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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 14:04

          Publius Flavius Vegetius Renatus VÉGÈCE (pour autant que la reconstitution de son nom est bonne), ni militaire ni médecin, est surtout un brillant compilateur, qui, en l'absence d'autres sources écrites qui couvrent tous les domaines qu'il aborde, dont les deux oeuvres, Epitoma rie militaris (ou De re militari) et Digesta artis mulomedicinae (ou Mulomedicina, médecine vétérinaire) constituent des références jusqu'à longtemps après le Moyen-Age. Nous ne savons rien, ou presque, de lui. Chrétien, haut fonctionnaire (vir illustris) certainement, ses compilations connurent un succès immédiat. 

 

     L'Epitoma rei militaris (Abrégé des questions militaires, est le plus connu des quelques traités consacrés à l'art de la guerre par des auteurs grecs ou latins parvenus jusqu'à nous. L'ouvrage, écrit entre 383 et 450, répond à la demande d'un empereur, Théodose (379-195) ou Valentinien II (383-393) qui désirait des suggestions pour rendre leur ancienne valeur aux armées romaines en complète décadence. VÉGÈCE reprend des écrits de son époque, alors disponibles, en provenance de ses prédécesseurs romains de toutes époques et dans les "constitutions" des anciens empereurs. Si bien qu'il est difficile de déterminer si les renseignements qu'on peut trouver dans son ouvrage concernent les armées du IIe siècle avant JC ou celles du IIe siècl après. Il en a rajouté d'autres qui concernent son temps et des remarques importantes, utiles à toute époque, dont on peut encore faire son profit en ce début du XXIe siècle, en particulier en ce qui concerne l'entraînement et le moral des troupes. (Joël LE GALL)

 

    L'ouvrage se présente comme un manuel pratique d'environ 120 pages réparties en 5 livres traitant de :

- l'enrôlement et l'entraînement des recrues ;

- l'ordonnance générale de la légion et la discipline des troupes ;

- les manoeuvres tactiques et les batailles ;

- l'attaque et la défense des places fortes ;

- la guerre navale, cette dernière partie, brève, étant considérée par certains auteurs comme une simple annexe.

 

  Il ne s'agit pas d'une description de l'armée romaine tardive, mais d'une proposition précise et circonstanciée sur les mesures à prendre pour sauver l'empire. VÉGÈCE y prône le retour aux usages ayant cours dans les légions de la grande époque. Mais le pouvoir n'y donne pas suite. 

  Le Livre III est le plus fourni de tous les autres et comprend dans le chapitre 25, une série de 30 maximes qui ont, plus que le reste, frappé les esprits et suscité les commentaires.

Il se compose ainsi de petits chapitres, sont examinés tour à la tour des éléments importants sur :

- De la taille des armées ;

- Du soin qu'on doit mettre à se pourvoir de grains et de fourrages et à les garder ;

- De la conduite qu'il faut tenir pour éviter les séditions ;

- Des précautions qu'on doit prendre en marchant dans le voisinage de l'ennemi ;

- Comment on établit un camp ;

- De ce qu'il faut considérer pour décider si l'on doit combattre par surprise et par ruse, ou à force ouverte ;

- De ce qu'il faut faire lorsque l'on a de nouveaux soldats ou d'anciens qui ont perdu l'usage des combats ;

- Des précautions qu'il faut prendre le jour d'une bataille ;

- Qu'il faut sonder les dispositions des soldats avant que de combattre ;

- Quel doit être l'ordre de bataille le plus propre à rendre une armée invincible ;

- Disposition de la cavalerie ;

- Par quels moyens en bataille rangée on peut résister à la valeur et aux ruses de l'ennemi ;

- Des différents ordres de bataille, et comment le plus faible en nombre et en forces peut remporter la victoire ;

- Qu'il faut faciliter une issue à l'ennemi enveloppé pour le défaire plus facilement ;

- Comment on se retire de devant l'ennemi si on n'a pas envie de combattre ;

- Du parti qu'il faut prendre en cas de déroute de tout au partie de l'armée...

    Dans le chapitre consacré aux maximes générales de la guerre, nous pouvons lire :

"Dans quelque guerre que ce soit, une expédition ne peut être avantageuse à l'un des partis, qu'elle ne soit désavantageuse ou préjudiciable à l'autre. Prenez donc garde de vous laisser attirer à quelque espèce de guerre favorable au parti contraire ; que votre utilité seule soit la règle de vos démarches. Faire les manoeuvres auxquelles l'ennemi voudrait vous engager, ce serait travailler de concert avec lui contre vous-même. De même, ce que vous aurez fait pour vous sera contre lui, s'il veut l'imiter. 

