SOCIOLOGIE

Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 13:00

                          L'hospitalité, l'aide et l'assistance se pratiquent généralement jusqu'au Moyen-Age islamique et chrétien, et dans d'autres aires de civilisation, surtout sous forme privée et fait partie des obligations familiales, à l'exception de lieux publics comme certains temples grecs ou les infirmeries militaires, notamment sous l'Empire Romain.Les structures publiques spécialisées, en Occident (car pour certaines civilisations asiatiques, l'histoire se présente différemment), se multiplient avec le Christianisme d'Etat, et demeurent pendant tout une vaste période, jusqu'à l'orée des XVII-XVIIIème siècle, des lieux d'exercice d'hospitalité spirituelle plus que des centres de soins. L'hôtel-Dieu ou Maison-Dieu accueille indifféremment les pauvres malades, les vieillards et les infirmes, les enfants abandonnés et les vagabonds. On le trouve, avec des dimensions très variables, dans presque tous les villages et villes de France par exemple.

 

C'est par la pratique des médecins sassanides, officiant dans des lieux réellement consacrés aux soins médicaux, apprise lors des croisades notamment, que se diffuse lentement l'idée de séparer les malades des biens portants, d'autant plus que lors des épidémies, le système en vigueur en Occident se révèle très inefficace. De nombreux établissements sur le pourtour de la Méditerranée, surtout dans la partie orientale, se fondent sous l'influence des structures d'accueil existant dans le monde hébraïque et dans le monde musulman.  A l'organe de charité chrétienne fait place progressivement l'oeuvre de bienfaisance, l'hôpital-charité se mettant à accueillir également tous les mendiants et tous les exclus.

A la fois lieux de concentration d'une population turbulente et occasion d'enrichissement abusif de la part des responsables des institutions religieuses en charge, ces hospices deviennent aux yeux du pouvoir royal montant un problème politique. Une solution administrative et répressive se met en place pour contenir la masse grandissante des pauvres et des gueux, les membres des compagnies religieuses spécialisées (comme la compagnie du Saint-Sacrement) y faisant régner un ordre moral... et parfois lucratif (travail des pauvres). Ces lieux peuvent faire partie d'un système concentrationnaire - toute proportion gardée en regard de notre époque - et les passages obligés et accueillants de toute sorte de trafic, notamment d'enfants. Ils continuent tout au long des siècles d'être des lieux de concentration des malades, parfois comme foyers persistants de maladies contagieuses. 

 

C'est seulement au XVIIIème siècle, par le filtrage accru des entrées (en y faisant entrer prioritairement les malades), la mise en tutelle par l'Etat, la médicalisation croissante des services offerts, que l'hôpital apparaît de plus en plus comme centre de soins. Ceci se fait dans des conflits qui s'imbriquent, entre pouvoirs ecclésiastiques et pouvoirs laïcs (notamment sous la Révolution Française) et entre personnels religieux et personnels médicaux. 

S'opère une division entre différents types d'hôpitaux, suivant leur direction confessionnelle ou non, suivant les priorités médicales (distinction de plus en plus grande entre traitements des malades somatiques et traitements des malades mentaux). 

 

Tout le XIXème siècle est parcouru par la fondation d'institutions spécialisées (de l'hôpital à la prison) afin de "traiter" à la fois la question sociale et la question médicale. L'hôpital- clinique, jusque dans les années 1940, prend définitivement la place de l'hôpital hospice. La fonction soignante devient progressivement prédominante avec la naissance de la médecine clinique. Domine le paradigme anatomo-clinique où la médecine repose sur le triptyque Etudes approfondies du corps humain/expériences de traitements/Guérir la pathologie. 

 

L'hôpital devient un lieu de soins, et suivant les pays, évolue plus ou moins rapidement vers la même forme, du lieu de traitement et de recherche médicales. il devient souvent le centre du système de santé, à tel point que l'on parle parfois d'hospitalo-centrisme, avec une explosion à la fois du personnel hospitalier et de la population accueillie. 

 

               Les premiers travaux sociologiques sur la médecine et la santé se déroulent en milieu hospitalier et souvent en milieu hospitalier pour malades mentaux. Surtout au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale dans le contexte général d'un essor hospitalier sans précédent.

Aux Etats-Unis, ils sont principalement d'inspiration fonctionnaliste et s'intéressent, à partir des années 1950, aux fonctions générale de l'hôpital. Avec les recherches interactionnistes se développement ensuite des travaux plus empiriques réalisés sous l'influence de Everett Cherrington HUGHES (1897-1983), par Erving GOFFMAN (1922-1982) et Anselm Leonard STRAUSS (1916-1996). 

En France, ces études débutent seulement au début des années 1970.

 

              Ces travaux qui portent sur l'hôpital général mais très fréquemment sur l'hôpital psychiatrique s'effectuent sur trois thèmes centraux :

- celui de la fonction thérapeutique de l'hôpital ;

- celui de l'hôpital comme organisation ;

- celui de lieu de production du travail médical.

 

            Sur la fonction thérapeutique de l'hôpital, le modèle théorique fonctionnaliste, dominant après la Seconde guerre mondiale dans tous les domaines de la sociologie aux Etats-Unis, analyse chaque institution à partir des fonctions sociales qu'il remplit. Ce sont d'abord les plus grosses structures sociales, institutions dotées de grands bâtiments et concentrant en des lieux précis un grand nombre d'hommes et d'activités qui retiennent l'attention des sociologues : pour le monde médical, ce sont les structures hospitalières qui permettent de dresser certains modèles de fonctionnement, et surtout des structures psychiatriques. Dans les années 1950, période du plus grand développement des structures hospitalières, Talcott Edger PARSONS (1902-1979) et Renée FOX (née en 1928) émettent l'hypothèse qu'avec le développement de la médecine moderne et de la spécialisation des tâches dans les sociétés industrialisées, le soin des malades va, pour l'essentiel, sortir du cadre familiale pour s'effectuer à l'hôpital (hypothèse pas toujours fondée dans n'importe quelle zones d'ailleurs... ). Le premier définit les attentes très fortes (The Mental Hospital as a type of organisation, dans The patient and the mental hospital, sous la direction de M Greenblatt, D Levinson et R Williams, Free Press, Chicago, 1957) envers cette institution qui existent dans la société. On attend d'abord que les hôpitaux fournissent une thérapie, mais également qu'ils mettent sous bonne garde des patients dangereux pour eux-mêmes et pour les autres. Ils doivent contribuer également à resocialiser les patients afin qu'ils puissent un jour retourner au sein de la société et remplir leurs rôles sociaux. Il s'agit d'organismes de soins et de contrôle social. Cette réflexion s'inscrit dans celle, plus générale, d'idées autour des notions de "milieu thérapeutique" aux Etats-Unis et de "communauté thérapeutique" en Grande Bretagne. Elles s'inscrivent elles-mêmes dans une longue tradition qui remonte au psychiatre français Philippe PINEL (1745-1826) qui prône à l'époque de la Révolution Française les vertus du "traitement moral". Dans les années 1950 toujours, la réflexion tente de définir ce qu'est la véritable fonction thérapeutique au sein des institutions psychiatrique et beaucoup prennent conscience du fait que l'hospitalisation a souvent un impact néfaste sur le malade, ce qui provoque la naissance d'un mouvement de réforme de ces institutions (Voir les travaux par exemple de Robert CASTEL, L'Ordre psychiatrique, l'âge d'or de l'aliénisme, Editions de Minuit, 1976). Le psychiatre Aldred STANTON et le sociologue Morris SCHWARTZ suggèrent que certaines manifestations pathologiques sont le produit direct des désordres repérables dans l'environnement social hospitalier : désaccords entre les divers membres de l'équipe hospitalière, mus par des considérations contradictoire au niveau thérapeutique et par des plans de carrières qui se contredisent. Ils pointent la dépendance de l'état des malades par rapport aux conflits de ce milieu social particulier. Ces auteurs font partie de tout un mouvement d'idées selon lequel il faut remplacer la structure répressive de l'hôpital psychiatrique par celle d'un "hôpital ouvert". Les travaux d'Erving GOFFMAN vont toutefois plus loin : ils mettent en cause la réalité d'une fonction thérapeutique dans ce genre d'hôpital, sorte d'asile, d'institution totalitaire, à impact destructeur sur la vie des personnes internées. Il se place délibérément du point de vue du reclus, lequel résiste à l'emprise de l'institution. Une véritable vie clandestine existe dans les hôpitaux psychiatriques. Un des points centraux de l'analyse est de montrer comment le malade élabore des mécanismes d'adaptation secondaire qui préviennent l'aliénation totale de son moi. C'est en mettant en question le caractère médical de cette institution qu'Erving GOFFMAN le mieux sa fonction sociale (Philippe ADAM et Claudine HERZLICH)

  Ces travaux ne doivent pas laisser croire que seul l'hôpital psychiatrique assure une mission de contrôle social. L'hôpital général est également une institution qui canalise la déviance, mais à un niveau différent : la maladie mentale pour le premier, la maladie somatique pour le second. 

   La médecine clinique ne cesse jamais d'être concurrencée par la médecine expérimentale, comme le montre l'entreprise de PASTEUR. Pourtant, cette médecine clinique, qui résiste avant d'y foncer, aux découvertes issues de la physique, de la chimie et de la biologie, sclérose progressivement l'ensemble du système hospitalier, bien plus armé que l'ensemble du corps médical disséminé sur les territoires pour résister à des innovations, et ce jusqu'aux années qui suivent la Seconde guerre mondiale. Il s'agit d'un système auto-entretenu, fermé aux médecins qui font de la recherche fondamentale, par différents mécanismes de contrôle, de règlement des concours et de pressions informelles (F STEUDLER, L(Hôpital en observation, Armand Colin, 1974).  Pendant la première moitié du XXème siècle, la médecine française perd progressivement son prestige au profit des pays germaniques, puis des Etats-Unis où les facultés de médecine subissent une réforme brutale au début du siècle (H JAMOUS, Sociologie de la décision, CNRS, 1969). La Fondation Rockefeller, puissance financière très active dans le domaine de la santé, inquiète de l'indigence de la médecine américaine, confie à Simon FLEXNER (1863-1946), une étude sur la formation médicale. Il propose, entre autres, d'introduire le "plein temps" hospitalier et l'introduction de la recherche . La réforme Flexner inspire ensuite, le professeur Robert DEBRÉ (1882-1978) pour réformer la médecine française (loi de 1958). Sont créés alors les Centres Hospitaliers Universitaires (CHU) pour une triple mission de soins, d'enseignement et de recherche. Cette réforme bouleverse tout le circuit de formation des médecins. Des sociologues étudient par la suite les raisons de la réussite des réformes Flexner et Debré, réformes pourtant imposées au système de santé. Une première explication privilégie la thèse conjoncturelle : pour la France, des événements politiques majeurs. Une deuxième explication s'inspire de la sociologie de Michel CROZIER sur la bureaucratie. Une réforme qui s'applique à un système où nombre d'acteurs sont conscients de ses impasses a de bonne chance d'être acceptée, sous une forme autoritaire, radicale et globale. Une troisième explication est préférée par H JAMOUS : ce sont des jeunes médecins qui prennent conscience à la Libération du développement des sciences fondamentales, et qui, contestant les valeurs libérales de la médecine, canalisent les tendances contestataires et réformistes de différentes catégories de médecin, certains d'origine modeste voulant briser les "féodalités hospitalo-universitaires". N'oublions pas également non plus que l'introduction du plein-temps s'accompagne d'avantages considérables pour les praticiens en France comme aux Etats-Unis.

En France, avec la réforme hospitalière de 1958 qui ouvre l'hôpital à tous devrait faire disparaître l'opposition entre une médecine privée réservée aux "riches" et une médecine publique d'assistance délivrée aux "pauvres". Pourtant, de nouvelles inégalités se produisent. Par exemple, des enquêtes montrent comment la spécialisation du service, la sélectivité du recrutement des malades et le positionnement du corps médical au sein de l'hôpital structurent la prise en charge des malades. Les professionnels des hôpitaux ont tendance à catégoriser ces derniers entre malades de l'hôpital et malades du médecin, les premiers n'ayant pas de statut social valorisé, porteurs de pathologies stigmatisées, les seconds, au statut social plus valorisé, aux maladies plus "intéressantes", et souvent aux moyens financiers plus importants. Certains sociologues (A CHAUVENET par exemple, dans Médecines au choix, médecine de classes, PUF, 1978) s'interrogent sur la question de savoir si l'ordre médical est producteur, dans le champ de la santé, d'inégalités sociales. La "médecine industrielle" qui se développe avec l'utilisation croissante des sciences biologiques et des techniques engendre une logique de spécialisation qui génère peu à peu une hiérarchisation au sein même de la médecine. A cette hiérarchisation interne de la discipline correspond une hiérarchisation des services des professionnels et un recrutement social inégal des malades. Il existerait des filières médicales distinctes, empruntables par les patients suivant le niveau de leurs revenues, une filière de prestige à haut technicité pratiquée dans les services très spécialisés des CHU, une filière de masse, d'une médecine pratiquée dans les services semi-spécialisés des CHU, dans les centres hospitaliers et les cliniques et même une filière d'abandon médical qui se pratique dans les services de médecine générale des centres hospitaliers, dans les hospices , les hôpitaux psychiatriques et les hôpitaux ruraux, destinée aux catégories de populations à l'espérance de vie sérieusement compromise... De nos jours, l'hôpital apparaît comme une institution singulièrement engorgée et cible principale des réductions d'effectifs dans le monde médical, renforçant la sélection des malades (voir par exemple N DODIER et A CAMUS, L'hospitalité de l'hôpital, l'accueil et le tri des malades aux urgences médicales, Communications n°65, 1997). De plus, des tensions entre les exigences de l'hospitalité, les impératifs de la gestion collective et la dynamique de la recherche biomédicale s'accentuent (PENEFF, L'hôpital en urgence, A-M Métaillé, 1992). (Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET).

 

        Sur l'hôpital comme organisation, de nombreux auteurs utilisent d'abord le modèle de Max WEBER d'analyse de la bureaucratie (Economie et société, Plon, 1965). Hiérarchisation de pouvoir allant de la base au sommet, primauté des règles impersonnelles et orientation de la structure en fonctions de certains buts spécifiques prédéfinis sont les principales idées utilisées, mais largement reformulées. Les travaux sociologiques mettent l'accent sur l'existence de deux "lignes d'autorité" au sein de l'hôpital (H L SMITH, "Two Lines of Authority : the Hospital Dilemna" dans E Gartly Jaco, Patients, Physicians and Illness, New York, 1958). la première, de type bureaucratique, est représentée par l'administration hospitalière, la seconde, de type charismatique/traditionnelle, est représentée par les médecins.

Au niveau microsocial, à cette dualité d'autorité se mêle les modalités d'action de chaque intervenant. Dans les équipes, tous les membres exercent une part de jugement ; un certain degré de concertation sur les actions à mener existe souvent. A partir de ces observations, Anselm STRAUSS (1916-1996) (L'hôpital et son ordre négocié, dans La Trame de la négociation : sociologie qualitative et interactionnismes, textes réunis par I Baszanger, L'Harmattan, 1992) propose un modèle d'ordre négocié. 

Sur le plan macrosocial, l'opposition entre le charisme du médecin et la routine bureaucratique s'observe avec l'inclusion d'une multiplicité d'acteurs : ses divers types de clientèle, les représentants des pouvoirs locaux et ceux de l'Etat... Tous ces acteurs de l'hôpital agissent bien au-delà de l'institution hospitalière elle-même et se retrouvent souvent dans la gestion de l'ensemble du système de santé comme dans les relations entre professionels et organisations de patients, avec une complexité croissante dans le temps, avec des logiques qui se côtoient ou s'affrontent. Constamment les préoccupations de santé publique se confrontent à des préoccupations administratives et financières, une myriade d'experts présentant régulièrement des propositions de réformes allant dans un sens ou dans un autre. Se superposent à des considérations propres au domaine de la santé, des considérations plus étendues opposant, sur des questions de conditions de travail ou de rémunérations les personnels les plus divers aux directions des hôpitaux. Au point que des sociologues comme Françoise GONNET (L'hôpital en question(s). Un diagnostice pour améliorer les relations de travail, Editions Lamarre, 1992) estiment que le modèle hospitalier est en crise profonde. (Philippe ADAM et Claudine HERZLICH)

     Aux Etats-Unis, l'organisation hospitalière fait l'objet de nombreuses recherches influencées par l'"Ecole des relations humaines", animée par Georges Elton MAYO (1880-1949) et fondée sur la psycho-sociologie industrielle. La nature du pouvoir et de l'autorité, les prises de décision, les attitudes face au changement, les divers jeux d'alliance et de conflit sont vus à travers cette psycho-sociologie, dans une institution confrontée à la technicisation de la médecine. Cette approche se conjuge avec l'approche strictement sociologique de l'hôpital comme phénomène bureaucratique (Max WEBER). Les deux lignes d'autorité, étudiées entre autres par H SMITH et Eliot FREIDSON, font l'objet de nombreuses études comparatives entre hôpitaux de même région ou de régions différentes. Jusqu'à la fin des années 1970, l'hôpital est en général analysé grâce au modèle organisationnel de la bureaucratie professionnelle caractérisé par l'affirmation d'un corps médical autonome par rapport à la gestion administrative et financière de l'établissement, comme Henry MINTZBERG (né en 1939) le fait (Structure et dynamique des organisations, Les Editions d'Organisation, 1982).

Mais passée la période de prospérité économique close par le choc pétrolier de 1974, ce modèle s'avère insuffisant pour comprendre les évolutions : les établissements font face à des restrictions financières qui bouleversent non seulement leurs plans de développement et leur projets de recherche, mais également brouillent les hiérachies et donnent une importance de plus en plus grande aux gestionnaires au détriment du corps médical. Des sociologues comme Georg  Herbert MEAD (1863-1931) se demandent bien avant cela comment cette institution de plus en plus complexe parvient à maintenir un minimum d'ordre. il existe une véritable division au sein du monde hospitalier : il n'existe qu'une petite partie de l'activité qui est régie par des règles et personne ne connait l'ensemble des règles en vigueur, bien que certaines soient rappelées régulièrement par l'administration, parfois à vide, car dans les faits, elles sont remplacées, discutées, transformées par les personnels concernés. Bien que l'ensemble garde une relative permanence, qui aboutit finalement à ce que les patients soient accueillis et soignés, les négociations quotidiennes touchent une multitude de détails qui influent seulement sur les modalités de l'accueil et des soins, lesquels bien entendus peuvent se dégrader ou s'améliorer au fil de ces négociations... (STRAUSS, J A ROTH, B DEVINE....). Nous pouvons deviner combien les restrictions financières peuvent peser sur ces négociations...

En France, l'analyse de l'hôpital donne lieu à des travaux directement inspirés de l'analyse stratégique, développée par M CROZIER, E FREIDBERG dans les années 1960 et 1970. Des études comme celle de Mariane BINST (Du mandarin au manager hospitalier, 1990) mettent en évidence les changements intervenu dans cette bureaucratie.

 Les travaux qui sortent du grand hôpital, qui s'intéressent aux "petits hôpitaux", aux hôpitaux généraux restent relativement rares, alors qu'ils représentent bien plus de la moitié du parc hospitalier public.Ce genre d'hopital est étudié toutefois sous l'angle organisationnel, au travers des relations entre groupes professionnels, des tensions et des dysfonctionnements (GEORGOPOULOS et MANN, 1962 ; C PERROW, et surtout dans l'ouvrage collectif édité par E FREIDSON en 1963, The Hospital in the Modern Société, puis ENGEL, MOISDON et TONNEAU, 1990 "Contrainte affichée ou contrainte réelle? Analayse de la régulation du système hospitalier, dans Sciences sociales et santé, n°8,2, 1990). 

