terme large d'école culturaliste, nous pouvons citer des auteurs comme William Lloyd WARNER (1898-1970) (Yankee Cities Series, Yale University, 1941-1945) ou Paul LAZARSFELD (1901-1976) et Elihu KATZ (né en 1926) (The Personal Influence, Glencoe, The Free Press, 1955).

W L WARNER analyse la réalité et les incidences de la distribution inégale des "opportunités" dans la petite ville, et des dissonances de socialisation existant entre l'école et la famille. Ils mettent en évidence diverses "sous-cultures" urbaines, perspective qui est reprise en France ensuite par Pierre BOURDIEU. Les sociologues de l'école culturaliste mettent au point des échelles de stratification sociale qui partent de la conscience d'appartenance et d'exclusion et de la notion de statut (vécu et réalité). Les petites villes, marquées par la multiplication des sous-cultures, sont particulièrement perméables aux influences extérieures, notamment en provenance des moyens de communication de masse, qui en diminuent l'autonomie culturelle. P LAZARSFELD et E KATZ étudient surtout les phénomènes d'opinion publique et les petits groupes qu'ils voient comme des relais de sélection des messages extérieurs. Ils analysent toutes les formes de comportements collectifs, de la rumeur au mouvement social. 

 

                     Dans le prolongement direct de l'Ecole de Chicago et surtout du texte synthèse de Louis WIRTH (Urbanism as a way of life, 1938), sont publiées de multiples études qui s'y réfèrent, comme d'un passage obligé, en même qu'elles en contestent les termes et les conclusions.

Cet ouvrage décrit l'urbanisation comme engendrant un changement fondamental dans la nature et la qualité des relations humaines. caractérisées par le volume, la densité et l'hétérogénéité des regroupements, l'urbanisation détruit les allégeances assignées à des groupes globalisants au bénéfice de groupes formels et spécialisés et favorise l'impersonnalité des rapports et l'esprit de tolérance. Une sorte de relativisation culturelle. Plus une population est adaptée à ce contexte, moins elle s'appuie sur des groupes primaires tels que la famille, le quartier. Cette urbanisation produit tous ses effets dans la mesure où elle se combine avec un processus d'industrialisation et de communication de masse. "Globalement, la ville décourage un mode d'existence permettant à l'individu de disposer, en temps de crise, d'une base de subsistance sur laquelle s'appuyer ; elle décourage aussi le travail à con compte. Alors que les revenus des citadins sont en moyenne plus élevés que ceux des ruraux, le coût de la vie semble plus élevé que dans les grandes villes. La propriété de son propre logement implique des charges plus grandes et elle est plus rare. Les loyers sont plus élevés et absorbent une part plus importante du revenu. Bien que le citadin bénéficie de nombreux services publics, il dépense une plus forte proportion de son revenu pour des postes tels que les loisirs et l'épanouissement personnel, et une proportion moindre pour la nourriture. Ce que les services publics ne fournissent pas, le citadin doit l'acheter, et il n'est pratiquement aucun besoin humain qui n'ait fait l'objet d'une exploitation commerciale. Pourvoir aux émotions fortes, donner les moyens d'échapper aux tâches fastidieuses, à la monotonie et à la routine, devient ainsi l'une des fonctions principales des loisirs urbains : dans le meilleur des cas, ils procurent les moyens d'une expression de soi créatrice et d'une vie associative spontanée, mais ils ont pour résultat plus typique, en milieu urbain, la passivité du spectateur d'un côté, et de l'autre les exploits sensationnels qui pulvérisent les records. Réduit à un état de quasi-impuissance en tant qu'individu, le citadin doit s'efforcer de parvenir à ses fins en se joignant à d'autres personnes ayant un même intérêt au sein de groupes organisés. D'où l'énorme prolifération d'organisations volontaires orientés vers autant d'objectifs variés qu'il existe de besoins et d'intérêts humains. D'un côté, les liens traditionnels de l'association humaine sont affaiblis ; mais, en même temps, la vie urbaine implique un degré beaucoup plus fort d'interdépendance entre les hommes et une forme plus complexe, fragile et inconstante d'interrelations mutuelles, dont bien des aspects ne sont guère contrôlés par l'individu en tant que tel. Souvent, il n'y a qu'une relation des plus ténues entre la position économique ou d'autres facteurs de base qui déterminent l'existence de l'individu dans le monde urbain et les groupes volontaires auxquels il est affilié. Tandis que, dans une société primitive et une société rurale, il est habituellement possible de prédire, sur la base de quelques facteurs connus, qui appartiendra à quoi et qui s'associera avec qui dans presque toutes les relations de la vie, dans la ville, en revanche, on peut seulement mettre en avant le modèle général de formation du groupe et d'adhésion au groupe, modèle qui révélera beaucoup d'incohérences et de contradictions." (Le phénomène urbain comme mode de vie, traduction de Yves GRAFMEYER et d'Isaac JOSEPH).

