SOCIOLOGIE

Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /2009 14:38
         Au fur et à mesure que la société se complexifie et ses membres deviennent très nombreux, l'impossibilité d'une communication directe entre individus et la formation de classes sociales différenciées entraînent la constitution de nouveaux moyens d'obtenir l'obéissance. Que ce soit dans les anciens domaines de la guerre, de la religion, du travail (selon la trifonctionnalité indo-européenne) ou dans le cadre de nouvelles institutions scolaires, universitaires, nécessaires à la transmission de savoirs complexes, il est impossible que seuls la remémoration de faits anciens ou le charisme de chefs permettent à une société d'exister, en tant qu'organisme ayant une identité et un véritable fonctionnement interne, sans éclater en multiples groupes en guerre ouverte. Aussi, les membres d'une société, qu'elles que soient leur fonction, leur appartenance sociale ou leurs occupations spécialisées sont-ils régis pour avoir des relations continues de collaborations, par un même raisonnement qui inclut l'obéissance à des lois qu'ils ne sont pas forcément aptes en eux-mêmes à comprendre le bien-fondé. Si le désordre n'est pas généralisé sur un territoire donné, c'est qu'une forme de discipline, un ensemble de règles et d'instruments de contrôle d'observations de ces règles existe. Même si cette discipline peut apparaître différente suivant les lieux de travail et d'occupation des hommes, elle traverse tous et partout et toujours, suivant des évolutions toujours lentes.
   Ceci est d'autant plus vrai que la justice ne régit pas les relations entre les individus et les groupes, que les inégalités sont importances entre eux, que leurs conditions de vie sont très différentes.
 
    Comment les dirigeants des institutions obtiennent-elles l'obéissance? Pourquoi les hommes et les femmes obéissent-ils à de mêmes lois, grosso modo, alors qu'ils ne bénéficient pas des mêmes avantages de cette observance? C'est cette question à la fois sociologique et de philosophie politique que de nombreux chercheurs se sont attachés à résoudre, et souvent ceux qui l'ont fait et ceux qui le font encore, sont nécessairement, quelque part, mentalement ou socialement, détaché de cette obligation d'observance et jouissent d'un minimum de détachement nécessaire à toute observation scientifique, car réfléchir à cela, c'est d'une certaine manière en contester la totalité légitimité. Parmi eux, nous retiendrons ici, mais pas seulement, deux d'entre eux, Michel FOUCAULT (1926-1984) et Erving GOFFMAN (1922-1984). Par ailleurs, et commençons par là, de nombreux historiens permettent de comprendre comment se met en place une discipline sociale.

     Dans les désordres qui suivent le déclin de l'Empire Romain d'Occident, avec son cortège de destructions, (de lieux de savoirs et d'habitations, voire de villes entières), de guerres, de disparitions de liens économiques, le christianisme constitue sans doute un des seuls liens existants entre les différents peuples (qui se séparent ainsi).
      Entre 1074 et 1294, entre la papauté de Grégoire VII et celle de Boniface VIII, le monachisme du XIIème siècle participe fortement aux rétablissements de liens économiques, sociaux et moraux.
"Parmi les grands centres d'influence, au Moyen Age, il faut nommer le couvent (qui ) fut un vaste foyer de religion élevé aussi bien que de sombre superstition. Le moine a été associé à tous les mouvements considérables de l'époque. Il a été, avec la papauté, le principal promoteur des Croisades et a été parmi les grands bâtisseurs. Il a fourni aux Universités leurs docteurs les plus profonds. Certains religieux du Moyen-Age ont été les Puritains, les Piétistes, les méthodistes, les Evangélistes de leur temps. Le monachisme (....) a été un immense réceptacle d'idées et de tendances très diverses, parfois contraires : fraternité évangélique et penchant militariste, vie contemplative et esprit d'activité, amour du silence et zèle missionnaire, légalisme étroit et libéralisme large, fidélité envers l'Eglise et velléités hérétiques.La vie monastique était très prisée (et aussi dirons-nous très protégée, car la principale bénéficiaire des diverses "Paix de Dieu" et trêves obligatoires). Au sein d'une société déchirée par les guerres, les couvents étaient des asiles de paix et de sanctification, qui attiraient les meilleurs esprits et où les seigneurs venaient parfois se recueillir (...et se réfugier, dirons-nous aussi). On célébrait chez les moines le renoncement, la discipline, les mortifications, la vie fraternelle ; on admirait leurs travaux agricoles, leur zèle de copistes, leurs initiatives artistiques et surtout leur bienfaisance. (...) On multiplia les couvents à satiété, au point que le IVème concile de Latran dut interdire la création de nouveaux Ordres.
Un trait remarquable du monachisme fut son alliance étroite avec le Saint-Siège. Étrange union que celle des moines méprisant le monde et des papes avides de le régenter! Ils les aidèrent à affermir leur pouvoir contre l'autorité épiscopale, à lutter contre les rois, à remplir leurs trésors, à produire des richesses, et les richesses ont détruit la religion." (Regard Bibliothèque chrétienne online, www.regard.eu.org).
     Ces lignes montrent l'importance des couvents et indiquent une voie de propagation à l'ensemble de la société d'une certaine forme de discipline. La discipline des couvents prépare en quelque sorte la discipline des ateliers, des écoles et des...casernes, tant l'institution militaire avait perdu la mémoire de celle qui présidait à l'organisation de l'armée romaine. Pour qui veut approfondir cette facette de l'histoire européenne, nous ne saurons que trop conseiller la lecture de Le monde et son histoire, de Luce PIETRI et de Marc VENARD (notamment le deuxième tome), qui complète bien, à plus d'un égard les études émanant des institutions ou organismes religieux.

    Plus près de nous, Michel FOUCAULT consacre une grande partie de son oeuvre à la discipline. Ou plus précisément à la formation des institutions disciplinaires, lieux analogues dans leur fonction : faire de l'homme un individu prévisible,  contrôlable, obéissant (école, asile, prison, caserne, hôpital, usine, école).
  Dans Surveiller et punir (1975), le sociologue et philosophe français, il examine la manière dont la société diffuse un système de punition généralisée. "Au point de départ, on peut donc placer le projet politique de quadriller exactement les illégalismes, de généraliser la fonction punitive, et de délimiter, pour le contrôler, le pouvoir de punir. Or, de là se dégagent deux lignes d'objectivation du crime et du criminel. D'un côté, le criminel désigné comme l'ennemi de tous, que tous ont intérêt à poursuivre, tombe hors du pacte (social), se disqualifie comme citoyen, et surgit, portant en lui comme un fragment sauvage de nature; il apparaît comme le scélérat, le monstre, le fou peut-être, le malade et bientôt l"'anormal". C'est à ce titre qu'il relèvera un jour d'une objectivation scientifique, et du "traitement" qui lui est corrélatif. D'un autre côté, la possibilité de mesurer, de l'intérieur, les effets du pouvoir punitif prescrit des tactiques d'intervention sur tous les criminels, actuels ou éventuels : l'organisation d'un champ de prévention, le calcul des intérêts, la mise en circulation d'un champ de représentations et de signes, la constitution d'un horizon de certitudes et de vérité, l'ajustement des peines à des variables de plus en plus fines ; tout cela conduit également à une objectivation des criminels et des crimes."
      C'est cette volonté de contrôler avec le minimum de moyen qui se retrouve notamment dans l'architecture des bâtiments des institutions spécialisées que sont le couvent, l'école, l'atelier et la caserne. Définir pour tous ce qui est interdit et autorisé existe bien évidemment déjà dans les Livres Sacrés, mais leur perte d'influence, vu le syncrétisme et la généralisation d'un esprit sceptique dans la société, exige bien d'autres moyens d'intériorisation de la discipline. Entre l'intériorisation, via la religion, des règles et de l'acceptation des punitions, et l'existence d'institutions disciplinaires, la palette est vaste pour obtenir l'obéissance de tous, même lorsque les conflits semblent l'emporter en intensité sur les coopérations.
  Plus loin, dans son même ouvrage, Michel FOUCAULT poursuit, avant d'aborder en tant que telle l'institution de la prison: "L'extension des méthodes disciplinaires s'inscrit dans un processus historique large : le développement à peu près à la même époque de bien d'autres technologies - agronomiques, industrielles, économiques. Mais il faut bien le reconnaître : à côté des industries minières, de la chimie naissante, des méthodes de la comptabilité nationale, à côté des hauts fourneaux ou de la machine à vapeur, le panoptisme a été peu célébré. On ne reconnaît en lieu qu'un bizarre petite utopie, le rêve d'une méchanceté ) un peu comme si BENTHAM avait été le FOURIER d'une société policière, dont le Phalanstère aurait eu la forme du Panoptison. Et pourtant, on avait là la formule abstraite d'une technologie bien réelle, celle des individus."
 Il s'agit, dans une société devenue très complexe, non de multiplier les individus devant contrôler les autres, mais de faire en sorte que le contrôle soit possible partout, de sorte que tout le monde se sente surveillé. Un peu comme nous le faisons avec l'inflation de caméras de surveillance dans les villes, enregistrant tout ce qui est enregistrable dans leur champ de vision, sans que bien évidemment, les responsables de la sécurité ait la possibilité de tout visionner. Il suffit que le citoyen ordinaire, comme le délinquant et le criminel sente, croie, qu'il est surveillé pour que ses actions soient plus contrôlables par la société.
 Rappelons que le panoptique est un type d'architecture carcérale définée par le philosophe utilitariste Jeremy BENTHAM (1748-1832). L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un individu, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Cette idée dérive des plans d'usine mis au point pour une surveillance et une coordination efficace des ouvriers.