Depuis quelques années, on asiste à la convergence de deux phénomènes récents, l'un théorique et interne à la sociologie, l'autre organisationnel dans le domaine de la santé. Cette convergence incite à approfondir ces nouveaux dispositifs mis en place à l'initiative le plus souvent de l'hôpital. Pour le premier, la notion de réseau est présentée par A DEGENNE et M FORSÉ (Les Réseaux sociaux, Armand Colin, 1994, réédité en 2004) : elle cherche à rendre compte des relations qui unissent des acteurs individuels et collectifs, qui, dans le cas des réseaux sociotechniques peuvent être non-humains. La notion de réseau renouvelle la sociologie des organisations et l'analyse stratégique. Pour le second, certains remarquent la montée en puissance de nouveaux dispositifs d'intervention regroupés sous le nom générique de "réseau". A un modèle vertial, il s'agit d'opposer un mode de travail transversal, susceptible de mobiliser les acteurs potentiels, de pallier les cloisonnements institutionnels et d'inventer des modalités d'intervention plus "souples" (E JACOB, Les réseaux ville-hopital : instruments de recomposition du système de prise en charge ou outils de requalification professionnelle? dans Prévenir, Ville et Santé, n°2,32, 1997) (Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET)

 

         Sur l'hôpital comme lieu de production de santé, des travaux vont au-delà de la relation malade-médecin ou de l'organisation hôpital. L'analyse a un triple intérêt :

- le travail de soins a pour spécificité de ne pas s'effectuer sur un matériau inerte mais sur des êtres humains ;

- il prend des formes extrêmement variées, plus ou moins valorisée selon que les tâches sont réalisées par les médecins, les aides-soignantes ou les agents hospitaliers ;

- le travail proprement médical dans ses aspects les plus techniques et innovateurs est fréquemment marqué par un haut niveau d'incertitude et un caractère problématique.

       E HUGHES (Social Role and the Division of Labor, The Sociological Eye, Selected Papers, Transaction Books, 1971, réédité en 1984) propose de distinguer dans l'ensemble des travaux qu'exige la vie social, une catégorie particulière qu'il nomme le "sale boulot", travaux ayant pour objet des aspects de la vie domestique (vider les poubelles...) ou des soins du corps dans leurs aspects déplaisants. Il s'oppose au "travail respectable" valorisé dans la société. L'hôpital est un lieu où cette division particulière du travail est particulièrement pertinente : à côté des professionnels qui expériement de nouveaux traitement ou qui manipulent des techniques de pointe, d'autres agents, considérés comme sans compétences professionnelles font la toilette des malades. Cette division du travail est aussi une "division morale du travail", les tâches les moins nobles s'effectuant par des employés "très" subalternes... Jean PENEFF présente une description de ce travail (L'hôpital en urgence, 1992), caractérisé par une contrainte forte : l'alternance entre la routine et les situations d'urgence, avec les changements de rythme incessants qu'elle impose aux travailleurs non médecins et médecins. Il montre la permanence des dimensions d'assistance dans l'histoire de l'hôpital.

     L'activité de soins qui se déploie dans le telos autour du malade et sur sa personne est désignée par le sociologue américain A STRAUSS et son équipe par la notion de "travail sur la trajectoire du malade", qui fait non seulement référence à l'évolution sur le plan physiologique de la maladie de tel patient mais aussi à toute l'organisation du travail déployée pour suivre ce cours, aisniq qu'au retentissement que ce travail et son organisation ne manquent pas d'avoir sur tous ceux qui s'y trouvent impliqués. Les observateurs n'ont pas toujours su voir que les malades ne font pas que réagir au traitement, mais qu'ils peuvent, eux aussi, sous diverses formes, participer effectivement au travail médical : pour assurer leur propre confort, pour contrôler le fonctionnement des appareils, pour repérer les erreurs des équipes soignantes. 

     Dans une perspective différente de celle de A STRAUSS, la sociologue Renée FOX met l'accent sur le rôle actif du patient. L'objet central de ses recherches sur plusieurs décennies est constitué par l'ensemble des processus d'innovation médicale qui s'effectue dans certains services hospitaliers de pointe comme la mise au point des thérapeutiques par dialyse, les premières greffes d'organes, les premières tentatives de coeur artificiel ou encore les premiers essais de médicaments comme la cortisone ou la cyclosporine. Le médecin, également chercheur, est confronté au "dilemme entre expérimentation et thérapeutique". (Philippe ADAM et Claudine HERZLICH)

 

Philippe ADAM et Claudine HERZLICH, Sociologie de la maladie et de la médecine, Armand Colin, 2010 ; Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Armand Colin, Collection U, 2010.

 

 

 

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Samedi 7 janvier 2012 6 07 /01 /Jan /2012 10:15

                     Une grande partie de la réflexion sur les pratiques de santé et plus largement sur tout ce qui tourne autour du corps se trouve encore éclatée entre des approches sociologiques et anthropologiques qui ne se rejoignent pas toujours.

 

                  Didier FASSIN, anthropologue, sociologue et médecin, directeur d'études en Anthropologie politique et morale à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris, tente avec d'autres d'aborder la question du corps dans la société, en faisant appel à la fois à des connaissances issues de l'étude des sociétés dites traditionnelles et à des réflexions issues de la sociologie médicale, discipline encore jeune. Il tente (Maladie et Médecine, 1990) une approche "à propos des sociétés du Tiers Monde (qui intègre) au savoir anthropologique des concepts et des approches sociologiques, notamment dans l'intérêt porté aux institutions modernes de soins (et non préférentiellement aux thérapeutiques traditionnelles), aux processus sociaux producteurs de différences et d'inégalités devant la santé au sein des groupes (et pas seulement aux référents et comportements communs à tous les membres)". Après avoir relevé le mot français maladie peut être traduit en trois sens différents en anglais, illness, disease et sickness, différenciant par là ce qu'exprime le malade, ce que révèle l'analyse médicale et ce que désigne l'ensemble de la société, Didier FASSIN met l'accent dans plusieurs cultures sur les différents niveaux de réalité, réalité biologique de la maladie, réalité de celui qui en ait atteint, réalité de la réaction de l'ensemble de la société, dans toutes les pathologies. "Une conséquence pratique (...) est que le malade ne fera pas nécessairement appel au médecin ou au dispensaire lorsqu'il présentera des troubles qu'il attribuera à la catégorie du magico-religieux - ou plus exactement qu'il reliera à des interprétations sociales. Ces remarques ne doivent pourtant pas verser dans un culturalisme simpliste qui consiste à voir le surnaturel partout dans les sociétés africaines et à croire que la souffrance ou la dégradation d'un corps n'y sont pas ressentis comme telles : bien des catégories diffèrent de celle du médecin, les gens, où qu'ils soient, savent ce que signifie "être malade" C'est en abordant les problèmes de classement des maladies que s'éclaire les différentes modalités de distinction entre le normal et le pathologique.

La médecine moderne dispose d'un appareil nosologique de plus en plus sophistiqué, les classements des maladies, somatiques ou mentales reposant sur un complexe système de repérage. Les médecins traditionnelles se réfèrent également à des classements qui possèdent leur propre cohérence. Chaque culture a sa façon de classer les maladies, "et à l'intérieur d'une société donnée, on trouve encore des différences entre catégories sociales, entre familles, entre guérisseurs. Ce qu'il est important de considérer, c'est que la diversité des termes, le choix de critères spécifiques pour reconnaître chaque affection, le recours à des registres multiples de dénomination rendent tout système strict d'équivalence linguistique souvent plus satisfaisant pour l'ethnologue et son lecteur que pour les gens qui s'en servent en tant que thérapeutes ou en tant que malades. Il ne faut pas oublier que ces systèmes classificatoires servent avant tout à reconnaître des maladies dans le double but de les comprendre et de les soigner." Les études d'E E EVANS-PRITCHARD montrent bien les détours de raisonnement qui opèrent des va-et-vient entre les symptômes physiques, le ressenti du malade et les explications mystiques, religieuses, sociales de leur apparition et de leur développement.Nicole SINDZINDRE et Andréàs ZEMPLINI propose (1981) un modèle d'interprétation étiologique : ils distinguent la cause (comment la maladie est survenue), appelée aussi cause instrumentale, l'agent (qui quoi en est responsable), parfois désignée comme cause ultime, l'origine (pourquoi elle se produit). Cette distinction n'est pas toujours évidente sur le terrain, et si la société possède des explications de maladies récurrentes de manière générale qui souvent elle lie un événement social à un événement-maladie, les interprétations et les actions à entreprendre sont dictées par des individus choisis pour leur compétence-prestige social, non exempts d'implication dans les différents conflits en cours. Ce qui ressort des multiples études les plus récentes, c'est qu'au-delà de leur intérêt ethnologique, les croyances "sont importantes à prendre en compte comme réalité sociale dans des actions de développement ou de santé (...) d'une manière générale, la prégnance (de) modèles interprétatifs incite à la prudence dans des interventions d'ordre médical, social, juridique ou politique qui peuvent toujours mettre en jeu, à l'insu des développeurs, des forces auxquelles seront ensuite imputés les échecs des actions entreprises."

Dans une approche globale des pratiques médicales, "la médecine ne se définit pas comme une profession ou un champ, mais plutôt comme un secteur d'activité en continuité avec le magique, le religieux, le politique : d'ailleurs, être malade n'est pas seulement une affaire de thérapeutes, c'est une question sociale qui peut faire intervenir des histoires de lignages et d'alliances, de propriétés foncières ou de conflits familiaux, etc." Les anthropologues cherchent à dresser des typologies des médecines en fonction notamment des savoirs auxquels elles se réfèrent. W H R RIVERS (1924), E H ACKERNECHT (1971), Jack GOODY (1977)... proposent tour à tour différentes classifications, souvent suivant les zones qu'ils étudient de manière préférentielle. "Sans choisir parmi ces classifications dont aucune n'est à la fois réellement universelle et dénuée de tout ethnocentrisme, on peut proposer quelques remarques d'ordre général. la première est que ces modèles sont tous réducteurs en ce qu'ils considèrent implicitement comme acquis le fait qu'il existe dans toute société un domaine d'activité correspondant à la santé : où classer à l'intérieur de ces typologies l'officiant rituel, le prophète guérisseur, le marabout mouride qui tous interviennent dans le cours des maladies (ou du moins de certains), mais dont l'essentiel de l'activité est d'ordre religieux? La seconde est que ces taxinomies sont statiques et ne prennent pas en compte l'évolution des pratiques les unes par rapport aux autres, surtout dans le contexte actuel des changements sociaux rapides : comment parler du guérisseur qui cherche à donner des gages de modernité en utilisant un tensiomètre et de l'infirmier en quête d'authenticité qui cache des plantes dans l'arrière-cour de son dispensaire? S'il est légitime de vouloir comprendre des savoirs différents, il faut se garder de ces modélisations et de ces abstractions qui finissent pas dessécher et figer les réalités. Plutôt donc qu'une approche descriptive, on peut tenter d'aborder les médecines de manière plus analytique, en examinant les problèmes concrets qui se posent à elles aujourd'hui."

Les questions posées au sujet des médecines traditionnelles se ramènent à leur efficacité. "L'explication fait appel à plusieurs types de raisons. En premier lieu, les difficultés enregistrées par les systèmes de sois modernes pour atteindre les populations rurales et suburbaines défavorisées, y compris dans le cadre des stratégies de santé primaires, ont conduit les responsables internationaux en matière de développement sanitaire à chercher des réponses alternatives au problème de l'accès de tous aux soins, avec les thérapeutes et les matrones traditionnels. En second lieu, les mouvements de revendication des identités nationales et d'une culture africaine dans le contexte de la décolonisation ont trouvé une application concrète avec la revalorisation de savoirs ancestraux considérés comme menacés par les avancées de la modernité. En dernier lieu, les phénomènes d'attirance exercée sur des médecins et des scientifiques occidentaux, comme d'ailleurs sur certains ethnologues, par le naturalisme et la philosophie des théories africaines de la maladie ont joué un rôle dans la multiplication des travaux et des écrits qui leur sont consacrés. C'est donc un ensemble de raisons à la fois pragmatiques et idéologiques qui conduisent à cet intérêt pour les médecines traditionnelles." L'analyse sociologique de tels phénomènes a permis "de révéler que la question de l'efficacité initialement posée avait été transformée par l'Organisation Mondiale de la Santé et les Etats africains en un problème de légitimité (reconnaître légalement l'existence des médecines traditionnelles), avec les dangers qu'un tel glissement comporte (...) mise à l'écart de toute dimension sociale, prise de contrôle politique et valorisation des moins reconnus des thérapeutes."

Les questions posées à la médecine moderne - celle mise en oeuvre dans des dispensaires, des hôpitaux, des programmes de vaccination et de lutte contre les grandes endémies méritent plus d'attention que accordée de la part des anthropologues et des sociologues. "Animateurs de développement et responsables de santé sont en effet confrontés à une question fondamentale : la persistance - et dans certains cas l'aggravation - des inégalités devant l'accès aux soins et la qualité des prestations. Certes les inégalités face à la santé (telles qu'elles s'expriment dans les statistiques de moralité) font appel à d'autres phénomènes explicatifs tels que les conditions économiques ou l'environnement physique" (Jacques VALLIN et Alan LOPEZ, 1985). "Parler d'inégalités (...) c'est opérer un changement de registre, c'est en quelque sorte passer du sociologique au politique. En effet, ce que l'analyse scientifique met en évidence, ce sont des différences - dans l'accès aux soins ou la qualité des prestations - comme elle fait pour d'autres objets - les pratiques vestimentaires ou les règles d'alliance - ; mais alors que dans le second cas, on ne prend pas parti pour le pagne, le boubou ou le costume (...) dans le premier en revanche, on porte un jugement de valeur - pouvoir être soigné dans de bonnes conditions est préférable au contraire - et on passe de la description des disparités à la révélation des inégalités."

 

      Jacques DUFRESNE, philosophe et fondateur de la revue Critère et de l'Encyclopédie l'Agora, estime que "lorsqu'on borde le phénomène de la santé et de la médecine par le biais de l'ethnomédecine, en empruntant donc le chemin de la culture, on s'attend à s'éloigner du biologique pour entrer dans la sphère du symbolique, mais cette attente, hélas! est souvent trompée. Loin de constituer un monde autonome, la sphère de la culture apparaît comme une annexe de celle du biologique." Prenant des écrits parfois ancien, comme l'un présenté dans le cadre du premier colloque national d'anthropologie médicale en France en 1983, il montre que "le bon sens (développé) est toujours suspect dans la mesure où il accrédite l'idée que le culturel et le symbolique n'ont pas d'efficacité propre, négative ou positive, qu'ils ne peuvent agir qu'en modifiant le parcours d'un agent pathogène." Pourtant, l'internationalisation des maladies, provoquée par le progrès et le développement, a des conséquences culturelles et sociales d'une "extrême gravité". "L'internationalisation des maladies infectieuses aura sans doute contribué plus que bien d'autres facteurs à déstabiliser les médecines traditionnelles et, par là, à ébranler des sociétés entières. Le prestige de la médecine occidentale se trouvait ainsi renforcé, elle seule disposant des méthodes requises pour lutter contre les nouveaux fléaux. On comprend pourquoi cette médecine est de plus en plus fréquemment appelée internationale." Cette internationalisation des maladies a été favorisé d'ailleurs par l'internationalisation préalable des modes de vie, de l'alimentation notamment. Ces considérations ne nous amène pas vraiment à l'efficacité propre du symbole, tout comme l'étude de Daniel R MOERMAN (Anthropology of symbolic healing, dans Current Anthropology, Mars 1979) : "On constate (...) que pour Moerman, non seulement le culturel n'a pas cessé d'être le filtre des agents pathogènes, mais qu'il est assimilé, réduit au biologique. Qu'est-ce que les symboles ou ces métaphores agissant sur l'hypothalamus sinon des ensembles complexes, qu'on a simplifiés à l'extrême, en commençant par les dépouiller de leur signification, pour les réduire à un stimulus?" Les géographes également semblent être fascinés par le biologique (comme Hélène LABERGE-DUFRESNE, dans son article La vallée des immortels, Critère, n°13, 1978). Pourtant d'autres auteurs, comme Gilbert DURAND, Henri F ELLENBERGER ou Claude LÉVI-STRAUSS indiquent bien l'inbrication profonde du culturel dans le biologique. Jacques DUFRESNE reprend Anthropologie structurale (1958) de ce dernier auteur pour soutenir l'idée de cette inbrication. "Il serait intéressant de faire le rapprochement entre les travaux sur l'alexithymie, qui consiste à ne pas pouvoir faire correspondre des mots à des émotions et (l') interprétation de Léci-Strauss (sur la cure shamanique et la psychanalyse). C'est dit ce dernier, le passage à l'expression verbale qui provoque le déblocage du processus physiologique. Or, dans le cas de l'alexithymique, c'est précisément ce passage qui ne s'opère pas. Le rapprochement avec la thèse de Moerman sur le traitement général est aussi instructif. Moerman n'aurait sans doute pas considéré le chant du shaman cuna comme un ensemble porteur et donner de sens, et de paroles, mais comme un microbe métaphorique agissant sur l'hypothalamus comme n'importe quel autre microbe agit sur un organe quelconque. Telle est l'ultime différence entre le symbole et le microbe. le symbole émuet, enchante, signifie et il est pas là nourriture et remède. Le microbe agit à la manière d'un levier. Et si on appauvrit la culture en en faisant un filtre pour microbes, on l'appauvrit encore davantage en en faisant un ensemble de pseudo-métaphores, n'ayant conservé aucune des propriétés du symbole vivant."

 

    Marc-Adélard TREMBLA, professeur émérite de l'Université de Laval au Québec, utilise en 1983 un modèle théorique qui se réfère tout autant aux fondements biologique, psychologique et culturel de la personnalité qu'à l'insertion de l'individu dans un réseau de groupes sociaux et à son appartenance à une culture particulière pour décrire la santé comme phénomène global. "La globalité en tant que perspective principale influence à la fois la conception de la santé, la compréhension des systèmes de dispensation des soins ainsi que la saisie de l'individu agissant-dans-sa-culture. Afin d'interpréter le processus étiologique de la maladie, afin d'apprécier la fonctionnalité des techniques thérapeutiques, afin de juger des voies nouvelles de la guérison, de la resocialisation et de la réinsertion sociale, afin d'évaluer les stratégies sociales de la prévention, les éclairages multidisciplinaires de l'approche holistique nous apparaissent essentiels. Selon cette visée, l'anthropologie, une des sciences humaines dont les traditions portent à la fois sur le biologique, le psychologique et le culturel dans des voies comparatives, peut apporter une contribution d'importance." Cette perspective est évidemment très éloignée d'un certain individualisme méthodologique qui honnit toute perspective d'ensemble... Face à un certain éclatement des études de sociologie et d'anthropologie médicales ou de santé (qui ne se rencontrent guère), il propose des plans de développement, même fragmentés et orientés par rapport aux objectifs poursuivis :

- Elaborer une problématique propre à une anthropologie de la santé ;

- A l'aide de quelques étude empiriques sur la santé, montrer comment la perspective théorique développée permet d'en dégager de nouvelles compréhensions ;

- A l'aide de phénomènes et d'expériences pris dans l'univers de la santé, mettre en évidence l'importance relative des facteurs socio-culturels ;

- Préparer la voie à de véritables travaux interdisciplinaires tant dans la recherche empirique que dans l'action professionnelle et l'intervention sociale ;

- Susciter un  effet d'entraînement dans le milieu québécois de la santé afin que les professionnels de la santé soient capables de comprendre et d'accepter ainsi que d'utiliser l'acquis des sciences humaines.

  Nous pouvons constater depuis, qu'au moins dans la sphère francophone, de nombreux ponts se sont créés entre sociologie et anthropologie pour réfléchir à des problèmes concrets. Le développement rapide des sciences de la vie et de la biologie influe sur les conceptions actuelles de la maladie et de la santé. Des ouvrages tels que ceux coordonnés par Joëlle VAILLY, Janina KEHR et Jörg NIEWÖHNER, entre équipes françaises et allemandes, en témoignent. Que ce soit côté Figures du politique ou côté Régimes de pratiques, des chercheurs s'attachent à comprendre les effets des politiques publiques et des initiatives privées ainsi que leurs motivations concernant le sida, les dons d'organe, les recherches sur les embryons, sur les développements scientifiques et économiques liés à la procréation, l'utilisation des tests ADN, le dépistage des maladies génétiques, les fins de vie, notamment en milieu hospitalier, l'éducation médicale, à propos de la prévention des maladies cardio-vasculaires, les relations sociales dans la recherche épidémiologique...