Plus vous aurez exercé et discipliné le soldat dans les quartiers, moins vous éprouverez de mauvais succès à la guerre. N'exposez jamais vos troupes en bataille rangée, que vous n'ayez tenté leur valeur par des escarmouches. Tachez de réduire l'ennemi par la disette, par la terreur de vos armes, par les surprises plutôt que par les combats ; parce que la fortune en décide le plus souvent que la valeur.

Il n'y a point de meilleurs projets que ceux dont on dérobe la connaissance à l'ennemi jusqu'au moment de l'exécution. Savoir saisir les occasions est un art encore plus utile à la guerre que la valeur. Détachez le plus d'ennemis que vous pourrez de leur parti, recevez bien ceux qui viendrons à vous ; car vous gagnerez plus à débaucher des soldats à l'ennemi qu'à les tuer. Il vaut mieux avoir plus de corps de réserve derrière l'armée, que de trop étendre son front de bataille. Celui qui juge sainement de ses forces et de celles de l'ennemi est rarement battu. La valeur l'emporte sur le nombre. Mais une position avantageuse l'emporte souvent sur la valeur. 

La nature produit peu d'hommes courageux par eux-mêmes ; l'art en forme un plus grand nombre. La même armée qui acquiert des forces dans l'exercice, les perd dans l'inaction. Ne menez jamais à une bataille rangée des soldats qui vous paraissent espérer la victoire. La nouveauté étonne l'ennemi ; les choses communes ne font plus d'impression. Qui laisse disperser ses troupes à la poursuite des fuyards, veut céder à l'ennemi la victoire qu'il avait gagnée.

Négliger le soin des subsistances, c'est s'exposer à être vaincu sans combattre.

Si vous l'emportez sur l'ennemi par le nombre et la valeur, vous pouvez disposer votre armée en carré long ; c'est le premier ordre de bataille,. Si au contraire, vous vous jugez le plus faible, attaquez par votre droite la gauche de l'ennemi ; c'est le second ordre. Si vous vous sentez très fort à votre gauche, faites-la tomber sur la droite ennemie ; c'est le troisième ordre. Si vos ailes sont également fortes, ébranlez les deux en même temps ; c'est le quatrième ordre. Si vous avez une bonne infanterie légère, ajoutez à la disposition précédente la précaution d'en couvrir le front en votre centre ; c'est le cinquième ordre. Si, ne comptant ni sur le nombre ni sur la valeur de vos troupes, vous vous trouvez dans la nécessité de combattre, chargez par votre droite, en refusant à l'ennemi toutes les autres parties de votre armée. Cette évolution, qui décrit la figure d'une broche, fait le sixième ordre. Ou bien couvrez l'une de vos ailes d'une montagne, d'une rivière, de la mer, ou de quelque autre retranchement, afin de pouvoir transporter plus de forces à votre aile découverte ; c'est le septième ordre. Selon que vous serez fort en infanterie ou en cavalerie, ménagez-vous un champ de bataille favorable à l'une ou à l'autre de ces armes ; et que le plus grand choc parte de celle des deux sur laquelle vous compterez le plus.

Si vous soupçonnez qu'il y ait des espions qui rôdent dans votre camp, ordonnez que tous vos soldats se retirent sous leurs tentes avant la nuit ; les espions seront bientôt découverts. Dès que vous saurez l'ennemi informé de vos projets, changez vos dispositions. Délibérez en plein conseil ce qu'il serait à propos de faire. Délibérez avec un petit nombre de gens de confiance ce qu'il serait encore mieux qu'on décidât seul.

La crainte et les châtiments corrigent les soldats dans leur quartiers. En campagne, l'espérance et les récompenses les rendent meilleurs.

Les grands généraux ne livrent jamais bataille s'ils n'y sont engagés par une occasion favorable, ou forcés par la nécessité.

(Flavius Végèce, instructions militaires, livre III, présenté par NACHIN, Editions Berger-Levrault, 1948).