     Gilles DELEUZE (1925-1995), dans un "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle" (1990), qui selon lui viennent avec la fin ds institutions disciplinaires, en les remplaçant, reprend les études de Michel FOUCAULT sur la discipline.
 "Foucault a situé les sociétés disciplinaires aux XVIIIème et XIXème siècles ; elles atteignent leur apogée au début du WWème. Elles procèdent à l'organisation des grands milieux d'enfermement. L'individu ne cesse de passer d'un milieu clos à un autre, chacun ayant ses lois : d'abord la famille, puis l'école, puis la caserne, puis à l'usine, de temps en temps l'hôpital, éventuellement la prison qui est le milieu d'enfermement par excellence. (...). Foucault a très bien analysé le projet idéal des milieux d'enfermement, particulièrement visibles dans l'usine : concentrer; répartir dans l'espace; ordonner dans le temps; composer dans l'espace-temps une force productive dont l'effet doit être supérieur à la somme des forces élémentaires. Mais ce que Foucault savait aussi, c'était la brièveté de ce modèle : il succédait à des sociétés de souveraineté, dont le but et les fonctions étaient tout autres (prélever plutôt qu'organiser la production, décider de la mort plutôt que gérer la vie) ; la transition s'était faite progressivement, et Napoléon semblait opérer la grande conversion d'une société à l'autre. Mais les disciplines à leur tour connaîtraient une crise, au profit de nouvelles forces qui se mettraient lentement en place, et qui se précipiteraient après la Deuxième guerre mondiale : les sociétés disciplinaires, c'était déjà ce que nous n'étions plus, ce que nous cessions d'être."  Faisant le constat de la crise généralisée de tous les milieux d'enfermement, concomitante d'ailleurs aux remises en cause de tous les systèmes sociaux d'autorité, le philosophe français propose surtout un programme de recherche sociologique sur ces sociétés de contrôle, et ce dans chacune des institutions disciplinaires en crise. Il le fait dans un vision pessimiste de l'évolution des sociétés : "La famille, l'école, l'armée, l'usine ne sont plus des milieux analogiques distincts qui convergent vers un propriétaire, État ou puissance privée, mais les figures chiffrées, déformables et transformables, d'une même entreprise qui n'a plus que des gestionnaires. Même l'art a quitté les milieux clos pou entrer dans les circuits ouverts de la banque. Les conquêtes de marché se font par prise de contrôle et non plus par formation de discipline, par fixation des cours plus encore que par abaissement des coûts, par transformation de produit plus que par spécialisation de production. La corruption y gagne une nouvelle puissance. Le service de vente est devenu le centre ou l'âme de l'entreprise. On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde. Le marketing est maintenant l'instrument du contrôle social, et forme la race impudente de nos maîtres. Le contrôle est à court terme et à rotation rapide, mais aussi continu et illimité, tandis que la discipline était de longue durée, infinie et discontinue. L'homme n'est plus l'homme enfermé, mais l'homme endetté. Il est vrai que le capitalisme a gardé pour constante l'extrême misère des trois quart de l'humanité, trop pauvres pour la dette, trop nombreux pour l'enfermement : le contrôle n'aura pas seulement à affronter les dissipations de frontières, mais les explosions de bidonvilles ou de ghettos."

            Erving GOFFMAN, dans Asiles (1961) notamment, développe la notion d'institution totale : "lieu de résidence ou de travail où un grand nombre d'individus, placés dans une même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et rigoureusement réglées." Le sociologue américain considère les prisons, camps de concentration ou d'internement, asiles, couvents, internats, orphelinats... comme autant d'institutions totales. Dans celles-ci les individus développent des stratégies qui tendent à contourner la discipline qui leur est imposée. Il part surtout d'observations réalisées dans des établissements hospitaliers pour malades mentaux, mais utilise de nombreux éléments d'observation puisés ailleurs, dans le théâtre ou le cinéma. pour lui, deux forces s'opposent dans ces institutions :
               - Les techniques de mortification, de dépersonnalisation, d'aliénation (cérémonies d'admissions, dépouillement des biens, perte d'autonomie, contamination de la perception des autres et de celle du personnel hospitalier...), justifiées de diverses manières (raisons d'hygiène et de sécurité surtout). Ces techniques influencent, jusqu'à les modifier, les perceptions et les comportements des reclus, selon un rôle décidé par l'institution. Les malades adoptent le point de vue de l'institution, par un système de récompenses et de punitions très élaborés, intégrés souvent de manière explicites dans les règlement de discipline de ces établissements ;
              - Les reclus développement des capacités de s'écarter du rôle assigné par l'institution : de manière frontale contre l'institution, dans ce cas, ils risquent une véritable désintégration de leur personnalité, de par les punitions infligées ; de manière intégrée par des stratégies de contournement, d'évitement, de tromperie, pour s'adapter à l'institution et tenter ainsi de se réapproprier leur vie.

         Erving GOFFMAN, Asiles, Editions de Minuit, 1968 ; Gilles DELEUZE, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, L'autre journal, n°1, 1990 ; Michel FOUCAULT, Surveiller et punir, Naissance de la prison, Gallimard, 1975 ; Luce PIETRI et Marc VENARD, Le monde et son histoire, Tome 2, La fin du Moyen Age et les débuts du monde moderne, Robert Laffont, Collection Bouquins, 1971.

                                                            SOCIUS

    


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Mercredi 23 septembre 2009 3 23 /09 /2009 17:45
     Depuis plusieurs années, de multiples associations et d'organismes divers (Sport et Citoyenneté, Pur Sport...) sont partis en croisade pour défendre les "vraies" valeurs du sport. Tant dans les milieux sportifs (de haut niveau ou du club local) que dans une fraction des spectateurs habituels des stades ou encore parmi les personnels enseignants du sport se manifeste de façon perceptible (il suffit de surfer sur Internet pour s'en apercevoir) une certaine mobilisation contre de "multiples dérives" ou plus fondamentalement contre certaines conceptions du sport. A côté donc d'une analyse sociologique tantôt lénifiante, plus rarement critique existe donc à l'intérieur même du "triptyque" sportifs-spectateurs-pratiquants une bataille idéologique à plusieurs enjeux.

    Quels sont donc ces valeurs?
       Elles découlent à la fois de l'objectif d'une pratique sportive (santé, développement physique, équilibre corporel, réhabilitation du corps...) et des règles du jeu que les groupes sociaux qui s'y adonnent se sont fixés.
      Les cultures du sport naviguent de la pratique individuelle à la pratique de masse : il n'y aurait pas grand chose de commun finalement entre l'adepte du footing et le supporter d'un club de football. L'expérience du sport et le rapport au corps chez le sportif se différencie également selon l'investissement en temps que celui-ci lui prête.
Jacques DEFRANCE pose bien cette question : "A mesure qu'un individu s'engage dans le sport, entrant dans une pratique compétitive intense et durable, développe-t-il un rapport au corps particulier? les sportifs font l'expérience d'un ensemble de préparations, de précautions, de soins, et vivent une gamme de sensations partagée par tous ceux qui s'exposent avec leurs corps dans la rivalité sportive, ceux qui "tirent" le maximum de leurs muscles, qui se "vident les tripes", qui encaissent des coups, etc. Ils partagent des conditions matérielles : le club, la tenue, les vestiaires, l'équipe, le terrain de la compétition (stade, piscine, etc), l'entraîneur, les commissaires et les arbitres, les rites d'avant le match, etc. Ils ont en commun des valeurs et des expériences vécues : l'entraînement, la préparation psychologique, la tactique, le "sens du jeu", l'agressivité, le goût de la victoire et le plaisir d'être acclamé, la douleur, la fatigue, la sensation de forme et le sentiment d'être dans une condition physique supérieure aux gens ordinaires (ajoutons la lecture de L'équipe). Dans cet univers réunissant des conditions matérielles de pratique, des façons de faire codifiées et répétées, des symboles et des significations partagées, quelles formes prennent les relations du sportif à son propre corps?"
     François MANDIN, dans sa réflexion sur les règles du sport écrit que "l'une des caractéristiques la plus immédiatement perceptible de la compétition sportive, même pour le profane, est l'opposition qu'elle organise entre des individus ou des groupes d'individus. En ce sens la compétition sportive s'apparente à un conflit. Il s'agit toutefois, à la lumière du sens commun et juridique du conflit, d'un affrontement particulier".  Le maître de conférences UFR STAPS à l'université de Nantes poursuit : "Si la compétition se rapproche du sens commun du conflit en ce qu'elle constitue une opposition d'intérêts, elle s'en éloigne dans la mesure où cette opposition ne prend pas sa source dans un litige mais découle d'un accord entre des individus qui décident de se mesurer". Cette circonstance, soit dit en passant, sépare radicalement la fonction des jeux sportifs antiques par exemple de celle des jeux sportifs modernes, du moins dans son essence, si l'on fait abstraction des enjeux politico-économiques qui ne sont pas du ressort direct des sportifs eux-mêmes (qui en sont instrumentalisés au lieu d'en être des acteurs de premier plan). "A l'échelle individuelle, il traduit l'acceptation par les sportifs de s'affronter. A l'échelle collective, il entraîne l'appartenance du sportif à une institution qui organise la compétition au moyen de règles techniques, déontologiques, disciplinaires et veille à son bon déroulement." Il existe à côté du droit étatique, un véritable droit sportif autonome.
 
