LECTURES UTILES

Lundi 13 février 2012 1 13 /02 /Fév /2012 11:19

       Série d'ouvrages édités par Centre Tricontinental et Syllepse, voilà un état des résistances dans ce qu'on appelait avant le Tiers-Monde, de fractions plus ou moins importantes de populations contre des pouvoirs autocratiques et des politiques économiques, pour la plupart imposées par des conglomérats bancaires ou les marchés financiers. Ces résistances constituent une grande part des conflits déterminants dans ces régions du monde, où persistent des inégalités économiques et sociales, des problèmes sanitaires et alimentaires importants. Il s'agit-là de points de vue exprimés souvent par des acteurs du Sud, à un moment où "à de rares exceptions près, l'ensemble des pays du Sud ont connu un réveil et une dynamisation de leurs sociétés civiles ces vingt dernières années.L'ouverture, franche ou timide, d'espaces d'expression, les secousses de la mondialisation, la persistance d'inégalités scandaleuses ou de discriminations ancestrales cumulent leurs effets et alimentent les mobilisations." 

   Coordonnée par François POLET, animateur du CETRI (Centre Tricontinental), organisation non-gouvernemental basée à Louvain-la-Neuve, en Belgique, cette série présente depuis 2006 un tableau contrasté des situations, continent par continent, n'hésitant pas à aborder des thèmes transversaux sur des aspects particulièrement dramatiques, comme la crise alimentaire (2009). Trois convictions président au projet éditorial, comme il l'explique (2008)  :

"- Les mouvements sociaux sont révélateurs des tensions et des aspirations qui travaillent des sociétés dont les asymétries internes historiques, produit de leur trajectoire précoloniale, coloniale puis postcoloniale, sont exacerbées par les politiques économiques qui prévalent depuis une trentaine d'années. A côté d'autres phénomènes (migrations, fondamentalismes, économie informelle...), ils jettent un éclairage sur la face sombre des processus de modernisation en cours au Sud. En d'autres mots, ils nous rappellent que la mondialisation est un jeu gagnants-perdants et que ces derniers ne sont pas distribués uniformément entre les pays et à l'intérieur de ceux-ci.

- A un certain nombre de conditions, ces mouvements constituent de puissants vecteurs de changements sociaux et politiques, dans la mesure où ils permettent à des groupes qui souffrent d'un déficit de représentation politique au sein d'Etats "importés" de faire exister leurs problèmes sur la scène publique. Tantôt ces changements s'imposent avec beaucoup de visibilité, pensons aux pays d'Amérique latine où de puissants mouvements populaires ont favorisé une ensemble de réformes sociales, économiques et constitutionnelles de grande ampleur, tantôt ils sont plus diffus, plus subtils, mais tout aussi déterminants, en témoignent les modifications dans les conceptions populaires du pouvoir qui font suite aux mobilisations en Guinée, au Burkina Faso ou en Egypte.

- Départissons-nous cependant du biais " mouvementiste"" consistant à parer les mouvements sociaux de toutes les vertus et à tracer une frontière étanche entre ces derniers et la sphère institutionnelle, lieu supposé de tous les dévoiements. Les mouvements populaires ne sont pas nécessairement progressistes, ils adoptent parfois des stratégies corporatrices et sont eux-mêmes souvent le théâtre de luttes d'influence au sein desquelles les ambitions personnelles ou organisationnelles pèsent davantage que le débat stratégique. Car le mouvement social, par  la visibilité et la reconnaissance qu'il offre à ses leaders, est aussi un tremplin de choix pour se lancer dans une carrière politique. Un regard un tant soit peu attentif constatera d'ailleurs que les allers-retours entre le "social" et le "politique", souvent légitimes, sont la règle plus souvent que l'exception."

Le sociologue pointe cette diversité, la multiplication des conflits socio-environnementaux, la criminalisation de la contestation sociale... en Amérique Latine (mouvements populaires face aux partis de gauche), en Afrique (faiblesse chronique des sociétés civiles),  dans le Monde arabe (retours de bâton contre les mobilisations démocratiques), en Asie (multiplication des contestations à la base et régressions démocratiques), avant de mettre en garde contre un certain altermondialisme aux accents souverainistes.

 

    Chaque année, un nouvel Etat des résistances nous est proposé, avec la volonté constante, tout en restant dans une optique engagée, d'inspiration plutôt marxiste, de prendre du recul par rapport à des enthousiasmes médiatiques ou des jugements hâtifs, qu'ils soient positifs ou négatifs. Cette série de livres, chaque fois de plus de 200 pages aux articles très fortement annotés, à la bibliographie abondante (qui facilite bien des recherches), fait partie d'une collection des Editions Syllepses, "Alternatives Sud", qui compte également des livres centrés sur des problématiques générales (Evasion fiscale et pauvreté, L'aide européenne, Contre le travail des enfants, Agrocarburants : impacts au Sud?...) ou des régions ou pays (Le brésil de Lula, le "miracle" chinois vu de l'intérieur). 

 

Etat des résistances dans le Sud, 2007 (décembre 2006), Etats des résistances dans le Sud 2008, Points de vue du Sud (janvier 2008), Etat des résistances dans le Sud - 2009 (décembre 2008), Etat des résistances dans le Sud - 2010 Monde arabe (2009), Etats des résistances dans le Sud Afrique (décembre 2010), Amérique Latine : Etats des résistances dans le Sud (décembre 2011), Tricontinental/Editions Syllepses

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 09:31

    A partir d'une expérience douloureuse en territoire irakien (2006), la rédactrice en chef au journal Mariane tente de comprendre pourquoi les conflits les plus meurtriers dans la seconde partie du XXème siècle mettent aux prises les deux principales tendances de l'Islam. Sous ce titre racoleur (que nous pouvons regretter) figure une analyse historique de l'antagonisme entre sunnisme et chiisme qui explique (seulement en partie selon nous) l'acharnement de leurs combats. 

     L'intervention américaine en irak a allumé la mèche de l'affrontement entre ces deux branches de l'Islam et le feu s'étend du Liban au Pakistan, du Maghreb à l'Indonésie ; à partir de ce constat, Martine GOZLAN remonte aux origines de la religion musulmane et précisément aux circonstances de la succession du Prophète. Pour elle, le champ de bataille des enfants de Mahomet est le miroir des maux qui accablent leurs sociétés, des révolutions sans cesse trahies aux humiliations toujours renaissantes. La prétention de l'Occident à résoudre ce malheur par la force des armes ne fait que l'aggraver.

 

        Dans une présentation équilibrée des (més)aventures des uns et des autres, des griefs des uns envers les autres, la mise en relief de l'existence peut-être de deux Islams, qui mêle les conflits politiques préexistants à l'Islam à des interprétations contradictoires du message coranique, à l'utilisation large de la violence pour imposer des points de vue, constitue sans doute une vision éclairante des malheurs présents. Au coeur de la réalité des cultes contrastés (l'un sombre et austère, l'autre chatoyant et exubérant), dans l'atmosphère des cérémonies qui vivifient la mémoire des deux camps, nous pouvons saisir, grâce à la prose dynamique de l'auteur, toute la portée dramatique du conflit, dans le vécu quotidien. Les débats sur le libre arbitre, la prédestination, l'action d'Allah dans le monde recouvrent en partie les préférences pour le changement ou pour la tradition. Dépassant une certaine caricature imposée par une propagande outrancière venant du régime wahhabite (dont l'idéologie est pourtant très tardive, du XVIIIème siècle) de l'Ararbie Saoudite, l'auteur montre bien ce que disent les chiites et ce que disant les sunnites. Les premiers font référence à un Iman caché et à un Islam révolutionnaire, les deuxième à une doctrine établie une fois pour toutes et à une aversion pour le changement. A travers l'évocation de deux lignées opposées de savants, à travers souvent la mobilisation des catégories les plus pauvres et les plus vulnérables idéologiquement des populations, l'auteur, à la suite d'Henri CORBIN (En Islam iranien, Gallimard, 1991) pose la question de savoir s'il y aurait face à face une pensée ouverte, le chiisme, et une pensée fermée, le sunnisme. Beaucoup en tout cas voient dans la fermeture de l'ijtihad, l'interprétation du coran, par le sunnisme largement dominant, une des causes lointaines de la stagnation intellectuelle arabe jusqu'à la Nahha, la renaissance des Lumières au XIXème siècle en Egypte. "La rupture entre l'Islam iranien et l'Islam arabe avait définitivement éteint les derniers foyers d'effervescence intellectuelle, favorisés par la cohabitation tumultueuse des deux grandes courants ennemis dans les grandes villes de l'empire, pouvons-nous lire. Le conflit politique entre les fidèles d'Ali et les tenans des premiers califes était, en effet, à la fois tragique et fécond : il avait poussé les uns et les autres à produire arguments et contre-arguments. La séparation historique, en brisant cette diversité, sonna le glas de la recherche dans le monde sunnite. Les deux continents spirituels allaient vertigineusement s'éloigner l'un de l'autre."

   Les deux tendances s'éloignent à ce point - plus les heurts violents se multiplient, plus les deux cultures s'installent dans leur isolement - que ce ne sont plus les fondements de chaque foi qui s'affrontent, mais les divers remparts, anti-chiites pour les uns, anti-sunnites pour les autres, qui en deviennent les principales composantes. A un point tel que Martine GOZLAN discute d'un néo-chiisme et d'un néo-sunnisme, l'un et l'autre ayant trahi les fondements de ses origines. 

   A cela s'ajoute les enjeux géopolitiques des grandes puissances, avec notamment la présence du pétrole au Moyen-Orient, les unes et les autres utilisant des factions d'une tendance ou d'un autre au gré de leurs manoeuvres politiques. Est pointée particulièrement du doigt, la politique des Etats-Unis du début des années 2000, qui en Irak et en Afghanistan, mais pas seulement, a jeté de l'huile sur le feu d'une manière méthodique, dans le cadre d'une stratégie du chaos, bien mise en évidence par ailleurs par des auteurs comme Alain JOXE. 

 

     Martine GOZLAN, dans sa conclusion écrit qu'en dépit ds apparences, l'embrasement qui gagne le monde musulman n'est pas strictement... musulman. "Son objet millénaire ne constitue en réalité qu'un alibi, un cache-sexe destiné à dissimuler le corps nu et malade des nations. Nations qui, précisément n'en sont pas." Elle y introduit un peu abruptement - sans doute parce qu'elle fait référence à ses précédent livres (L'Islam et la République, Belfond, 1994 et Pour comprendre l'intégrisme islamique, Albin Michel, 2002... ), des considérations sur la structure des Etats musulmans, où un hiatus (ethnique, de tendance religieuse) existe entre la classe dirigeante et une grande partie, voire de la majorité de la population, hiatus fait de discriminations sociales (voire fiscales). La formation d'une Nation exige un minimum de "vouloir vivre ensemble", d'équité et de justice, or dans ces Etats, la Nation est issue de processus de colonisation et de décolonisation où les Occidentaux se sont souvent appuyés sur des minorités opprimées pour imposer leur domination, puis ensuite leur hégémonie. A partir du moment où la Nation n'existe pas vraiment à l'intérieur d'un Etat, il suffit de peu de choses pour que les violences politiques et religieuses se déchaînent.