 

      La postérité de ce texte se mesure aux traductions précoces en français (dès 1271), alors que CESAR ne l'a été qu'en 1473 par Jean DUCHESNE, pour le compte de Charles le Téméraire. VÉGÈCE fut le premier auteur militaire à être imprimé dès les années 1470. Du Ve au XVe siècle, de tous les auteurs classiques et médiévaux qui ont écrit sur la guerre, VÉGÈCE fut le plus célèbre. Sa fortune dans l'art militaire fut comparable à celle de Saint AUGUSTIN dans la philosophie et la théologie.

Dans son étude sur Végèce et la culture militaire au Moyen-Age, Philippe RICHARDOT précise quelle était l'utilité de De Re Militari au Moyen-Age. "La lecture de Végèce s'inscrivait dans un courant intellectuel qui voyait dans l'Antiquité la référence suprême, l'autorité même. Les auteurs anciens alimentaient la culture et la réflexion thechnique, politique, philosophique, théologique de ceux, clercs ou laïcs, qui étaient intruits dans les lettres latines et plus rarement grecques. Au XVe siècle, le roi Ferdinand d'Aragon trouva dans l'Histoire de la guerre gothique, du grec Procope, comment s'emparer de Milan en utilisant un aqueduc. La première traduction française du De Re Militari, vers 1272, résume parfaitement ce qu'attendaient les lecteurs médiévaux de Végèce. La miniature de présentation figure un Végèce en majesté qui déclare à des jouvenceaux : "Venez a moy senurs chevalers que volez avec honur de chevalerie". L'honneur au sens pur du terme n'intéresse pas Végèce. Le De Re Militari n'est pas un traité de morale chevaleresque comme celui de Raymons Lulle (Livre de l'ordre de chevalerie, édition et traduction P Gifreu, Paris, La Différence, 1994). Pratique, il se préoccupe d'efficience et de discipline. Cependant, la victoire à la guerre n'est-elle pas l'honneur suprême, l'honur de chevalerie? Comment un traité militaire de l'Antiquité tardive a t-il pu rester d'actualité dix siècles après sa rédaction? Le chef de guerre médiéval croyait trouver chez Végèce une méthode permanente d'invincibilité, tout particulièrement résumée dans un chapitre du De Re Militari intitulé "règles générales de la guerre" (regulae bellorum generales). La permanence de ces règles excluait tout anachronisme. En 1805, le maréchal prince de Ligne déclarait : "C'est un livre d'or... Un dieu, dit Végèce, inspira la légion, et moi je dis qu'un dieu inpira Végèce". Napoléon lui-même possédait à Fontainebleau, un exemplaire de l'édition de 1806 du De Re Militari, aujourdh'ui à la Bibliothèque nationale. On se doute que si de tels hommes lisent Végèce à l'époque où les armes à feu dominaient les champs de bataille, il y avait encore plus d'avantages à le lire aux temps où l'on combattait à l'épée et à la lance. Végèce fut longtemps insurpassé. Aucun traité militaire médiéval ne vint remplacer le De Re Militari avant le XVe siècle. La morale voire la théologie intervenaient en principe dans la formation de l'élite des combattants - la chevalerie - qui formaient une caste rituelle, bientôt aristocratique. Végèce, qui valorisait l'effort, l'austérité, la discipline, était proche des conceptions monastiques, sans toutefois que l'o rtrouve la trace e son influence dans les différentes règles cénobitiques. Le De Re Militari fut néanmoins compilé dans des recueils d'exempla et des sermons destinés aux nobles. L'Eglise a utilisé Végèce dans son entreprise de moralisation du guerrier. Cela rejoint les préoccupations témoignées par la "Trêve" ou la "Paix de Dieu" (...). Elle couvre des aspects proprement pratiques. L'Eglise s'intéressait à l'efficacité des hommes de guerre. La lecture de Végèce par les auteurs médiévaux est souvent déroutante pour des esprits contemporains, car leurs préoccupations étaient souvent autres. Guerriers, politiques, philosophes, théologiens et poètes avaient tous leur grille de lecture. Les thèmes d'étude liés au De Re Militari recouvrent une large part de l'univers intellectuel du Moyen-Age. Son influence va même au-delà du XVe siècle. En ce sens, il offre une clé pour comprendre cette vaste période dans un histoire à la fois cuturelle et militaires."

 

Philippe RICHARDOT, Végèce et la culture militaire au Moyen-Age (Ve-XVe siècles), www.stratisc.org (institut de Stratégie Comparé) ; Falvius Végèce, dans Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990 ; Joël LE GALL, article Végèce, dans Dictionnaire d'art et d'histoire militaires, PUF, 1988.

 

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