     Que prônent donc officiellement les multiples organismes qui font la promotion du sport, et notamment du sport de masse, étant entendu que dans leur esprit, il existe une continuité - concrètement présente dans l'organisation hiérarchique des matches - entre les pratiques des clubs sportifs de base et la compétition internationale?
     La Médiathèque, dans un texte de 2004, résume bien ces valeurs à défendre : "Au travers des pratiques sportives, qu'elles soient compétitives, performantes ou plus libertaires, moult valeurs s'expriment selon leurs thuriféraires : santé, solidarité, goût de l'effort, respect des règles, citoyenneté, créativité, connaissance de soi, dépassement de soi, intégration, glorieuse incertitude, discipline de groupe, acceptation de l'échec, bénévolat, humilité dans la victoire, esprit sain, partage, expression corporelle, tolérance, esprit d'équipe, force de caractère, abnégation, canalisation de la violence, fair-play, sens de la fête et du jeu, attachement aux couleurs, volonté,...toutes ces valeurs existent sans doute, mais sûrement pas tout le temps! Le sport n'est pas la potion magique rendant l'homme infiniment bon. Olympique ou pas, toutes les médailles ont leurs revers : en sport, ceux-ci ont nom dopage, chauvinisme, corruption, récupération politique, violence, affairisme, mais aussi gloriole, triche, xénophobie, individualisme, machisme, championnite, ségrégation..."
   Le Comité International Olympique justement a agréé une Charte pour un sport éthique issu des travaux de l'Université Sportive d'été 2001 tenu à Marseille dans laquelle il résulte du fait que l'éthique du sport a pour fondement et pour objectif la défense de la dignité de l'homme par la réalisation d'une harmonie du corps, du coeur et de l'esprit, pour tous ceux qui développement une activité dans le sport, "l'obligation d'une mission d'éducation et de formation qui vise à promouvoir :
    - le respect de l'adversaire, considéré d'abord comme un partenaire de jeu,
    - la connaissance claire de soi, de ses forces et de ses limites,
    - la lutte contre toute forme de violence ou de tricherie et l'engagement pour la défense de l'équité dans le sport,
    - le ménagement des équilibres de la nature,
    - la sensibilisation à la nécessité de la solidarité."
   Les objectifs de l'association Sport et Citoyenneté sont que le sport soit "un vecteur de lien social, une activité économique éthique et un service au service du bien-être". On voit bien dans le détail de chacune de ces vertus à promouvoir qu'ils correspondent précisément à de nombreux problèmes sociaux rencontrés dans l'organisation même des sports.
Par exemple l'accessibilité à tous est précisément la résolution du problème de la ségrégation sociale. Jacques DEFRANCE cite l'inégalité des chances d'accès au sport selon la couleur de la peau et l'affectation des Noirs à des postes moins valorisés ou plus risqué dans les sports collectifs. Sur le sport vecteur de modèle pour l'égalité entre les sexes, le monde sportif précisément "se présente souvent comme une poche de résistance protégeant des formes de culture masculine, non seulement s'y concentrent des forces sociales attachées au maintien d'anciennes formes patriarcales de relations entres les sexes, mais s'y présentent des questions originales, liées au fait que la culture sportive permet un engagement corporel direct et l'application d'une violence physique qu'on ne trouve pas ailleurs." Sur le sport, moyen d'améliorer la santé, la question du dopage très médiatisée pour le cyclisme par exemple révèle l'existence de toute une problématique où seul le résultat final compte, même si le champion le paie de plusieurs années de sa vie. Enfin, autre exemple, sur la question du respect de la règle, un philosophe britannique, collaborateur régulier d'émissions sportives sur la chaîne britannique BBC, récemment interviewé par le journal Le Monde déclare que la triche fait partie intégrante du sport professionnel du haut niveau et qu'elle est également très présente dans les petits clubs sportifs.
   On conçoit donc qu'un véritable conflit des valeurs travers les sports. Certains y voient des dérives à combattre et pensent que le sport reste toujours un vecteur social positif. D'aucun pensent que le sport en lui-même contient les valeurs machistes et agressives. D'autres estiment qu'il existe bien plusieurs conceptions du sport qui s'affrontent, et singulièrement dans les modalités du face à face entre deux sportifs ou deux équipes.
   Ainsi, des responsables d'associations sportives, dans de nombreuses disciplines se retrouvent dans une réflexion pour faire du sport un moyen de "dompter la violence". "Lieu privilégié d'expérimentation de la dimension collective, du respect des règles et du dépassement de soi, il permet, sous certaines conditions, de mener un travail sur les conduites et les valeurs. ainsi devient-il facteur de socialisation et de régulation des comportements. Même si juridiquement le sport n'existe pratiquement qu'en situation de compétition, de nombreuses activités physiques et sportives permettent de progresser dans la recherche de la maîtrise de soi et du bien-être. Certains arts martiaux tels que l'aïkido, la capoeira brésilienne ou d'autres encore, constituent de véritables mises en scène de la confrontation, des médiations de la rencontre. Ces rituels permettent de faire émerger sa propre violence, pour la représenter et finalement la dompter. En organisant l'affrontement, le sport s'apparente au conflit. Comme lui, il provoque chez les pratiquants et les spectateurs des sensations, éveille des émotions et déclenche des comportements. C'est précisément pourquoi le sport peut se révéler un excellent outil d'éducation à la relation et à la gestion des conflits." (Non-Violence Actualité).

   Non-Violence Actualité, Novembre-Décembre 2006 (www.nonviolence-actualité.org) ; Jacques DEFRANCE, sociologie du sport, Editions La Découverte, collection Repères, 2006 ; François MANDIN, contribution sur La compétition sportive : du droit de s'opposer à l'opposition du droit, dans Le conflit, Journée de la Miaosn des sciences de l'homme, sous la direction d'Olivier MENARD, L'Harmattan, Collection Logiques sociales, 2005.

                                                               SOCIUS
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Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /2009 17:43
        Les médias véhiculent, mais pas seulement eux, une idéologie du sport partagée malheureusement par une grande partie de la population, qui engendre des idées fausses, et en tout cas absolument pas argumentées, sur les relations entre facteurs de violence sociale et sport.
     Parmi ces idées fausses quatre ensembles d'assertions sont bien mises en valeur par Jean-Marie BROHM qui plaide pour une sociologie historique du sport :
            - Le sport éternel et ses "perversions mondaines". "Le sport est presque toujours conçu comme une "essence transcendante" (Bernard JEU, Analyse du sport)) dont les manifestations seraient dévoyées ou menacées par divers périls (théorie du noyau sain et de l'écorce pourrie). Les présupposés (...) de cette position (...) sont les suivants :
                                      - la croyance en une pérennité du sport éternel". des Grecs à nos jours, il y aurait une continuité historique du sport en tant qu'entité culturelle transcendant les modes de production. Ce sport, aussi vieux que le monde serait dans son essence identique à travers les âges et exprimerait les traits permanents de la "nature humaine".
                                      - les idéaux du sport (les idéaux olympiques notamment) seraient détournés de leur vocation primordiale par les excès, les abus, les exagérations de toute sorte qui caractérisent les passions de ce temps."  C'est le sport dénaturé par ses mauvaises applications (Michel BOUET, Signification du sport).
                                      - "le corollaire politique ou idéologique (...) est la conception du "sport confisqué", c'est-à-dire (qu'elle) considère que le sport, en tant que pratique systématique de la compétition physique, est "neutre" et qu'il est simplement utilisé de différentes manières suivant les régimes socio-politiques ou suivant les objectifs idéologiques de telle ou telle classe sociale." "On trouve un bon exemple de la thèse du sport confisqué par la bourgeoisie dans une production théorique du Parti Communiste Français" (Guy BESSE, Sport et développement humain).
             - La démocratisation du sport. "En partant de l'idée toute simple que le sport aurait été indûment "accaparé" par la bourgeoisie, les adeptes de la démocratisation avancent la revendication du "sport pour tous" et plus exactement de "tous les sports pour tous". Ainsi s'expriment des revendications sur le ski, le tennis, l'équitation, le golf ou l'escrime..."De fait, une bonne partie de l'histoire de l'idéologie sportive est occupée par les débats concernant les moyens de la démocratisation". Dans les anciens pays de l'Est, le sport était conçu comme moyen de mobilisation des masses, facilitant l'encadrement de la jeunesse et des travailleurs. Dans les pays occidentaux, beaucoup considère encore que la démocratisation du sport est un bon levier de la démocratisation des rapports sociaux et des institutions.
             - Le sport antidote à l'entropie sociale. "L'utilité du sport est toujours rapportée à sa capacité supposée d'enrayer les principales crises sociales ou de constituer un modèle efficace contre les maux, anomies, tares et défauts de la vie en société." Pierre de COUBERTIN (1863-1937), le fondateur des Jeux Olympiques modernes voit dans le sport l'antidote de la lutte des classes (La revue Olympique 1910). Une illustration de cette thèse est la quasi-hystérie du championnat mondial du football en 1998 où la France remporta la coupe, où l'on croyait - on y est revenu depuis, et largement - que cette euphorie collective allait avoir des effets jusque dans la pacification de certains quartiers de banlieue...
             - Le sport comme manifestation culturelle. "De sa naissance à nos jours, le sport a été le vecteur privilégié d'innombrables discours performatifs visant à le présenter comme une culture ou comme une incitation à la culture." Ce serait promouvoir l'équité, la camaraderie, la fraternité... Ce serait aussi un antidote efficace contre l'oisiveté, le laxisme, la vie facile.