 

Sous la direction de Joëlle VAILLY, Janina KEHR et de Jörj NIEWÖHMER, De la vie biologique à la vie sociale, Approches sociologiques et anthropologiques, La Découverte, collection Recherches, 2011 ; Marc-Adélard TREMBLAY, La santé en tant que phénomène global, dans Conceptions contemporaines de la santé mentale Montréal, Decarie Editeur, 1983 ; Jacques DUFRESNE, Aspects culturels de la santé et de la maladie, dans Traité d'anthropologie médicale, Quebec, Les Presses de l'Université du Québec, Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC) et Presses Universitaires de Lyon, 1985 ; Didier FASSIN, Maladie et médecine, dans Sociétés, développement et santé, Les Editions Ellipses, 1990.

Les trois derniers ouvrages sont disponibles notamment sur le portail Internet UQAC.CA (Les classiques en sciences sociales).

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 13:42

          Face à la souffrance du malade, les sociologues fonctionnalistes (avec Talcon PARSONS en tête avec The social System, de 1951, et son chapitre Structure sociale et processus dynamique : le cas de la pratique médicale moderne) et les sociologues interactionnistes (LEMERT, Social Pathology, 1951) considèrent tous que le médecin opère une fonction de contrôle social de la maladie, considérée comme déviance biologique et sociale. Les uns et les autres analysent différemment cette fonction, considérant qu'elle s'opère suivant des modalités consensuelles ou conflictuelles, mais tous exposent l'importance du système médical dans les sociétés industrialisées. Leurs analysent débouchent sur des visions, qui soit confortent ce contrôle social en le justifiant, soit, par une approche critique, introduisent des propositions de transformations sociales, plus ou moins profondes. 

 

            Toute une sociologie des professionnels de la santé détaille les différents changements introduits dans la théorie et la pratique médicale, dans la formation des médecins et en général des personnels soignants, notamment dans l'institution hospitalière.

Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET indique ce qui rassemble et ce qui divise les différentes approches : "S'il y a un consensus général parmi les sociologues de cette époque (des années 1950) à envisager qu'une réelle transformation s'opère dans le processus de socialisation médicale, la nature substantielle de cette transformation ainsi que les mécanismes, les contextes et les dites considérés comme responsables de cet impact, suscitent beaucoup plus de différends théoriques. L'enjeu de ces différends portent notamment sur une approche discordante du médecin : celle de contrôleur social d'une part et celle d'entrepreneur moral d'autre part. Les études médicales sont censées fournir aux "novices" non seulement les connaissances et les compétences techniques que requièrent leur future profession mais également les attitudes et les valeurs qui leur permettront de l'exercer correctement. Le premier travail systématique consacré à l'étudiant en médecine, s'employait à montrer les processus de socialisation à l'oeuvre dans les études médicales d'un point de vue fonctionnaliste (MERTON, READER, KENDALL, 1957). Selon ce point de vue, les études constituent une période clef dans la mesure où c'est lors de cet apprentissage que les médecins-enseignants, en initiant leurs futurs collègues à leur nouvelle culture professionnelle, vont assurer leur contrôle. La profession médicale se trouve définie comme un ensemble de valeurs, d'idées, de façons de faire standard sinon formatées, et de normes qui caractérisent le contenu du rôle de médecin. On considère dans cette perspective que, tout autant que la compétence technique, ce qui fonde et organise l'activité médicale, ce sont les exigences et les normes qui sont transmises lors des études de médecine. La socialisation, c'est donc le processus suivant lequel les individus sont initiés à leur culture, c'est-à-dire à l'acquisition d'attitudes, de valeurs, d'habileté technique et de modèles de comportement constituant les rôles sociaux établis dans une structure sociale. Afin de devenir un membre compétent de la profession médicale, l'étudiant en médecine acquiert les connaissances, les attitudes et les valeurs qui vont le faire passer progressivement d'une culture d'étudiant à une culture professionnelle. (...). A l'opposé, l'approche sociologique interactionniste considère que c'est non pas la science qui fait le médecin, mais son initiation à ce statut. Les études médicales consacrent l'élaboration progressive d'une culture d'étudiant que la Faculté ne contrôle que partiellement à travers l'acquisition des normes professionnelles auxquelles se destinent les apprentis médecins (BECKER, GEER, HUGHES, STRAUSS, 1961)." Dans La fabrication d'un médecin, de HUGHES, la socialisation professionnelle est "conceptualisée comme initiation, au sens ethnologique du terme, et comme conversion de la personne, au sens religieux, à une nouvelle façon de voir le monde. Ce qui est significatif dans cette formation, c'est que ces niveaux et ces directions sont non pas le résultat d'une entente laborieuse, mais d'une équation pragmatique entre les problèmes quotidiens que rencontrent les étudiants dans leur travail et leur objectif à plus long terme, à savoir sortir de l'université avec le titre de médecin. Contrairement aux fonctionnalistes, et cette distinction est fondamentale, cette perspective n'attribue pas la persistance d'une culture étudiante à l'initiation, par tradition, de chaque génération par ses prédécesseurs. Elle considère que si une culture de l'étudiant parvient à s'établir d'une génération à l'autre de nouvelles recrues, c'est parce que chaque promotion entre à l'université avec les mêmes idées et les mêmes objectifs et se trouve radicalement face aux mêmes négociations nécessaires entre perspectives immédiates et problèmes ou projets à long terme." Chez MERTON, les étudiants en médecine sont socialisés au rôle de médecin par anticipation de leur future pratique. Chez BECKER, il n'y a aucune observation qui permette de considérer que les étudiants sont socialisés à un rôle de médecin puisque c'est l'initiation au statut de professionnel qui fait le médecin : pour être accepté dans ce statut, il faut avoir appris à jouer son rôle dans la mesure où, comme pour n'importe quelle pièce, connaître son texte ne suffit pas. ces oppositions théoriques se prolongent dans deux visions contrastées du médecin : contrôleur social chez PARSONS et entrepreneur moral chez FREIDSON.

 

      Pour les fonctionnalistes, la maladie constitue une déviance sociale à l'égard de laquelle les soins médicaux constituent le mécanisme de contrôle approprié afin de reconstruire l'équilibre social qu'elle menace. La procédure systématique de l'analyse de l'action sociale relevant d'une logique très ordonnée, PARSONS et ses continuateurs développent leur argument en suivant aussi minutieusement qu'abstraitement l'action sociale du médecin. Ce concept de déviance sociale devient un concept central de la sociologie médicale. Ils envisagent, tout en différenciant par la suite les modalités de la relation médecin-malade, le fait d'être malade comme une altération des conditions normales de l'existence sur le plan social. ils mettent l'accent sur le processus sociétal, sur les systèmes, sur l'équilibre et sur les interrelations entre sous-systèmes d'action, trouvent les sources des comportements déviants dans les interactions entre individu et système social. Ainsi, certains comportements seront-ils définis comme déviants lorsque leurs conséquences seront perçues comme étant délétères à l'égard du système social. Tel est le cas de la maladie qui est analysée comme un élément dysfonctionnel qui interfère avec la stabilité du système social. Les individus malades, empêchés de s'acquitter de leurs obligations sociales ordinaires, constituent une menace pour l'ordre social.

En règle générale, les continuateurs de PARSONS (SZASZ, HOLLANDER, TWADE) estiment que son analyse surestime, surévalue et surdétermine les mérites de la responsabilité individuelle et l'effort délibéré en faveur des valeurs de bonne santé;, notamment parce qu'il analyse surtout les comportements des classes moyennes. Son modèle ne rend pas compte des attitudes des populations de bas niveaux socio-économiques. Notamment, ROSENBLATT et SUCHMAN montrent que le travailleur manuel répugne souvent à assumer le rôle de malade. ces personnes des classes populatires prêtent moins d'attention à leurs symptômes, sont moins bien informés à leur égard, font preuve de plus de scepticisme envers la médecine et se font soigner plus tardivement que celles des classes moyennes.

Ce qui n'enlève rien au concept de déviance, qui, rapporté à l'aune du concept de médicalisation appliquée aux sociétés occidentale où la plupart des problèmes sociaux se trouvent médicalisés, la médecine dans son ensemble exerce une fonction majeure. La fonction essentielle du médecin est celle de contrôleur social : en représentant et en communiquant les normes de santé, le médecin contrôle la déviance que représente la maladie.

 

     Pour les interactionnistes, il s'agit de libérer le regard sociologique d'une domination professionnelle. ils proposent une approche "situationnelle" de la maladie, toujours considérée comme une déviance. Cette approche impose une réflexion sur l'étiologie de la signification d'un état, non sur l'état lui-même. Elle considère que le fait qu'un acte soit déviant ou non dépend de la réaction des autres. Il s'agit donc d'expliquer l'attribution de déviance dans la mesure où l'étiologie de la déviance en tant que rôle social réside, non dans l'individu déviant lui-même, mais dans le processus social qui crée des règles qui rendent déviants des actes ou des personnes. Là où PARSONS établit que la médecine a le pouvoir de légitimer quelqu'un qui se conduit en malade - en reconnaissant qu'il l'est vraiment - FREIDSON développe la thèse selon laquelle la médecine crée les possibilités de se conduire en malade. En devenant une des formes de la réaction des sociétés à la déviance, la médecine est devenue une entreprise morale. La recherche menée dans ce sens rencontre un certain nombre de préoccupations de collectifs de profanes (associations de malades par exemple). En face de l'importance croissante accordée au savoir des experts, eux-mêmes considérés comme n'étant pas exempts de conflits d'intérêts, quelle confiance peut-on accorder à la compétence appliquée? Comment limiter l'autonomie de la pratique de l'expert dans des domaines où sa compétence n'est pas la seule requise? Pour nombre de sociologues continuateurs de FREIDSON, la notion de profession peut être considérée plutôt comme folklorique plutôt qu'analytique. Par là, il s'agit de ne pas se polariser sur des aspects professionnels, qui apparaissent neutre socialement, et qui donnent aux organismes médicaux un prestige certain. Comme l'écrivent Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET, l'ordre social se négocie dans certaines limites, entre acteurs sociaux, et dans le cas de la médecine, ces limites viennent de structures contraignantes faites de règles juridictionnelles, administrativement et légalement fondées. Elles ne peuvent pas être changées par des négociations entre tous ceux qui y travaillent. Les changer exigen une autre sorte d'activité, s'exerçant à un autre niveau de la vie sociale (Patrick HASSENTEUFEL, Les médecins face à l'Etat, Presses de Science Po, 1997). C'est au niveau politique que ces contraintes de pouvoir doivent être régulées. C'est en tout cas le sens de beaucoup d'évolutions depuis les années 1960, évolutions qui ne peuvent se poursuivre, dans le sens d'un partage et d'une redéfinition de ce fameux contrôle social, que si l'Etat, bien évidemment garde son rôle dans la société...

 

      Selon un certain nombre d'analyses médicales, les maladies chroniques sont devenues prédominantes, parce que les pathologies aiguës ont décliné. Il s'agit là de nouvelles catégories tirées directement des manuels de référence de la profession médicale, qui font l'objet d'une discussion. Pour D ARMSTRONG (The patient's view, Social Science and Medicine, 1984), dans la foulée des études de Michel FOUCAULT, la catégorie maladie chronique est une production de la technique du questionnaire épidémiologique dont l'utilisation se généralise aux Etats-Unis pendant l'entre-deux-guerres mondiales. Cette nouvelle catégorie s'inscrit dans un processus d'extension et de transformation du "regard médical". Pour ce sociologue, la maladie chronique n'est pas "découverte" par les enquêtes de morbidité, elle est "inventée" par le chercheur socio-médical qui demande aux populations "êtes-vous malade?" Il considère qu'initialement la méthode quantitative avait pour  vocation de mesurer l'emprise des maladies chroniques, mais qu'elle a permis l'avènement de la méthodologie dite quantitative et en particulier que la technique du questionnaire a créé la maladie chronique, les techniques qualitatives ont produit leurs objets. L'étude de la genèse de la catégorie maladie chronique s'inscrit dans un travail plus global qui consiste à explorer l'évolution longitudinale de la médecine (D ARMSTRONG, W ARNEY, B BERGEN). Il y aurait une rupture par rapport au modèle clinique analysé par M FOUCAULT. Alors que le patient était autrefois considéré ni plus ni moins qu'un corps porteur d'une lésion, la prise en compte du point de vue du patient par la médecine n'est pas le fruit d'un nouvel humanisme mais une technique dont la médecine a besoin pour éclairer les espaces sombres de l'esprit des relations sociale (D ARMSTRONG). Ce nouveau regard médical incorpore l'expérience subjective du patient, définissant progressivement un nouveau code de perception destiné à remplacer le regard clinique. Et cela du fait même de l'élite médicale (W ARNEY et B BERGEN, Medicine and the Management of living, Taming the Last Great Beast, Chicago/Londres, The University of Chicago Press, 1984). Dans son travail sur la douleur, I BASZANGER (Douleur et médecine, la fin d'un oubli, Seuil, 1995) met en évidence la coexistence de deux approches radicalement différentes à une même époque. L'une "lisant la douleur sur le corps, s'inscrit dans la continuité de l'approche décrite par Foucault", l'autre "lisant et écoutant la douleur dans l'expérience du malade", semble correspondre à une nouvelle logique.

    Un terme se répand progressivement dans les milieux sociologiques, avant que la problématique des maladies chroniques n'envahisse le champ intellectuel, et qui est ensuite repris comme un nouveau paradigme : la normalisation. Ce terme, issu de travaux sur les maladies mentales et certaines déficiences physiques congénitales ou acquises (C SCHWARTZ), est ensuite utilisé pour décrire la stratégie personnelle du malade face à sa maladie. Plutôt que de s'attacher à définir ce qu'est la normalité, il s'agit de comprendre comment le patient, atteint d'une maladie chronique, envisage sa vie "nouvelle". Un modèle comportemental est proposé par N BROOKS et R MATSON (Social-Psychological Adjustment to Multiple Slerosis, Social Science and Medicine, 1982) : le malade passe par quatre étapes chronologiques, d'abord le déni du diagnostic, ensuite la résistance et la tentative de maîtriser la maladie, l'affirmation, la compréhension de la nécessité de modifier le style de vie puis l'intégration dans une nouvelle manière de vivre, si possible en en tirant des avantages. A ce processus de normalisation peut s'opposer selon par exemple CONRAD (The Menaning of Medications : Another Look at Compliance, Social Sciences and Medicine, 1985) une compliance, une résistance (notamment aux lourdes prescriptions médicales), partagée parfois entre le patient et son entourage immédiat

 

Danièle CARRIBURU et Marie MÉNORET, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Armand Colin, collection U, 2010.

On peut consulter pour des débats plus centrés sur la France, le numéro 89, d'Avril 1999, de la Revue Pouvoirs sur le Pouvoir médical.

 

SOCIUS

 

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Lundi 2 janvier 2012 1 02 /01 /Jan /2012 13:48

            Les relations malade-médecin font l'objet de recherches sociologiques importantes seulement à partir des années 1950, d'abord dans les pays anglo-saxons. Plusieurs aspects sont abordés, des interprétations culturelles et sociales de la santé et de la maladie aux relations médecin-malade proprement dites. 

  Comme l'écrivent Philippe ADAM et Claudine HERZLICH, "tout événement important de l'existence humaine demande une explication : on doit en comprendre la nature et lui trouver des causes. La maladie n'échappe pas à cette exigence. L'individu confronté à une sensation corporelle désagréable et inhabituelle doit la "décoder", la relier éventuellement à d'autres manifestations, décider s'il y a lieu d'y voir un signe inquiétant pour lequel une action s'impose. Il doit aussi pouvoir en rendre compte, expliquer aux autres ce qu'il ressent s'il veut recevoir une aide. Une telle élaboration n'est pas seulement individuelles, elles est reliée au social et à la culture. Depuis longtemps, divers travaux psychosociologique ont montré que des états physiologiques, comme la faim ou la douleur, ne sont pas des données totalement objectives : ils sont interprétés en fonction des contextes sociaux dans lesquels ils se produisent." La première étude qui aborde ce problème de manière globale est celle de S SCHATCHTER et J SINGER, dans la revue Psychological Review, en 1962 (Cognitive, Social and Physiological Determinants of Emotional States). 

 

             Plusieurs auteurs, dont Mark ZBOROWSKI (1952, Cultural components in Response to Pain, dans Journal of Social Issues, traduit dans l'ouvrage de F STEUDLER, Sociologie médicale, Armand Colin, 1972) et Irving ZOLA (Culture and Symptoms, de 1966, traduit dans l'ouvrage de C HERZLICH, Médecine, maladie et société, Mouton, 1969) analysent les réactions différentes selon les groupes ethniques aux Etats-Unis face à la douleur. Les Américains d'origine italienne, juive ou protestante indiquent des réactions à court et à long terme très différentes face à la douleur et aux malaises, avec des attentions différentes à différentes parties du corps.

De nombreuses études, anthropologiques et médicales, consacrées à l'élucidation de l'origine d'une maladie répandue en Amérique Latine chez les populations d'origine espagnole et d'origine indienne, le susto, qui se manifeste par une agitation dans le sommeil et une apathie dans l'état de veille, et qui comporte des états de gravité très variés indiquent l'influence forte de l'environnement social. On ne peut la comprendre que dans toute sa complexité, réaction organique et psychique des individus affectés à des contraintes et exigences sociales, réaction modelée et définie de manière spécifique à l'intérieur d'une société et d'une culture (RUBEL, O'NELL, COLLADO-ARDON, 1984).

D'autres études anthropologiques (Byron GOOD et Marie-Jo DELVECCHIO-GOOD, 1980), avec l'aide d'équipes médicales, analysent les relations entre cultures et faits culturels, en particulier lorsque des membres de sociétés non-occidentales entrent en contact avec la médecine occidentale scientifique. Pour ces chercheurs, toute maladie est un phénomène signifiant et l'activité médicale est toujours interprétative. Philippe ADAM et Claudine HEZLICH résument le résultat de leurs travaux : "Le médecin interprète les symptômes ressentis par son patient et les retraduit dans les catégories du savoir médical fondées sur des notions biologiques. Le malade, de son côté, possède son propre point de vue concernant son état et s'est forgé, à son propos, un "modèle explicatif" ; celui-ci peut être en partie individuel mais il est aussi enraciné dans la culture. Les chercheurs parlent encore de "réseau sémantique de la maladie" pour désigner l'ensemble de notions et de symboles qui lui sont associés et lui donnent sens. les médecins, disent-ils, sont conscients de la variété de perception et d'expression des symptômes selon les cultures mais ils considèrent que cette différence est de surface : les individus perçoivent et traduisent différemment une réalité qui est toujours la même et que la médecine occidentale analyse objectivement. Pour les anthropologues, au contraire, le modèle explicatif du malade n'est pas seulement une traduction : la signification de la maladie fait partie de la réalité même et le modèle." 

 

      Le "sens du mal" est perçu bien différemment suivant le contexte social et dans les sociétés où la médecine moderne s'est imposée, c'est le savoir médical qui fournit à chacun des notions et des explications concernant la nature et les causes de son mal. Luc BOLTANSKI (Les usages sociaux du corps,  dans Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, 1971) montre les conditions qui favorisent l'acquisition d'une "compétence médicale" par le malade, suivant les classes sociales : plus le niveau d'éducation s'élève, plus la transmission de connaissances du médecin au malade est importante. Mais toutefois, la réponse du savoir médical est insuffisante pour certains malades (Byron GOOD). Dans les sociétés occidentales, comme dans les autres, les maladies sont interprétées de manière spécifique et sont prégnantes dans l'imaginaire collectif : la notion même de maladie sert de support à l'expression de croyances et de valeurs plus larges. Cette interprétation du "mal" intègre toujours les régles sociales et la vision de la société. Les représentations sociales de la santé et de la maladies font l'objet d'études en France à partir des années 1970 (Claudine HERZLICH). Elles mettent à jour un langage du rapport de l'individu à la société. la maladie objective un rapport conflictuel au social. Les conceptions de la santé s'élaborent dans un registre qui va du purement organique, la santé conçue comme simple "absence de maladie" au social. Il apparaît que la santé est naturelle, dans l'ordre des choses et que la maladie est essentiellement "exogène", conception qui se retrouve dans les sociétés "traditionnelles". Là, la maladie est perçue comme dérivant de l'introduction, réelle ou symbolique, dans le corps d'éléments nocifs, matérialisant, le plus couvent, la volonté de nuire d'un membre de la communauté, d'un sorcier, d'une divinité ou d'un ancêtre. Ici, dans les sociétés modernes, ce ne sont pas toutefois "les relations entre les membres d'une même communauté restreinte, ou celle des humains avec des êtres surnaturels, qui sont vues comme étant la cause première de la maladie mais un rapport conflictuel avec l'ensemble de l'environnement social, y comprit dans ses conséquences matérielles sur l'environnement physique". Ces représentations sont, précise Claudine HERZLICH, précisément liées au "type de relations qui se sont institutionnalisées autour de la maladie dans les sociétés industrielles à partir du XIXème siècle. C'est en raison de la prise en charge collective des malades par l'assurance sociale, qu'une assimilation stricte s'est créée entre santé et capacité de travail, entre maladie et incapacité." D'autres études sociologiques, menées en Angleterre (BLAXTER, The causes of Disaese : Women Talking, in Social Science and Medicine, 1983) vont dans le même sens. Elles indiquent de fortes variations de représentations de la santé selon les différents groupes sociaux, entre notamment classes populaires où la santé est instrument pour travailler et classes moyennes où l'on se soucie plus du "bien-être".

