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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 09:45

         Si pratiquement aucun dictionnaire ou encyclopédie de l'économie ne donne une définition de la violence économique ou de la violence dans l'économie - ne serait-ce sans doute parce que la plupart, dans le fil droit d'une certaine tradition économique libérale, occulte précisément tout conflit - nous pouvons trouver une approche de cette violence dans un Dictionnaire... de la violence (sous la direction de Michela MARZANO). Gaël GIRAUD introduit son approche au sujet des relations entre économie et violence par "la première thèse qui vient à l'esprit", celle du "doux commerce". " Le commerce adoucit-il les moeurs comme l'affirmait MONTESQUIEU ( De l'esprit des lois,1749), "son effet naturel" est-il de "porter à la paix"? La thèse qu'un voudrait défendre est qu'une certaine Modernité occidentale peut se caractériser par la rivalité de deux institutions majeures, candidates lune et l'autre à servir de rempart contre la violence sociale : l'Etat et le marché. Or  la violence, dont l'une comme l'autre est capable, tient au fait que c'est au sein de toute institution sociale que se loge la possibilité de la violence. Lutter contre cette dernière ne peut passer, dans le domaine économique, qu'à travers un travail consistant à se déprendre de l'idolâtrie du marché comme de l'Etat, afin de mieux les réformer l'un et l'autre."

 Le chercheur en économie au CNRS, membre du CERAS, situe les origines de la problématique du "doux commerce" autour des bouleversements nés, en Europe, de la déchirure de l'unité sociale attribuées à tort ou à raison à la chrétienté médiévale, et du déchaînement de la violence occasionnées par les guerres de religion. C'est donc dans le cadre de l'Occident, et même de l'Occident européen, que se confrontent plusieurs conceptions antagonistes du pouvoir politique. Les uns sont favorables à l'instauration de contre-pouvoirs, voire à l'abolition du pouvoir royal, les autres favorables au renforcement des privilèges régaliens, voire à l'absolutisme monarchique (Van KLEY, Les origines religieuses de la Révolution française, Seuil, 2002). C'est dans ce contexte que s'autonomise l'économie comme champ d'investigation politique spécifique (FOUCAULT, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France 1978-1979, Gallimard-Seuil, 2004), à partir du moment où la politique du Prince ne va plus de soi et devient discutable. C'est à ce moment qu'il s'entoure de conseilles en économie, afin de répondre aux accusations de détournement de la richesse du pays, et plus avant, afin de mettre en pratique des politiques économiques nationales. C'est à travers les débats sur la manipulation des prix des métaux précieux que se focalisent un certain nombre de ces critiques et de ces... pratiques. Pour l'auteur, "tous les éléments du débat politique qui s'institue aujourd'hui autour de l'économie, dans les pays de l'OCDE sont donc en place dès le XVIème siècle. D'un côté, l'Etat que l'on somme d'être le garant de la paix civile mais que l'on soupçonne de ne pas toujours agir dans l'intérêt général ; de l'autre, des marchés où certains croient voir une alternative à la possible tyrannie des pouvoirs publics ; entre les deux, une violence civile qui a marqué les sociétés européennes jusqu'à aujourd'hui. Le scandale de la violence n'est donc pas "second" par rapport au champ économique ; il en est quasiment le paysage initial, indissociable de l'invention occidentale de l'Etat moderne comme unique détenteur de la violence légitime".

 

      Bien entendu, cette analyse diffère de celle que l'on pourrait avoir dans d'autres contrées et dans d'autres circonstances où les relations entre la religion, l'Etat et l'économie sont autres.

 