          Il n'a évidemment échappé à personne que le XXème est peut-être un des siècles les plus violents de l'histoire de l'humanité et pourtant, il s'agit bien du siècle de la massification du sport. Il n'y a jamais eu autant de personnes célébrant, à défaut de pratiquer toujours le sport, au moment où les peuples s'entre-tuèrent de façon enthousiaste. Ce pourrait être un contraste pour montrer qu'il y a loin de la coupe aux lèvres entre ces quatre formes d'assertions et la réalité. Et pourtant, précisément, la réalité sociale est bien trop complexe pour que nous usions de telles formules. Ce serait finalement répondre par une assertion à ces assertions. Il s'agit de bien analyser les relations qui peuvent exister entre la violence de rapports sociaux et la pratique du sport (et bien entendu de tel ou tel type de sport).
          C'est le genre de travail que Eric DUNNING tente en réfléchissant sur le lien social et la violence dans le sport.
    Le sociologue établit tout d'abord le lien segmentaire et la sociogenèse de la violence affective pour parvenir ensuite une étude sur le lien segmentaire dans la classe ouvrière et la sociogenèse de la violence des hooligans au football.
   Il distingue les communautés humaines suivant la force des liens segmentaires ou des liens fonctionnels et veut montrer leurs corrélatifs structurels :
     - Lien segmentaire : communautés se suffisant à elles-mêmes au niveau local, et peu liées entre elles au sein d'un cadre protonational plus large avec une relative pauvreté.
     - Lieu fonctionnel : intégration nationale des communautés, liés par de vastes chaines d'interdépendance avec une relative richesse.
     - Lien segmentaire : Pression intermittente venue d'en haut, d'un Etat central faible, avec une classe dirigeante relativement autonome, divisée entre des factions guerrières et sacerdotales. Équilibre des forces qui penche fortement en faveur des dirigeants/représentants de l'autorité au sein des groupes et entre les groupes ; faible pression structurelle exercée depuis en bas, simultanément, pouvoir des dirigeants affaibli, par exemple un appareil d'Etat rudimentaire et pauvreté des moyens de transport et de communication.
     - Lien fonctionnel : Pression continue venue d'en haut, d'un Etat central puissant ; classe dirigeante relativement dépendante dans laquelle les fonctions séculières et civile sont dominantes ; tendance à l'égalisation des forces par la production de contrôles multipolaires au sein des groupes et entre les groupes ; forte pression structurelle exercée depuis en bas ; simultanément, pouvoir des dirigeants renforcé, par exemple par un appareil d'Etat et abandon moyens de transport et de communication.
     - Lien segmentaire : Forte identification à des groupes très circonscrits, unis principalement par des liens transmis - consanguins et locaux.
     - Lien fonctionnel : Identification à des groupes unis principalement par des liens acquis - d'interdépendance fonctionnelle.
     - Lien segmentaire : Occupations peu diversifiées ; homogénéité de l'expérience du travail au sein des groupes professionnels et entre eux.
      - Lien fonctionnel : Occupations très diversifiées ; hétérogénéité de l'expérience du travail au sein des groupes professionnels et entre eux.
      - Lien segmentaire : Faible mobilité sociale et géographique ; horizons d'expérience restreints.
      - Lien fonctionnel : Grande mobilité sociale et géographique ; horizons d'expérience élargis.
      - Lien segmentaire : Faible pression sociale incitant à s'autocontroler par rapport à la violence physique ou à différer le plaisir en général : prévision ou planification à long terme rare. Certains sociologues parlent de faible résistance à la frustration.
      - Lien fonctionnel : Forte pression sociale incitant à s'autocontroler par rapport à la violence physique ou à différer le plaisir en général : prévision et planification à long terme fréquentes. Certains sociologues parlent de possibilités importantes de transfert de la frustration, ou de compensation de cette frustration.
      - Lien segmentaire : Contrôle émotionnel réduit ; recherche de l'excitation immédiate ; tendance à de violentes sautes d'humeur ; seuil de répulsion élevé face à la violence et à la douleur ; plaisir à faire souffrir les autres directement et à les voir souffrir ; violence manifestée ouvertement dans la vie quotidienne ; faible culpabilité après la perpétration d'actes violents.
      - Lien fonctionnel : Contrôle émotionnel important ; recherche de l'excitation sous des formes adoucies ; tempérament relativement stable ; seuil de répulsion bas face à la violence et à la douleur ; plaisir par procuration à regarder une violence "mimétique", mais non une violence "réelle" ; violence rejetée "dans les coulisses" ; sentiments de culpabilité intenses après la perpétration d'actes violents ; recours rationnel à la violence dans des situations où elle est perçue comme indécelable.
     - Lien segmentaire : Grande ségrégation dans les rôles conjugaux ; familles centrées sur la mère ; père autoritaire peu impliqué dans la vie de famille ; vies séparées des hommes et des femmes ; enfants nombreux.
     - Lien fonctionnel : Faible ségrégation dans les rôles conjugaux ; familles conjointes, symétriques ou égalitaires : père très impliqué dans le vie de famille ; vie commune des hommes et des femmes ; enfants peu nombreux.
     - Lieu segmentaire : Violence physique très présente dans les relations entre les sexes ; domination masculine.
     - Lien fonctionnel : Violence physique peu présente dans les relations entre les sexes ; égalité sexuelle.
    - Lien segmentaire : Surveillance parentale des enfants relâchée et intermittente ; rôle central de la violence au début de la socialisation ; violence spontanée, affective des parents à l'égard des enfants.
    - Lien fonctionnel : Surveillance parentale des enfants assidue et continue ; socialisation par des moyens principalement non violents, mais recours limité et planifié à une violence rationnelle/instrumentale.
    - Lien segmentaire : Tendance structurelle à la formation de bandes aux frontières des segments sociaux et affrontements entre bandes locales ; accent mis sur la masculinité agressive ; possibilité d'accéder par la force au pouvoir et au statut au sein de la bande et de la communauté locale.
     - Lien fonctionnel : Tendance structurelle à la formation de relations fondées sur le choix et non pas simplement sur l'appartenance à une même communauté ; masculinité civilisée, qui s'exprime par exemple dans des sports formels ; possibilité d'accéder à un pouvoir et à un statut autres que locaux ; statut déterminé par la capacité professionnelle, éducationnelle, artistique et sportive.
     Lien segmentaire : Formes "populaires" de sport, c'est-à-dire une extension ritualisée des affrontements entre bandes locales ; niveau de violence relativement élevé.
     Lieu fonctionnel : Formes "modernes" de sport, c'est-à-dire affrontements ludiques ritualisés qui reposent sur des formes contrôlées de violence, mais forte pression sociale incitant au recours à la violence dans ses formes rationnelles/instrumentales.
     Si nous reproduisons ici, de façon alternée les caractéristiques de de ce Eric DUNNING entend par lien segmentaire et lien fonctionnel, c'est parce que finalement, on retrouve souvent ce langage et cette manière de formuler les alternatives de comportements/structures sociales (ici exprimées sans les nuances introduites fortement en cours d'analyse) dans de très nombreuses analyses sociologiques touchant à la violence, qui tentent de la cerner le plus largement possible dans l'espace et dans le temps. Et pas seulement bien évidemment à propos du sport.
   
     En ce qui concerne le sport, on voit que les structures des liens offrent une certaine résistance à la pénétration de sports qui ne seraient pas par ailleurs leurs homothétiques. Plus que des correctifs, les différents sports apparaissent comme des variantes ou des dégradés de ces comportements/structures. Difficile de plaquer du golf dans les milieux "populaires" et le football était autrefois très mal vu dans certains quartiers huppés en France... Une fois posée la grille d'analyse, c'est type de sport par type de sport qu'il faut poursuivre. C'est ainsi qu'Eric DUNNING étudie successivement les cas du football et du rugby. Le livre de Norbert ELIAS et d'Eric DUNNIND sur les liens entre sport et civilisation se voulait d'ailleurs une incitation à poursuivre les réflexions entamées. Et depuis 1986, de très nombreuses études ont été faites, mais malheureusement très souvent liées à des préoccupation très concrètes comme les flambées de violence dans les quartiers de certaines banlieues ou les "débordements" dans certains matches de football... et dans des perspectives plutôt criminologiques.
              On attend toujours en fin de compte, des analyses sociologiques longues sur les relations entre sport et violence. Mais bien entendu, dans le cadre de ce blog, un certain nombre d'ouvrages seront proposés.

        Norbert ELIAS et Eric DUNNING, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Fayard, 1986 ; Jean-Marie BROHM, contribution Pour une sociologie historique du corps, Critique de la modernité sportive, Les éditions de la passion, 1995.

                                                                      SOCIUS

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Mercredi 16 septembre 2009 3 16 /09 /2009 14:02
           Le sport de masse - sport spectacle comme sport scolaire et militaire - n'existe en Occident que depuis la seconde moitié du XIXème siècle. D'abord en Grande Bretagne puis dans toute l'Europe et en Amérique, ces formes de sport se sont répandues en même temps que la renaissance des Jeux Olympiques, ces sports qualifiés de haut niveau de compétition entre représentants d'Etat.
Norbert ELIAS et Eric DUNNING lient leurs réflexions sur l'émergence de ces sports à un examen de l'évolution sociale, tant dans la diffusion différentielle de ces sports dans les différentes classes sociales que sur le niveau de violence sociales qui les caractérisent. Et ils le font notamment avec l'étude en parallèle des jeux grecs anciens. C'est cette démarche qui nous permet de mieux comprendre les articulations culturelles et les diverses mystifications entretenues autour des sports de masse. Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN, de leur côté, examinent des éléments d'histoire des pratiques corporelles, particulièrement les relations entre sport et guerre, la violence entre groupes sociaux et autre Etats où le sport prend une grande part.