Plus l'on multiplie les études dans des contextes variés, plus les perceptions de la maladie et de la santé apparaissent nombreuses, de celles des personnes atteintes de maladie grave qui tentent de maintenir les mêmes relations avec leur entourage et qui n'y parvenant pas, renoncent à une partie de leurs jugements moraux envers la maladie et acceptent leurs nouvelles limites d'action (Rory WILLIAMS) à celles des personnes qui tout en bénéficiant de l'activité économique d'établissements de soins pour malades mentaux s'efforcent de tracer quotidiennement des frontières, matérielles et symboliques, entre eux-mêmes et les "fous" (Denis JODELET, Folie et représentations sociales, PUF, 1989). 

Nous devons noter que la définition même de maladie (notamment de frontières entre  maladie mentale et maladie physique) peut varier d'un chercheur à l'autre, et que des conclusions d'ordre général sont parfois tirées d'études en milieu hospitalier pour malades mentaux ou pour malades "physiques" comme en médecine générale, de manière indifférenciée. Le croisement de ces études semble d'ailleurs rythmer différentes approches qui mettent en évidence les caractéristiques sociales des maladies et de leurs perceptions, parfois à rebours des perceptions propres au milieu médical. 

 

         Sans doute un certain décalage de perception entre le milieu médical et le milieu des sociologues-anthropologues est-il le plus perceptible dans l'étude des relations médecin-malade. Cette relation est perçue parfois plutôt sur le modèle consensuel, parfois plutôt sur le modèle conflictuel.

 

        Le modèle de relation médecin-malade consensuel, développé par le sociologue Talcott PARSONS (The Social System, 1951, référence de l'approche structuro-fonctionaliste), est fondé sur le cas des maladies aigües, le plus souvent infectieuses, qui constituent alors l'essentiel des pathologies, jusque dans les années 1950. Avec la découverte des antibiotiques, les maladies infectieuses guérissent et dans ce contexte, juste après la guerre, la médecine est perçue comme une institution en passe de devenir toute-puissante.

La santé est nécessaire au fonctionnement de la société, ce qui se remarque particulièrement dans les sociétés complexes industrialisées. La médecine est donc un rouage essentiel pour une société fonctionnant en douceur : elle contribue à maintenir la stabilité sociale en identifiant et en traitant la maladie et en canalisant ainsi la déviance potentielle que celle-ci représente. Le contrôle social exercé par la médecine est considérée selon ce modèle comme bénéfique pour l'ensemble de la société et la médecine apparaît comme une profession toute entière au service de la collectivité. Ce modèle de relation médecin-malade est simultanément asymétrique et consensuel : asymétrique car c'est le médecin qui est actif et le malade passif, consensuel car le malade reconnaît le pouvoir du médecin et parce que la relation thérapeutique est fondée sur une forte réciprocité, le médecin faisant preuve d'une neutralité affective et le malade faisant preuve de sa confiance.

           Mais Talcott PARSONS ne définit qu'un seul type de relation médecin-malade qui ne peut pas prendre en compte l'évolution des pathologies dans les sociétés occidentales, les affections chroniques prenant une place de plus en plus importante. Deux psychiatres, Thomas SZASZ et Mark HOLLANDER reprennent ce modèle et proposent dès 1956 plutôt trois modèles de relations thérapeutique, directement liés à l'état du malade :

- dans le cas de blessures graves, du coma ou d'un patient soumis à une anesthésie, la relation prend la forme "activité-passivité" : le malade est un objet passif, alors que le médecin est totalement actif ;

- dans des circonstances moins graves, le malade est capable de suivre en partie les conseils du praticien et d'exercer une part de jugement, la relation fonctionne alors sur le mode de la "coopération guidée" ;

- dans le cas des maladies chroniques qui s'étalent dans la durée (diabète par exemple), le médecin et le malade ne se rencontrent qu'occasionnellement et le rôle du médecin consiste à aider le malade à se prendre lui-même en charge. Il s'agit d'une relation qui prend la forme de la "participation mutuelle". 

Par ailleurs, l'expérience fréquente de non observation par le patient de la totalité des prescriptions de son médecin amène à se pencher sur l'asymétrie des positions de l'un et de l'autre. Cette "compliance" s'accroît avec le temps et il est difficile d'opposer sans nuance l'incompétence et la passivité du malade à la toute-puissance et la compétence du médecin. Cette forme de résistance du malade varie suivant les catégories sociales (ROSENBLATT, SUCHMAN, HOLLINGSHEAD, REDLICH.... dont un certain nombre de travaux sont restitués dans l'ouvrage de C HERZLICH, Médecine, maladie et société). Par ailleurs, l'accroissement des difficultés d'exercice de leur profession d'un nombre de plus en plus important de médecins, surtout en milieu hospitalier, provoque l'apparition d'une "socialisation anticipatrice d'une relation médecin-malade négative" (Terry MIZRAHI, Getting Rid of Patients : Contradictions in the Socialization of Physicians, Rutgers university Press, 1986). Le personnel médical tend à vouloir opérer un tri, suivant parfois l'origine ethnique des malades, entre "vrais" et "faux" malades, les malades idéaux étant les malades propres, polis, coopératifs et souvent membres des classes moyennes et supérieures... 

 

       Le modèle de relation médecin-malade conflictuel tend à prendre la place du précédent, notamment dans les années 1960-1970, dans un climat  de contestation des institutions, des savoirs et des pouvoirs. Ce sont surtout les chercheurs de l'école interactionniste qui développe ce modèle. Eliot FREIDSON (La Profession médicale, Payot, 1984) considère que la médecine n'est pas caractérisée par son universalisme et son souci unique du bien du patient : la profession médicale est considérée comme l'un des nombreux groupes d'intérêts existant dans la société. l'intérêt personnel du médecin peut s'opposer à l'altruisme véhiculé par sa rhétorique professionnelle. Un conflit de perspectives est latent et présent, à des degrés divers, dans toute relation médecin-malade. Il n'y a pas de consensus a priori, dans son modèle, entre le médecin et le malade et ce dernier n'est pas passif. Il pourrait même y avoir confrontation entre une culture profane et une culture scientifique... Toutefois, face au médecin, le malade est plus ou moins en mesure de faire prévaloir son point de vue. Ici interviennent moins des normes générales régulant uniformément les comportements que des contraintes variables, liées aux caractéristiques des situations dans lesquelles s'effectue la rencontre. Ainsi y a-t-il une pluralité de configurations de l'interaction malade-médecin. Elle varie d'abord selon les différents types d'activités médicales. Par exemple, écrit Eliot FREIDSON, en reprenant les distinctions de Thomas SZASZ et Mark HOLLANDER, la pédiatrie et la chirurgie reposent sur un modèle de relation "activité-passivité", en revanche, le traitement des maladies chroniques et la psychothérapie requièrent une "participation mutuelle". Pour cet auteur, la configuration "activité-passivité" a également plus de chances de s'imposer si le statut social du malade est bas et si la maladie dont il est atteint fait partie des maladies "stigmatisées" comme l'alcoolisme ou les maladies mentales. 

Ces rapports varient également en fonction du contexte organisationnel dans lequel l'interaction se situe : médecin de ville qui dépend d'un clientèle locale choisissant au non de s'adresser à lui ou médecin hospitalier qui reçoit surtout des malades qui lui sont adressés par d'autres médecins et qui dépend surtout de ses collègues et de leur contrôle.

Alors que pour Talcott PARSONS, le statut social de la maladie et du malade est en totale continuité avec l'état organique, pour Eliot FREIDSON au contraire, la réalité organique de la maladie et sa réalité sociale ne se confondent pas. La présentation d'une personne comme malade peut, par ce statut social donné par une erreur de diagnostic, devenir socialement malade, alors qu'elle ne l'est pas organiquement. La norme médicale est plutôt de diagnostiquer à tort une maladie que considérer un malade comme bien-portant, alors qu'à l'inverse, pour ces sociologues associationnistes, les dommages sociaux peuvent l'emporter parfois sur les bénéfices corporels... Howard BECKER élabore même la notion d'étiquetage, mais c'est surtout à travers une analyse des maladies mentales. Pour ces maladies comme pour les maladies "physiques", les continuateurs d'Eliot FREIDSON considèrent que le contrôle social des médecins ne jouent pas forcément pour le bien de la collectivité, par l'intermédiaire d'un jugement moral porté sur certaines affections. Le médecin apparaît comme un "entrepreneur de morale", or le fait de disposer d'une compétence technico-scientifique ne justifie pas de donner un statut moral sur les seuls malades.

Plus loin encore, des auteurs comme Ivan ILLICH (Némésis médicale, l'expropriation de la santé, Seuil, 1975), mettent vigoureusement en garde contre un pouvoir médical scandaleux mais néanmoins immuable. Le malade est réduit à un objet. Pourtant les nombreux travaux indiquent que la situation est plus complexe : pluralité de contextes de rencontre et diversité des formes de relation. Le malade est tantôt un pur objet de la pratique médicale, tantôt un consommateur exigeant. N'oublions toutefois pas l'enjeu qui plâne toujours dans la relation malade-médecin : c'est le malade qui "risque" sa vie dans cette relation, non le médecin...

 

     Entre ces deux modèles, consensuel et conflictuel, les études les plus récentes ne cherchent pas à trancher : la relation malade-médecin relève plutôt de ce que nous appelons la coopération conflictuelle. Pour Anselm STRAUSS et ses collaborateurs (L'hôpital et son ordre négocié, dans La trame de la négociation : sociologie qualitative et interactionniste, textes réunis par I BASZANGER, L'Harmattan, 1992), par exemple, à partir d'une étude en milieu hospitalier psychiatrique, c'est un modèle d'"ordre négocié" qui s'instaure. Des accords se font sur la meilleure conduite à tenir pour le traitement des malades entre des interlocuteurs qui sont tous actifs dans la situation. Marchandages, situation changeante dans le temps, négociation permanente sur tous les détails sont la règle.

      Le médecin, tout l'appareil médical des sociétés occidentales ont une fonction préventive et de nombreuses études se situent au croisement des préoccupations financières d'organismes financeurs de la protection socio-médicale, des préoccupations plus strictement médicales de prévention d'épidémies ou de contrôle de circulation des agents infectieux et des impératifs moraux attachés au serment d'Hippocrate. Nicolas DODIER (L'expertise médicale, A M Métalié, 1992), par exemple, dans une étude portant sur les médecins du travail, montre bien une situation où le médecin est amené à traiter des patients, comme sujets autonomes libres d'arbitrer entre les différents risques de leur situation de travail ou ne voir en eux que des individus souffrant.

 

       A partir du point de vue du malade, Claire MARIN tente d'analyser le phénomène de violence que l'on peut rattacher à la maladie. "La violence travers l'expérience de la maladie de part en part. L'agression pathologique du corps par des processus de destruction ou de destructuration organique, biologique ou chimique ; la puissance abrutissante de certains traitements médicamentaux ; la douleur liée aux examens, manipulations, injections, opérations, qu'il faut supporter : le malade pris dans cette ronde d'assauts, est sans cesse confronté à la remise en question de son intégrité corporelle et profondément ébranlé dans son sentiment d'identité. la maladie modifiant le rapport au corps engendre un vacillement intime, un trouble profond de l'image de soi. Peut-on pour autant légitimement parler d'une violence là où il n'y a "que" destruction sans intention? Oui, sans doute, dans la mesure où la maladie est vécue comme si une intentionnalité volontairement destructrice état à l'oeuvre, comme si un processus de démantèlement du sujet s'opérait à son insu. Voir dans l'épreuve de la maladie une violence est sans doute l'effet d'une déformation subjective, dans la mesure où la maladie n'est jamais qu'une des manifestations possibles de notre nature d'être vivant, n'est qu'un phénomène biologique parmi d'autres, mais cette interprétation de la maladie en terme de violence témoigne du ressenti du malade, l'impression d'être la cible d'une attaque destructrice." Du point de vue objectif, il y a réellement attaque dans le cas des maladies infectieuses - des agents indépendants extérieurs pénètrent les fonctionnements de l'organisme - mais dans le cas de maladie structurelle - dysfonctionnement physiologique ou anatomique - la chose parait moins évidente. D'autant que la désignation de maladie peut-être, elle aussi, subjective, tant de la part du "malade" que de la part du "médecin" ou du "soignant"... "L'expérience de la maladie est véritablement celle d'un noeud de violences : violences liées à la maladies elle-même, à la situation de malade, vécue psychologiquement et socialement comme une déchéance ; violences inhérentes aux relations entre personnels soignants et patients (...) ; violences institutionnelles liées à l'univers hospitalier, et plus généralement au fonctionnement du monde médical, ses habitus, sa formation académique. Tous renvoient en dernière instance à une violence fondamentale qui tient à la remise en question de l'identité du malade, identité revue à la baisse, et vécue sur le mode de la diminution, de la régression, et souvent de l'humiliation. L'interrogtion sur celui que la maladie nous fait être, sur celui dont elle nous dépossède aussi, se double donc inévitablement d'un questionnement sur la violence propre au monde médical, et plus généralement, celle du regard porté sur le malade." 

         Plusieurs aspects peuvent être interrogés, sur la maladie comme destruction violente de notre habitude d'être, sur l'expérience de l'intrusion, sur l'hypostase de la maladie, sur l'idée qui peut être dangereuse d'une violence réparatrice et sur la violence du corps malade.

  Sur la maladie comme destruction violente de notre habitude d'être, les poèmes de Henri MICHAUX (où toute l'attention est concentrée sur les parties endolories du corps, dans une lutte contre la maladie qui prive de toute possibilité d'envisager clairement un avenir, Qui je fus, Gallimard, 2000) comme les réflexions de Georges CANGUILHEM (sur la "vie rétractée", Le normal et le pathologique, PUF, 1999, Ecrits sur la médecine, Seuil, 2002) en rendent bien compte. 

   Sur l'expérience de l'intrusion, tant matérielle que symbolique, par laquelle le malade est privé de son corps par la maladie et de son sens par le discours technique du soignant, nous pouvons nous référer aux écrits de Georges CANGUILHEM encore ou de Jean-Luc NANCY (L'intrus, Galilée, 2000).

  Sur l'hypostase de la maladie, qui peut devenir le nouveau principe d'une existence, dans le cas d'une importance démesurée qui lui est accordée par le malade ou son entourage  (Susan SONTAG, La maladie comme métaphore, Bourgois, 2005) ou dans le cas où celle-ci devient le paradigme central de la manière de voir le monde (Fritz ZORN, Mars, Gallimard, 2008), les récits et les réflexions abondent. la puissance obsessionnelle d'une maladie, rapporte Georges CANGUILHAUM fait que certains malades ne guérissent pas, alors que leur pathologie n'est pas incurable ni psychologique. Catherine MALABOU, dans ses études spécifiques sur les "nouveaux blessés", indique la profonde fragilisation du sujet qui garde en mémoire la violence de l'ébranlement subi (Les nouveaux blessés, Freud et la neurobiologie, Bayard, 2007).

  Sur l'idée d'une violence réparatrice où le malade est piégé dans un "labyrinthe des violences de la maladie et de la médecine", les réflexions sur la mise à mal de l'intégrité physique, ou morale, sur les manifestations d'une violence relationnelle abondent également, au rythme probablement des accidents de "civilisation" (de la route, par exemple) et du vieillissement de la population (où les personnes sont de plus en plus en contatc avec le monde médical). Susan SONTAG évoque l'idée d'une légitimité de la violence médicale, lorsque la structure du soin reprend celle de la guerre, autour de la notion de la légitimité du conflit qui restitue ce qui a été pris ou détruit. Sylvie FAINTZANG (par exemple dans Peser les mots, Actes du colloque "Littérature et médecine" Université de Cergy-Pontoise, avril 2007) veut distinguer la violence technique proprement dite de la violence relationnelle, qui sans doute n'est pas suffisamment prise en compte par un corps médical, par ailleurs en bute à des problèmes matériels dans l'exercice de sa profession. La question de la présence de plus en plus fréquente de manquements à déontologie professionnelle (en milieu psychiatrique notamment, mais pas seulement), qui peut aller jusqu'à un certain sadisme prend de plus en plus d'importance au fur et à mesure que le corps médical est obligé de s'occuper de populations de plus en plus nombreuses touchées par la pauvreté. Sans évoquer cette dégradation de l'environnement économique et social, on peut relever l'expression de préjugés vis-à-vis de populations au mode de vie différent (SDF, gens du voyage, homosexuels). Toute un remaniement des études médicales et paramédicales est nécessaire pour donner aux médecins et à leurs collaborateurs(trices) les moyens de s'occuper de personnes fragiligées à tous les niveaux. 

   Sur la violence du corps malade, il convient de s'interroger sur l'énergie qui reste au malade, qui s'oriente vers la colère ou le ressentiment. Le malade peut rechercher des responsables à sa maladie, dans son entourage ou dans le personnel médical. Le malade peut également retourner sa propre violence contre lui-même, physiquement ou psychiquement, jusqu'à endosser une posture sacrificielle, dans un processus de culpabilisation qui serait assez fréquent (FORREST, Tous les enfants sauf un, Gallimard, 2007). Michel FOUCAULT (Naissance de la clinique, PUF, 1963) montre par ailleurs comment l'hôpital s'inscrit dans la logique d'une marginalisation et a pour fonction de contenir, de maintenir, en quarantaine, comme la prison, ceux qui potentiellement peuvent menacer le bon fonctionnement de la société. Or, cette exclusion sociale est elle-même l'expression d'un rejet plus primitif, presque viscéral que tout homme ressent devant le corps malade et ce qu'il évoque. George BATAILLE (L'érotisme, Minuit, 1957), avec des mots très forts, évoque le recul devant le corps malade, comparable à celui qu'on éprouve devant le cadavre.

 

Claire MARIN, Article Maladie dans Dictionnaire de la violence, sous la direction de Michela MARZANO, PUF, 2011 ; Philippe ADAM et Claudine HERZLICH, Sociologie de la maladie et de la médecine, Armand Colin, 2010.

 

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Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Dimanche 11 décembre 2011 7 11 /12 /Déc /2011 10:38

             L'hygiénisme ne désigne pas seulement un courant du milieu du XIXème siècle européen basé que le principe nouveau de rentabilité combustive pour réorienter les valeurs données à la nourriture, aux boissons, à l'air respiré, au travail, au repos, à la propreté d'un corps censé laissé pénétrer l'oxygène par la peau, mais également un mouvement moral qui traverse toute la société. Parallèlement à la mise en place de mesures dictées par la connaissance (depuis les travaux de Louis PASTEUR en 1865) du rôles des bactéries dans la contamination et dans les épidémies, se met en place également toutes une série d'institutions qui favorisent la pénétration des idées de morale hygiénique, non sans effort prosélyte de diffuser des idées religieuses que certains milieux veulent présenter comme liées aux mesures de propreté. Le moralisme puritain qui se diffuse provoque un changement d'attitude ambigu envers le corps, d'abord dans les classes supérieures qui bénéficient les premiers des nouvelles installations hygiéniques, puis dans les classes "inférieures", souvent désignées comme des classes laborieuses et des classes dangereuses dans des quartiers jugés malsains dans tous les sens du terme. 