 

Martine GOZLAN, Sunnites, chiites, Pourquoi ils s'entretuent, Seuil, 2008, 175 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 13:26

         Loin du mythe de Pasteur apportant au monde qui n'attendait qu'un sauveur de ce genre la connaissance des causes de toutes les maladies, le philosophe et sociologue des sciences propose, à partir d'un travail surtout fondé sur la lecture et l'analyse des revues médicales françaises entre 1870 et 1914, montre comment la bactériologie et la société française se sont transformés ensemble. L'invention proprement politique d'une science, d'un savant et d'une époque se trouve mis en évidence. Pasteur apparaît, dans les détails de son travail sur les microbes, comme un remarquable sociologue et comme un fin politique, puisqu'il parvient à ajouter les microbes au corps social. Dans cette étude classique en histoire sociale des sciences, Bruno LATOUR invite à revenir sur la division entre rapports de force et rapports de raison, entre politique et savoir. 

         A partir de ses laboratoires, où seuls un appareillage sophistiqué permet de voir et de comprendre les bactéries, Pasteur et ses collègues introduisent un bouleversement du métier de médecin, dans le mouvement ample de l'hygiénisme. La découverte de l'existence de ces micro-organismes et de leurs actions sur les corps, de leur responsabilité première dans les épidémies, fait d'abord penser, si l'on lit les Annales de l'Institut Pasteur, à l'éradication prochaine des maladies, donc à la disparition pure et simple de la fonction médicale. Avec l'auteur, nous pouvons suivre toute l'histoire de cette pasteurisation de la société, non comme le triomphe de laborantins sur tout le corps médical, mais comme le progressif passage d'un marché entre des médecins de toute façon indispensable à la diffusion des techniques de vaccination et des biologistes convaincus et convainquant de cette révolution scientifique. Après de longues batailles intellectuelles rapportées par les revues médicales (dont deux grandes rivales) contre les principes mêmes de cette pasteurisation, ce marché, qui transforme la déontologie médicale (qui passe d'une relation stricte entre médecin et malade à une relation entre trois acteurs, l'Etat et les deux premiers, pour le contrôle des populations et des personnes à risques), permet à cette profession d'obtenir que l'Etat "déparasite" la France, des pharmaciens, des charlatans et des bonnes soeurs. Et dans la foulée d'organiser une formation médicale scientifique, qui débouche sur un monopole d'exercice de la médecine.... L'auteur situe exactement la date de cette dérive : "La dérive ou le déplacement pastorien passant des vaccins aux sérum via l'immunologie, offre aux médecins à partir de 1894 un moyen de continuer leur métier traditionnel d'hommes qui soignent, mais avec une efficacité renforcée par le pastorisme. Ils y gagnent, au prix d'un petit équipement de laboratoire, les moyens d'assurer le diagnostic et de traiter la diphtérie. Les pastoriens offrent alors aux médecins l'équivalent de la variation de virulence que les hygiénistes avaient aussitôt traduit en "milieu contagion". Dès qu'ils peuvent continuer de faire ce qu'ils faisaient, les mêmes médecins qu'on disait étroits et incompétents se mettent aussitôt en mouvement , preuve exemplaire de la fausseté du modèle diffusionniste." Conclusion de cette "révolution" qui se résume finalement en une évolution : "Après 50 années de travaux en laboratoire, après 30 ans de déclarations fracassantes sur la disparition des maladies infectieuses et la fondation de la nouvelle science médicale, on a ajouté à la pratique médicale quelques lignes au milieu des pages et des pages de ce qu'on faisait avant. La coupure épistémologique radicale est une fine indentation dans la pratique du plus grand nombre". Ce n'est d'ailleurs qu'une fois le monde médical transformé que la coercition peut s'exercer sur des populations réticentes au contrôle sanitaire

     Avec la réserve qu'il faut se garder de fonder une analyse sociologique uniquement à partir des différents acteurs et de ce qu'ils vivent - car après tout, tout de même, le monde après la pastorisation a vraiment changé - les hommes savent qu'ils doivent compter sur ces acteurs microscopiques dans la longue chaînes des conflits - l'étude du professeur à l'École des mines de Paris, indique que dans le mouvement entre les acteurs, s'agissant de la santé, n'est pas simplement l'assimilation progressive de nouvelles découvertes scientifiques par la société, mais souvent au contraire, un jeu de rapports de force parfois très complexe. Loin d'être la marche progressive de la raison qui transforme la société, l'histoire des sciences - comme le montre cette portion d'histoire de la médecine - est souvent faites de heurts, où la contingence - des événements hors du champ de la découverte scientifique considéré, d'ordre politique, voire même politicien, joue un grand rôle. 

   L'auteur tente de systématiser les enseignements de cette analyse historique, qui vient après un certain nombre d'ouvrages sur "la science en action", dans une deuxième partie du même livre intitulée Irréductions. Petit précis de philosophie (sans prétention) dans lequel l'auteur se propose de pratiquer, au lieu des réductions qu'impose la division entre science, nature et société, des irréductions. Il s'agit surtout de ne pas analyser les choses uniquement d'après le résultat final. Les lignes des rapports de forces ne convergent pas tous obligatoirement vers une conclusion nécessaire. L'objectif de ces irréductions doivent permettre, dans l'esprit de l'auteur, de rendre les sciences et les techniques moins opaques et peut-être moins périlleuses.

 

Bruno LATOUR, Pasteur : guerre et paix des microbes, suivi de Irréductions, La Découverte/Poche, collection Sciences humaines et sociales, 2001, 346 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 6 novembre 2011 7 06 /11 /Nov /2011 08:39

              Ce livre du rédacteur en chef adjoint du mensuel Alternatives économiques effectue un survol très clair et précis d'une grande partie de l'histoire financière de l'Occident, à travers ses crises, et précisément de cinq crises représentatives du fonctionnement du capitalisme financier. A travers la description de la spéculation sur les tulipes dans les années 1635 en Hollande, de l'entreprise aventureuse de John LAW sous le règne de Louis XV en France, de la panique de 1907 aux Etats-Unis et enfin de la crise de 1929, l'auteur dégage les caractéristiques d'une crise financière, qui se retrouvent dans la crise des subprimes des années 2000. Il détaille les tenants et aboutissants de la crise financière que nous vivons aujourd'hui jusqu'aux plans de désendettement engagés sous l'égide de l'Union Européenne et de l'administration OBAMA. Sans concession aucune, Christian CHAVAGNEUX expose, aux meilleures sources, les différents conflits qui opposent aujourd'hui les marchés aux Etats, après que ceux-ci se soient rendus compte du caractère évanescent d'un auto-contrôle de la finance mondiale.

 

    On se rend compte à quel point la destruction dans les années 1980-2000 des différentes barrières  à l'instabilité financière établies après la crise de 1929 aux Etats-Unis et en Europe mène la planète au bord du gouffre. Et aussi de la virulence des conflits entre les administrations d'Etat, lorsqu'au sein de celles-ci existent encore la notion d'intérêt général, et des différentes institutions privées financières. Encore actuellement, une grande partie des institutions bancaires privées refusent toute idée de réglementation, à tel point qu'il est difficile de faire la différence entre un comportement financier et un comportement de malfaiteur... tant les multiples voies illégales sont fréquentées pour échapper à tout contrôle. Tout en gardant un ton finalement mesuré - l'auteur ne dénigre pas entièrement les tentatives du G20, pointant de façon équilibrée ses forces et ses faiblesses - il déroule sous nos yeux les logiques infernales à l'oeuvre. 

Au centre de son ouvrage, travaux d'historiens économiques à l'appui -  parfois issus du milieu même des banques et parfois même encore en exercice dans les institutions bancaires internationales (Charles KINDLEBERGER, Hyman P MINSKY, Joseph STIGLITZ...) -, l'auteur s'efforce de répondre simplement à la question : Qu'est-ce qu'une crise financière? Au départ, une simple perte d'équilibre, des innovations non contrôlées (armes de concurrence massive, systématiquement établies pour naviguer par beau temps, avec une grande capacité à offrir des services de contournement réglementaire), dont les fameux produits dérivés, puis une déréglementation subie ou voulue, la course aux profits financiers débouchant sur des bulles de crédits, une mauvaise gouvernance des risques (notamment avec des mécanismes d'assurances qui n'assurent rien), avec des fraudes organisées, qui multiplies les liens entre criminalité et finance où les paradis fiscaux, finalement en grand nombre, jouent un rôle, avant l'éclatement de la crise, alimentée par des inégalités économiques fortes, le tout avec la participation d'économistes (souvent de l'ensemble des économistes) aveugles au désastre pourtant annoncé par quelques voix marginales discordantes. Avant que plus ou moins tardivement, les autorités politiques se décident à intervenir, mettant en place quelques réglementations dont les effets (comme en 1929) peuvent être durables ou finalement de peu d'importances car ne mettant pas en cause les structures qui permettent ces crises. Si les Bourses se calment un petit moment après la crise financière, comme en 2008 (faillite de Lehman Brothers), les opérateurs reprennent ensuite leurs (mauvaises) habitudes. "Mais une bulle, écrit l'auteur, ne s'arrête pas avec la maîtrise de la panique de court terme. L'étape suivante est décisive : les autorités publiques vont-elles ouvrir les chantiers permettant d'établir et de mettre en oeuvre à moyen terme les nouvelles régulations susceptibles de réduire fortement la probabilités de nouvelles crises? Ou bien les nouvelles régulations discutées ne sont-elles que des faux-semblants qui n'empêcheront pas de relancer la fuite en avant?" 