         "Comment expliquer qu'une forme anglaise de passe-temps appelée "sport" ait servi de modèle, principalement aux XIXème et XXème siècles, à un développement des loisirs à l'échelle mondiale ?" A cette question, Norbert ELIAS et Eric DUNNING répondent en revenant sur la définition que nous donnons au sport et le resituent dans le processus d'industrialisation. Ils mettent en cause la trop rapide analogie entre des sports olympiques antiques d'une Grèce, berceau brillant et civilisé de l'Occident, et ces jeunes modernes baptisés du même nom. Ils entendent par là détruire l'image un peu trop édifiante de "l'esprit sportif", que l'on semble souvent plaquer sur des sociétés, qu'elles soient de l'Antiquité, du Moyen-Age ou de la Renaissance, comme si cet esprit sportif avait contribué à la "civlisation des moeurs". ils renversent souvent la perspective en faisant précisément de certains aspects du sport, des survivances de pratiques très brutales, voire sanglantes. En tout cas, ils introduisent dans la réflexion sur le sport une vision complexe, opposée à l'apologie que nous entendons trop d'habitude.
   "En raison de la conception hiérarchique des rapports entre travail et loisir qui prévaut actuellement (le travail étant toujours considéré comme ayant une valeur supérieure), on est facilement conduit à supposer que toute transformation des activités de loisir en général, ou des jeux de compétition en particulier (...) a été un "effet" dont l'industrialisation fut la "cause". L'attente implicite de telles relations causales clôt le débat avant qu'il ne soit réellement ouvert, alors que l'on pourrait, par exemple, envisager l'hypothèse selon laquelle l'industrialisation et la transformation de certaines activités de loisir en sports sont des évolution partielles, interdépendantes à l'intérieur d'une récente transformation d'ensemble des société étatiques ; c'est seulement en cessant d'assigner le statut de "causes" aux changements survenus dans les sphères sociales qui occupent une position dominante dans l'échelle des valeurs de sa propre société, et le statut d"effets" aux changements dans les sphères de rang inférieur, que l'on peut espérer résoudre le problème (de la genèse du sport)".
   "... on voit aisément que les jeux de compétition de l'Antiquité classique, souvent présentés comme le paradigme du sport, se distinguent par nombre de traits de nos compétitions sportives et qu'ils se sont développés dans des conditions très différentes. L'éthique des participants, les critères suivant lesquels ils étaient jugés, les règles des compétitions et les performances elles-mêmes diffèrent à bien des égards de ceux du sport moderne." 
C'est dans le détail de la pratique des différents sports que nous nous rendons bien compte de ces différences. Ainsi la lutte. "Parmi les jeux de compétitions des Jeux Olympique antiques, l'un des plus populaires était le pancrace, sorte de lutte au sol. Le niveau de violence autorisé était très différent de celui qu'admet la lutte libre contemporaine. Leontiskos de Messène, qui remporta par deux fois la couronne olympiques durant la première moitié du Vème siècle av JC, obtint sa victoire non pas en mettant à terre ses adversaires, mais en leur brisant les doigts. Arrachion de Phigalie, deux fois vainqueur olympique au pancrace, fut étranglé en 561 alors qu'il tentait pour la troisième fois, d'obtenir la couronne olympique ; comme il avait réussi, avant d'être tué, à briser les orteils de son adversaire que la douleur avait contraint à l'abandon, les juges couronnèrent son cadavre. (...) Si un homme était tués au cours d'une compétition qui avait lieu à l'occasion de l'une des grandes fêtes, il était sacré vainqueur. Le survivant perdait sa couronne (...) mais n'était pas puni."
"Les anciens Jeux Olympiques durèrent plus de mille ans et les normes de violece ont peut-être varié au fil de cette période. Mais quelles qu'aient pu être ces variations, tout au long de l'Antiquité, le seuil de sensibilité au spectacle des blessures graves et même des meurtres survenus au cour d'un combat, et donc l'éthique de la lutte dans son ensemble, étaient très différentes de ceux qui caractérisent le type de combat que nous définissons aujourd'hui comme du "sport"". Il en est de même pour la boxe, qui n'était pas considéré comme la boxe anglaise des XVIII-XIXèmes siècles comme des sports, mais comme un entraînement à la guerre.
    D'une manière générale, "la comparaison du niveau de violence des jeunes de compétition de la Grèce classique, ou encore des tournois et des jeux populaires du Moyen-Age, avec les niveaux de violence des sports de compétition actuels met en évidence un élément spécifique du processus de civilisation" et il faut rapprocher les différentes pratiques "sportives" du niveau général de violence socialement autorisé."
   "...dans le cadre social de la cité-Etat grecque, les individus dépendaient encore, dans une large mesure, des autres, des dispositifs externes et des sanctions comme moyen d'infléchir leurs passions, et que, par rapport aux individus des sociétés industrielles contemporaines, ils pouvaient moins compter sur les barrières intériorisées et sur eux-mêmes pour contrôler leurs pulsions violentes. Il nous faut cependant ajouter qu'ils - ou du moins leurs élites - étaient déjà bien plus capables de se contenir individuellement que leurs pères de la période pré-classique. Témoin l'évolution des représentations des dieux grecs et la critique de leur arbitraire et de leur férocité. Si l'on a en tête le stade particulier dans un processus de civilisation représenté par la société grecque à l'époque des cités-Etats autonomes, il nous est plus facile de comprendre que le caractère violemment passionné - par rapport au nôtre - des anciens Grecs dans l'action était parfaitement compatible avec l'harmonie corporelle et l'équilibre, la grâce aristocratique et la fierté dans le mouvement que reflète la sculpture grecque."

            Même constat de la relation serrée entre jeux, "sports" et guerre pour Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN. "Les jeux de l'Antiquité grecque (...) opposent des athlètes dans des compétitions institutionnalisées, dont certaines sont très violentes. Avec les siècles, le sens de ces affrontements se modifie. Les jeux de la période archaïque s'associent à des rituels chamaniques, de vie, de mort et de renaissance où prévaut le rite cérémoniel s'inscrivant dans le fond mythique. Aux époques classiques et hellénistiques, les "champions", engagés, pris en charge et "entraînés" par la polis, la représentent dans des combats périodiques qui, interrompant la guerre, lui substituent une métaphore : les Jeux olympiques. Les enjeux de prestige et de prééminence des cités-Etats l'emportent sur les motifs d'ordre religieux."
  Les affrontements ludiques sont des simulacres de guerre, et inversement, le combat guerrier est depuis la nuit des temps assimilable à un jeu (Johan HUIZINGA). D'ailleurs, les grecs ne parlaient pas de "jeux", mais d'agônes, de compétitions et de rivalité. A l'époque classique, l'esprit de compétition développé sur le stade est tout naturellement mis au service de la cité (Maurice SARTRE). Marcel DETIENNE écrit que "on est même en droit de penser que l'apparition du fantassin et du combat en phalange est une des causes de l'institution du gymnase, comme système d'éducation collectif. Exercices gymniques et rythmes musicaux concourent, tous deux, à instituer l'ordre et la discipline, qui fondent le comportement de l'hoplite".  Que ce soit dans l'aristocratie dominante de l'époque homérique ou plus tard dans l'organisation "démocratique" de la Cité, il s'agit toujours de préparer la guerre ou de faire triompher la patrie par la lutte.    
      "Héritée des temps archaïques où se sont constituées ces formes quasi définitives, la gymnastique grecque évolue peu. Elle reste dominée par la noble émulation de l'esprit de compétition : elle prépare l'enfant, puis l'adolescent, à figurer avec honneur dans des concours consacrés aux différentes épreuves d'athlétisme au sens strict. Les autres exercices demeurent secondaires. Au Vème siècle, à Athènes, l'équitation, tradition aristocratique, contribue à l'éducation de la jeunesse, sans connaître le statut privilégié de la course : l'hoplite, le combattant par excellence, est un fantassin lourdement armé." Citons encore une partie de la conclusion des deux auteurs de Du guerrier à l'athlète, concernant cette  longue période grecque : "A l'époque classique, outre leur fonction religieuse et panhellénique, les olympiade sont un "carrefour" politique de la Grèce. Vastes rassemblements de foule venues de tout le monde grec (...) les compétitions sont l'occasion de négociations diplomatiques, de l'annonces d'alliances ou de traités. Les orateurs y trouvent l'occasion de développer des thèmes politiques, tel LYSIAS invitant les Grecs à s'unir contre DENYS, tirant de Syracuse."
   Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN amorcent d'autres pistes de réflexion, qui doivent montrer combien les sports font partie de la dynamique sociale dans son ensemble :  - le développement différent du sport moderne en Angleterre et
                                                                                                 sur le continent ;
                                                                                      - la propagation de l'idée d'éducation physique, et son enracinement 
                                                                      dans la préparation des guerres, notamment entre 1806 et 1890 en France ;
                                                                                       - le développement de la conception du corps humain comme
                                                                                                  moteur vivant dans le travail industriel ;
                                                                                       - la révolution des sports modernes en France entre 1882 et 1921,
                                                             où sa démocratisation entre en conflit avec l'élitisme de certaines classes sociales ;
                                                                                      - les différentes étapes du mouvement olympique ;
                                                                                      - le développement du sport de masse en URSS, sport prolétarien et
                                                                                               sport soviétique ;
                                                                                      - le développement d'un sport populiste ou d'un sport populaire en
                                                                                             France entre 1918 et 1939 ;
                                                                                     - le sport et la "régénération de la jeunesse" sous le régime de Vichy ;
                                                                                     - l'AOF entre sport indigène et sport colonial entre 1945 et 1960....

         Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN, Du guerrier à l'athlète, Elément d'histoire des pratiques corporelles, PUF, collection Pratiques corporelles, 2002 ; Norbert ELIAS et Eric DUNNING, Sport et civilisation, La violence maîtrisée, Fayard, 1986.