     Mais le point de vue adopté par Gaël GIRAUD permet d'aborder un certain nombre d'aspects reliant l'économie à la violence. Marché pacificateur où Marché fauteur de violences : ce débat ne peut avoir lieu si l'on ne pénètre pas les conditions du fonctionnement même du marché. Dans ce débat, l'intervention de l'Etat peut avoir lui-même des effets pacificateurs ou violents, correcteurs ou amplificateurs des effets du fonctionnement du marché. Loin des positions angéliques ou des positions apologétiques, il s'agit de savoir si le marché engendre de lui-même la violence (ou celle-ci est de nature...) ou si l'Etat ne fait qu'aggraver les choses. Pour l'auteur, "les conclusions de l'analyse économique contemporaine vont (...) à rebours des thèses du "doux commerce" et de la "main invisible" : les marchés ne suffisent nullement à écarter le spectre de la violence que l'injustice et l'inefficacité à laquelle ils peuvent conduire risquent de faire surgir. On comprend la thèse de Karl POLANYI (The Great Transformation :  The Political and Economic and Economic Origins of Our Time, Boston, Beacon Press, 1944) selon laquelle c'est le développement des échanges marchands de la fin du XIXème siècle qui, en provoquant des inégalités insoutenables puis le krach de 1929, a contribué à ce que tant de populations civiles se tournent vers des Etats totalitaires pour rétablir un semblant d'ordre social. C'est donc à un Etat démocratique et à la société civile de contribuer à corriger les distorsions sociales des marchés en s'efforçant d'assurer la justice et l'efficacité (par la fiscalité, la politique budgétaire, le soutien aux mouvements associatifs, etc.)".

Une double erreur doit être évitée, pour éviter la collusion entre l'Etat et les promoteurs d'un (dés)ordre marchand violent :

- Croire que les marchés peuvent imposer leur logique sans le concours de l'Etat. En réalité, le respect d'un contrat, sans lequel il n'y a plus de marché, n'est possible que dans une société de droit où un Etat (muni d'une appareil judiciaire et d'une police) est en mesure d'obliger les contractants à respecter leurs engagements. De même, la monnaie (sans laquelle il ne saurait y avoir de marchés) est bien, aujourd'hui, sous le contrôle de l'Etat.

- Croire qu'une fois le marché déshabillé des oripeaux bienfaiteurs dont on l'avait revêtu, il serait possible de s'en remettre aux Etats pour assumer ce qu'à l'évidence les marchés ne peuvent pas garantir, à savoir la défense du bien-être économique des populations au sein d'une répartition juste des biens sociaux - dans l'exacte mesure où ce sont la misère sociale et les inégalités qui provoquent la violence, non pas quelque ontologie humaine anhistorique sur laquelle personne n'aurait de prise. Un Etat peut se révéler lui aussi, dans l'exercice de ses propres responsabilités économiques, le formidable catalyseur d'une violence systématique.

 

Gaël GIRAUD, Article Economie, dans Dictionnaire de la violence, PUF, collection Quadrige/Dicos Poche, 2011

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Published by GIL - dans DEFINITIONS
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commentaires

Nadia 15/01/2015 10:07

si vous voulez acheter ou vendre et qu’un équilibre possible entre offre et demande le permet, cela doit être dans le cadre de la marge de fluctuation autorisée, cette règle sera martelée jusqu’à ce que vous acceptiez de négocier dans ces marges ou retiriez votre offre d’achat ou de vente. http://www.prix-metaux.com/chute-du-petrole.html

GIL 21/01/2015 06:29

Le problème est que dans l'économie réelle l'équilibre n'existe jamais. les courbes des offres et des demandes ne se rencontrent pratiquement jamais. La manière dont les négociations s'effectuent entre entreprises tient compte bien plus des informations possédées par les unes et par les autres (et aucune ne possède d'information de l'ensemble, contrairement à ce que prône la théorie néo-libérale) que d'un état "réel" du marché. Il n'existe empiriquement pas non plus, malgré les dire des "professionnels" de l'économie capitaliste, de pertes et de profits sur des marges qui ne possèdent en fait pas de réalité comptable. Lorsqu'une entreprise calcule son bénéfice à une certaine période, elle prend en compte l'ensemble de ses dépenses et de ses recettes. La règle dont il est question est certes martelée théoriquement et elle est évoquée dans des explications après-coup, moyennant d'ailleurs bien des circonvolutions et distorsions théoriques, mais lorsque des prix et des quantités de métaux sont proposées, entrent bien plus en ligne de compte des calculs sur la nécessité pour l'entreprise lambda d'acheter ou de vendre que sur des analyses de l'ensemble du marché et des calculs également sur la capacité des partenaires d'en face de "céder" à un certain prix ou sur certaines quantités... Le primat de l'équilibre est trop souvent mis en avant dans une conception fixiste et statique de l'économie, alors que l'économie réelle est faite de déséquilibres incessants, manière dont justement elle existe pour croitre ou chuter...Je ne peux que conseiller de lire l'excellent ouvrage de Steve KEEN, L'imposture économique (Les éditions de l'atelier, 2014)

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