Cette doctrine hygiénique, qui s'impose en même temps que l'industrialisation de masse, révolutionne l'ensemble des sociétés occidentales dans la médecine, l'architecture (qui laisse entrer la lumière), l'urbanisme, la crémation. Le développement ou la rénovation profonde des réseaux d'égouts, le traitement des eaux usées, le ramassage des détritus ou la lutte contre des maladies récurrentes comme la tuberculose fait partie de ce mouvement d'ensemble. Se développe le thermalisme et la pratique sportive, de manière plus ou moins limitée selon les sociétés et selon les classes sociales. La consultation des revues spécialisées et des journaux de l'époque montre à quel point l'hygiénisme se développe dans une phraséologie combattante et avec une langage de classe. 

 

               Patrice BOURDELAIS, qui présente un panorama des approches historiques de l'hygiène publique et privée montre le décalage dans le temps entre le discours volontariste médical et la mise en oeuvre des mesures concrètes à l'échelle nationale et locale. La construction du projet hygiéniste, son idéal, son objectif, ses applications est émaillée de conflits vifs jusqu'au sein du corps médical. La montée de l'industrialisation et de l'urbanisation, concomitante avec le développement des épidémies, malgré les mesures efficaces mises en place de façon parcellaires ici et là, suscite de nombreuses études, préludes aux réalisations ultérieures, sur les moyens à mettre en oeuvre afin de mieux gérer efficacement les masses ouvrières au travail. De même dans sur les champs de bataille, les épidémies ont pu faire des ravages dans les armées en présence, de même autour des usines, elles exercent une pression sur l'efficacité qu'attendent les entrepreneurs capitalistes des diverses composantes du monde ouvrier.

Pour ce qui concerne la France, "la grande période de l'hygiène publique (...), sur le plan de sa production publiée et du dynamisme de ses recherches, a été sans aucun doute les années 1820-1840." Notamment par les travaux de Benoiston de Châteauneuf, Alexandre Parent-Duchâtelet, Louis-René Villermé, Joseph d'Arcet, Pierre Kéraudren, Charles C H Marc, qui lancent en 1829 la revue Les Annales d'hygiène publique et de médecine légale (Réédité par La Berge, 1992). "L'ampleur des enquêtes conduites - moins statistiques qu'on le prétend souvent - l'invention d'une discipline scientifique nouvelle, faite d'une exigence de critique des données d'observation, de la mise au point d'une questionnaire et d'une méthode, conjuguée à la tradition française d'un Etat centralisé et puissant auraient dû conduite à la première administration d'hygiène publique européenne (...) (mais en fait), les moyens consacrés à l'hygiène publique demeurent modeste jusqu'à la fin du siècle (...)". La comparaison avec le cas anglais, où la révolution industrielle intervient plus tôt, est assez frappant. L'auteur se pose la question des raisons de ce retard, et avec d'autres, livre une hypothèse politique : "Si (Edwin CHADWICK, notamment dans Nieneteenth-century Social Reform, réédité chez Gladstone, Routledge en 1997) a (voulu) déployé le tout assainissement, s'il a imputé, avec l'appui de quelques autorités médicales, aux ordures et à l'insalubrité, les fièvres dont étaient surtout victimes les pauvres, n'était-ce pas avant tout pour limiter les charges financières liées à l'indigence et ouvrir un contre-feu face aux médecins radicaux qui considèrent tout bonnement que la nouvelle économie industrielle est incompatible avec la santé publique et l'exercice de la médecine? Lancer de grands travaux d'assainissement doit permettre  de diminuer l'incidence des fièvres et de calmer les pauvres, sans modifier les fondements de l'économie industrielle, le niveau des salaires ou de régime du travail qui réduit au chômage de manière épisodique une grande partie de la main-d'oeuvre et aboutit à la sous-nutrition et à la la malnutrition de familles entières."

 

     L'histoire de la santé publique, dans les années 1960-1970, est tiraillée entre deux conceptions contradictoires :

- une histoire retraçant les victoires successives des sociétés développés sur la maladie grâce aux progrès scientifiques (ROSEN, 1958), argument sur-utilisé pour justifier les entreprises civilisatrices dans les colonies ;

- une histoire qui considère comme extrêmement limité jusqu'à la Seconde Guerre mondiale les effets des découvertes médicales et des politiques d'hygiène (MCKEOWN RECORD, 1962, MCKEOWN, 1976, The Modern Rise of Population).

Puis de nombreux travaux illustrent les thèses de Michel FOUCAULT (Histoire de la sexualité, 1976 ; Naissance de la clinique. Une archéologie du regard médical, 1963) sur l'anatomo-politique du corps humain - qu'il s'agit, à partir des XVIIème et XVIIIème siècle de gérer comme une ressource - et sur le développement d'une bio-politique de la population, mettant en place des régulations et contribuant à l'organisation nouvelle du pouvoir sur la vie. Il est possible de partir à la recherche de la domination des catégories du savoir scientifique sur les sociétés occidentales depuis les Lumières et du cortège des disciplines qui sont à la fois autant de prises de pouvoir et de connaissance sur les corps (Jacques LÉONARD, La médecine entre les pouvoirs et les savoirs, 1981). Ces recherchent mettent en tout cas en relief les protestations, les révoltes, les contournements des mesures d'établissement des quarantaines ou des cordons sanitaires. Il semble abusif de considérer que les dispositions coercitives soit uniquement la domination des autocrates sur leurs sujets. Les motifs les plus divers rendent les entraves à la liberté de mouvement difficilement supportables pour l'ensemble des habitants des cités et pas seulement des marchands (Carlos M CIPOLLA, Contre un ennemi invisible, 1976). Peter BALDWIN (Contagion and the State in Europe, 1830-1930, 1999) met en évidence pour le XIXème siècle des dissensions face à ces mesures mais également une adhésion des populations au dispositif de protection, grâce au contrôle militaire des limites de l'aire de diffusion de la maladie. Les paysans de certains villages menacés par le choléra n'hésite pas à s'opposer, les armes à la main, à l'arrivée de voyageurs provenant de régions déjà contaminées (Patrice BOURDELAIS, Jean-Yves RAULOT, Une peur bleue, histoire du choléra en France, 1832-1854,1987). Notons qu'il s'agit-là de scènes récurrents en cas d'épidémie ou de rumeur d'épidémie. Dans un réflexe "d'autodéfense" mâtiné souvent de racisme ou de "nationalisme", des populations se rassemblent et se chargent d'interdire leur "territoire" contre la venue de réfugiés provenant de zones contaminées.  Les autorités peuvent se servir d'ailleurs de ces réactions pour renforcer leur propre emprise ou tout simplement renforcer leurs propres mesures.

Plutôt que de discuter de bio-pouvoir, certains auteurs préfèrent écrire sur la bio-légitimité, sorte de reconnaissance par la population de la gestion politique des corps souffrants ou menacés dans leur maintien en santé. La question de l'habitat insalubre des populations immigrées dans le centre des villes retient peu l'attention mais la mise en évidence du saturnisme dont leurs enfants sont victimes est mieux reçue. Cette soudaine attention, voire sympathie, provient-il du fait que l'enfant est la victime ou qu'il s'agit d'une atteinte au corps? Les problèmes sociaux trouveraient ainsi leur expression la mieux acceptée par la population dans le langage de la santé publique? C'est la question que pose entre autres Didier FASSIN dans ses ouvrages (voir notamment Critique de la santé publique, 1981).  A tel point que l'on peut s'interroger sur une évolution qui verrait les droits de l'homme progressivement réduits à leurs seuls fondements biologique. Si l'on part de ce constat récent, comment rendre compte de l'évolution qui s'est déployée au cours des deux derniers siècles? Comment penser le passage d'une période où le bio-pouvoir domine (XVIII-XIXèmes siècles) à la période récente où une bio-légitimité l'emporte? Tant et si bien que l'on pourrait penser que les problèmes sociaux sont abordés sous leur seul aspect sanitaire à certaines périodes? Si les chronologies ne sont pas aussi tranchées, si les attitudes peuvent être ambiguë, entre bio-pouvoir, bio-légitimité, voire bio-responsabilité (les populations participant aux politiques qu'elles poussent les élus à entamer et développer), si l'on ne peut pas mesurer la légitimité des Etats uniquement à lorgnant du coup de l'importance de leurs budgets de santé, il semble bien se dégager un modèle européen d'hygiène et de santé publiques, un modèle conquérant qui veut s'imposer dans les autres aires culturelles, dans le mouvement de colonisation. La prégnance de cette colonisation qui importe à la fois morale et techniques perdurent bien longtemps après l'indépendance retrouvée, malgré tous les grands discours, que ce soit au Mexique, au Brésil ou en Egypte, tout simplement parce les élites médicales sont formées pendant une longue période en Europe.

Patrice BOURDELAIS estime que "finalement, on ne peur guère observer de transition épidémiologique et de baisse de la moralité en l'absence de mobilisation des Etats, à des échelles territoriales différentes, afin de protéger les vies contre les hécatombes épidémiques. Cette politique de santé passe  toujours par la mise en oeuvre des principes d'hygiène publique et privée "européen"" et, au moins partiellement coercitifs. Même si l'on a pu mettre en évidence des acceptions différentes de la liberté individuelle et des libertés publiques, par le biais des réactions et des résistances engendrées par les politiques de santé publique, ces dernières font rarement bon ménage avec les libertés individuelles qu'elles limitent au nom de l'intérêt général (Matthew RAMSAY, notamment : The Politicis of Professional Monopoly in Nineteeth-Century Medicine : The French Model and Its Rivals, dans Professions and the French State, 1700-1900, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1984). Dans leur application, trois obstacles paraissent essentiels. Le premier renvoie aux conditions de travail faites aux plus nombreux : elles vont souvent à l'encontre des objectifs de santé publique (...). le deuxième est lié au régime de la propriété (...) : les principes d'hygiène connaissent des difficultés à s'imposer face aux intérêts fonciers ou à celui des propriétaires de taudis (...). Enfin, l'acculturation des masses populaires ne peut s'effectuer en quelques décennies. Le processus historique s'est développé sur plus de deux siècle en Europe, il a nécessité des changements d'attitude profnds à l'égard du corps qui supposent qu'un certain seuil de niveau de vie soit atteint tant il est vrai que toute norme de comportement hygiénique ne peut être adoptée par les personnes dont le premier souci demeure de trouver un toit et de la nourriture. En cela, on peut soutenir que le développement du niveau de vie constitue un préalable à la réussite, dans la durée, d'une politique de santé publique, mais que le chemin par l'hygiène publique et privée n'est probablement pas évitable."

 

        De l'hygiène corporelle à l'hygiène morale au XIXème isècle, thème de l'ouvrage d'Alain CORBIN, il n'y a qu'un pas très vite franchi à cette époque. Il est possible d'ailleurs que dans l'esprit de nombreuses institutions charitables, l'essentiel est de parvenu à cette hygiène morale, quitte à passer obligatoirement par l'hygiène physique, qui n'est qu'une expression de celle-ci... Cet auteur écrit qu'"à partir de 1750, on a peu à peu cessé en Occident de tolèrer les miasmes urbains". Au XIXème siècle, la malpropreté des villes, dont s'éloignent d'ailleurs périodiquement les membres de l'aristocratie, devient la cause de toutes les épidémies. Ce souci hygiénique bascule vers l'hygiène morale dans l'esprit de la grande majorité des élites. Sur cette notion d'hygiène au XIXème siècle, nous pouvons lire qu'il faut purifier l'espace public, prescrire le dallage des voies facilitant le lavage, daller les fosses d'aisance... L'assèchement des marais participe de cette purification de l'espace public. Parallèlement, la propreté du corps devient un élément central pour une bonne santé. Au partir du XIXème siècle, en effet, les médecins sont convaincus du lieu étroit entre hygiène et santé. Les lieux d'entassement des hommes focalisent tout particulièrement les hygiénistes. Cette préoccupation hygiénique fait de l'eau un vecteur de santé et le symbole de la pureté. Ainsi, il se révèle nécessaire d'éliminer la crasse et de veiller à la propreté des différentes parties du corps humain. la propreté constitue une marque de vertu. D'ailleurs, les individus malpropres sont susceptibles de colporter les épidémies et de favoriser le vice. Ainsi, il est établi un lien direct entre propreté du corps et de l'âme (N'oublions pas que ce siècle est encore religieux...). la malpropreté devient un signe de dérèglement des moeurs. Le pouvoir médical prend de l'ampleur et a le souci de développer l'instruction du peuple vis-à-vis des questions d'hygiène publique. 

         C'est une période où les moeurs du peuple (doivent) à la fois s'aligner sur les moeurs des élites - les moeurs paysannes doivent s'aligner également sur les moeurs urbaines -, et devenir homogènes dans l'ensemble de la population. 

           Pour Gérard SEIGNAN (l'hygiène sociale au XIXème siècle : une physiologie morale, Revue d'histoire du XIXème siècle, n°40, 2010), qui souligne lui plutôt les effets positifs de l'hygiénisme, l'hygiène sociale souhaite moraliser les comportements individuels pour garantir la santé publique et atténuer les fatigues du corps. S'accroît l'exigence d'une plus grande attention à soi. Attention jugée d'autant plus nécessaire qu'à la fin du siècle, la science du cerveau propose les modèles de la décharge et de la neurasthénie pour rendre compte de la fatigue nerveuse. Le mauvais état de santé qui lui fait cortège est alors pensé en regard d'un environnement épuisant. De là une hygiène enrichie par la thérapie des nerveux qui agrandit considérablement l'éventail des modalités de l'attention à soi. Il est alors moins question de moralité à suivre que de moral à conforter.

 

Sous la direction de Patrice BOURDELAIS, Les Hyginéistes, enjeux, modèles et pratiques, Belin, 2001.

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Mercredi 7 décembre 2011 3 07 /12 /Déc /2011 13:05

                      Si de nos jours dans la plupart des pays occidentaux, la santé constitue une des premières préoccupations tant le phénomène majeur est l'allongement de la durée de vie (que nous avons parfois du mal à nous représenter)... l'attitude préventive pour l'entretien du corps n'ont pas été inventés par le monde contemporain. Comme le rappelle Georges VIGARELLO, "innombrables sont les démarches anciennes visant à activer les organes, à les préserver de toute atteinte extérieure". Malgré toute l'infrastructure de santé, tout l'appareil de la médecine et du médicament, survivent les grands repères : "la volonté d'épurement traverse le temps, habitée par la crainte des déchets, ceux qui menacent le corps de quelque inexorable décomposition. Les images de force aussi traversent le temps : celle, toute immédiate, apportée par la nourriture ou les boissons, celle, plus travaillée, apportée par l'exercice, le régime de vie ou la pharmacopée. Force et épurement : deux principes qui, depuis longtemps, commandent l'entretien du corps".

Il demeure dans les esprits une sorte de lien entre la maladie corporelle et l'état psychologique, voire l'état moral de l'individu. Perdure parfois et cela est plus répandu qu'on ne le pense, des sentiments ou des croyances non élaborées sur le pouvoir d'esprits d'autrui sur son propre corps, en témoigne le succès persistant de la tradition des guérisseurs. Tout est parfois bon pour éloigner la maladie et la perspective, en fin de compte de la mort. 

L'histoire de l'entretien du corps, encore d'après Georges VIGARELLO, est une "histoire dispersée, (...) hétérogène, (...) tant sont différentes les pratiques qu'elle prend en compte, tant sont variées, émiettées, les inquiétude qu'elle retient. Les préceptes traditionnels sur les moyens de prolonger la vie sont largement sensibles au détail, soulignant quelquefois jusqu'à la minutie mille gestes apparemment sans relation entre eux : choix des aliments, surveillance des odeurs, des airs, des climats, remarques sur les attitudes durant le sommeil, curiosité sur les effets du chaud, du froid, des éternuements ou même des bâillements. Le risque sanitaire a le visage de la dispersion, celle du décousu, sinon de l'incohérence. La représentation du corps, pourtant, offre un thème de convergence, l'occasion d'unifier le sens de ces actes nettement séparés. Déterminante par exemple, est la différence entre le corps des préservations médiévales, totalement dépendant des forces cosmiques, habité par les signes du zodiaque, immergé dans le cycle des planètes ou celui des saisons, et le corps des protections "classiques", soumis aux mécaniques, façonné par les analogies physiques et machiniques, jusqu'à l'artifice. Différent encore, le corps des défenses énergétiques, celui du XIXème siècle, unité organique d'autant plus efficace et protégée qu'elle dispose de ressource calorique pour l'animer et de puissance nerveuse pour le contrôler. Il faut ce principe de rentabilité "combustive", au milieu du XIXème sècle, pour que soient aussitôt réorientées les valeurs données à la nourriture, aux boissons, à l'air respiré, au travail, au repos, à la propreté d'un corps censé laisser pénétrer l'oxygène par la peau. C'est bien de rupture dans le temps qu'il s'agit ici." 

L'histoire de l'entretien du corps est inséparable de celle de l'histoire de l'intimité et de l'histoire de représentation de la personne. Le souci de la santé demeure toujours au quotidien, même en l'absence de signes de maladies.  Le premier salut adressé dans une rencontre n'est-il pas : Comment allez-vous?  C'est dire que la santé, sans parler de la relation biologique du corps à son environnement immédiat, sans parler des multiples combats silencieux microscopiques, qui se livrent à chaque seconde dans toutes les parties du corps, s'insère dans les, dans des conflits extrêmement variés, jusqu'à la présence lancinante de l'injustice de l'inégalité devant la mort, jusqu'à la présence de corps médicaux non accessibles à tous. Toute une kyrielle d'éléments sont constamment en jeu, tant la définition de la maladie elle-même est multiforme et pas forcément la même pour tous. Ce sentiment peut être exacerbé dans un monde individualiste et prude où le regard de l'autre peut être considéré, dans certaines circonstances, comme une violence. Ces regards, patents pour les maladies mentales, suivez les jugements moraux qui les entourent, ... gardent parfois une virulence pour les malades physiques, où pend un sentiment diffus de responsabilité du malade quant à son état, ce sentiment étant bien entendu plus virulent encore pour les maladies liées à la sexualité, de façon réelle ou imaginaire. 

 

          La sociologie de la santé est pourtant une discipline relativement récente, en tant que corpus bien délimité. Là comme ailleurs, les pratiques ont précédé longtemps les théories. pendant longtemps d'ailleurs, l'évocation de la maladie - souvent par des malades - est restée dans le domaine littéraire. Plusieurs aspects peuvent être sériés dans une étude des conflits touchant la santé :

- Un domaine au confluent de la psychologie et de la sociologie concerne les différentes formes de violence liées à la santé, sous l'angle du vécu de la personne,par rapport à son corps malade et sur le rapport direct avec ceux qui se chargent de la maladie, à commencer les médecins.