                                                                    SOCIUS
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Mercredi 9 septembre 2009 3 09 /09 /2009 14:32
              Pour paraphraser une formule maintenant bien connue sur la géographie, nous serions tenté d'écrire, au regard de son histoire depuis l'Antiquité, que le sport sert d'abord à faire la guerre. Si le sport scolaire et le sport militaire montrent bien cette fonction à l'oeuvre de manière très concrète dans les Etats depuis longtemps, le sport - les manifestations sportives de tout ordre - reste encore un moyen de guerre idéologique visant à montrer la vitalité d'une nation et à rassembler les différentes classes sociales dans une même attention aux exploits ou aux compétitions, un instrument efficace de contrôle social. De manière plus générale, et vu de manière peut-être moins polémique, le sport, en tant que phénomène social de grande ampleur, participe (et même constitue)  à de nombreux conflits. Bref, la relation entre sport et conflit mérite toute l'attention de la sociologie.

          Or, comme le remarque Raymond THOMAS, "face à cette emprise du phénomène, la faiblesse de la recherche sociologique peut étonner. En effet, dans ce domaine, les travaux ont débuté tardivement. La recherche sportive apparaît surtout en biologie et un peu en psychologie."  Les premières institutions sociologiques naissent aux alentours des années 1965.
En France, c'est avec le mouvement de mai 1968 que se révèle un courant contestataire au sein des enseignants d'éducation physique. Jean-Marie BROHM, auteur en 2006 d'un livre-réquisitoire contre le football, se livre à une critique radicale du sport. Christian POCIELLO, proche des idées de Pierre BOURDIEU, place les différentes pratiques du sport dans l'espace des classes sociales, tandis que Bernard MICHON en étudie les aspects socio-économiques et Gérard BRUANT fait oeuvre d'anthropologie sportive. Dans la myriade d'études concernant les aspects sociaux au sens large du sport, très loin de l'industrie des loisirs, apologétiste parfois sans beaucoup d'intelligence des stars sportives, nous retenons pour notre propos toute une série de voies de recherche :
                - Intégration sociale par le sport : dans le cadre des préoccupations soulevées par les phénomènes de bandes dans les quartiers de grandes agglomérations, et souvent diligentée par les pouvoirs publics, une nombreuse littérature se tourne vers l'analyse des effets de la pratique sportive sur l'intégration sociale de certaines populations (Raymond THOMAS, Pascal DURET).
               - Cultures véhiculées par le sport : Christian POCIELLO par exemple analyse les valeurs véhiculées par le sport et les différentes pratiques en relation avec le tissu social.
               - Jeux et sports, dans lesquels le sport s'avère être le symbole d'une civilisation :  John ROBERTS et Brian SUTTON-SMITH dès 1962 proposent une théorie explicative du rapport des jeux et des civilisations, à travers le concept de l'enculturation conflictuelle. Les jeux - sportifs notamment - servent d'exutoire aux tensions, aux conflits engendrés par les valeurs dominantes de la société. Dans la même perspective Norbert ELIAS et Eric DUNNING, avec une approche historique de grande ampleur lient l'apparition et l'importance alternée de différents sports à l'état des sociétés. Nous dirions aussi que les études de Paul VEYNE permettent une approche des jeux et de la politique, bien que différente, permettent de réfléchir à l'ensemble des relations entre sport et socio-politique.
              - Violence dans le sport : Jean-Yves LASSALLE examine par exemple les phénomènes de violence collective à l'intérieur de la pratique sportive comme chez les spectateurs des manifestations sportives.
              - Elément médiatisé, les "dérives" mercantiles de l'organisation des sports (des jeux olympiques jusqu'au petits stades locaux) de masse provoquent la prolifération d'études économiques qui vont de la description des différentes corruptions (approche réformiste) à la critique radicale des liens entre finances et sports, dans une approche marxiste pour les plus radicales d'entre elles.
              - Element médiatisé lui aussi, l'extension de la pratique du dopage et plus généralement l'intensive utilisation des connaissances médicales pour accroitre les performances sportives posent la question des relations entre santé et sport non seulement dans les compétitions internationales ou nationales, mais aussi dans les clubs sportifs locaux. Cela amène plusieurs sociologues à s'interroger sur notre rapport au corps.

       Dans l'examen de l'influence du sport dans une société, de sa fonction sociale, se trouve souvent évoqué trois différentes types de pratique, faisant appel à des logiques sans doute différentes : sport de haut niveau, sport de masse et sport-loisir. Ces trois formes entretiennent des relations complexes qui s'insèrent dans le tissu social, l'influence et sont influencées par d'autres phénomènes sociaux (société de loisirs, mass-médias). Ces trois formes "entretiennent des rapports qui ont évolué depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et qui n'ont plus guère de cohérence et s'avèrent souvent conflictuels." (Raymond THOMAS).

         Raymond THOMAS, article Sociologie du sport, Sociologie contemporaine, sous la direction de Jean-Pierre DURAND et de Robert WEIL, Editions Vigot, 1997 ; Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN, Du guerrier à l'athlète, PUF, collection Pratiques corporelles, 2002 ; Norbert ELIAS et Eric DUNNING, Sport et civilisation, Editions Fayard, 1994 ; Jean-Yves LASSALE, La violence dans le sport, PUF, collection Que sais-je?, 1997.

                                                                                        SOCIUS


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Vendredi 16 mai 2008 5 16 /05 /2008 14:11
          Au fondement de toute étude sur la société et aux origines mêmes de la sociologie - tant chez Emile DURKHEIM (1858-1917) que chez Gabriel TARDE (1843-1904) - se trouve la question du normal et du pathologique. En partie parce que le modèle scientifique choisi, biologique, a beaucoup fait pour comparer le corps au corps social, les cellules aux individus, afin de parvenir à faire une étude de la société comme totalité et non simplement une étude des relations inter-individuelles. Ce n'est pas un hasard si les deux "fondateurs" de la sociologie, rivaux sur la scène intellectuelle de l'époque, commencent leurs travaux par la criminalité.
           Pour ce qui concerne Emile DURKHEIM, tout le début de son livre "De la division du travail social" commence par des considérations sur le crime. Dans "Les règles de la méthode sociologique", figurent en bonne place celles relatives à la distinction entre le normal et le pathologique.
Il écrit, en 1895 : "Nous pouvons donc formuler les trois règles suivantes : 1- Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution. 2- On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré. 3- Cette vérification est nécessaire, quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n'a pas encore accompli son évolution intégrale.
(...) S'il est un fait dont le caractère pathologique parait incontestable, c'est le crime. Tous les criminologistes s'entendent sur ce point. S'ils expliquent cette morbidité de manières différentes, ils sont unanimes à la reconnaître. Le problème, cependant, demandait à être traité avec moins de promptitude.
(...) Faire du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n'est pas quelque chose d'accidentel, mais au contraire, dérive, dans certains cas, de la constitution fondamentale de l'être vivant ; ce serait effacer toute distinction entre le physiologique et le pathologique. Sans doute, il peut se faire que le crime lui-même ait des formes anormales ; c'est ce qui arrive quand, par exemple, il atteint un taux exagéré. il n'est pas douteurs, en effet, que cet excès ne soit de nature morbide. Ce qui est normal, c'est simplement qu'il y ait une criminalité, pourvu que celle-ci atteigne et ne dépasse pas, pour chaque type social, un certain niveau qu'il n'est peut-être pas impossible de fixer (...)
(...) Le crime est donc nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale, mais, par cela même, il est utile ; car ces conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes indispensables à l'évolution normale de la morale et du droit.
(...) Ce n'est pas tout. outre cette utilité indirecte, il arrive que le crime joue lui-même un rôle utile dans cette évolution. Non seulement il implique que la voie reste ouverte aux changements nécessaires, mais encore, dans certains cas, il prépare directement ces changements. Non seulement, là où il existe, les sentiments collectifs sont dans l'état de malléabilité nécessaire pour prendre une forme nouvelle, mais encore il contribue parfois à déterminer la forme qu'ils prendront. Que de fois, en effet, il n'est qu'une anticipation de la morale à venir, un acheminement vers ce qui sera!
  L'enjeu est considérable pour qu'il termine ce chapitre par "Pour que la sociologie soit vraiment une science de choses, il faut que la généralité des phénomènes soit prise comme critère de leur normalité." "Le devoir de l'homme d'Etat n'est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui parait séduisant, mais son rôle est celui du médecin ; prévient l'éclosion des maladies par une bonne hygiène, et quand, elles sont déclarées, il cherche à les guérir.   Conscient de "l'énormité" de ce qu'il écrit, en regard des réactions hostiles de certains milieux, et de certaines interprétations tendancieuses, Emile DURKHEIM enrichit la fin de son chapitre par une note : "De la théorie développée dans ce chapitre, on a quelquefois conclu que, suivant nous, la marche ascendante de la criminalité au cours du XIXème siècle était un phénomène normal. Rien n'est plus éloigné de notre pensée (...) Toutefois, il pourrait se faire qu'un certain accroissement de certaines formes de la criminalité fût normal, car chaque état de civilisation a sa criminalité propre. Mais on ne peut faire là-dessus que des hypothèses."  En pleine fin du XIXème siècle aux conflits nombreux qui opposent, parfois violemment, la classe ouvrière au patronat, on conçoit cette prudence chez quelqu'un qui reste par ailleurs un catholique convaincu.
     Penser les conflits sociaux, penser le suicide, penser la criminalité comme inhérents à toute forme de société, les considérer comme normaux et entrant même nécessairement dans son fonctionnement n'a jamais cessé de garder toute son ambiguïté. C'est dire que la sociologie n'est pas une science naturelle... qu'elle est, de plein pied, dans le cadre... des conflits sociaux!
  Elle garde, la sociologie, toujours une ambiguïté car derrière l'analyse sociale, il y a souvent un regard moral, que ce regard soit explicite ou implicite. On le voit très bien chez Emile DURKHEIM, où l'analyse du monde moderne par rapport à la société traditionnelle met en évidence l'affaiblissement d'un conscience collective qui fait place de plus en plus à des consciences individuelles (le progrès de l'individualisme est attesté bien sûr par nombre de sociologues par la suite). Retrouver la force des solidarités mécaniques ancestrales perdues dans la société industrielle pour remédier aux maladies sociales massives (où souvent luttes sociales et alcoolisme endémique sont joyeusement confondus par maints auteurs de seconde main) constitue une obsession dans une certaine "élite éclairée" de la société. Le développement des égoïsmes sociaux requiert des réformes sociales et Emile DURKHEIM, dans ses écrits non sociologiques (sur le socialisme ou l'éducation) propose des remèdes - en fait surtout un remède : l'organisation de corporations professionnelles, vecteurs de la formation d'une nouvelle conscience collective. Même si l'oeuvre de DURKHEIM est très nuancée à cet égard, toute une idéologie voudrait que les conflits sociaux - assimilés parfois à de la délinquance pure et simple - soient nécessairement un symptôme pathologique. Analyser réellement les "pathologies" sociales, ce qui n'est pas l'affaire de cette idéologie-là, voir pourquoi , comme DURKHEIM et TARDE l'on fait, c'est montrer finalement, quelque part, que s'il y a maladie, c'est la société qui est malade... Chacun de leur côté Emile DURKHIEM et Gabriel TARDE, qui n'ont pas eu la même postérité, ont contribué à éclaircir les relations étroites qui lient les aspects dits normaux et les aspects dits pathologiques d'une société. En relativisant des notions dérivées de la biologie et empreintes de moralisme, ils ont montré des voies d'études des conflits sociaux, qui ont suivi après eux, de multiples directions.