 

     Cette question est actuellement cruciale dans la nécessaire régulation, car depuis 2008, le système financier va de crises en crises continuelles, se déplaçant de secteur à secteur et de régions à régions. Le Forum de stabilité financière, devenu Conseil de stabilité financière met depuis sur la table "un document très complet, qui n'ouvre pas moins d'une dizaine de chantiers de régulation. Un document (qui date du 10 octobre 2008) peu commenté à l'époque, mais qui contient déjà pratiquement tous les grands sujets et propositions discutés les mois suivants. Le G20 de Londres d'avril 2009 va ensuite marquer une rupture dans le discours d'acceptation de la logique d'autorégulation des marchés. En plus du communiqué général habituel de ce genre de réunion, les pays du G20 livrent en effet une "Déclaration sur le renforcement du système financier" (voir www.g20.org), très technique, détaillée, longue de six pages et qui fixe un objectif très ambitieux : "Toutes les institutions, tous les marchés et tous les instruments d'importance systémique devront faire l'objet d'un niveau adéquat de régulation et de surveillance." Le texte pose les principes d'un changement majeur du rôle des Banques centrales, appelées à développer les outils et politiques à même de contrer l'instabilité financière. Il réclame la mise en oeuvre d'un contrôle serré de la distribution de crédits par les banques, pour qu'elles arrêtent de nourrir les bulles. Il veut encadrer les marchés des produits dérivés, ces innovations financières qui mettent souvent le feu à la finance. Il exige une régulation des fonds spéculatifs. Il s'attaque aux paradis fiscaux. Les principes de régulation ainsi dessinés ont été de nouveau validés au G20 de Pittsburgh de septembre 2009. Ils ont servi de base à quasiment toutes les politiques discutées dans les mois qui ont suivi, aux Etats-Unis, en Europe, au Royaume-Uni, etc. Un processus qui est loin d'être terminé car on discute encore des modalités concrètes d'applications de la nouvelle loi de régulation financière Dodd-Frank, votée le 21 juillet 2010 aux Etats-Unis, tandis que la Commission Européenne n'a fini de mettre sur la table l'essentiel de ses propositions de régulation qu'à l'été 2011 et qu'il reste encore de très long mois avant de les mettre en oeuvre. On n'aura une vision à peu près définitive et claire du paysage de la nouvelle régulation financière mondiale postsubprimes qu'aux alentours de 2013, certaines parties ne devant être entièrement finalisées qu'en 2018-2019." L'auteur donne un avis plutôt favorable à l'esquisse, tout en pointant de nombreux faiblesses majeures, et nul doute que de nombreuses péripéties vont se jouer jusqu'aux échéances fixées, riches en sinueuses manoeuvres, car ce qui est en jeu, c'est ni plus ni moins la future géopolitique financière et notamment les nouveaux rapports de forces entre institutions publiques et institutions privées, les unes et les autres jouant soit au niveau national ou régional ou encore multinational. Entre les marchés et les Etats, à la lecture de ce livre, c'est bel et bien une grande et vaste partie de bras de fer qui est en train de se jouer.

 

   Ajoutons qu'en fin d'ouvrage, l'auteur évoque le lancement le 30 juin 2011 de Finance Watch, "un pôle européen d'expertise, de communication et de lobbying pour faire contrepoids aux banques", créé par près de trente associations de la société civile européenne.

 

Christian CHAVAGNEUX, Une brève histoire des crises financières, Des tulipes aux subprimes, Editions La Découverte, collection Cahiers libres, 2011, 235 pages. 

 

 

 

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 25 octobre 2011 2 25 /10 /Oct /2011 10:00

             Cet essai de la professeur à l'Université Paris-Diderot, psychanalyste français membre du IVème Groupe qui dirige la revue Topique, déjà auteur de nombreux ouvrages, notamment sur la sublimation, la cruauté et la paranoïa, traite de l'acte criminel. De tout acte criminel, que celui-ci soit légal ou illégal, malgré les différences sociales existantes entre l'un et l'autre. C'est l'occasion de faire le point sur des notions aussi contestées que la pulsion de mort et la pulsion de vie, dans un style non spécialiste, même si l'on ne peut pas faire l'impasse sur le langage psychanalytique.

 

         Comme l'écrit l'auteur dans son Introduction, "Donner la mort est aussi métaphysiquement impensable que donner la vie. Dans les deux cas, l'individu se hausse au niveau d'un processus biologique qui lui échappe et auquel il est lui-même soumis comme le maillon d'une chaîne dont il connaîtra jamais ni l'origine ni la fin. Le don de vie vient de surcroît à l'issue d'une rencontre sexuelle sans en être nécessairement le but, et la mort peut être donnée involontairement, par imprudence ou concours de circonstances malheureux, voire par incompétence. En revanche, l'acte par lequel un être humain supprime intentionnellement la vie de son semblable l'installe dans une toute-puissance qui donne le vertige. Tuer par accident ou accepter d'aider à mourir qui le demande relèvent de tout autres questionnements que ceux soulevés par le fait de prendre délibérément sa vie à un autre." Elle écarte le suicide de son champ de réflexion et n'entend pas revenir non plus sur le phénomène génocidaire. Elle estime, qu'à côté du droit et de la réflexion collective emprunte de perplexité devant l'acte criminel, "la psychanalyse peut apporter des éléments de compréhension sur la paralysie de la pensée que genère le crime en vue de contribuer ainsi à le réintégrer dans l'humain et favoriser l'empathie nécessaire pour juger et, le cas échéant, pour assumer la défense ou pour soigner. Le paradoxe du crime est en effet d'apparaître au sujet policé par la civilisation comme un acte inimaginable et non plus comme le résultat d'une pulsion. Or, si l'on fait l'hypothèse que l'homicide est aussi fondamentalement inscrit dans la nature humaine que la pulsion sexuelle, se dessine du même coup la nécessité d'interpréter ce qui nous sépare ainsi de nous-mêmes au point que nous avons le sentiment d'une incapacité à l'entendre. C'est donc la représentation que l'on peut se donner de l'homicide davantage que l'homicide lui-même qui sera ici interrogé afin de faire advenir du jugement étayé sur de la compréhension conformément au but de la civilisation de dépasser les impasses du refoulement par le jugement et éventuellement la sublimation. 

 

       Sophie de MIJOLLA-MELLOR propose dans son livre trois figures, (au sens de A WARBURG, dans Essais florentins, Klincsieck, 1990), "trois images qui ont un contenu émotionnel permettant d'y rattacher des faits devenant dès lors pensables" : tuer pour un identité ; tuer pour survivre et tuer par ivresse de la toute-puissance (hubris). "envisagés sous l'angle de la criminalité individuelle, ces modèles ne recoupent pas des diagnostics psychopathologiques, ils visent au contraire à dépsychiatriser l'approche que nous pouvons avoir du meurtrier en rappelant le point de vue de la psychanalyse qui en fait d'abord le sujet d'une histoire dont les déterminations psychiques sont dans une certaine mesure possibles à entendre dans leurs différentes dimensions, topique, dynamique et économique. Mon propos n'est donc pas de reprendre les classifications qui sont connues, mais d'essayer de dégager au-delà des traits cliniques récurrents une réalité humaine partageable. le diagnostic est toujours une mise à distance impliquant une coupure entre la maladie et la santé, le pathologique et le normal. Il faut à l'inverse trouver ce qui peut nous permettre de résoudre pour nous-mêmes l'énigme que nous posent ces crimes qu'ils soient individuels ou collectifs. Il est aussi possible d'envisager l'hypothèse que les diverses motivations, lorsqu'elles ne sont pas de nature utilitaire, n'en constituent en fait qu'une seule sous la forme d'une tentative pour s'identifier à la mort elle-même. Devenir la mort, être celui qui la donne peut alors fantasmatiquement protéger le sujet d'en être la victime. En ce sens, il n'y aurait aucune pulsion spécifique poussant au crime, mais une "solution" proche d'un délire pour échapper à l'agresseur en s'identifiant à lui. Par ailleurs, et sans en confondre des registres fondamentalement différents, j'ouvrirais aussi cette dimension de l'homicide au vécu du combattant en temps de guerre, qu'il s'agisse de conflits organisés régulièrement, d'actes terroristes, de massacres à visée idéologique ou de guerres dites "justes". Ainsi que cela a été souvent souligné, c'est l'indifférence à la mort de masse acquise au cours des combats de la Première Guerre et plus encore la technicisation de la guerre qui cessait d'être un combat d'homme à homme qui a contribué à poser en Europe les bases de la barbarie génocidaire ultérieure." 

   Au bout de son étude longue, à partir de considérations sur les parricides, les matricides et les infanticides, et dans l'analyse des positions des criminels, des victimes et des témoins des crimes, qu'ils soient individuels ou collectifs, qui remet à jour également la question de la finalité de la guerre et le problème du Mal de manière générale, l'auteur pose la question de l'utilité d'une notion telle que la "pulsion de mort" pour penser le meurtre. En fait, la psychanalyse "ne dispose donc pas d'une notion simple qui expliquerait le pourquoi de la destruction, qui nous permettrait de dire pourquoi les crimes se commettent et les combats, voire les massacres se mènent. En revanche, les deux figures de la pulsion de vie et de la pulsion de mort sont présentes simultanément dans toute ce qui a été évoqué à propose de la mort donnée comme le double visage de Janus : à la destruction organisée, méthodique et efficace ou à la violence sous des formes plus primaires de l'attaquant vont répondre chez la victime la désorganisation, la déliaison, le champ de ruines, la débandade et ce, jusqu'au moment où la position aura changé et où l'attaquant devra à son tour se soumettre à un plus fort. La pulsion de destruction, comme lutte active et obstinée pour venir à bout de la vie, et sa forme originaire inverse comme pulsion de mort autodestructrice ne peuvent qu'aller indéfiniment de pair. Toutefois, la pulsion de mort devenir pulsion de destruction ressemble alors à s'y méprendre à l'affirmation dionysiaque de la vie. La vie dans son affirmation narcissique se construit  ainsi aux dépens de la soumission de l'autre et, dans les cas que nous avons évoqués, de sa mort."

Une fois réaffirmé ce postulat, dont nous avons déjà dit qu'il ne nous semblait pas forcément le plus opératoire pour comprendre ce qui se passe dans la personne humaine, de l'existence de ces deux pulsions, on peut s'interroger, comme le fait l'auteur que l'existence d'autres voies "pour l'expression de ces mêmes pulsions qui passeraient par la sublimation du narcissisme identitaire". Elle met en avant le cosmopolite qui "multiplie et annule simultanément les cités d'appartenance, et en s'appuyant sur l'aptitude de la pensée à se mettre à l'écart de ce qui est proche en réalité ou en nostalgie, il ouvre à une dimension qui s'attache au-delà des instances particulières des objets de l'expérience, à la recherche d'universaux qui sont par définition, hors de toute localisation concrète." Se situant dans une tradition à laquelle se rattache aussi bien ARISTOTE (la vie du penseur est une vie d'étranger) que Hannah ARENDT, auxquelles les problématiques évoquées au dernier chapitre sont bien familières, l'auteur estime que "le seul moyen pour passer de la puissance originelle à la force collective est la préservation  du multiple dans l'unique, soit une coexistence des contraires qui ne se fait pas sans conflits mais ne nécessite pas ce recours à la force qui risque fatalement de se transformer en violence. L'équivalent d'un chois sublimatoire individuel pour un état devrait se penser dans les termes où il est renoncé à la réalisation immédiate d'un but pour y parvenir par une voie mieux mesurée quant à ses conséquences. Sur le plan politique, toute la question de la dynamique de sortie de crises est ici concernée. Le développement économique en remède à la violence sociale, le respect des différences au lieu des crispations communautaires en serait des exemples. Qu'il s'agisse de l'individu ou du collectif, le mouvement sublimatoire est toujours celui qui, au lieu d'aller vers une satisfaction immédiate aux conséquences auto- et hétérodestructrice, se porte vers l'invention d'autres espaces de réalisation des mêmes buts".