Les études reprochent d'abord de tendre à généraliser le propos : l'expérience des grandes villes est assez différente et il convient de multiplier les comparaisons internationales et historiques. Des manuels de sociologie, écrits depuis les années 1960, par exemple par J L SPATES et John J MACIONIS (The Sociology of Cities, New York, St Martin's Press, 1982), insistent sur la nécessité de situer les Etats-Unis par rapport à des évolutions différentes.

De plus,  il existe une multiplicité de profils de citadins (Herbert GANS, People and Plans, New York, Basic Books, 1968) et divers styles de vie des milieux urbains ; chaque ville produit un type subculturel propre traversé des variations liées à la structure sociale (E Digby BALTZELL, Puritan Boston and Quaker Philadelphia, New York, Free Press, 1980). 

De plus encore, la densité n'a pas d'effets uniformes quelles que soient les caractéristiques de la population : au contraire, ces effets varient d'après le degré de maitrise que les groupes concernés ont de leur devenir et d'après les modèles culturels apportés par les groupes qui forment peu à peu la ville. L'analyse de la densité urbaine doit donc être menée en référence aux concepts de sur - ou de sous - stimulation et de stimulations conflictuelles (R STOCKOLS, Physical, Social and Personal Determinants of the Perception of Crowding Environnemental Behavior, 1973).

Enfin, les relations sociales formalisées ne sont pas nécessairement un substitut aux relations informelles : les unes et les autres peuvent se développer de façon complémentaire (Michael YOUNG, Peter WILLMOTT, Family and Kinship in East London, Routledge and Kegan, 1957).

Louis CHEVALIER précise bien que dans la description des villes, qui s'appuie sur un appareil statistique impressionnant, se signale aux Etats-Unis (et il écrit dans les années 1950), par une diversité qui se prête parfois difficilement à une classification précise, notamment parce que la recherche universitaire avec l'administration y est la plus constante et la plus ancienne. Toutefois, aujourd'hui, le corpus des connaissances en matière de vie urbaine s'est considérablement étoffé, notamment dans des perspectives de comparaison entre les problèmes de villes de différents pays et de différentes configurations. 

 

                   Toute une autre série d'études se centrent, non sur les caractéristiques socio-démographiques, mais sur la structuration spatiale de la ville, comme celles de Kevin LYNCH (The Image of the City, Cambridge Mass, MIT Press, 1960) et de A RAPOPORT (Human Aspects of Urban Form, New York, Pergamon Press, 1977). Ces auteurs établissent une connexion entre l'analyse sociale et les formes urbanistiques et architecturales, tout en mettant en question le lien mécanique entre une forme et un effet social. 

Toujours sur l'environnement physique, d'autres recherches analysent les modalités de distribution spatiale des activités et des populations : degré de spécialisation des zones, éloignement par rapport à un point focal, incidence sur les relations réciproques, lien avec la rente urbaine, modèles de croissance spatiale. Le livre de William ALONSON (1933-1999), A theory of Urban Land Market, (dans BOURNE L S Edit, International Structure of the City, New York, Oxford University Press, 1971) résume bien le débat et constitue une référence pour d'autres recherches.