    Emile DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, PUF, Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1968.


                                                                                                   SOCIUS
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Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /2008 17:00
  Une sociologie du tiers
      Georg SIMMEL (1858-1918) et Julien FREUND (1921-1993) développent la question du tiers dans le conflit souvent pensé en terme de duels, à deux protagonistes. L'intervention d'un tiers rompt la logique du duel et instaure, avec l'introduction d'un quatrième, puis de plusieurs autres acteurs des conflits, la relation de minorité à majorité, la possibilité d'alliances. En outre, pour Julien FREUND, le conflit, surtout le conflit politique, n'a de véritable sens que lorsque les adversaires "expriment également une solidarité qui transcende la lutte elle-même". Même les luttes violentes, les guerres civiles par exemple, qui mettent en question la constitution, le régime, l'existence même de la collectivité comme unité politique, présupposent la solidarité de ces membres sous une nouvelle forme, plus satisfaisante, plus rationnelle ou plus juste. Georg SIMMEL insiste de son côté beaucoup sur la socialisation qu'implique même le conflit. Cette problématique du conflit insiste sur la coopération des protagonistes, d'une façon que Julien FREUND reconnaît comme paradoxale.
   Julien FREUND, L'essence du politique, Dalloz, 2004; Georg SIMMEL, Le conflit, Circé, 2008.

  La sociologie de "Chicago"
     Une sociologie interactionniste, héritière du courant pragmatique américain, constitue la référence de la sociologie aux Etats-Unis. C'est par l'étude des communautés que des auteurs comme R REDFIELD (1897-1958), H BLUMER qui invente l'expression en 1937, E GOFFMAN (1922-1982) ou GARFINKEL abordent les conflits sociaux. Leur conception émiette les structures sociales en micr-structures et beaucoup d'études portent sur les multiples groupes déviants de la société américaine. Critiques du fonctionnalisme qui exagère selon eux la socialisation des acteurs en surestimant leur conformisme social, les auteurs de ce courant très large mettent en avant le flou de beaucoup de situations dans une société beaucoup plus mobiles que les sociétés européennes. Prônant une ethnométhodologie, GARFINKEL veut analyser les dynamismes sociaux de l'intérieur et utiliser le savoir des acteurs eux-mêmes. Ces démarches ignorent bien souvent (Lewis COSER) les facteurs institutionnels come du reste le pouvoir central. En privilégiant beaucoup le vécu des acteurs, même en tentant de ne pas tomber dans les mêmes représentations qu'eux, cette sociologie fait l'impasse sur les problématiques du pouvoir.
    Edwing GOFFMAN, les rites d'interaction, Editions de Minuit, 1974; Nicolas HERPIN, les sociologies américaines et le siècle, PUF, 1973.

  Une sociologie interrelationniste
    Une des grandes questions touche à la nature des conflits collectifs - conflits inter-individuels, conflits sociaux, conflits entre collectivités ou communautés - dans l'ensemble des interrogations sur l'importance à donner aux relations individus-sociétés. Des auteurs aussi divers que George LABICA, Raymond ARON, Georges GURVITCH, posent la question de la détermination des motivations des acteurs dans la société : multidétermination ou monodétermination. La question a surgi longtemps dans une grande partie de la littérature marxiste sur la sur-détermination de l'économie dans les comportements sociaux. Plus largement, le fait même de réfléchir à cette question - concernant les conflits entre autres - conduit beaucoup à mettre l'accent sur le symbolique, sur la représentation plutôt que sur la réalité sociale. On notera dans ce sens les contributions de Peter BERGER et de Thomas LUCKMANN, qui élaborent le concept de construction sociale de la réalité. L'individu exprime face à la société un "stock de connaissances objectivées" commun à une collectivité d'acteurs et son action est déterminée par ce "stock" à la fois dans les deux deux perspectives de l'ordre institutionnel et du rôle, étant donné que les rapport à l'individu au groupe est mouvant.
   Dans cette perspective, la délimitation d'une classe sociale d'appartenance constitue une question-clé. Georges GURVITCH élabore une définition complexe où entrent en compte la volonté d'y appartenir, le sentiment d'en faire partie, la perception des autres classes sociales comme étanches ou poreuses, la position de la classe par rapport au pouvoir...

 Une sociologie hésitante du changement social
    Selon Jean-Pierre DURAND et Robert WEIL (Sociologie contemporaine, Vigot, 2002), les sociologues d'aujourd'hui hésitent à se lancer dans la construction d'une théorie globale, ou universelle, du changement. La multiplicité des facteurs d'évolution d'une société mise en avant par David RIESMAN, Colin CLARK, et d'autres, ne les empêchent pas de mettre en avant très souvent le progrès technique comme facteur dominant de changement, un facteur qui ne serait maîtrisable directement par les acteurs sociaux. Du coup, malgré les remises en perspective de certains auteurs comme Lewis MUMFORD, une certaine sociologie dominante rendrait caduque toute une série de sociologies et même de politiques économico-sociales, en tout cas à l'échelle de la société globale, surtout si elle est vue en voie de mondialisation. Sans parler d'une disqualification des sociologues s'inspirant de trop près des marxismes, toute sociologue désireux d'ouvrir une perspective de changement social - et plus de changement social radical - se voit aujourd'hui rappelé à l'ordre, à l'aide de multiples arguments d'où ressortent le fait que l'évolution d'une société serait plutôt le fait de facteurs exogènes qu'endogènes, et les changements climatiques n'arrangent rien de ce côté-là.
        Restent une multitudes de sociologies sectorielles, où nombre d'auteurs cherchent plus précisément les facteurs d'ordre et de désordre sociaux : les médias, le sport, les institutions scolaires, la défense, les arts et spectacles... domaines dans lesquels nous allons poursuivre notre petit parcours...

                                                                                                SOCIUS
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Lundi 5 mai 2008 1 05 /05 /2008 13:43
  La sociologie compréhensive
     Max WEBER (1864-1920), père de la sociologie compréhensive, à partir d'une critique de l'illusion positiviste à la manière d'Auguste COMTE qui veut figer l'organisation sociale idéale à l'aide de concepts de la causalité qui ne sont que des idéaux-types de la réalité et non la réalité elle-même, a suscité nombre de vocations de sociologues. Dans ses nombreuses communications et publications, Il met l'accent sur le conflit de valeurs où selon que l'une ou l'autre l'emporte, entraîne la société dans une direction et non dans une autre. Pour comprendre ce conflit des valeurs, il est nécessaire, dans la démarche propre aux sciences de la culture, de ses distancier par rapport à ces valeurs, possibles préjugés qui faussent le jugement. Axant ses travaux sur la sociologie religieuse, il tente de voir les phénomènes à l'oeuvre par les effets des croyances collectives. Mais à trop se distancier de l'objet de leur étude, les webériens ne proposent pas de changer la société. Du coup, l'approche du conflit risque de ne pas se traduire par beaucoup de changements.
     Max WEBER, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Presse Pocket, Agora, Plon, 2002; Le savant et le politique, 10/18 biblothèque, 2005.

 Une sociologie de la division du travail
     Avec Emile DURKHEIM (1858-1917), on entre de plein pied dans une vision normalisatrice de la société : la sociologie permet de distinguer entre un état normal d'une société ou d'une organisation donnée et un état normal qu'il faut éviter, entre le normal et le pathologique. Se plaignant d'une évolution morale des société modernes aux individus atteints par un dérèglement de la division du travail, il met l'accent sur le fait que l'état maladif résulte des changements profonds dans la structure de la société. Ses études sur l'anomie sociale, sur les suicides, l'amènent à penser les conflits comme les symptômes de ces maladies. De là à penser que le conflit est une pathologie sociale... beaucoup de ses successeurs semblent vouloir le faire, à commencer par des auteurs comme BOUDON et BOURRICAUD qui soutiennent que sa conception holiste de la société est responsable du flou qui enrobe les concepts durkheimiens. Son invention de la conscience collective, issu de ses études sur la religion, est combattue par les tenants d'un individualisme méthodologique. Il faut rendre justice à Emile DURKHEIM car cette conception même permet de concevoir comment ses structure une société, dans ses conflits mêmes.
    Emile DURKHEIM, Le suicide, PUF Quadrige, 2004; De la division du travail social, PUF, 2007.