 

     Ce livre, encore une fois écrit dans un langage très accessible qui n'en fait pas un ouvrage réservé au cercle même élargi des connaisseurs en psychanalyse, permet de réfléchir - et cela est toujours nécessaire dans un monde qui privilégie précisément trop l'immédiat, l'apparence et la vitesse - à ces forces individuelles et collectives qui poussent à la destruction de la vie d'autrui. Son abord passe bien entendu par la compréhension de nombreux récits de "cas", qu'il soit psychanalysés ou non, comme il est coutume dans la pratique de cette discipline. 

 

Sophie de MIJOLLA-MELLOR, La mort donnée, Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF, collection Quadrige Essais/Débats, 2011, 330 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 11 octobre 2011 2 11 /10 /Oct /2011 14:19

             Parmi les nombreux textes disponibles pour le public sur le conflit en psychanalyse, nous avons une nette préférence pour les écrits qui s'entourent d'une certaine rigueur, venant des psychanalystes eux-mêmes ou de pratriciens e, psychologie ou en psychanalyse plutôt que pour ceux qui, dans une volonté parfois sensationnaliste, figurent dans les revues de vulgarisation, ou pire parfois, dans la presse généraliste. Le numéro (de mars 2005) de la collection des Débats en psychanalyse qui porte sur le conflit psychique en est un exemple : sous la direction de Bernard CHERVET, Laurent BANON-BOILEAU et de Marie-Claire DURIEUX, s'expriment un certain nombre d'approches théoriques et de perspectives cliniques. Le conflit psychique, comme ils le présentent, "est l'un des organisateurs majeurs de la psyché. Il se présente cliniquement le plus souvent selon une opposition entre deux termes, expression manifeste d'un autre conflit sous-jacent plus fondamental : celui entre une tendance à éteindre la pulsion et un impératif à l'investir selon diverses modalités. En 1924, Freud écrit à son propos : moi-ça (névroses de transfert), moi-surmoi (névroses narcissiques), moi-monde extérieur (psychoses)", mais il reconnaît aussitôt que le conflit ne peut être réduit à une telle lutte entre instances. En 1937, il invite à une révision de la conception du conflit psychique au regard de la dualité pulsionnelle et de l'existence d'une "tendance au conflit". La constitution du conflit psychique devient dès lors centrale ainsi que sa qualité et la préoccupation technique de le faire advenir sur la scène du transfert. "Les adversaires, souligne Freud, ne se trouvent pas plus l'un face à l'autre que l'ours blanc et la baleine. Une vraie solution ne peut intervenir que lorsque les deux se retrouvent sur le même terrain". La diversité des situations thérapeutique abordées dans cet ouvrage (de la cure classique à la cure de l'enfant, en passant par des situations non-névrotiques) va permettre un enrichissement de ce concept fondamental dans la théorisation de la pratique psychanalytique."

 

  Après une avant-propos de Bernard CHERVET sur la "tendance au conflit" entre nécessité et impératif, ce numéro de débats de psychanalyse se partage entre Approches théoriques et Perspectives cliniques. 

 Pour les approches théoriques, Michèle PERRON-BORELLI pose des éléments sur les conflits psychiques et la dynamique de la cure, tandis que Claude LE GUEN approche les fonctions du conflit freudieu. Nous aurons l'occasion de voir plus tard les aspects dynamiques de la cure et nous proposons de nous arrêter pour l'instant aux fonctions du conflit freudien, tel que l'expose Claude LE GUEN

"A suivre le parcours de Freud, le conflit se révèle être un parfait exemple du cheminement de sa pensée, partant de la pratique et s'appuyant sur elle pour l'analyser, l'étendre et en faire la théorie. Ainsi, au départ, le conflit est d'abord un constat clinique, celui-ci fut-il partiellement erroné (c'est l'époque où Freud pense que le conflit est spécifique de l'hystérie) ; très vite, il lui fait le "psychiser" et en venir à l'idée d'une organisation par des "forces en conflit", ce qui va le ramener à celle d'énergie. Faire coexister les deux s'avère bientôt une gageure, ce dont témoignait déjà le rejet en 1895 du modèle mécaniste de l'Esquisse lorsqu'il vint buter sur le déplaisir et le refoulement. Le dilemme ne pourra être dépassé qu'en intégrant dans un seul ensemble : le conflit et l'énergie, la contradiction et l'énergétique, le moi et la pulsion. Vaste tâche qu'il poursuivra jusqu'à sa dernière oeuvre en 1938, jusqu'à l'Abrégé de psychanalyse.  Avec constance et très tôt, donc, alors même qu'il ne lui a pas encore attribué le statut d'instance, Freud désigne le moi comme lieu et produit du conflit avec la pulsion, comme de celle-ci avec la réalité : nous pourrions dire, tout aussi bien, que le conflit est fonction de la relation du moi à la pulsion. (...) (...) la topique est elle-même un produit conflictuel : dans sa première forme (conscient-préconscient-inconscient), la distinction de la conscience par rapport à l'inconscient est produite par le conflit entre le besoin et la frustration ; dans la seconde (moi, ça, surmoi), la différenciation du moi d'avec le ça résulte du conflit les principes de plaisir et réalité. En fait, "ces lieux" du conflit le représentent puisqu'ils sont eux-mêmes reconnus et déterminés comme des champs où s'exercent les forces pulsionnelles ; ce sont même les questions ainsi posées qui conduisent à remplacer la première topique par la deuxième et à faire du moi le noeud conflictuel par excellence et le noyau défensif - participant donc largement de l'activité inconsciente. Si "la théorie du conflit est assez clairement posée, elle n'en comporte pas moins certains points délicats qui appellent discussion.

Ainsi l'idée d'un "conflit psychique" entre instances apparaît, à strictement parler, plutôt approximative puisque (...) le moi étant la partie organisée du ça, et justement organisée par le conflit, il "serait tout à fait injustifié de se représenter le moi et le ça comme deux camps opposés" (Inhibition, symptôme et angoisse). Mais s'il n'y a pas de conflits dans le ça (La question de l'analyse profane), les désirs qui en émanent n'en suscitent pas moins des conflits dans le moi dès lors qu'ils vont à l'encontre d'autres désirs, voire d'exigence de la réalité ; aussi, s'il y a bien conflit entre la motion pulsionnelle inconsciente et le moi, il n'y a pas, au sens strict, conflit entre le moi et le ça. En revanche, à la suite de tout un travail d'"roganisation" conflictuelle, va apparaître la troisième instance, le surmoi qui, de par sa genèse même, est un produit du conflit, imposé au moi et par lui, du ça avec la réalité ; ce n'est qu'avec lui que l'on peut véritablement parler d'un "conflit entre instances" (inhibition, symptôme et angoisse). l'idée de conflits pulsionnels" découle de la notion de "forces qui s'opposent". Présentes dès 1895, explicitée en 1905, elle sera réaffirmée en 1920 avec la nouvelle dualité des pulsions ; s'il n'y a rien à rejeter dans l'ancienne formule qui explique les psychonévroses par un conflit entre pulsions du moi et pulsions sexuelles (Au-delà du principe du plaisir) (...), il convient néanmoins de tenir compte de la nouvelle opposition posé en 1920. Pour rcentrer les termes ultimes du conflit, il faut conserver une dualité (Eros et pulsion de mort) ; en situant deux termes opposés (Le moi et le ça), elle se justifie d'abord par la nécessité de maintenir un conflit au moteur même du processus pulsionnel ; cela revient, de fait à corriger et compléter l'énergétique par le conflictuel. 

Pour bien situer les choses il faut tenir compte de deux données : nous n'avons affaire qu'avec les "représentants" de la pulsion, et la notion de pulsion elle-même ne saurait comporter d'opposition. (...) il peut alors être affirmé (...) que les oppositions entre représentations sont l'expression des combats entre les différentes pulsions (Le trouble psychogène de la vision, 1910) (Freud écrit que), plutôt que le qualitatif (les différentes pulsions...), "le facteur quantitatif se montre décisif pour le conflit ; dès que la représentation choquante en son fond se renforce au-delà d'un certain degré, le conflit devient actuel et c'est précisément l'activation qui entraîne le refoulement" (Le refoulement, dans Métapsychologie, 1915). pourtant, se fondant sur la pratique qui l'a conduit à élaborer l'opposition ça/moi, il va bouleverser progressivement cette attribution, jusqu'à en venir à valoriser le qualitatif dans le conflit. Il va, en effet (...) finir par introduire cette "nouveauté" qu'est la notion d'une "tendance au conflit" qui vient non seulement s'ajouter à la situation, mais le fait de façon indépendante de la quantité de libido ; cela présuppose l'intervention d'une part d'agression libre - et il est bien certain que cela devrait aboutir à "réviser tout ce que nous savons du conflit psychique" (L'analyse avec fin et l'analyse sans fin, 1937). On peut dès lors considérer que le conflit est l'essence même de la fonctionnalité psychique. 

En fait, (...) Freud aurait pu ajouter "qu'il n'y a rien qui soit aujourd'hui à rejeter de l'ancienne formule" - et que les deux énonciations sont moins contradictoires qu'il y parait au premier abord. Comme en 1914 le facteur quantitatif demeure une condition nécessaire en 1937, mais il s'avère qu'elle n'est pas suffisante ; deux facteurs qualitatifs doivent s'y ajouter : - l'un portant sur ce que l'on pourrait qualifier de "part la plus qualitative de l'économique", à savoir l'activité libre de l'énergie, - l'autre concernant "la nature même de la pulsion" qui est ici l'agression. Le conflit, à ne plus se borner à exprimer un débordement et un excès quantitatif, prend une véritable fonction de principe moteur : il représente bien, en lui-même, une 'tendance indépendante". Insistons : si c'est bien en fonction de la pulsion, c'est d'abord par le moi, pour le moi et dans le moi, que le conflit peut être compris ; il ne peut l'être, tout comme ses produits que sont l'angoisse et le refoulement, que par ses lieux et ses conditions d'apparition, ainsi que par l'énergie liée qui se trouve libérée à ces occasions. C'est là ce qui permet de situer les psychonévroses (comme les défenses qui les suscitent) en fonction du conflit en les liant au moi : il en vas ainsi dès "la névrose de transfert, cet objet d'étude spécifique de la psychanalyse, qui reste le résultat d'un conflit entre le moi et l'investissement libidinal d'objet" (Au-delà du principe du plaisir). En revanche, cette "partie du ça qui a été modifiée sous l'influence directe du monde extérieur" et qui s'efforce de mettre le principe de réalité à la place du principe du plaisir (...), le moi donc, résulte directement du conflit entre ces deux principe, comme de son dépassement. Il s'agit bien là, pour Freud, de la psychanalyse en tant que pratique, tout autant que de sa théorie : "La psychanalyse est un outil qui doit donner au moi la possibilité de conquérir progressivement le ça" (le moi et le ça) ; ou, comme il le reformuler dix ans plus tard : "Là où était du ça doit advenir du moi. Il s'agit là d'un travail de civilisation" (Nouvelles conférences sur la psychanalyse).