Manuel CASTELLS (né en 1942), entre autres dans High Technology, Space and Society, de 1984 (Beverly Hills, Sage Publications), s'intéresse à l'impact de divers facteurs technologiques (modalités de transport, nouvelles technologies) sur les formes urbaines et sur la productivité de la composition spatiale.

 

                 Plus politiques, d'autre études se penchent sur l'entité locale en tant que telle et la dynamique décisionnelle, dans un pays finalement extrêmement décentralisé. La répartition du pouvoir de décision, notamment sur les aménagements urbains, entre Etats et Etat fédéral, entre instances municipales et Etat local, s'avère très complexe, mettant en jeu des acteurs privés et publics (Floyd HUNTER, Robert DAHL, Michael AIKEN...). Un renouvellement de la problématique du local est apparu à la fin des années 1960 sous l'influence directe de la sociologie française, de sa tendance marxiste exprimée dans les travaux de Henri LEFEBVRE et de Manuel CASTELLS. il en résulte un effort de convergence entre une pluralité de disciplines intéressées au mode de décision au plan local et à ses effets en termes de structure sociale et de forme spatiale (David HARVEY, Social Justice and the City, London, E Arnold, 1973). C'est surtout au Québec que de nombreuses études lient problématiques sociales, problématiques urbaines spatiales et problèmes de pouvoir local (Laurence de CARLO, Gestion de la ville et démocratie locale, Paris, L'Harmattan, 1995).

 

                   Dans la même inquiétude sur la désorganisation de la communauté, de nombreuses études, notamment à Chicago, s'interrogent sur le modèle de la Grande communauté qu'une grande partie de la philosophie politique américaine considère comme moyen de changement ou au moins comme refuge contre la désorganisation sociale. Ces recherches sont inspirées soit par des stratégies consensuelles, soit au contraire par des stratégies conflictuelles. Bien entendu, dans le contexte de la vie des Etats-Unis, les stratégies conflictuelles sont beaucoup moins connues et commentées que les stratégies consensuelles. Pour les premières, Pietr ROSSI et A DENTLER (The Politics of Urban Renewal, Glencoe, The Free Press, 1961) analyse l'expérience de Hyde Park Kenwood. Pour les secondes, Saul D ALINSKY (Reveille for Radicals, Chicago, Chicago University Press, 1946) part de l'expérience du quartier de Woodlawn, au sud du quartier précédent. Des auteurs comme R ASH ou C PERIN s'interrogent aussi sur la question de savoir si les tranformations urbaines sont liées à des mouvements sociaux. Jane JACOBS (1916-2006), philosophe de l'architecture et de l'urbanisme canadienne en étudiant ces stratégies conflictuelles (The Death and Life of great american cities, 1961), est parvenue à modifier tout de même l'urbanisme nord-américain, mais surtout au Québec. D'ailleurs, dans les manuels ou essais qui traitent de la sociologie urbaine américaine, on devrait sans doute indiquer combien sont différentes les approches au Québec et aux Etats-Unis.

Jean REMY et Liliane VOYE détaillent surtout l'étude de Manuel CASTELLS dans The City and the Crasroots : A Cross-Cultural Theory of Urban Social Movements (London, Edwards Arnold, 1983) : "Mais c'est M Castells qui élaborera l'interrogation, en utilisant sa connaissance internationale et son savoir historique. Il restitue ainsi l'expérience de San Francisco et est amené à voir dans les luttes qu'il analyse l'entremêlement d'une revendication de quartier et d'un combat de minorités, entremêlement d'autant plus fréquent que les stratifications de tous types se voient aux Etats-Unis, souvent renforcées par des groupement de voisinage. Se demandant alors si ces luttes font émerger de nouvelles significations de la ville, Castells rejoint ainsi une préoccupation constante de la sociologie américaine, à savoir celle conduisant à se demander quel est le statut de la composition et des formes spatiales dans la dynamique sociale : un changement de structure spatiale n'est-il qu'un facteur second, apportant dans le jeu de la compétition une plus ou moins grande souplesse adaptative, ou bien ne s'agit-il là que d'un premier niveau de lecture, qu'il convient d'interpréter à partir des positions inégales d'acteurs qui vont trouver dans ce changement des opportunités différentes nouvelles et jouer ainsi sur les significations de la ville."