- Les premières études sociologiques proviennent du milieu hospitalier et plus précisément du milieu hospitalier des "aliénés mentaux", psychiatrique. Ces études sont fortement liées (par l'apport de Michel FOUCAULT notamment) à l'étude de l'histoire de l'enfermement, des hôtels-Dieu, aux hospices, puis aux hôpitaux. Cette sociologie de la santé s'élabore depuis les années 1950 aux Etats-Unis d'abord, en Europe plus tard. Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET retrace l'évolution de cette sociologie, depuis sa fondation en suivant d'abord la sociologie de la médecine (plus que de la santé) : "C'est (...) cette sociologie-là plus qu'une autre qui a produit ces courants, écoles, traditions ou chapelles, que sont le fonctionnalisme, l'interactionnisme, l'ethnométhodologie, ou encore le constructivisme. Subséquemment, on ne trouvera guère de tradition sociologique hexagonale (dans leur ouvrage). On peut sans doute émettre de nombreuses hypothèses pour tenter d'expliquer pourquoi la sociologie française s'est si peu intéressée à la maladie avant les années 1980, mais il en est une qui s'impose si l'on pense en termes de patrimoine intellectuel ou de reproduction académique. L'héritage durkheimien a sans doute une part de responsabilité non négligeable dans cet état de fait. Considérer que la maladie relègue de la contingence ou de l'accident (DURKHEIM, 1937, Les règles de la méthodologie scientifique) revient à adhérer à une apparente évidence biologique et à souscrire à une lecture nosographique médico-centrée. On se prive ainsi d'une analyse sociologique qui construit un objet d'étude capital en s'affranchissant précisément des définitions professionnelles. Les efforts de plusieurs générations de sociologue français pour établir leur discipline comme une science ont privé leurs étudiants, jusque dans les années 1980, de connaissances sociologiques substantielles et abandonné la maladie et la santé à une lecture le plus souvent individualisante, quand ce n'était psychologisante, sans se risquer à discuter un modèle médical hégémonique. Alors que les sociologues anglo-saxons se sont intéressés à la médecine dès les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, il faut attendre juillet 1976 pour que le premier colloque de Sociologie médicale soit organisé à Paris par le CNRS et l'INSERM, marquant ainsi l'amorce d'une institutionnalisation de cette spécialité. Un glissement va dès lors s'opérer progressivement entre sociologie médicale et sociologie de la santé. Ce passage, amorcé dans les années quatre-vingt, s'achève à la fin des années quatre-vingt-dix comme en rendent compte les intitulés des enseignements universitaires (...)" Aux Etats-Unis, un nombre croissant de sociologues s'établit donc dans des établissements médicaux afin d'observer ces institutions et les relations entre fournisseurs de soins et patients. Ce qui ne va sans conflits entre ces sociologues et les médecins, et avec les autres sociologues. Ces derniers estiment que cette spécialité émergente manque de perspective théorique. On peut distinguer avec Robert STRAUS (1957, The nature and status of medical sociology, dans American Sociological Rewiew, n°22) deux formes de production sociologique selon la position institutionnelle des sociologues :

 - une Sociology of Medicine, produite par des chercheurs qui n'appartiennent pas à l'institution médicale et qui s'inspirent de problématiques globales issues de la sociologie, considérant la médecine comme un objet parmi d'autres ;

 - une Sociology in Medicine, produite par des sociologues en poste au sein des Ecoles de médecine, aux préoccupations proches de celles de professionnels.

De l'intérieur de la sociologie en général vient ensuite l'appui à ce segment naissant : Talcott PARSONS (1902-1979) sur les rôles de médecin et de malade, Robert MERTON (né en 1944) et Everett HUGHES (1897-1983) ou encore Howard BECKER (né en 1928) sur la formation médicale. Les contributions essentielles traitent de l'institution hospitalière, de la médecine en tant que profession, du rôle du malade et de l'expérience de la maladie, de la construction sociale de la maladie et de la connaissance médicale, de l'épidémiologie sociale et des services de soins en tant qu'organisations sociales. Dans chacun de ces axes, des sociologues examinent les effets de tout ce système de soins, en termes de pouvoir, d'autorité, de normes, d'inégalité sociale et de distributions des ressources.

 - La médicalisation croissance des sociétés occidentales conduit de plus en plus de questions sociales à être définies, en outre, ou redéfinies, en termes médicaux.

 - La sociologie de la santé est en relation, dans certaines approches interdisciplinaires avec la sociologie du corps, ensemble évidemment très vaste. 

 - Les conflits en milieux hospitaliers ou dans la médecine dite libérale font l'objet de plus en plus d'études à cause d'une recomposition du monde de la santé, notamment en liaison avec la situation économique. 

- En relation avec la sociologie du corps et à cause entre autres de la progression des maladies chroniques dans les sociétés occidentales (mais déjà la question se posait auparavant lors de la pastorisation du monde médical qui s'impose de manière encore plus drastiques et soudaines parfois dans les campagnes que dans les villes...), se pose de plus en plus la question de la connaissance médicale chez les patients et des relations de pouvoir entre les patients suivis et le système de santé en général. Cela rejoint l'étude déjà bien avancée du processus d'hygiénisme qui sait la société dans son ensemble durant le XIXème siècle. Cette question du pouvoir médical se pose également lors des pratiques eugénistes du même siècle et au XXème siècle... Il se pose dans des termes à la fois collectifs et individuels (relation avec le médecin....).

- Nombre de conflits proviennent de la sur-médicalisation même de la médecine, avec l'invasion des médicaments. Des aspects économiques et médicaux semblent être en opposition entre eux.

- Enfin, le vif conflit entre médecines traditionnelles et médecines modernes, sous la colonisation et après s'insère dans une vision ethnologique, une ethnosociologie générale qui étudie les bouleversements introduits dans les sociétés gouvernées par la tradition (en Afrique comme en Amérique Latine ou en Asie) des techniques et des visions occidentales, ceci dans un contexte... de circulation accrue des agents pathogènes issue du contact entre aires culturelles qui s'ignoraient auparavant. 

 

     Une autre perception de l'évolution de la sociologie de santé est proposée par Marc RENAUD, moins dans la "neutralité universitaire" que celle de Danièle CARRICABURU et Marc MÉNORET et qui est centrée sur la situation nord-américaine. Le sociologue de l'Université de Montréal écrit (en 1985) notamment qu'"alors que (les recherches sur la maladie et sur le malade) étaient centrées, depuis le début des années 50, sur le thème de la maladie comme conduite, depuis dix ans, une autre façon de voir est apparue, parfois en s'opposant à la première, pour mettre l'accent sur le malade comme produit social." Indiquant que "l'analyse de la maladie comme conduite social occupe environ le tiers de la production sociologique dans le domaine de la santé alors que la seconde perspective en regroupe un peu moins du quart" (l'ensemble des études est encore centrée sur le milieu hospitalier...), Marc RENAUD traite des principales questions qui y sont abordées : 

- La maladie comme conduite sociale : "C'est en 1951 que Talcott PARSONS, sociologue aujourd'hui fort contesté pour le conservatisme de ses thèses, publia un texte qui donna le coup d'envoi à la réflexion sociologique sur la maladie. Avant lui, on ne faisant guère plus que des corrélations entre ds variables sociales et des variables biologiques, en se basant uniquement sur ce que les médecins en disaient et sans tenir compte de ce qui est au fond une évidence : quelqu'un est perçu comme malade uniquement quand il se dit malade ou se comporte à la façon d'une malade (selon les normes sociales). Un des défis lancés à la sociologie était donc de comprendre les raisons de ce hiatus potentiel entre l'"être" et le "faire", entre l'expérience de la maladie et la conduite de malade. Pourquoi certains groupes se comportent-ils différemment devant les mêmes symptômes? Pourquoi certains individus se déclarent-ils malades et d'autres pas? Pourquoi l'un consulte et non pas l'autre? Comment les gens s'y prennent-ils, et avec l'aide de qui, pour choisir (ou pour refuser de voir) un thérapeute? Comment réagissent-ils à ses ordres? Etc." Le concept-clé est le "rôle de malade". Un ensemble d'attentes et de normes socio-culturelles se sont développés afin de prévenir les séquences potentiellement désintégratrices de la maladie pour un groupe ou pour la société. "Le "rôle de malade" rend légitimes les déviations causées par la maladie et conduit le malade à la réintégration sociale grâce à la relation patient-médecin. Ce rôle comporte des droits : aucune responsabilité personnelle dans la maladie, exemption des responsabilités quotidiennes normales ; et des devoirs : obligation d'essayer de se rétablir, obligation de consulter l'aide technique compétente et de s'y soumettre. L'existence d'un tel "rôle de malade" permet donc à une forme de déviance sociale de se manifester. Alors même que la maladie est socialement explosive parce qu'elle est une des seules formes de déviance légitime, le 'rôle de malade" permet à la société de le contrôler et d'en limiter l'impact grâce à la supervision médicale" "Ces études soulèvent une question normative tout à fait fondamentale : qui, dans quelles circonstances, va se voir attribuer le "rôle de malade", et, ainsi, se voit-il légitimé dans son comportement déviant et confié au contrôle de la profession médicale? Doit-on emprisonner, rééduquer ou traiter psychiatriquement les gens qui battent leurs enfants? Qi doit s'occuper de ceux qui s'injectent des substances hallucinogènes dans les veines? Les médecins? Les avocats? Les travailleurs sociaux? Que soit-on faire des gens qui boivent de l'alcool ou fument au point de s'en raccourcir leurs jours? Les laisser tranquilles? Les déclarer malades et, dès lors, les forcer à se traiter et les exempter temporairement de leurs obligations? (...) Toutes ces questions posent le problème du contrôle social exercé sur le malade par la société à travers l'appareil médico-social."

- Le malade comme produit social : "Au tournant des années 70, une nouvelle façon de voir la maladie et le malade apparaît, ouvrant ainsi de nouvelles pistes de recherche et de réflexion. Sous l'impulsion des mouvements sociaux (féministes et groupes populaires), des travaux d'Eliot FREIDSON sur l'étiquetage social et la profession médicale, de Michel FOUCAULT (1926-1984), Erving GOFFMAN (1922-1982), Ronald Daniel LAING (1927-1989) et Thomas SZASZ (né en 1920) sur la psychiatrie et sous l'influence des écrits de René DUBOS sur la nécessité de réintroduire en médecine une pensée plus écologique, on assiste à une remise en question de certains des postulats sur lesquels s'était édifié le paradigme précédent. Dans toutes les recherches sur le "rôle de malade" et les concepts connexes, on accepte d'entrée de jeu la façon dont la médecine définit et prend en charge la maladie et son traitement. La médecine est le seul recours possible en cas de maladie et son approche est scientifiquement et éthiquement indiscutable. Non seulement elle est un mécanisme de contrôle social, mais elle se doit de l'être. Ce qui est donc problématique pour ce paradigme, c'est la conduite d'une personne quand elle expérimente des symptômes morbides et non pas les mécanismes mis en place pour s'occuper de la maladie et du malade. C'est ce à quoi vont s'opposer (ces) travaux (...). La problématique centrale de cette nouvelle façon de voir les choses, ce n'est pas tant la conduite de malade mais plutôt le malade et la maladie comme produits sociaux. Alors que le paradigme précédent prend pour acquis que la médecine et le corps médical ne font que refléter les valeurs sociales fondamentales, on s'interroge ici sur les stratégies par lesquelles la médecine s'est acquis le monopole de définir la maladie et son traitement et de créer socialement le malade, avec les conséquences stigmatisantes que cela peut entraîner pour l'individu. (...) La médecine produit des schèmes de pensée par lesquels nous évaluons ce qu'est la santé et la maladie. Certains ont essayé de comprendre pourquoi la médecine a obtenu un tel monopole (...) ; d'autres ont tenté d'analyser l'impact social de ce monopole dans (leurs) recherches (...)".

      Voilà autant d'axes de conflits qui ne sont pas tous explorés avec la même assiduité. Si les pratiques hospitalières sont l'objet d'une littérature scientifique vaste, la question du pouvoir médical reste marquée par des aspects politiques et se situe au noeud de nombre de relations sociales, et donc fait l'objet de beaucoup moins d'études. 

 

Sous la direction de Joëlle VAILLY, Janina KEHR et Jörg NIEWÖHNER, De la vie biologique à la vie sociale, Approches sociologiques et anthropologiques, La Découverte, 2011 ; Georges VIGARELLO, Histoire des pratiques de santé, Seuil, 1999 ; Danièle CARRICABURU et Marie MÉNORET, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, Armand Colin, 2010 ; Marc RENAUD, article De la sociologie médicale à la sociologie de la santé ; trente ans de recherche sur le malade et la maladie, dans le Traité d'anthropologie médicale. L'institution de la santé et de la maladie, sous la direction de Jacques DUFRESNE, Fernand DUMONT et Yves MARTIN, Presses de l'Université du Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, Presses de l'Université de Lyon, 1985.

 

SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Mardi 15 mars 2011 2 15 /03 /Mars /2011 13:17

                     Sans mettre en cause et même parfois en question le mouvement d'urbanisation que la grande majorité des sociologues, des urbanistes et des architectes considère comme une fatalité, différents courants s'opposent fortement, surtout depuis le début du XXème siècle, sur le type d'habitat urbain à construire.

 

                Bien entendu, l'urbanisme en tant que tel, avant même l'existence du mot - néologisme créé en 1876 par l'ingénieur architecte espagnol Ildefonso CERDA (Teoria general de l'urbanization) à partir du latin urbs - date de très longtemps. Sans doute en excluant en partie l'Empire Romain, très grand bâtisseurs d'édifices et de villes en tout genre, nous pouvons considérer avec Françoise CHOAY (La règle et le modèle, 1980), "qu'avant la renaissance, on ne trouve aucune société où la production de l'espace bâti relève d'une discipline réflexive autonome". Même dans cet Empire-là, des considérations militaires pesaient sur la conception du bâti et ce n'est qu'effectivement très tard que c'est en terme d'habitat que les villes sont principalement, voire exclusivement pensées. Cet auteur distingue deux grandes étapes, d'ailleurs, une première révolution ayant lieu en Italie au XVème siècle, conceptualisée par Léon-Baptiste ALBERTI dans son De re aedificatoria. Il pense l'art d'édifier comme discipline théorique et appliquée, ayant pour tâche de structurer et d'édifier le cadre de vie des hommes, depuis le paysage rural jusqu'à la ville. Une seconde révolution, issue de la révolution industrielle, théorisée par Ildefonso CERDA, postule, loin d'un caractère "dialogique" visant à satisfaire la nécessité, la commodité et le plaisir d'habiter, que les lois de l'urbanisme sont scientifiques. Il faut rechercher les dispositions universelles, des modèles spatiaux, reproductibles, qui favorisent la plus grande efficacité possible. Sa démarche peut mieux se comprendre en la confrontant avec l'expérience des grands travaux (1853-1869) entrepris à Paris par le préfet HAUSSMANN. Lequel livre dans ses Mémoires (1890-1893) les méthodes et les principes qui ont guidé sa démarche. Toujours suivant Françoise CHOAY, "La Teoria associe (...) un ensemble de traits empruntés aux formes textuelles hétérogènes de l'utopie, du discours scientifique et même du traité d'architecture. Elle constitue la première occurrence d'un genre textuel spécifique qu'on peut nommer "théorie d'urbanisme" et qui, jusqu'aux années 1960, a été illustrée par une lignée ininterrompue de théoriciens, généralement praticiens et plus précisément architectes." Pour des raisons diverses, le texte lui-même fut ignoré par les autres auteurs, mais leurs théories rejoignent ses attendus et ses conclusions. Lesquelles sont confortées ensuite par les progrès du machinisme et de l'industrialisation. Ces théories sont mises dûment en pratique par leurs auteurs et elles font autorité auprès des instances administratives et politiques de nombreux Etats.

 

            Françoise CHOAY (l'urbanisme, utopies et réalités, 1965) désigne comme "pré-urbanisme" un ensemble de textes et des réalisations du XIXème siècle, dont la démarche, qualifiée d'utopique, anticiperait et préfigurerait celle de l'urbanisme. Elle divise ce pré-urbanisme en "progressiste" et "culturaliste". Ils fondent tous uniquement leurs propositions de sociétés modèles sur une double critique de la société industrielle. Ils se rencontrent pour dénoncer, chacun dans sa propre zone de diffusion intellectuelle, les tares de la société capitaliste industrielle, surtout visibles dans les grandes villes : densités excessives, insalubrité de l'habitat et des quartiers ouvriers, distances épuisantes entre lieux d'habitation et de travail, inadaptation de la voirie, absence d'espaces verts, opposition entre quartiers riches et quartiers pauvres, monotonie et laideur des nouvelles constructions. La critique des progressistes met plus l'accent sur l'archaïsme et l'inefficacité de la ville, tandis que celle des culturalistes vise surtout la désintégration des valeurs culturelles traditionnelles sous l'effet de l'industrialisation. Face au désordre social et urbain, les uns et les autres font des propositions très différentes.

Le modèle spatial progressiste (annoncé dans les projets panoptiques de Jeremy BENTHAM), peut être défini à partir d'ouvrages comme ceux de Robert OWEN (1771-1858), Charles FOURIER (1772-1837), Henry Hobsa RICHARDSON (1838-1886), Etienne CABET (1788-1856). Malgré certaines divergences (FOURIER, par exemple, ne croit pas à la révolution industrielle), ce modèle peut être caractérisé par :

- son ouverture, qui permet, conformément aux exigences de l'hygiène, une égale distribution à tous de l'air, de la lumière et de la verdure ;

- son découpage, selon un classement rigoureux : activités humaines habitat, travail, loisir sont aménagés en des lieux distincts ;

- la simplicité et l'immédiate lisibilité de cette logique fonctionnelle dans son organisation. La ville progressiste récuse l'héritage artistique du passé pour se soumettre, exclusivement, aux lois d'une "géométrie naturelle" ;

- la transposition de la qualité et du rôle de modèle aux édifices qu'il englobe et qui deviennent des prototypes, eux aussi définis une fois pour toutes. 

A l'opposé de la cité occidentale traditionnelle et des grandes villes de l'ère industrielle, le modèle progressiste se présente comme un établissement éclaté : quartiers, communes ou phalanges sont autosuffisants, indéfiniment juxtaposables. Un espace libre préexiste aux unités qui y sont disséminées. Les vides et la verdure annoncent la désagrégation de la ville traditionnelle. Bien entendu, ce modèle spatial est un dispositif contraignant au service d'idéologies politiques diverses (socialisme paternalisme chez OWEN, socialisme d'Etat chez CABET, socialisme communautaire chez FOURIER) qui assure un rendement maximal des activités des habitants.

Le modèle spatial culturaliste peut être défini à partir des oeuvres de John RUSKIN (1819-1900) et William MORRIS (1834-1896), et se concentre surtout en Angleterre. Pour William MORRIS (Nouvelles de nulle part, 1884), "les phalanstères de FOURIER... n'implique rien d'autre qu'un refuge contre la pire indigence." Ce modèle est caractérisé par un certain nombre de déterminations :

- au contraire de l'espace modèle progressiste, la cité modèle culturaliste est bien circonscrite, à l'intérieur de limites précises ; elle contraste avec les espaces naturels environnants ;

- ses dimensions sont modestes, inspirées de celles des cités médiévales ;

- elle ne présente aucune trace de géométrie : l'irrégularité et l'asymétrie sont la marque de l'ordre organique, qui traduit la puissance créatrice de la vie. Nous retrouvons facilement ici la différence entre jardins à la française et jardins à l'anglaise... ;

- l'art y présente la même importance que l'hygiène : moyen par excellence d'affirmer une culture, il ne peut se développer que par la médiation d'un artisanat ;

- en matière de construction, pas de prototypes : chaque établissement doit être différent des autres,tant par ses édifices publics que par ses demeures individuelles.

On pourrait soutenir que sur le plan politique,  l'idée de communauté s'achève en formules démocratiques. 

Mais de toute manière, dans la pratique, seul le modèle progressiste a donné lieu à des réalisations concrètes, peu nombreuses et de dimensions réduites. Ces expériences appartiennent aux curiosités sociologiques, mais en revanche, les modèles du pré-urbanisme présentent un intérêt épistémologique considérable, car ils annoncent des conceptions de l'urbanisme. (Françoise CHOAY).

 

             De grands architectes, voulant protester contre l'attitude de "la grande masse des professeurs en architecture, attachés à des enseignements désormais sans efficacité et à des habitudes de penser ou de juger (...) fréquemment en opposition avec les buts mêmes qu'ils ont mission d'atteindre" se réunissent en 1928 autour de Victor BOURGEOIS (1897-1962) pour fonder le Congrès international d'architecture moderne. La plupart de ces architectes font partie du mouvement moderne en Europe, aux Etats-Unis, au Brésil et au Japon (W GROPIS, L MIES VAN DER ROHE, LE CORBUSIER, J L SERT, G RIETVELT, R NEUTRA, WIENER, L COSTA, MAEKAWA, SAKAKURA...). Par leurs congrès, de 1928 à 1959, ils entendent jouer un rôle dans une redéfinition de l'urbanisme, dans le prolongement direct d'ailleurs des idées d'ildefonso CERDA. L'action des CIAM investit l'urbanisme, lors du congrès de 1930, sur le "lotissement rationnel" et, surtout à la "ville fonctionnelle définie dans la Charte d'Athènes en 1933, sous l'égide de LE CORBUSIER, pseudonyme de Charles-Edouard JEANNERET (1887-1965). A partir de l'analyse comparative d'un ensemble de villes européennes, un cadre de projet universel est proposé pour l'urbanisme, censé organiser quatre fonctions majeures (habitation, délassement, travail, circulation). Les destructions de la guerre mondiale offrent à ces architectes un champ d'action énorme pour remodeler à leur idée le tissu urbain.