Mais, pour Freud, qu'est donc le conflit? De lui, on pourrait presque dire, comme de la pulsion ou de l'inconscient, que ne s'en connaissent guère que les effets : angoisses, symptômes, inhibitions et, avec ceux-ci, les refoulements et les autres défenses, qui sont déjà des tentatives de dépassement ou de résolution des conflits. ceux-ci impliquent directement la force pulsionnelles et les contre-forces qu'elle a suscitées lors de précédents conflits durant sa propre histoire (Métapsychologie). Nous devons considérer que le conflit est l'élément moteur du psychisme comme la raison de ses défenses ; il est ce qui fait produire un travail à l'énergie : telle est sa fonction.

Sans doute est-ce en raison de son "essentialité" que, depuis des dizaines d'années, il se retrouve quelque peu négligé dans les travaux des analystes, la plupart se consacrant surtout à ses produits et ses effets. Chez Freud, il perdure et se renforce, il reste une nécessité ; il n'en demeure pas moins que les orientations en sont remaniées au fur et à mesure de l'évolution théorico-pratique. Dans les débuts, il assurait une fonction déductive : "Nous constatons un conflit, quelles vont être les conséquences?" Sa fonction apparaît ensuite inductive : "Le refoulement peut se comprendre par le conflit dont il n'est finalement que le résultat", opérant par et dans l'après-coup. Etant d'abord une nécessité méthodologique pour rendre compte du fonctionnement mental, sa forme devra être réaménagée selon les réélaborations, depuis l'opposition entre pulsions du moi et pulsions sexuelles jusqu'à celle entre pulsions de vie (Eros) et pulsion de mort. Certes, "le facteur quantitatif se montre décisif pour le conflit" (Métapsychologie), mais (...) l'introduction du ça et du moi conduit à l'idée d'une tendance au conflit indépendamment de la quantité de libido (...). Comme l'angoisse (...), le conflit opère toujours dans le moi, mais celui-ci "est identique au ça dont il n'est qu'une partie spécialement différenciée" (inhibition, symptôme et angoisse) ; redisons que le moi est le produit du ça et de son lieu conflictuel - devenu moi justement pour cela. Mais de quoi le conflit peut-il être indépendant? Du quantitatif, sans doute, mais encore? Freud parle de "tendance indépendante" et pour lui, même si le quantitatif demeure premier dans la pratique, dans le principe il reste subordonné au qualitatif, l'accumulation quantitative permettent de provoquer le saut qualitatif ; en déplaçant l'essence du conflit sur le qualitatif, Freud le postule déterminé qualitativement, avant toute variation quantitative - et nous retrouvons ici encore la fonction majeure du conflit qui est de déterminer le fonctionnement psychique. Mais voilà qui n'est pas sans conséquence sur ce qui peut varier : ce sont les variations elles-mêmes qui vont devenir dépendantes du conflit - ce qui revient à considérer que le conflit forme et produit l'histoire individuelle. On retrouve ainsi la question concomitante de l'angoisse et du refoulement ; d'ailleurs le renversement de leur rapport se produit en 1926, dans le mouvement même qui restitue le conflit : "C'est l'angoisse qui produit le refoulement et non pas, comme je l'ai jadis pensé, le refoulement qui produit l'angoisse" (Inhibition, symptôme et angoisse). L'angoisse est le signe, le représentant du conflit : le refoulement en est le produit, voire le dépassement - et les caractères proprs au conflit devraient se retrouver, ne fut-ce qu'en partie, dans ses productions ou, plus exactement, dans ce que le moi produit pour se protéger de certaines de ses conséquences. Il s'agit là, bien sûr, des défenses : toutes les défenses sont défenses contre le conflit, chacune recourant à un procédé propre, qui la spécifie (...). "Lorsque le moi a réussit à se défendre d'un motion pulsionnelles dangreuse, par le processus du refoulement par exemple, il a bien inhibé et affecté cette partie du ça, mais en même temps il lui a conféré une certaine indépendance et renoncé à une part de la propre souveraineté" (toujours Inhibition...). Cette indépendance que le moi confère à "une partie du ça" représente de fait la "tendance indépendante du conflit" ; latente, elle va maintenir active la tendance conflictuelle, permettant au conflit de ressurgir selon l'occasion (généralement traumatique). Cette indépendance a d'ailleurs une autre conséquence : "Nous pressentons qu'elle ne va pas de soi, qu'il n'est peut-être même pas habituel, que le refoulé subsiste ainsi inchangé et inchangeable" (toujours Inhib...) ; hypothèse aux lourdes implications mais sur laquelle Freud ne reviendra pas. Pour ici et pour le moment, ce qui nous importe c'est que la relative indépendance du conflit, acquise par le refoulé, qui peut l'autoriser à se changer dans l'inconscient.

Omniprésent dans la conceptualisation freudienne, le conflit apparaît prééminent dans nombre de notions, même si parfois son attribution peut poser problème. Cela s'illustre par l'ambivalence que Freud référe explicitement au conflit (...), mais dont la conflictualité apparaît parfois ambiguë ; il la définit en effet en fonction du but, l'objet demeurant le même et n'apparaissant ambivalent qu'au travers des projections. C'est ce qui peut faire du complexe d'Oedipe, avec ses deux objets, le champ exemplaire de l'ambivalence qui s'y révèle autant comme évitement que comme représentation du conflit. Ainsi, "chez le petit enfant coexistent pendant longtemps des attitudes affectives ambivalentes à l'égard des personnes qui lui sont le plus proches, sans que l'une d'elles perturbe l'autre dans son expression. Si cela aboutit finalement à un conflit entre les deux, celui-ci se règle par le fait que l'enfant change d'objet, déplace l'une de ses motions ambivalentes sur un sujet substitutif" (Psychologie des foules et analyse du moi) ; dans ce temps précoce de l'Oedipe, l'ambivalence permet de contourner le conflit. Mais, tout aussi bien, le petit Hans "se trouve dans l'attitude oedipienne de jalousie et d'hostilité envers son père, qu'il aime cependant de tout son coeur,  du moins tant que sa mère n'entre pas en ligne de compte pour causer la discorde : un conflit d'ambivalence, un amour bien fondé et une haine non moins justifiée, dirigés tous deux vers la même personne. Sa phobie doit être un essai de solution de ce conflit. De tels conflits d'ambivalence sont très fréquents" (Inhib toujours...). Cette fois, l'ambivalence représente le conflit, voire le suscite, mais c'est là un temps second par rapport au premier temps d'ambivalence sans conflit ; qui plus est, ce deuxième temps prépare la résolution du conflit (par la phobie, en l'occurrence) - ce qui conduit Freud à préciser et à compléter ainsi son commentaire tardif (1926) sur le petit Hans : "La formation substitutive (le cheval) a deux avantages manifestes : en premier lieu, elle évite un conflit d'ambivalence car le père est en même temps un objet aimé ; et en second lieu elle permet au moi de stopper le développement d'angoisse" (Inhib toujours). le changement d'objet a permis de résoudre le conflit. L'ambivalence peut être tout aussi bien agent du conflit que moyen de l'écarter parce qu'elle implique des temps différents (...) ; elle est "un héritage archaïque" qui reproduit les conflits de l'histoire mais n'est pas en lui-même conflictuel. Sa position en fonction du moi fait que le conflit ne peut se jouer que dans l'actualité d'un affrontement pulsionnel, fût-il prédéterminé de par la fonction de la pulsion. L'apparente contradiction que nous offre ainsi l'ambivalence témoigne aussi de deux niveaux de l'approche métapsychologique, plus encore que de deux moments de l'élaboration théorique : elle est dépassement de l'opposition du quantitatif et du qualitatif. Ce que le présupposé de la prévalence du quantitatif avait dissimulé à Freud en 1915-1916, il saura le reconnaître en 1926 : "se libérant de cette obsession de l'économique" (Inhib toujours), il peut maintenant reconnaitre l'essence du conflit. Il y a donc une certaine ambiguïté dans la conflictualité de l'ambivalence ; mais avec la notion (pourtant voisine) de couples d'opposés, la référence conflictuelle devient de plus en plus précaire dans la mesure où ces couples renvoient aussi bien à des oppositions formelles et symptomatiques qui supposent qu'une solution a été apportée au conflit (ainsi du voyeurisme/exhibitionnisme), qu'à d'autres fondamentales et structurelles qui sont l'essence même du conflit (tels Eros/pulsion de mort). Cela fait que l'on a parfois l'impression que, bien plus que d'une notion, il s'agit-là d'une description, d'une "expression" qui tend à recouvrir un fourre-tout ; dans de tels couples, le qualitatif "oppositionnel" semble suggérer un conflit - mais n'est-ce pas une fausse impression?