 Une sociologie de l'imaginaire
    Réfléchissant sur l'expérience du monde ouvrier, Cornélius CASTORIADIS (1922-1997), le cofondateur et animateur du groupe et de la revue "Socialisme ou Barbarie" prolonge les études de Karl MARX en insistant sur les rapports à l'imaginaire des sujets sociaux et critique l'approche marxiste dominante économico-fonctionnelle. Au delà du symbolique, qui détermine des aspects de la vie en société, et partant, des aspects de ses conflits sociaux, Cornélius CASTORIADIS veut saisir l'imaginaire de la société. Support de l'ordre social, l'imaginaire social actuel permet l'irrationalité de la rationalité du monde moderne à travers la construction de besoins artificiels ou la multiplication des crises financières. Les conflits sociaux se situent dans un espace où se rencontrent le réel et l'imaginaire, la psyché et le social-historique, mais les recherches sur les liens entre les uns et les autres sont simplement en projet dans l'oeuvre de cet auteur.
    Cornélius CASTORIADIS, l'institution imaginaire de la société, Seuil essais points, 2006; La société bureaucratique, Tome 1, Les rapports de production en Russie et Tome 2, La révolution contre la bureaucratie, 10/18, 1973.

 La sociologie critique
     L'ECOLE DE FRANCFORT, à la longue postérité malgré son hétérogénéité, à travers la théorie critique, se retrouve tout à fait dans des problématiques de conflits. D'emblée sociologie critique, elle promène l'analyse des conflits de classe, de la propriété à l'autorité, dans une superposition de leurs différents aspects.
   La dialectique de la raison (ADORNO, HORKHEIMER) est un processus où les idéaux du progrès tendent à éliminer ses propres valeurs avant même leur entrée dans la pratique sociale. Consciences de classe, formations de caractères sociaux, luttes des classes, tout cela alimente une dynamique dans le monde moderne où les individus agissent rarement en fonction de leurs véritables intérêts matériels. Le triomphe des apparences de la circulation des choses (marchandises, réalisations scientifiques...) camoufle la dynamique réelle des rapports sociaux. En clair, les consciences de classe tendent à dériver vers la négation des conflits sociaux en mettant en avant les bienfaits supposés de la société de consommation de masse, dans le temps même où l'évolution de ces conflits tendent à devenir de plus en plus préjudiciables à des classes sociales de plus en plus étendues.
  Sous la direction d'Alain BLANC et de Jean-Michel VINCENT, La postérité de l'école de Francfort, Syllepse, 2004; Max HORKHEIMER, Theodor ADORNO, La dialectique de la raison, Fallimard Tel, 2007


                                                                                                  SOCIUS


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Vendredi 2 mai 2008 5 02 /05 /2008 14:36
    La sociologie marxiste : le matérialisme historique
       Point de départ de nombreuses approches du conflit, Karl MARX et Friedrich ENGELS, par le matérialisme historique, ont élaboré toute une explication du monde et une stratégie de changement global autour du primat de l'économie dans la vie des hommes.
   A travers leur théorie de la valeur travail, à la fois sur la production et l'exploitation des marchandises, et leur théorie de l'aliénation, de la domination et de l'oppression d'hommes par d'autres hommes, de classes sociales par d'autres classes sociales, ils explicitent les mécanismes économiques et sociaux des conflits, au delà des apparences idéologiques. Une méthode scientifique de la mise à jour des conflits sociaux montre la voie, par le rôle clé du prolétariat, des révolutions nécessaires. L'apport du marxisme à la compréhension est irremplaçable, même s'il doit être complété, corrigé parfois, dépassé sans doute par des approches mettant plus l'accent sur les aspects idéologiques et culturels. Sûrement car nous sommes tout de même passés d'une société industrielle à une société post-industrielle, où les services dominent dans l'économie. Processus en devenir, le capitalisme, avec ses effets pervers,  demande toujours un renouvellement de la pensée, hélas figée un temps par des systèmes totalitaires qui n'avaient de communisme que le nom. Ce renouvellement est combattu aujourd'hui par des idéologies partisanes d'un développement toujours plus explosif du capitalisme.
   Henri LEFEBVRE, dans son petit livre sur "le marxisme", au chapitre de la sociologie, montre bien la dialectique de la lutte des classes avec leurs rapports et leurs modes de production. Après son analyse du capitalisme, Henri LEFEBVRE définit le communisme, étape nécessaire après le communisme primitif, l'esclavagisme, le féodalisme et le capitalisme : "le développement sans limites internes des forces productives, le dépérissement des classes sociales, l'organisation rationnelle, consciente, contrôlée par la volonté et la pensée, des rapports de production, correspondant au niveau atteint par les forces productives.
  Cette sociologie tranche parfois avec celle d'autres sociologies qui veulent présenter une vision objective des conflits : elle est une sociologie de combat en faveur des classes prolétarisées, que ce soit économiquement ou culturellement.     Et après MARX, il est difficile pour des sociologues de se définir comme neutres...

   Karl MARX et Friedrich ENGELS, Le Capital, 1872-1875; Les luttes des classes en France, 1848-1850; L'idéologie allemande, 1845-1846 ; Henri LEFEBVRE, Le marxisme, Presses Universitaires de France, collection Que sais-je?, 1974.

                                                                                                           SOCIUS

     
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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /2008 13:39
       Une sociologie du dynamisme social.
            On rentre dans une explication sociologique qui rend compte du dynamisme social avec Georges BALANDIER. Les sociétés traditionnelles (entendre avant l'industrialisation) révèlent le conflit social fondamental par leurs mythes et légende. loin d'être des événements exceptionnels, au contraire d'une logique sociale aux dysfonctionnements intermittents, les conflits permanents sont domestiqués en quelque sorte par les religions. Ces élaborations logico-mystiques, ces institutions organisées avec leurs rites et leurs guides, permettent une distanciation des conflits liés fondamentalement aux différences entre sexes et entre âges.
          Georges BALANDIER, Anthropo-logiques, PUF, 1974.

     Une sociologie de classes sociales comme acteurs sociaux.
           Alain TOURAINE, sociologue engagé à des lieux d'une pseudo analyse neutre, prolonge l'analyse de la dynamique sociale en la concentrant sur les formes modernes des conflits. Considérant les classes sociales comme des acteurs sociaux, il examine des rapports sociaux, pas seulement des rapports de concurrence, pas seulement des superpositions dans l'ordre social, ni seulement des conflits entre classe dirigeante qui dit l'histoire, fait l'historicité et s'en sert, et classes populaires qui résistent à la domination. L'opposition des intérêts, qui se maintient également dans la société post-industrielle, m'apparaît plus seulement entre capitalisme et classes ouvrières sur le plan économique, mais plus largement entre système social dominant et l'ensemble des classes dominées sur le plan culturel. Les mouvements sociaux participent au déplacement de l'enjeu des conflits. Un véritable système d'action historique met au prise des classes sociales non seulement sur ce qu'elles sont mais aussi sur ce qu'elles pensent être. C'est par les conflits qu'une société évolue et que les différentes classes sociales de cette société évoluent, et ces conflits mêlent aspects économiques et aspects culturels.
     Alain TOURAINE, Pour la sociologie, Seuil, 1974; Sociologie de l'action, Seuil, 2000.

    Une sociologie des espaces sociaux.
          Avec Pierre BOURDIEU, on aborde clairement la question de l'espace social des différentes classes sociales. Chaque classe sociale, dotée d'un capital, lequel est défini au sens large (économique, culturel...) évolue dans différents champs sociaux. Du coup, les conflits y sont reconnus, dans ces champs sociaux, comme une dimension permanente des pratiques sociales. il y a bien lutte des classes, les agents des différentes classes sont en concurrence pour l'obtention de biens rares, de tout genre, économiques, sociaux, symboliques. Particulièrement symboliques, car c'est la domination dans ce champ qui est la plus importante. Elle assure la domination en douceur, sur la répartition des biens rares de toutes sortes.  Notamment d'ailleurs dans le champ scolaire qui assure la reproduction et la légitimation de l'arbitraire culturel défini par les classes dominantes. Pierre BOURDIEU étudie les pratiques sociales de distinction, de séparation entre les diverses classes sociales qui se déroulent dans l'espace social hiérarchisé. L'espace social est finalement un champ de forces opposées et les conflits structurent la vie quotidienne de tous les acteurs sociaux, qu'ils soient collectifs ou individuels.
    Pierre BOURDIEU, La distinction, critique sociale du jugement, Les éditions de minuit, 1980; La reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement, Les éditions de minuit, 2005.

  Une sociologie de la complexité sociale
      Edgar MORIN pose la question de l'analyse des phénomènes complexes en tenant compte de leurs dimensions contradictoires (conflit/consensus, raison/imaginaire...) et surtout de la méthode d'analyse elle-même. Se haussant à la hauteur du projet d'un DESCARTES (Discours de la méthode), il tente d'élaborer une science du complexe toute en élaborant une méthode de changement du monde. Ordre et désordre, organisation et processus de désorganisation ont tous des interactions où se rencontrent constamment antagonismes et coopérations. Toute cela - le changement réel, vers un monde meilleur ou moins mauvais - n'est possible que par l'existence d'une éthique dont il tente de cerner les termes : autonomie d'esprit, véracité, justesse et justice, intégrité; prudence et tolérance. Il rejoint alors plus des préoccupations philosophiques que sociologiques.
     Edgar MORIN, La complexité humaine, Flammarion, Champs, l'essentiel, 1994; Edgar MORIN, Sociologie, Fayard, 1984.

                                                                                SOCIUS
    
Par GIL - Publié dans : SOCIOLOGIE
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