Cette fameuse Charte d'Athènes, véritable manifeste de l'urbanisme progressiste, se présente comme un texte de combat. Il condamne sans appel la ville contemporaine, incarnation du désordre et du mal et propose la ville modèle. Au classement des quatre fonctions, nous pouvons observer :

- la place prépondérante accordée à l'habitation (avec le privilège, propre à LE CORBUSIER, de l'habitat en hauteur) ;

- le fait que la circulation est traitée comme une fonction à part entière, jusqu'à lui donner une sorte de priorité dans le tracé des projets ;

- la pauvreté du chapitre consacré aux loisirs qui se résument dans la culture physique, le sport, et donc, dans l'aménagement d'espaces verts, en priorité au pied des habitations ;

- la patrimoine culturel est considéré comme un mal nécessaire.

Ce texte a exercé et exerce encore notamment dans certains pays en voie de développement, un impact unique en son genre, imprimant sa marque sur l'aménagement de l'espace dans le monde entier.

   Dès 1951, toutefois, (congrès d'Hoddesdon), cette grille CIAM est contestée (question du coeur de la ville) et en 1953, un groupe d'architecte (G GANDILIS, A VAN EYCK, A et P SMITHSON...) quitte le Congrès (sur la question de la redécouverte de la rue, et de conceptions plus organicistes)  pour fonder Team 10. En 1959 (congrès  D'Otterlo), devant ces divisions, certains membres décident la dissolution de CIAM. Le Team X ne développe pas à proprement parler de théorie, mais veut surtout penser le passage d'une société industrielle, organisée autour du travail, à une société caractérisée par la consommation et la fragmentation sociale. Les architectes de Team 10 mettent en avant de nouveaux concepts comme le cluster (association de logements, en grappe), le stem (idée de rue intérieure, sur le modèle des unités d'habitation de LE CORBUSIER, suspendues au-dessus d'immeubles collectifs continus, indépendants de la circulation automobile), le web (construction alliant une infrastructure à trois dimensions régulière que l'on rempli à la demande).

 

       C'est surtout dans les années 1960 que l'ensemble des critiques portées sur les conception de cet urbanisme moderne provoque l'émergence de nouvelles idées d'urbanisme. Ces critiques portent d'abord sur les résultats concrets de l'application des théories de l'urbanisme progressiste. Nous pouvons citer les travaux de Lewis MUMFORD (critique esthétique) , de Jane JACOBS, de Charles ABRAMS et de Alexander MITSCHERLICH (critique sociale). En 1964, CH ALEXANDER (Notes on the syntesis of form)  critique les fondements mêmes de cet urbanisme moderne, et depuis c'est l'ensemble des conceptions mise en avant par la Charte d'Athènes qui est globalement contesté. Mais cette contestation atteint surtout les milieux philosophiques et sociologiques, les urbanistes restant pour la plupart dans l'école "moderne". Ce n'est que très récemment, devant l'ampleur de l'urbanisation qu'un mouvement monte, venant surtout de grandes villes européennes, pour qu'un nouvel urbanisme soit véritablement mis en oeuvre. Ainsi, en 1994, les participants de la conférence européenne sur les villes durables élaborent à Aalborg (Danemark) une Charte, se présentant comme une anti-Charte d'Athènes. Cette Charte d'Aalborg prône une densité et une mixité des fonctions urbaines au service du développement durable. Les villes européennes signataires affirment leur rôle historique et leur responsabilité dans les problèmes environnementaux, Elles s'engagent à une économie investissant dans la conservation du capital naturel et intègrent à la protection de l'environnement les exigences sociales. Des plans locaux de durabilité doivent permettre d'avancer dans cette voie. Dix ans plus tard, le réseau des villes durables fait le point sur les évolutions pratiques liées aux Agenda 21.

 

François CHOAY, L'urbanisme, utopies et réalités, Anthologie de textes, Editions du Seuil ; Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement, Sous la direction de Pierre MERLIN et de Françoise CHOAY, PUF, 2010.

 

                      SOCIUS

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Dimanche 13 mars 2011 7 13 /03 /Mars /2011 09:36

                        C'est vers la vie quotidienne et vers la localité que se tourne l'intérêt, dès que le changement de contexte général fait surgir un malaise lié aux problèmes des finances publiques, à la montée du chômage et de l'insécurité et aux retombées négatives des grandes options planificatrices. (Jean REMY et Liliane VOYE). 

   Ce malaise engendre un accroissement des travaux d'ethnologie sociale et d'anthropologie. Comme ceux de Paul Henry CHOMBART de LAUWE. L'attention se porte sur les problèmes rencontrés par les ruraux ou les immigrés arrivant dans la ville sans y rencontrer l'objet de leurs espoirs de meilleures conditions de vie ou d'emploi (Colette PETONNET, On est tous dans le brouillard : Ethnologie des banlieues, Galilée, 1979), sur les liens entre formes spatiales et modes de sociabilité (Y JOSEPH, Le passant considérable. Essai sur la dispersion de l'espace public, Librairies des Méridiens, 1984)... C'est le thème de la banlieue, avant le thème des "problèmes de quartiers difficiles", qui est abordé par plusieurs auteurs, en particulier celui de l'opposition centre/banlieue et celui du rapport possible entre compétition et banlieue (Daniel PINSON, Des banlieues et des villes, Editions ouvrières, 1992 ; Laurence ROULLEAU-BERGER, La ville-intervalle, Les Méridiens-Klincsieck, 1991).

Bernard POCHE s'interroge dans "Mouvements régionaux, mort et transfiguration de la localité", (in Recherches sociologiques, n°1, 1980) sur la signification de l'identité régionale et sur le sens même de la localité comme mode de coexistence active entre groupes divers.

Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, dans Dans les beaux quartiers (Le Seuil, 1989) étudient des populations refermées sur elles-mêmes, qui prennent l'habitude de vivre entre eux, ce qui contribue à des fractures sociales entre certaines catégories (riches et pauvres) de la population.

    Les travaux des sociologues qui s'intéressent à la vie urbaine (et ils sont nombreux!) le font aussi sous la poussée de groupes d'habitants qui entendent prendre en main leur environnement immédiat, et des institutions comme l'université jouent parfois un rôle actif dans la constitution de réseaux urbains. Les travaux d'André SAUVAGE (par exemple les habitants, de nouveaux acteurs sociaux, L'Harmattan, 1992) et de François DUBET (que nous pouvons retrouver dans Annales de la recherche urbaine ou Espace et Sociétés) témoignent de ce phénomène de "boule de neige" qui font apparaître de moins en moins les quartiers comme les objets passifs des entreprises immobilières. 

    Ce mouvement de ré-appropriation - qui conduit à un remise en cause - souvent épisodique, à l'occasion d'un problème concret - des grandes visées planificatrices. M BASSAND (avec J P  FRANGIERE, Le pouvoir dans la ville, essai sur la démocratie urbaine, Vevey, Delta, 1973) en Suisse, M QUEVIT (Les causes du déclin wallon, Bruxelles, Vie ouvrière, 1978) en Belgique, Jean-pierre WORMS (avec P GREMION, Institutions régionales et politiques locales, CNRS, 1968)  en France... s'interrogent ainsi sur de nouveaux constituants du pouvoir local.

      Une série de recherches, qui va dans le même sens, surgissent sur la revalorisation de l'habitat ancien (Alain BOURDIN, Le patrimoine réinventé, PUF, 1984), sur la "réinvention de la campagne (M MARIE et J VIARD, La campagne inventée, Actes Sud, 1977) ou sur un nouveau sens de l'espace (R LEDRUT, L'espace en question, Anthropos, 1980). 

       Faut-il voir dans ses multiples voies de recherche l'émergence d'un nouveau paradigme (Jacques MALTCHEFF, R LEDRUT)? En tout cas, l'espace local devient est un déterminant en dehors duquel on ne peut comprendre les conflits urbains. Cet espace local se substitue-t-il comme paradigme de référence au travail professionnel ou constitue-t-il seulement un nouveau pôle, un nouveau lieu central où s'expriment de façon aiguë conflits et coopérations?

 

         Jean-pierre STÉBÉ et Hervé MARCHAL estiment que nous sommes entrés, avec le désengagement de l'Etat, en France, et les diverses étapes de la décentralisation, dans le mouvement même de ces diverses tentatives de ré-appropriations à différents niveaux, dans une nouvelle gouvernance de la ville. Alors que depuis le XIIème siècle, en Europe, la ville et l'Etat nouent des relations compliquées dans la possession et l'exercice du pouvoir politique (nous développerons cet aspect ailleurs), aujourd'hui, après que l'urbanisation se soit faite sous l'autorité centraliste de l'Etat dans les années 1950 et 1960, en France tout au moins, la délégation de nombreux pouvoirs administratifs aux échelons régional, cantonal et municipal, met la ville en avant de nouveau comme acteur décideur. Les villes ont tendance à nouer entre elles des liens particuliers, culturels, économiques, environnementaux... par-dessus les frontières étatiques. "Les villes sont d'aujourd'hui l'un des lieux où se posent avec le plus d'acuité les enjeux de notre société. Afin d'y répondre, elles ont opéré d'importances transformations, tant au niveau de leurs institutions que de leurs dispositifs de gouvernement. Elles se dotent de multiples conseils pour mener à bien leurs projets et s'appuient sur des organismes d'études et de prospectives pour justifier leurs orientations." La multiplication des acteurs représente désormais un élément clé des processus politiques de développement urbain. Si les villes deviennent bien en tant que telles des instances essentielles de la vie des sociétés, il reste qu'elles sont logiquement confrontées aux mêmes difficultés que les autres niveaux de gouvernement (supra-étatique, étatique, régional). D'une part, on y observe une grande différenciation interne qui se traduit par une augmentation des acteurs intervenant effectivement dans la vie urbaine et plus particulièrement dans les processus décisionnels. D'autre part, les responsables politiques des villes sont face à la nécessité de développer des liens et des convergences avec d'autres villes, bien souvent au-delà des frontières régionales et nationales. Au niveau européen, par exemple, les municipalités des grandes agglomérations doivent s'organiser en vue de demander des soutiens financiers soit à l'Etat, soit à l'Union Européenne, et ce afin d'être en mesure de répondre aux enjeux de la compétition économique et de promouvoir une image positive de leur ville dans l'espoir de la rendre effective."

Si l'expression de gouvernance des villes se généralise, elle ne désigne pas pour l'instant quelque chose de très précis et constitue encore plus un enjeu de pouvoirs qu'une réalité admise par tous les acteurs. "Sur un plan empirique, il est possible de distinguer deux façons de faire concrètement de la gouvernance, en Europe tout au moins. la première se décline sur un mode entrepreneurial (hérité des Etats-Etats, mais aussi dirions nous d'un certain libéralisme économique) où il est alors question de privilégier le développement économique, comme on l'observe dans certaines villes britanniques. Ceci étant dit, certains observateurs de la vie urbaine n'hésitent pas à affirmer qu'en fait de nombreuses villes s'engagent peu ou prou dans cette voie depuis qu'elles sont sorties d'une administration par secteurs (logement, transports, éducation, déchets ménagers...) pour s'engager dans des logiques explicitement concurrentielles et stratégiques." Voir les études de Jean HAENTJENS par exemple (Le pouvoir des villes ou l'art de rendre désirable le développement durable, La Tour d'Aigues, Editions de l'Aube, 2008). "La seconde façon de décliner concrètement la gouvernance vise davantage à concilier développement économique et maintien de la cohésion sociale. Des villes tentent en effet de résister aux pressions du marché en préservant une qualité de vie sur leur territoire, en produisant des lieux chargés d'identité, mais aussi en mettant en oeuvre des politiques urbaines de lutte contre l'exclusion, contre la formation de ghettos urbains. Que ce soit en France, à l'instar de Lille durement touchée par la crise industrielle, en Allemagne (Hambourg) ou en Espagne (Barcelone) entre autres, ce mode de gouvernance cherche à conjuguer performances économiques, valorisation du patrimoine et protection des défavorisés." Voir les études de David MANGUIN par exemple (La ville franchisée, Editions de la Villette, 2004).

         Les urbanistes et les architectes, confrontés aux évolutions du milieu, réagissent encore avec le même décalage qu'entre eux et la grande majorité des sociologues dans les années 1960. Ils sont certes de plus en plus contraints de tenir compte de la pluralité des désirs des citadins, mais la majorité es formations des urbanistes gardent une préférence pour les conceptions datant des premières planifications urbaines. Car le métier d'architecte ou d'urbaniste reste très morcelé, avec une très forte hétérogénéité de statuts et de cadre d'emplois (public, privé, grands projets, petits aménagements) et faute d'un ensemble de pratiques communes,en l'absence de cadres de référence commun (technique, économique, idéologique...), les architectes comme les urbanistes sont en quelque sorte emportés par l'habitude de penser l'urbain de la même manière que l'Etat planificateur des années 1950. (Voir l'article sur Types d'urbanisation en conflit) . Toutefois, l'image négative maintenant très répandue de la ville-béton, la prise de conscience de l'effroyable impossibilité de la gestion d'ensembles urbains gigantesques, la perception de plus en plus concrète de problèmes environnementaux découlant directement des conceptions urbaines sur tous les continents, amènent une prise de conscience qui met longtemps à se traduire dans les faits, parce qu'il ne s'agit pas seulement de conception de technique d'architecture mais aussi d'intérêts économiques puissants attachés au modèle urbain maintenant répandu partout. "L'étalement urbain, l'augmentation des déplacements motorisés, la diffusion de l'habitat précaire dépourvu d'infrastructures sanitaires... affectent négativement l'environnement au point que le défi majeur des architectes et des urbanistes est de penser la ville future dans le cadre du développement durable."

 

        C'est ce même mouvement de ré-appropriation au niveau local et de la mise en place conflictuelle d'une gouvernance qu'analyse Yankel FIJALKOW. "Parmi les variables permettant de comprendre l'autonomie relative de certains acteurs, la notion d'échelle s'est révélée particulièrement adaptée. Elle montre l'existence d'un pouvoir politique local qui gère à l'échelle d'un territoire ses propres contradictions. En France, notamment dans son étude de 1976 (le pouvoir périphérique, Seuil), Pierre GRÉMION "a montré le détournement du modèle centralisé et l'existence d'un pouvoir périphérique local, consistant en une connivence entre les services territoriaux de l'Etat et les élus locaux. Ainsi par exemple, ces derniers utilisaient les relais territoriaux de l'Etat pour faire pression sur celui-ci, alors que le préfet les employait comme informateurs locaux. Ce constat de l'existence d'un système local a été confirmé au cours des années 1980 grâce à la décentralisation. Les municipalités, dotées d'une autonomie nouvelle, se sont trouvées en position d'acteurs et non de simples agents exécutants les décisions de l'Etat central. ce changement a renforcé des notabilités déjà bien établies localement. Néanmoins, le gouvernement local s'institutionnalise et est reconnu inégalement par les Etats centraux d'autres pays : dès 1807 en Prusse, en 1837 en Norvège et en Belgique, 1930 en Espagne. D'autre part, l'émergence de nouveaux espaces politiques, comme l'Europe, amène les municipalités et les régions à faire face à de nouvelles règles et normes. (...) Les réformes du gouvernement des villes liées aux relations entre les usagers, l'administration et le politique sont d'autant plus diverses qu'elles s'inscrivent dans des traditions nationales différentes. En définitive, l'hypothèse d'un système politico-administratif compartimenté et hiérarchisé correspond de moins en moins à la réalité. Certains chercheurs constatent que l'administration française est beaucoup moins bureaucratique, rigide et impersonnelle qu'on ne le suppose généralement. le type pur de la domination bureaucratique décrite par Max WEBER (Economie et société, 1920) est infléchi : des ajustements négociés, des adaptations se révèlent possibles à l'égard des administrés."

       Le thème de la "gouvernance" qui s'est largement diffusé dans les années 1990 situe bien une certaine réalité, mais celle-évolue (rien n'est irréversible en la matière) et l'état actuel des villes est soumis au jeu conflictuel d'un certain nombre de forces politiques, à plusieurs niveaux : ville-région-Etat-Europe. Si la fragmentation du gouvernement et des services urbains, poussée aussi par des politiques économiques d'inspiration libérale, voire néo-libérale, déplace le pivot du pouvoir politique vers le local, il n'est pas assuré pour autant que ce mouvement aille directement dans le sens de nombreuses aspirations de citoyens ou de groupes de citoyens actif à la ré-appropriation de leur habitat. "Le thème de la participation, écrit encore Yankel FIJALKOW, fait aujourd'hui partie des objectifs affichés par de nombreux gouvernements urbains. Dans les pays du tiers-monde, l'objectif est, selon le mot de Didier FASSIN ("Politique des corps et gouvernement des villes" dans Les figures urbaines de la santé publique. Enquête sur les expériences locales, La Découverte, 1998), de "faire participer". En France, le développement des conseils de quartier et la politique de la ville participent d'une volonté affichée depuis plus de vingt ans de donner la parole aux habitants. Néanmoins, le bilan est mitigé, selon un rapport ministériel (M SUEUR, Demain la ville, La Documentation Française, 1998). Pour comprendre comment et pourquoi le bilan diffère des intentions, nous devons nous demander comment est né ce besoin de participation, que veut dire participer, qui participe, quels sont les enjeux de la participation. Cette démarche nécessite de prendre ses distances avec un vocabulaire technico-poétique peu ou prou emprunté aux sciences sociales : "collectif de réponses", "lien social", "apprentissages croisés", "chaînes de coopération", "coentreprise", "espace" - ou territoire - de projet". "

   Il existe de très grandes différences entre participation réelle des habitants, consultation de ceux-ci et concertation avec ceux-ci. En dehors de luttes locales à propos de projets d'aménagements, qui possèdent surtout un caractère défensif, peu d'expériences d'effectives participations significatives à l'élaboration d'un projet urbain et à sa réalisation existent. 

 

Yankel KIJALKOW, Sociologie des villes, La Découverte, Collection Repères, 2009 ; Jean-Marc STÉBÉ et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand colin, collection Cursus, 2010 ; jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 2002.

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Vendredi 11 mars 2011 5 11 /03 /Mars /2011 14:41

                                            Dès le début de l'activité cinématographique (1895), les cinéastes filment des vues de villes existantes ou reconstituées en studio, avec des actions qui s'y déroulent, qu'ils relèvent de scènes de la vie quotidienne ou des genres propres au cinéma (policier, fantastique...). Depuis, cette présence de la ville ne cesse de se développer, se renouvelant avec les esthétiques cinématographiques et les transformations urbaines. (Thierry PAQUOT et Thierry LULLE).

Architectes et urbanistes ont entretenu avec ces images animées différents types de relations. Dans la mouvance des avant-gardes des années 1920, certains y voient l'occasion de valoriser leur vocabulaire formel et les idées qu'ils défendent. Ils conçoivent des décors en studio ou font utiliser leurs propres réalisations architecturales pour exalter le nouveau mode de vie qu'elles doivent entraîner. Sont souvent cités dans cette deuxième démarche, LE CORBUSIER (1887-1965) avec L'architecture d'aujourd'hui, de 1929, tourné dans les villas Savoye et Church et Roberto MALLET-STEVENS (1886-1945) avec Mystères du château de dés, de 1928, tourné dans la villa Noailles. A la fin des années 1960, lorsque commence la critique de l'urbanisme progressiste, les moyens audiovisuels sont utilisés pour permettre une large sensibilisation aux questions de l'aménagement urbains et de l'environnement. 

D'une manière générale, le cinéma influence et alimente l'imaginaire urbain dès le début : l'écriture filmique, traitement d'une matière spatio-temporelle par montage de plans à échelle variable, se prête particulièrement bien à la représentation des caractères acquis par la grande ville au cours du siècle.