Certes, dès son apparition en 1905, le terme de couples d'opposés se trouve lié aux mouvements pulsionnels - et il le restera avec Eros et pulsion de mort . C'est dire qu'il s'agit d'un concept dynamique impliquant des forces, y compris dans les opposés actif/passif. Mais l'opposition de ces forces n'est pas fortuite puisqu'elle est prédéterminée par leur nature commune ; elle construit une situation d'équilibre (fût-il précaire) qui pourrait correspondre au "moment du couple" selon les physiciens, fournissant ainsi les différents tableaux pathologiques ou normaux. Nous pouvons remarquer que nous retrouvons, encore une fois, le modèle en oeuvre dans le refoulement tel qu'il conjugue l'attraction et la répulsion. On voir là clairement toute la différence entre un couple d'opposé et un conflit pulsionnel : l'opposition des forces y produit un équilibre, et non pas un déchirement (comme dans le clivage par exemple) ; cela tient à ce que l'opposition ne se produit pas entre deux pulsions, mais à l'intérieur d'une même pulsion. En dépit de l'opposition des directions, la satisfaction pulsionnelle demeure la même ; le but peut changer, comme il le fait avec l'ambivalence mais pas l'objet qui demeure. Il convient donc de se méfier des mots : il ne saurait suffire de constater une opposition pour rencontrer un conflit. Pourtant et tout aussi bien, l'opposition peut être à l'oeuvre dans les conflits eux-mêmes, dès lors qu'ils prennent une autre dimension. Dans un premier temps, collant à la métaphore, Freud attribue au conflit un sens quasi guerrier, considérant par exemple, qu'il en va dans les conflits psychiques comme avec une armée qui - pour reprendre son image - ne saurait engager le combat que lorsque ses forces sont en nombre suffisant, même si l'état de tensions persiste longtemps (Métapsychologie) ; c'est là effectivement une situation "armée" fort éloignée de la complémentarité du sadisme et du masochisme, et qui ressort, pour l'essentiel, d'une logique du quantitatif. Mais, dans un deuxième temps de son élaboration, il abandonne la métaphore et, avec elle, le quantitatif : d'abord, et dorénavant, le conflit désigne la combinatoire d'oppositions structurelles nécessaire à toute vie, voire à l'inanimé et à la nature elle-même. Les effets de destruction propre au conflit se dépassent alors eux-mêmes pour assurer la perpétuation de la vie jusqu'à son extinction (Abrégé de psychanalyse) - et même en deçà : "L'analogie de nos deux pulsions fondamentales, outrepassant le domaine des choses animées, nous entraîne dans le région de l'inorganisme jusqu'au couple d'opposés qui règne : l'attraction et la répulsion". Les couples d'opposés rejoignent ainsi la fonction organisatrice du conflit. 

Nous avons pu remarquer qu'il fallait savoir distinguer opposition et conflit ; nous devons ajouter qu'en langue freudienne le conflit n'est pas la guerre (même s'il peut parfois le devenir, ou l'avoir été). Avec le conflit, Freud a opéré comme avec d'autres constats qui, lorsqu'il les rencontra, lui apparurent d'abord comme des gênes fâcheuses, voire des obstacles au traitement ; puis il sut les élaborer, les conceptualiser jusqu'à découvrir leurs vertus constructives, voire thérapeutiques - passant ainsi des conflits au conflit. Il procéda de la sorte avec le transfert comme avec le traumatisme, pour ce citer que ceux-là. C'est ce qui m'a conduit à parler ici des fonctions du conflit."

 

      Dans les perspectives cliniques, Emmanuelle CHERVET avec Règle fondamentale et dramatisation du conflit psychiques, Pierre DECOURT, avec Discussion du texte de Emmanuelle Chervet, Catherine KRIEGEL avec "Je ne vois pas d'où je meurs", Bernard VOIZOT avec De l'agir au souvenir. La figuration des conflits dans le travail de construction en analyse, Jean-François DAUMARK avec Il est bien difficile de dire du mal d'un analyste, Sylvie DREYFUS avec Le conflit psychique. Discussion du texte de François Daumark, Bernard CHERVET avec Du conflit de négation au conflit de mise en latence, Marie-France DISPAUX avec Le calme et le rien ou la vie et l'autre, Denys RIBAS avec A propos du texte de Marie-France Dispaux, Françoise MOGGIO avec Les petites voleuses, expérience du conflit dans la psychanalyse de l'enfant, François DUPARC avec Transitions, traversées et voies de traverse. De l'objet anti-conflit à l'objet symbolique et Annette FRÉJAVILLE avec Plaidoyer pour un peu de conflit entre les réalités interne et externe, fournissent la majeure partie des réflexions de ce numéro de débats en psychanalyse.

 

Rappelons que ce numéro fait partie d'un des derniers des Débats de psychanalyse créées en 1995, à l'initiative des Monographies de Psychanalyse, avant leur fusion en 2005 avec les Monographies de la Psychanalyse elles-mêmes crées en 1988, à l'initiative de la Revue Française de Psychanalyse. Figurent comme fondateur des monographies et Débats de psychanalyse, Claude LE GUEN et comme directeur Claude JANIN. Des informations peuvent être obtenues sur le site officiel de la Société Française des Psychanalystes. Il s'agit de la tendance freudienne de la psychanalyse française, pour autant que cette dénomination conserve aujourd'hui un sens autre qu'historique. 

 

Les débats de psychanalyse (publication de la Société Psychanalytique de Paris), Le conflit psychique, sous la direction de Bernard CHERVET, de Laurent DANON-BOILEAU et de Marie-Claire DIRIEUX, PUF, 2005.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 19 septembre 2011 1 19 /09 /Sep /2011 13:53

             L'ouvrage du spécialiste des virus à grande expérience entre autres à l'Institut Pasteur et aux deux plus grands centres américains de lutte contre les virus (CDC d'Atlanta et USAMARIID de l'armée amércaine) possède le mérite singulier, de "remettre les pendules à l'heure" dans les appréciations historiques de l'effet de l'action de parmi les plus petits êtres vivants sur l'espèce humaine, trop souvent ignorante de leur activité. Ainsi de grandes tranches de l'histoire humaine - la conquête par les Occidentaux de l'Amérique, de multiples guerres, dont la première guerre mondiale et ses conséquences... - trop souvent analysées en termes de défaites et de victoires stratégiques de peuples vis-à-vis d'autres, doivent-elles être comprises en prenant en compte l'action des virus, et ce jusqu'à des périodes récentes et même sans doute aussi aujourd'hui. Le propos de Jean-François SALUZZO est de faire revivre l'histoire des hommes, victimes ou chasseurs de virus, en se limitant à quelques agents des plus redoutables. 

 Ainsi, à propos de la variole, "ente les XVIème et XVIIème siècles, les Européens auront colonisé l'ensemble du continent américain. En Afrique, la situation a été totalement différente. Au début du XVIIIème siècle, on ne compte que quelques milliers de colons européens, principalement localisés sur des comptoirs côtiers. la pénétration du centre de l'Afrique ne se fera qu'à la fin du XIXème siècle. Contrairement au continent américain, ce sont les maladies qui ont empêché la colonisation du continent africain. Il a fallu attendre la découverte de la quinine pour rendre effective la pénétration des Européens au coeur de l'Afrique. Les maladies infectieuses, et notamment la fièvre jaune, le paludisme, ont constitué un rempart efficace au processus de colonisation. Au XXème siècle, le bilan est sans équivoque : il ne reste quasiment plus d'Amérindiens alors que l'Afrique connaît la plus forte démographie du globe. La fragilité vis-à-vis des maladies d'un côté, la résistance de l'autre expliquent cette évolution." La véritable histoire de la variole, à l'aide des méthodes d'investigations, archéologiques entre autres, peut de nos jours être connue, en révisant à très fortes hausses les hécatombes causées en Amérique par son introduction en Amérique. Elle nous montre aussi qu'à l'activité "naturelle" de cette maladie se mêle parfois des considérations tactiques d'extermination de la part d'hommes possédant une certaine connaissance des voies de sa propagation. Ce qui ressort de cet examen de la variole, de la fièvre jaune, de la poliomyélite, de la grippe, du sida, de la fièvre de Lassa, du virus Ebola et du virus Hantaan, objet d'autant de chapitres de cet ouvrage, c'est l'existence omniprésente et parfois décisive de ces micro-organismes au milieu des conflits humains. Si les hommes ont parfois consciemment introduits ces micro-organismes dans leurs conflits, leur activité a souvent des répercussions imprévisibles, ce qui explique par ailleurs la grande réticences des états-majors de défense des principaux pays quant à l'emploi d'armes bactériologiques. Et ces conséquences, non seulement entravent certaines grandes stratégies (l'impossibilité pour les "Etats-uniens" d'envahir le Canada à une certaine période...), se situent souvent sur le long terme, influant directement sur la démographie de belligérants.

  En conclusion, l'auteur écrit : "Il y aura donx des maladies nouvelles. C'est un fait fatal. Un autre fait aussi fatal est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons des notions de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes pourrait-on dire". Ces quelques lignes prophétique ont été écrites par le prix Nobel de médecine, Charles Nicolle, en 1933. Elles ont un corollaire : face à ces nouvelles maladies, il y aura de nouveaux chasseurs de virus. Qui seront-ils? Probablement, comme dans le passé, ils se diviseront en deux groupes : les hommes de terrain, les "cow-boys" de la virologie, comme les appelle la journaliste Laurie Garrett. Ils seront chargés d'aller traquer les virus jusqu'au fin fond des forêts tropicales. A court terme, ils ont à résoudre le mystère du réservoir du virus Ebola qui, après vingt-cinq années de recherche, n'est toujours pas élucidé. Le deuxième groupe comprend les chercheurs des laboratoire qui, grâce à l'amélioration permanente des techniques virologiques, pourront établir l'étiologie virale de certains cancers, ou celle de certaines maladies neuro-dégénératives. Des résultats spectaculaires sont attendus dans les années futures. Les traitements à l'aide d'antiviraux et les vaccins constitueront une part très active des recherches à venir. Les remarquables progrès dans le traitement du sida ou des hépatites ouvrent d'extraordinaires possibilités qui étaient totalement inimaginables il y a une trentaine d'années, lorsque les manuels de virologie indiquaient : "il n'existe aucune traitement antiviral". Face aux scientifiques, il y les virus, les seuls prédateurs de l'homme. Nous avons à plusieurs reprises cité l'exemple des arbovirus : six cent ont été décrits, et nous ne connaissons le pouvoir pathogène que de 10% d'entre eux. Pour la plupart, ils sont présents dans les zones tropicales, mais les facteurs de leur émergence sont progressivement réunis, le transport aérien les rapproche des pays de l'hémisphère Nord. L'exemple du virus West-Nile est très significatif : inconnu du corps médical jusqu'à ces dernières années, il a été introduit depuis peu en Israël, en Roumanie, en Russie et aux Etats-Unis où il persiste. Combien d'autres virus suivront ce même parcours? Comme l'indique Joshua Lederberg, "le monde est un petit village. Toute négligence dans l'étude des maladies en quelque part de notre planète est à notre propre péril." La collaboration entre les "cow-boys" de la virologie et les biologistes moléculaires offre une exceptionnelle opportunité pour combattre les virus dès leur apparition. Les techniques mises au point dans les laboratoires de l'hémisphère Nord doivent bénéficier aux chercheurs des pays tropicaux ; seule une étroite collaboration Nord-Sud peut permettre de dépister les nouveaux virus dès leur apparition. L'histoire du sida doit être retenue." 

C'est donc uns véritable guerre qui se livrent entre l'espèce humaine et différentes espèces virales. C'est ce conflit entre l'espèce dominante de la planète et les différentes espèces aux agents microscopiques, qui a déjà influé dans le cours de l'histoire humaine, qui importe sans doute le plus. Nul doute qu'à trop se focaliser sur ses conflits internes, les hommes peuvent perdre la guerre essentielle...