 

         Dans le vaste marché (économique) suscité par les diverses entreprises de planification urbaine, l'activité de nouveaux et différents intervenants - experts en sciences sociales (advocacy planning) - vendant leurs services notamment - suscitent des interrogations sur les effets réels du soutien (advocacy planning) sur le quartier. Cet appui est-il un signe et un facteur de stagnation dans un processus de mobilité spatiale et sociale? Diverses réponses sont apportées.

Louis WIRTH se fait le promoteur d'un type de planification urbaine intégrant la dimension sociale, sans s'appuyer sur les groupes primaires dont il a cru constater la disparition. Défenseur du comprehensive rational planning, il considère que l'appui sur le quartier n'est qu'une technique auxiliaire, chargée de risques lorsqu'elle n'aide pas à évoluer vers un mode nouveau de participation sociale et il préconise la multiplication de lieux spécialisés, permettant à chacun de rencontrer un type de besoins spécifiques.

Herbert GANS analyse les milieux suburbains qui se multiplient aux Etats-unis, changeant radicalement d'ailleurs le visage de l'urbanisation elle-même (continuum de tissu urbain sur un grand espace) et y redécouvre les significations positives que prennent les relations de voisinage pour les populations par ailleurs bien intégrées aux processus de mobilité. Il rejoint là les idées de Jane JACOBS.

Pendant et après la guerre du VietNam, les thèmes sur ce thème se relancent dans un climat de déception. Theordore ROSZAK et A E SCHEFFER développent une critique du rationnalisme et de la complexité technique et une suspicion contre la grande ville. C'est à ce nouvelles formes de territorialités qu'il faut faire appel.

Richard SENNET (né en 1943), de son côté, oriente sa réflexion dans une autre direction : il met en garde, dans The Uses of disorder : The Personal Identity and City Life en 1970 (New York, Vintage) par exemple, contre un surinvestissement dans la relation humaine, intime et chaude qui peut -être tyrannique et paralysante alors que la confrontation avec l'inconnu et les crises qui en résultent peuvent s'avérer être un élément important du développement psychique et social. Le sens de la ville est lié à la multiplication de rencontres et de situations hétérogènes. L'expérience urbaine est d'autant plus riche que se multiplient des rencontres variables dans leur degré d'intimité et dans leur caractère fonctionnel. Cet auteur, pour qui la ville moderne est l'incertitude, l'inachevé, une quotidienneté ouverte sur l'imprévu, s'inscrit dans l'interactionnisme symbolique. La ville moderne, pour lui, est le lieu le plus favorable à l'exercice de la liberté pour l'individu, et aussi, paradoxalement, celui de l'indifférence. 

       Henrika KUKLICK, dans l'anthologie de textes sur l'école de Chicago, toujours à propos de la planification urbaine, estime qu'aux Etats-Unis les bureaucraties fédérales ont joué un rôle important dans la structuration de la ville contemporaine, mais que la sociologie qui les inspire est loin de l'être. L'Ecole de Chicago, même si d'autres sociologies urbaines possèdent leur propre influence, domine encore les esprits des décideurs, sans doute parce qu'elle seule est parvenue à effectuer une synthèse systématique d'idées dans l'air du temps à son époque et qu'aucune autre n'a su dépasser comme elle le niveau des monographies (études concernant une ville précise) même si celles-ci se veulent comme autant de pistes d'interprétations des phénomènes urbains.

 

    Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997 ; Louis CHEVALIER, Le problème de la sociologie des villes, dans Traité de sociologie, PUF, 2007 (réédition de 1958) ; L'école de Chicago, Naissance de l'écologie urbaine, Textes traduits et présentés par Isaac JOSEPH et Yves GRAFMEYER, Flammarion, collection Champs Essais, 2004.

 

                                                                                               SOCIUS

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Published by GIL - dans SOCIOLOGIE
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