Cette écriture filmique livres ses "commentaires" sur la ville dans deux types de films :

- Ceux dont le propos explicite est de tracer un portrait de la ville, tendant vers une objectivation de l'espace urbain. Des "symphonies de villes" sont apparues dans les années 1920, montrant la "vie" d'une ville durant un jour entier : Rien que les heures (Alberto CAVALCANTI, 1926), Berlin, symphonie d'une grande ville (Walter RUTTMANN, 1927), L'homme à la caméra (Dzigo VERTOV, 1929). Ces films, qui se sont multipliés, finissent par représenter plus l'essence des grandes villes que leurs particularités. Les écoles documentaristes anglaises et américaines des années 1930 ont adopté une démarche sociologique pour se pencher sur des questions précises, comme celle du logement des classes défavorisées. A partir des années 1960, une critique plus forte, amorcée par quelques néoréalistes italiens et développés par la "Nouvelle vague" française et Michelangelo ANTONIONI, a donnée à voir l'état du tissu urbain au gré des déambulations d'anti-héros (on pense naturellement à A bout de souffle), ou encore directement mis en scène les rapports de force et les stratégies qui s'instaurent autour des opérations immobilières (Francesco ROSI, Main basse sur la ville, 1963 ; Rudolf THOME, Berlin-Chamissoplatz, 1980). Une véritable "déconstruction" de la ville se déploie alors sur les écrans, opposant finalement à l'espace urbain disloqué l'unité structurale des réseaux de communication. Entre autres réalisateurs, Wim WENDERS (Alice dans les villes, 1973, par exemple ou Les ailes du désir, 1987) montre de façon saisissante cet aspect dans nombre de ses films.

- Ceux qui le font indirectement, tendant vers un jugement de valeur sur la ville, positif ou négatif. Ce second type de films comporte une fonction narrative déterminante, fortement lié aux genres établis (policier, comédie musicale, science-fiction). Les décors sont fréquemment construits en studio, renforçant certains aspects par des effets de lumière, de cadrage et construction matérielle proprement dite. La plupart donnent de la ville une image négative, implacable (cinémas allemands (dits de rue) des années 1930, américain des années 1940-1950 et de nouveau 1980-1990, du tiers-monde). La ville peut aussi être représentée comme un milieu convivial, humain et chaleureux (un certain cinéma français des années 1930, comédies musicales américaines en général). Parfois la construction narrative, le récit, prend appui sur une opposition entre la ville et un "ailleurs" dans le temps et dans l'espace et/ou dans le temps. Le rapport ville/campagne est ainsi abordé dans l'entre-deux-guerres de manière manichéenne (ville mauvaise, bonne campagne, dans L'aurore de Y W MURNAU en 1927) ou plus ambivalente (dans le troupeau de Zeki OKTEN, 1979). On peut également opposer deux états du tissu urbain : passé/futur (Métropolis de Fritz LANG, 1927) ou traditionnel/moderne (mon oncle, Jacques TATI, 1958).

              Depuis les années 1970, et nous suivons toujours là Thierry PAQUOT et Thierry LULLE, les profondes mutations (mobilité généralisée, muséification de quartiers anciens, multiplication des centres commerciaux péri-urbains, "disneylandisation" des lotissements) qui affectent l'espace urbain et la périphérie des villes aussi bien que les modes de vie, ont inspiré nombre de cinéastes qui donnent à avoir la vidéo-surveillance, la circulation autorourière, la télé-réalité urbaine, les enclaves résidentielles fermées...

Avec la généralisation du numérique, et surtout le montage assisté par ordinateur, les manipulations visuelles se démultiplient et offrent aux réalisateurs les conditions de s'autonomiser par rapport aux lieux de tournage, à la luminosité, au climat. 

 

               Quant à la video, elle banalise la prise de vue, sans pour autant faire de tout propriétaire d'un appareil de prise de vue d'images mobiles un cinéaste. Quoiqu'il renoue, d'une certaine façon avec les premières intentions des frères Lumière, à leur échelle, et partout, donne de la ville, du quartier, voire de son habitat intime une vision plutôt positive. Bien entendu, cette banalisation ne va pas sans un éparpillement dont le cinéma lui-même peut pâtir. L'hyper-video, selon nos deux auteurs, facilite le morcellement des images et leur répétition infinie, la discontinuité du récit filmographique et la temporalité propre à un auteur. Cet aspect-là est particulièrement développé par Thierry PAQUOT dans son éditorial du numéro d'Urbanisme qui porte sur La ville au cinéma (n°328, Janvier-Février 2003). "Le cinéma, qui naît de et avec la métropole moderne, ne produit pas ce genre d'images (ceux que tout un chacun film à tout-va lors de ses déplacements, surtout dans les débuts d'acquisition de son bel-engin-qui-filme-vachement-bien et qui ne fait que reproduire ce que nous voyons), il est est art - le septième (nous avons écrit ailleurs, que cette numérotation doit beaucoup aux hasard) - c'est-à-dire qu'il fait oeuvre création, et ne cherche pas à donner à voir, mais à rendre visible, tout comme la peinture et dorénavant la video d'artiste. C'est Paul KLEE qui disait ": L'art ne rend pas le visible, il rend visible"... Le cinéaste, comme le poète, fabrique des images - et les surréalistes ont bien raison de proposer pour le mot "image" l'anagramme de "magie" -, ces images débrouillent les mystères du monde et de l'existence. Ce cinéma d'auteur est exigeant. Il a sa propre temporalité, ses bruits et sons, ses cadrages, ses plans, son montage, bref son style qui le distingue des autres. Ce cinéma-là témoigne de la grande ville et des comportements individuels et collectifs qu'elle promeut et abrite, tout comme il exprime les valeurs socialisantes du quotidien urbain. La plupart de ces films ne se servent pas de la ville, de ses faubourgs et autres excroissances plus ou moins abâtardies, comme d'un décor, mais comme d'un élément constitutif de l'intrigue et du jeu des acteurs". 

 

           Pascal BAUCHARD, introduisant une étude sur les villes au cinéma, notamment sur Paris et New York, (villes parmi les plus filmées et sans doute de loin dans la filmographie mondiale, au moins occidentale), pense également que depuis ses débuts, le cinéma a toujours accordé une place particulière à la ville : "il a ainsi beaucoup utilisé le décor urbain considéré comme plus "photogénique" que les paysages ruraux. (...) Pour les ensiegnants d'histoire et de géographie, ces films constituent un témoignage souvent irremplaçable sur certaines villes quelque peu bouleversées par l'histoire. Un cas d'école est la ville de Berlin, sujet de plusieurs films allemands des années 1930. (...) Elle est de nouveau filmée en 1945 et apparaît comme pratiquement détruite dans certains films des années 1950 (...) La ville, en tant qu'enjeu de la guerre froide, sert de cadre à de nombreux films d'espionnage des années 1950 aux années 1970. (...) Le septième art s'est aussi inspiré de la sociologie urbaine pour construire ses scénarios et ses personnages, qui permettent de multiples variations : la grande ville peut être porteuse d'espoir pour ceux qui veulent réussir mais la grande cité est aussi décrite comme un "enfer de corruption". (...) Ces films urbains sont donc aussi intéressants à étudier du point de vue de l'histoire des mentalités, car les représentations de la ville sont toujours significatives de leur époque (on sait par exemple les innombrables débats qu'on provoqué le célèbre film d'anticipation de Fritz LANG, Métropolis). Dans ces oeuvres, la ville peut se prêter à toutes les interprétations métaphoriques possibles, conscientes ou involontaires..." . Dans cette perspective, il serait intéressant de se voie mieux précisées les influences réciproques entre perceptions de la ville et visions cinématographiques, et pas seulement dans les milieux des architectes et des urbanistes. 

Le même auteur attire l'attention sur le fait que "le cinéma ne s'est pas seulement intéressé aux villes actuelles, il fait aussi oeuvre d'anticipation en imaginant des agglomérations dans un futur plus ou moins proche : ce faisant, il produit des visions ou des images très intéressantes pour l'historien. On peut aussi relever deux types de films. Dans un premier groupe, les villes situées dans le futur sont la proie de destructions considérables, le plus souvent à la suite d'une guerre nucléaire. La plupart de ces films ont été réalisés pendant des périodes de fortes tensions internationales, notamment pendant la Guerre froide. (...)  Dans les années 1980, une même paranoïa réapparaît dans des films très réalistes. Mais d'autres cinéastes ont une vision différente des villes du futurs : ils décrivent des sociétés urbaines à la fois ultra-modernes, mais aussi très hiérarchisées."

        Nous pouvons ajouter que la plupart des oeuvres cinématographiques dénoncent de nombreux aspects inhérents à la ville, de l'entassement des populations aux pollutions physiques de toute sorte, de la délinquance urbaine à la corruption des moeurs, ceci selon que les réalisateurs possèdent plus ou moins une vision moralisatrice de la société ou de la vie en général. Et que si elle le fait dans la ville, c'est aussi parce que le mouvement d'urbanisation se généralise, le spectacle se déroulant dans une ville (rarement à la campagne) et les spectateurs étant généralement des spectateurs urbains, notamment depuis la disparition des multiples caravanes de "montreurs de cinéma" encore présents jusque dans les années 1910 en Europe et aux Etats-Unis, qui diffusaient les images dans les campagnes. L'effet de concentration des conflits dans les lieux où les population s'agglomèrent possède un caractère presque automatique sur les représentations qui se diffusent. 

 

      Cet ensemble d'informations et d'analyses ne doit pas faire croire que le cinéma se focalise uniquement sur la ville. Nombre d'histoires des films se déroulent en-dehors d'un tissu urbain, que ce soit à la campagne ou dans les mers par exemple. Particulièrement, le western base sa thématique sur la découverte des grands espaces, mais comme Jean-Baptiste GUEGAN, chroniqueur et critique de cinéma (Excès de lecture sur www.futura-sciences.com) le fait remarquer, "Construits sur l'idée de la frontière et de l'espace à conquérir, la tradition du western induit en fait à terme celle de son ambition, à savoir la construction, la maîtrise et l'occupation de l'espace par la ville. En somme, en gestation même et dans l'observation exotique de ces étendues que capte de manière si idyllique le Cinémascope, ces films portent en germe et en eux-mêmes l'idée de la conquête et son premier jalon, celle de la terre par le chemin de fer. Ce qui revient à dire l'humanisation de la virginité d'une terre et son occupation libre et sédentaire. cela dès lors préfigure l'horizon, celui d'une occupation en devenir". Cela peut être frappant dans le cas d'une ville dont nous pouvons voir les diverses étapes de sa construction à partir d'un désert (et à rebours en plus) et de sa corruption d'ailleurs, dans la série des trois films de fiction fantastique Retour vers le futur, de Robert ZEMECKIS (1985-1989-1990).

 

         Une remarque pour finir de manière temporaire ce survol : les études prennent rarement comme objet la production télévisuelle qui pourtant possède plus d'impact sur les spectateurs que ne l'a eu en son temps le cinéma lorsqu'il faisait figure de média dominant. Pourtant les visions de la ville s'y multiplient, notamment dans les mêmes genres où la ville pouvait apparaître valorisée ou dévalorisée (comédie musicale, mais il est devenu minoritaire, policier, fantastique/science-fiction). On pardonnera à un fan de la série Stargate Atlantis d'attirer l'attention sur l'image qu'elle donne de la cité du futur : scientifique bien sûr, mais aussi rassemblant les deux premières qualités de la ville que nous aimerions sans doute voir satisfaites dans l'urbanisme : la sécurité (vis-à-vis d'ennemis terrifiants, mais aussi de la nature, inconnue) et la convivialité (on le voit aux relations entre les personnages, même très secondaires). Cette vision n'est sans doute pas la vision dominante. Il serait fructueux d'effectuer des études sociologiques comparées entre les différentes influences croisées : évolution réelle du tissu urbain/évolution des qualités des flux d'images, évolution des visions au cinéma/évolution des visions à la télévision, évolution téléastes/évolution cinéastes....

 

Jean-Louis COMOLLI, Regards sur la ville, Editions Verdier, 2005 ; Sous la direction de Thierry JOUSSE et de Thierry PAQUOT, Ville au cinéma, Forum des images, 2005 ; Sous la direction de julie BARILLET, Françoise LOUGUET et Patrick VIENNE, La ville au cinéma, Artois Presse Université, collection Lettres et civilisations étrangères, 2005 ; Revue Urbanisme n° 328, Janvier-Février 2003, La ville au cinéma ; Thierry LULLE et Thierry PAQUOT, Article Cinéma et ville, dans Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement, Sous la direction de Pierre MERLIN et de Françoise CHOAY, PUF, 2010.

 

SOCIUS

 

Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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Jeudi 10 mars 2011 4 10 /03 /Mars /2011 10:03

                  Contre la tendance à donner la plus grande importance au jeu des acteurs dans la ville, et du coup, à placer au second plan le cadre urbain proprement dit, un certain nombre de sociologues veulent redonner tout son sens à l'analyse spatiale dans l'interprétation de la dynamique sociale.

Ainsi, Jean REMY et Liliane VOYE, dans La ville et l'urbanisation (1974 aux Editions Duculot), récusent "toute perspective déterministe attribuant à l'espace des effets automatiques et homogènes, et définit celui-ci comme une ressource dont l'appropriation contribue à constituer l'acteur dans ses relations aux autres et qui engendre des effets de sens opposés - en particulier avec l'urbanisation définie comme modification du rapport à l'espace à partir de la possibilité et de la valorisation de la mobilité. C'est par ailleurs la saisie de la logique se trouvant à la base de l'élaboration de ce produit qu'est le bati ou l'espace architectural et celle de sa signification en terme de valeur d'usage (entendue au-delà du simple registre utilitaire) qui vont être au centre d'une série de recherches, dans lesquelles Henri LEFEBVRE a joué un rôle important. Notons tout particulièrement, dans cette perspective les travaux réalisés sur l'habitat pavillonnaire, puis sur d'autres types de logement et sur divers équipements collectifs, travaux qui montrent comment les usages du bâti sont à la base d'une communication sociale que peuvent perturber certaines conceptions architecturales." (Jean REMY et Liliane VOYE).

Jean REMY (né en 1928), Liliane VOYE et Emile SERVAIS (Les deux premiers auteurs, Ordre et violence, Formes spatiales et transaction sociale, PUF, 1981 ; La ville : vers une nouvelle définition?, L'Harmattan, 1992 et les trois, Produire ou reproduire? Une sociologie de la vie quotidienne, 2 volumes, Bruxelles, De Boeck Université, 1991) font de la "transaction sociale" le concept central de la sociologie de la vie quotidienne et du monde urbain. Si initialement la transaction s'appliquait dans le champ juridictionnel et dans le domaine économique, il reste qu'elle peut recouvrir une portée bien plus large dans la mesure où il est possible de la considérer comme une unité de base de la vie sociale et de la concevoir comme une séquence d'ajustements successifs permettant de parvenir à des compromis. Dans cette perspective sociologique, la transaction correspond à un processus permanent de régulation des échanges ; elle est beaucoup plus attentive aux conflits et aux rapports de force et ne présuppose pas le consensus, ce qui la rapproche au demeurant de la transaction juridique. C'est dire si elle demeure toujours inachevée, le conflit social n'ayant pas de solution définitive. En résumé, "la transaction sociale est un processus dans lequel s'élaborent des compromis pratiques qui permettent la coopération conflictuelle et la (re)création permanente du lien social. En d'autres termes, la transaction sociale est un processus de socialisation et d'apprentissage de l'ajustement à autrui. Elle est aussi un mode de comportement diffus dans la vie quotidienne à travers lequel se construit, dans l'action réciproque, le sens du jeu social. Il en découle des processus d'affiliation et de désaffiliation" (définition de Marie France FREINET, Maurice BLANC et de leurs collaborateurs dans Les transactions aux frontières du social, Lyon, Chroniques sociales, 1998. (Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL)

 

                Henri RAYMOND (né en 1921), dans par exemple L'architecture, les aventures spatiales de la raison (1984, aux Editions du Centre Georges-Pompidou), élabore les concepts de type architectural et de modèle et propose ainsi une articulation nouvelle entre l'architecture et les sciences humaines, en particulier la sociologie. La consultation de la littérature pavillonnaire française permet à Henry RAYMOND et ses collaborateurs dans L'Habitat pavillonnaire, Centre de recherche d'urbanisme, 1966, L'Harmattan, 2001) de dégager les thèmes révélant comment s'est créée dans l'horizon culturel français une image du pavillon. Les arguments sanitaires sont particulièrement utilisées dans cette littérature consacrée au pavillon individuel. 

 

               Raymond LEDRUT (1919-1990), qui prend encore plus de distance par rapport au paradigme "structuralo-marxiste" accorde une grande importance à la recherche empirique, autant qualitative que quantitative. Dans L'espace social de la ville, en 1968 (Anthropos), il multiplie les tableaux statistiques. Il avance, dans sa réflexion, des concepts du type "symbolique urbaine", "imaginaire urbain", à faire le lien entre "forme", "sens" et "rapports au monde" (Les images de la ville, Anthropos, 1973 ; L'espace en question, Anthropos, 1976) et à ancrer sa perception dans la réalité de la région Aquitaine. Très critique comme Henri LEFEBVRE quant à l'urbanisme et aux politiques de planification et d'aménagement urbain, mais désireux d'établir un dialogue pour améliorer les choses. 

 

               Françoise CHOAY (née en 1925) propose de voir la ville comme un système de signes non verbal dans son livre de 1966,L'urbanisme : utopies et réalités. Une anthologie (Editions Le Seuil). Elle est amenée à constater la réduction sémantique qui affecte la ville actuelle, où bâtiments et composition de l'espace ont perdu leur capacité autosignifiante. Nous entrons, selon elle, dans le "règne de l'urbain". c'en est fini de la ville qui renvoyait à une certaine manière locale de vivre institutionnellement ensemble. D'ailleurs, ceux qui se mobilisent pour des rencontres de quartier ou des repas de quartier connaissent les difficultés de renouer ce lien social perdu.

 

                 Abraham MOLES (1920-1992), Raymond BOUDON (né en 1934), Sylvia OSTROWETSKY (L'imaginaire bâtisseur : les villes nouvelles françaises, Librairie des Méridiens, 1983) ou Pierre PELLEGRINO (Identité régionale et représentation collective de l'espace, Genève, Graal, 1983) qui situe l'espace opératoire par rapport à l'espace vécu, proposent de lier imaginaire et urbanisme. Ils voient le langage spatial, comme ceux précédemment cités, comme étant une modalité d'expression sociale sous-tendant à la fois la conception architecturale et urbanistique et la formation d'identité.  Moins pessimistes que Françoise CHOAY, ils estiment que c'est dans une relation évolutive et multidimensionnelle à l'espace que l'individu parvient à construire tout de même de façon plus ou moins heureuse son rapport au monde. Dans la nouvelle "sphère phénoménologique" en train de se constituer, les appropriations restent toujours possibles.

 

                          D'autres auteurs définissent l'espace plutôt comme une ressource spécifique, voulant saisir l'ampleur des enjeux qui transitent par lui et donc ses modes d'intervention dans la constitution du pouvoir des acteurs.

D'une part sous l'inspiration des travaux de Michel FOUCAULT et de Félix GUATTARI, à propos surtout des équipements collectifs, des auteurs étudient les activités qui "disciplinisent" et celles qui aident à l'émergence d'alternatives sociales. Comme Jacques DREYFUS (La ville disciplinaire, Galilée, 1976) et Michel VERRET (L'ouvrier français : l'espace ouvrier, Armand Colin, 1979).

D'autre part des sociologues analysent le lien entre dynamique affective et espace social en s'efforçant de dégager les fondements psychologiques et socioculturels du vécu de l'espace, notamment à partir de la relation aux espaces habités pendant l'enfance et l'adolescence. Ainsi Jacqueline PALMADE dans symbolique et idéologie de l'habiter de 1977 (deux volumes, CSTB). 

 

                                    Jean REMY et Liliane VOYE pensent que "préfigurée par la Poétique de l'espace de BACHELARD, l'intégration de l'imaginaire social à l'analyse urbaine trouve sans doute son centre de gravité à Grenoble, auteur de Pierre SANSOT (1973, La Poétique de la ville, Paris, Klincksieck) ; pour celui-ci, en effet la ville - base d'une suscitation multisensorielle - joue sur son imaginaire social construit par le sujet en fonction d'une certaine conjoncture socio-affective." Alain MEDAN, (La ville censure, Anthropos, 1971) s'il est lui aussi attentif à la forme se mobilise auteur de l'opposition entre la ville latente et la ville manifeste, qu'il tente de découvrir en recherchant l'identité globale de diverses villes. 

 

 Jean-Marc STEBE et Hervé MARCHAL, Sociologie urbaine, Armand Colin, 2010 ; Jean REMY et Liliane VOYE, Sociologie urbaine, dans Sociologie contemporaine, Vigot, 1997.

 

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