  Ecrit dans un style journalistique, cet ouvrage comporte, à l'appui des analyses et des faits exposés, de nombreux éléments bibliographiques.

 

Jean-François SALUZZO, La guerre contre les virus, Plon, 2002, 290 pages. 

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 31 août 2011 3 31 /08 /Août /2011 15:43

               Le livre de l'animateur du CERAS (Centre de recherche et d'action sociales, pôle de réflexion du christianisme social), écrit en pleine crise des euromissiles (dans les années 1980, projet d'implantations d'armes nucléaires stratégiques américaines et soviétiques en Europe) se propose de contribuer à "construire la paix", ce qui dans cette période n'apparaissait pas, plus qu'aujourd'hui, comme "une tâche facultative". Il s'efforce d'abord de présenter les faits objectifs d'une course aux armements, tant qualitative que quantitative, qui menace tout simplement toute vie sur Terre, dans ses aspects scientifiques (poids de la recherche militaire) et stratégiques. Ce qui nous intéresse ici sont surtout les aspects théologiques chrétiens tels qu'ils sont diffusés et compris. C'est précisément pour dissiper un certain nombre de confusions que Christian MELLON présente les vrais et faux problèmes de la défense et les voies du désarmement empruntées dans les différentes institutions internationales, avant d'aborder les deux mille ans de réflexion chrétienne sur la guerre et la paix.

 

            Un bon tiers de son ouvrage est consacré à ces réflexions durant celle longue période, avant dans le dernier tiers, de présenter divers textes officiels des Eglises.

Il commence par d'abord poser la question simple :  Quelle paix? : "La paix n'est pas seulement l'absence de guerre : cette formule revient comme un leitmotiv dans tous les textes émanant de groupes et de responsables chrétiens. On ne saurait trop insister sur ce point. La richesse du mot Shalom dans l'Ancien Testament recouvre bien plus que ce que nous entendons par paix, comme en témoigne d'ailleurs le simple fait que nos Bibles doivent recourir à plusieurs autres mots pour le traduire, selon les contextes : prospérité, bonheur, salut, santé. Don de Dieu à son peuple dans l'ancienne alliance, signe de la présence du Royaume dans la nouvelle, la paix évoque moins un état de tranquillité qu'une relation réussie. C'est pourquoi le Shalom est régulièrement associé à la justice ; non pas la justice abstraite, selon laquelle "chacun a son dû" et se tient satisfait, mais la justice qui fait que les relations entre les hommes et Dieu et entre les hommes entre eux sont ce qu'elles doivent être. Traduit en grec, puis en latin, le Shalom biblique a perdu une grande partie de sa richesse dans le mot français "paix". Affirmer que la paix n'est pas seulement l'absence de guerre, c'est une manière de rappeler la richesse de sens d'un mot trop banalisé. Si les diplomates qui font taire les fusils en signant des traités de paix dont effectivement un métier fort utile, on ne saurait cependant réduire à leur seule activité ce que Jésus avait en vue en déclarant heureux les "artisans de paix".  "Une certaine éducation chrétienne a eu tendance à présenter le conflit comme contraire à l'exigence d'amour du prochain : "Aimez-vous les uns les autres" serait une invitation à éviter tout affrontement. Les affrontements de Jésus lui-même avec les Juifs, les scribes, les marchands du temple et parfois ses disciples sont alors soigneusement passé sous silence. Quel serait donc le sens du commandement "Aimez vos ennemis", si le disciple de Jésus avait pour devoir d'agir en sorte qu'il n'ait jamais d'ennemi? De même, au plan international, on peut être certain qu'un pays qui prendrait des positions courageuses sur les droits de l'homme, les rapports Nord-Sud, le désarmement, la lutte contre les systèmes d'oppression, se ferait un certain nombre d'"ennemis". Irait-on le lui reprocher au nom de l'Evangile?  L'irénisme, la peur du conflit, la recherche immédiate du compromis qui reste gros de conflits futurs ne sont pas des attitudes recommandées par l'Evangile. "Je ne suis pas venu apporter la paix sur terre, mais le glaive", dit Jésus. Ce "glaive" (chez Matthieu) est interprété par Luc comme "division" ; effectivement, c'est bien de cela qu'il s'agit : non le glaive qui tue, mais le glaive qui divise. La parole de Dieu oblige chacun à se situer.(...)". Le jésuite continue en dénonçant la forme du refus du conflit qui consiste à le présenter comme un simple malentendu. Or, c'est là "une manière de voir qui fait bon marché de l'objectivité des enjeux des conflits". S'ils sont aggravés par des malentendus, ils demeurent des réalités sur lesquelles les chrétiens doivent penser et agir. L'auteur présente tour à tour les diverses positions sur l'usage des armes, la position pacifiste, la guerre sainte, la guerre juste, les efforts de limitation de la guerre, les efforts d'élaboration d'un droit international non belliciste, la constitution d'un droit à la guerre plus ou moins restrictif, avant d'aborder l'action des artisans de paix d'aujourd'hui. Affirmant avec force que la paix est une tâche politique, qui exclue à la fois le moralisme et la raison d'Etat, il critique fortement la position des pacifismes pour proposer des formes de lutte et de résistance non-violente qui vont bien au-delà des positions théoriques du refus de la violence. Il s'agit de réviser de fond en comble la notion de guerre juste pour aboutir à la réalisation concrète de l'éthique chrétienne.

 

     Cette éthique chrétienne, bon an mal an, est défendue dans un certain nombre de documents et de débats contemporains. Christian MELLON effectue un survol des positions de l'Eglise catholique, de Pie XII à Jean XXIII, expose les avancées de Vatican II et explique les positions de Paul VI et de Jean-Paul II. Il montre la division des chrétiens sur les stratégies nucléaires, notamment sur la doctrine de dissuasion nucléaire, à travers par exemple la lettre pastorale de l'épiscopat des Etats-Unis (1983), les débats des évêques de RFA (République Fédérale d'Allemagne d'alors) et d'autres épiscopats. La déclaration des évêques de France, "Gagner la paix" (1983) est également analysée. Bien que se penchant surtout sur les prises de position des Eglises catholiques, il n'oublie pas les autres Églises chrétiennes. Dans une annexe, le lecteur peut prendre connaissance du texte de Vatican II, Gaudium et spes (1965), du texte de 1976 sur la position du Saint-Siège sur le désarmement général, du Message à la deuxième session extraordinaire de l'ONU sur le désarmement adressé en 1982 par Jean-Paul II, de la Lettre pastorale des évêques d'Allemagne Fédérale de 1983 (La Justice construit la Paix), d'extraits (car le texte intégral est fort long) de la Lettre pastorale des évêques des Etats-Unis de 1983, du texte de la Déclaration du Conseil oecuménique des Eglises à l'assemblée de Vancouver de 1983 (La Paix et la Justice), du texte "Gagner la paix" de l'épiscopat français de 1983, et enfin de celui de la Déclaration de la 17ème assemblée générale de la Fédération protestante de France de 1983 (La lutte pour la Paix). 

 

Christian MELLON, Chrétiens devant la guerre et la paix, Le Centurion, collection "Eglise et Société"/CERAS, 1984, 215 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 4 août 2011 4 04 /08 /Août /2011 14:12

             Le Cercle Turgot, qui rassemble des experts universitaires, d'entreprises et d'institutions étatiques ou multilatérales, sous la coordination de Jean-pierre CHAMBON, et qui se signale par des vues favorables mais très critiques sur l'économie de marché et le libéralisme, livre là les contributions d'une bonne vingtaine d'auteurs sur ce qui s'annonce, en ce début de la deuxième décennie du XXIème siècle, comme le couple moteur, en tout cas le plus important, de la planète. Alors que beaucoup d'experts, notamment stratégiques, attendaient surtout l'expression tout azimut d'une superpuissance américaine, émerge un monde multipolaire - américain, chinois, arabo-musulman et européen - très évolutif. Comme en écho aux propos du Président des Etats-Unis sur les relations bilatérales des deux géants qui pourraient "façonner le XXIème siècle", ces experts financiers dressent un tableau contrasté où la notion de puissance ne semble pas comprise de la même manière des deux côtés du Pacifique. Il exposent et analysent les données des composantes d'un possible "pacte faustien" qui semble bien moins évident que médiatiquement proclamé. Au moment d'une crise générale de la Dette, il est bon de faire le point sur ce couple, l'un possédant la majeure partie des obligations (financières) de l'autre.

     Une première partie qui fait le "diagnostic des forces en présence" et éclaire les mythes et les réalités géopolitiques du moment, pose surtout en fait de nombreuses questions sur la nature de l'ordre mondial en train de se dessiner. Claude REVEL écrit notamment que "les questions à régler par un éventuel nouvel ordre mondial sont toutes à multiples facettes, interdépendantes et en état dynamique. Dans l'ordre économique, par exemple, les investissements mondiaux incroyablement accrus au cours des vingt dernières années ont été menées dans des logiques financières mais aussi souvent de puissance (cas des fonds souverains) et de sécurité (achats massifs de terres agricoles à l'étranger par certains Etats) ; les flux financiers qui les ont accompagnés les ont ensuite dépassés, dans des logiques de plus en plus parallèles, de moins en moins contrôlées par les Etats et parfois liées à des composantes mafieuses. La circulations accrue des hommes, des techniques, des informations, des cultures... s'est aussi accompagnée de son contraire, phénomènes de repliement religieux et communautaires. Les distinctions traditionnelles entre public et privé ont volé en éclats, avec une interconnexion voire une confusion des rôles entre Etats et acteurs privés dans la définition des quelques règles de gouvernance mondiales... Et face à ces dynamiques complexes, un grand nombre de problèmes mondiaux déjà soulevés au XXème siècle restent non résolus et de plus en plus lancinants : la pauvreté de certaines régions du monde (bien que l'on ait assisté à une enrichissement global de la planète, en termes financiers en tout cas), les déséquilibres démographiques qui quel que soit leur sens sont lourds de conséquences à terme, le caractère limité des ressources naturelles et énergétiques et les défis environnementaux, les risques sociaux au plan mondial, la nécessité de trouver un "terrain de jeu" commun entre "pays riches", émergents et en développement... liste non exhaustive". Pointe à travers ces contributions une véritable inquiétude car la formation d'une certaine gouvernance mondiale n'est absolument pas à la hauteur des enjeux. La Chine, qui a développé un véritable modèle alternatif, une économie de marché dirigée l'a fait en grande partie en faisant des Etats-Unis leur principal partenair économique, dans une sorte de jeu très ouvert de confrontation-compétition-coopération, où, si les accents guerriers appartiennent à un passé proche, existent de nombreux éléments porteurs de conflits plus ou moins graves. L'un de ces conflits portent sur le modèle même de société, au sein d'une gouvernance mondiale en formation : modèle autoritaire de marché, modèle capitaliste libéral, modèle (européen) du rule of law et du public good, système de marché autorégulé par des puissances privées qui ne s'embarrassent pas trop de "règles rigides", système autoritaire... Même si l'espoir reste d'une évolution positive, même lente, de grands nuages pèsent sur le monde, qui, dixit Claude REVEL, "ne fera pas l'économie d'une confrontation sur les modèles." Que de questions en effet : La chine est-elle adaptée au nouvel ordre mondial (alors qu'elle eressemble parfois à un vaste atelier - 25% de la production mondiale - dirigé de l'extérieur)? Chinamérique, l'investissement transfrontalier est-il possible? Entre autres... La contribution de François MEUNIER (Go West, young (Chinese) man!) est très éclairante sur les difficultés, notamment migratoires, à l'intérieur de la Chine immense, avec ses acteurs locaux et centraux aux préoccupations très différentes.

   Une seconde partie sur la logique économique de la Chinamérique et les alternatives à celle qui existe actuellement permet un regard instructif sur l'énigme de "l'économie socialiste de marché" (Jean-Louis CHAMPION) , sur les risques et bénéfices d'une stratégie de coopération (Philippe DESSERTINE) et sur la place de la chine dans la nouvelle gouvernance mondiale (Nicolas BOUZON). La question lancinante que l'on retrouve pratiquement dans tout le livre est de savoir si va émerger une consommation de masse en République populaire de Chine (Jean-Pierre PETIT), tant le modèle économique chinois actuel semble reposer sur des bases financières et sur une production destinée à l'extérieur. Les aspects des relations entre Union Européenne, Chine et Etats-Unis (Hervé de CARMOY), sur les normes en vigueur en Chine (William NAHUM), sur la compétition sino-américaine en Afrique (Serge MICHEL) sont également, entre autres, abordés.

  La troisième partie, décidément d'actualité brûlante, porte sur les questions monétaires. Philippe JURGENSEN pose carrément la question de savoir si ce couple est un couple modèle ou un couple infernal, de nombreux autres auteurs apportant de nombreux éléments - plutôt inquiétants - pour répondre à cette question. Possibilité d'une Nouvelle monnaie de réserve,  Existence d'un dilemme du créancier, sorte de formule novatrice du dilemme du prisonnier (article très technique qui semble récervé à des professionnels de la finance), Positionnement des banques chinoises sur le financement de la croissance, place de l'euro dans ce couple... autant de grands sujets que s'efforce de résumer à la fin de l'ouvrage Bernard ESAMBERT. Dans le déploiement des efforts du pouvoir central chinois dans de multiples domaines (démographie, énergie, éducation...), qui donne une image d'effervescence, se profile un ordre mondial qui commence "à se structurer sur une planète dont le centre de gravité se déplace vers l'Extrême-Orient." L'auteur de La guerre économique mondiale (Olivier Orban, 1991), président actuel de l'association Club des vigilants, ayant derrière lui une grande carrière économique et financière (Rothschild, COB, Lagardère Groupe Arjil...) conclue sur un monde interrogatif circonspect sur l'évolution interne, notamment sur le plan des valeurs, de la Chine.

 

Cercle Turgot, La Chinamérique, Un couple contre-nature? Eyrolles, Editions d'organisation, 2011.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 25 juillet 2011 1 25 /07 /Juil /2011 10:19

                Un des grands mérites de cet ouvrage de la maître de conférence à l'Institut Politique de Paris, rédactrice déjà de nombreux articles dans la Revue philosophique de la France et de l'étranger et dans la Revue d'histoire de la Shoah, est de parcourir une partie de l'évolution philosophique européenne, non pas seulement à partir des philosophes clés souvent mentionnés depuis le siècle des Lumières, mais surtout à partir de la production littéraire, philosophique et politique, de loin quantitativement la plus importante, émise par tous les écrivains, commentateurs, journalistes qui diffusent finalement plus les oeuvres qui sont en fin de compte assez peu lues par le grand public. Ce que vise l'auteure, c'est l'influence de toute cette production sur l'idéologie dominante réellement présente dans les sociétés. Au lieu de chercher un bouc émissaire philosophe pour expliquer comment les dictatures, surtout la dictature hitlérienne, a pu être aussi largement acceptée dès son avènement, il s'agit de comprendre comment des philosophies au demeurant claires et souvent résolument tournée vers la Raison, ont pu être rapportées, déformées, faussées pour servir de justification à des politiques contraires à leur esprit. 

 

                Comme l'écrit dans la Préface Bernard BOURGEOIS, c'est un livre engagé, sur le fond et sur la forme. "Son thème est l'une des contradictions intimes, donc intenses, qui, dans l'histoire de l'humanité, font douter, désespérer celle-ci d'elle-même radicalement, dans ce qu'elle s'attribue de plus propre, sa liberté, lorsque cette liberté, non seulement n'est pas à la hauteur d'elle-même, mais se dégrade en servante du mal absolu. il s'agit ici de la catastrophe de la culture allemande au cours du XXème siècle, un siècle après l'apogée concluent, en philosophie, avec Hegel, le développement du rationalisme idéaliste inauguré par Kant. Puisque l'homme est cet être qui, même poussé par ce que l'on appelle des causes, se décide toujours, en être qui veut avoir raison, par des raisons - même seulement formelles -, comment pourrait-on faire abstraction, dans sa conduite, et à proportion de sa culture, d'un rôle de la philosophie, cette élaboration critique la plus compréhensive des raisons alors justifiées dans un contenu rationnel cohérent? Aussi, a-t-on cherché des sources philosophiques du nazisme. Démarche insensée si, par une abstraction égale, mais de ses opposé, qui écarte l'abîme séparant la réalité complexe de la dictature nationale-socialiste et l'idéalité épurée de la libération philosophique, on rattache directement à l'exaltation kantienne de la loi le terrorisme du commandement hitlérien ou à la totalité réconciliante de l'Etat hégélien le totalitarisme génocidaire. L'auteur ne se propose aucunement de reprendre l'histoire de l'instauration réelle du nazisme. Se tenant à l'intérieur du monde de la culture et, plus précisément, de celle-ci en tant qu'elle est ou se prétend philosophie, Edith Fuchs veut, une bonne fois, dégager  de toute responsabilité le grand rationalisme allemand dans la genèse et le développement d'une "pensée" consacrant et, par là, renforçant à ses propres yeux, une barbarie totalitaire qui la déborde réellement. (...) La descente aux enfers philosophico-culturelle fait passer de Kant à Alfred Rosenberg, l'auteur raciste du Mythe du XXème siècle, qui ose pourtant se dire philosophe et kantien. (...) Rosenberg, le pseudo-penseur asservissant en effet une pensée devenue pure propagande à un agir violent dominé par la passion scindante inhumaine. L'intérêt de l'ouvrage (...) est de présenter une telle chute comme échelonnée en une suite de dérives et trahisons par rapport à une origine qui les interdisait absolument, des dérives et trahisons dont le fractionnement et la progressivité ont cependant pu masquer et faciliter la totale négation, qu'elles signifiaient, tout ensemble de la philosophie et de l'humanité. Trois décrochages ponctueraient le tragique destin allemand de la philosophie. le premier maintiendrait celle-ci dans elle-même, c'est-à-dire dans l'intention de penser, mais modifierait son style en lui faisant accueillir et exalter dans son contenu et sa méthode l'Autre de la discursivité systématisante de la raison, l'énergie de la volonté et de la décision: Nietzsche et Carl Schmitt. Dans le deuxième abandon, un tel style emporterait l'intention première de penser pour penser, dont la philosophie même, désormais travestie en simple "vision du monde" mise au service d'une finalité pratique en fait particularisante et arbitrairement absolutisée. Alors se déploierait l'idéologisation de la philosophie - dont L'idéologie allemande de Marx, examiné ici pour un autre texte, semble bien pouvoir être regardée comme étant elle-même un moment -, une idéologisation qu'on dénonce, à propos d'un contexte marqué, d'ailleurs, par le développement de l'anti-judaïsme en antisémitisme, à travers Le déclin de l'Occident de Spengler et ces autres faussaires droitiers artisans de la destruction intellectuelle de l'humanité que furent les si médiocres Schuler, Blüler et autres Paul Lagarde. Enfin, avec Rosenberg et les propagandistes nazis, l'apparence même d'une pensée serve serait abandonnées par les thuriféraires violents de la réalité criminelle. On peut considérer que la première dégradation, tout intra-philosophique qu'elle soit dite, est jugée la plus décisive. La philosophie ne s'y fragilise-t-elle pas elle-même en s'offrant dès lors à la parodie des idéologues et à l'outrage final? C'est pourquoi l'on comprend que tout effort pour l'assurer contre une rechute totalitaire doive remonter jusqu'au strict discours rationnel, si fortement illustré par un Kant et un Hegel. Et que tout ce qui est, notamment d'abord l'éducation et l'enseignement, peut favoriser l'ancrage dans la raison, dont il ne faut pas plus sous-estimer, surtout, que surestimer le pouvoir, doit sans cesse être rappelée à sa propre hauteur, dans son affirmation d'elle-même au fond (...) morale. On peut donc aussi comprendre les réticences exprimées devant l'entreprise philosophique d'Hannah Arendt, qui n'a pas bien lu Kant, tout comme, d'ailleurs, son maître Heidegger, lui aussi convoqué dans le livre d'Edith Fuchs."

 

     Nul doute que cet ouvrage va susciter des polémiques, elles-mêmes souhaitables d'ailleurs, dans un contexte de regain des "valeurs" d'extrême-droite. Se livrant à une étude attentive des auteurs précédemment cité, l'auteure faire percevoir les glissements idéologiques, par des dérives de forme littéraire ou de la langue elle-même. Elle s'inspire entre autres des travaux de Georges MOSSE et de Victor KLMEPERER, comme de ceux de Jean-Pierre FAYE (Langages totalitaires, Hermann, 1972) pour jeter un regard introspectif sur les métamorphoses de la philosophie. Dans sa conclusion, nous pouvons lire notamment : "Pourquoi donc doit-on sans cesse en appeler à Platon, Aristote, Augustin, Thomas, Duns Scot, Kant et tous les autres, en leur attribuant, par trop fréquemment, ce qu'ils n'ont jamais dit? Ce n'est pas que les "trahisons", comme les nomme Enegrèn, fassent défaut aux réfutations que le philosophes administrent à leurs rivaux. Ainsi Hegel ne manque-t-il pas de se livrer à de tendancieuses injustices à l'égard de Kant, par exemple. Mais enfin, il l'a lu et compris et, assurément le fait comprendre à nouveaux frais. Ainsi en va-t-il de Rousseau à l'égard de Hobbes ; de Spinoza à l'endroit des Principes de la philosophie de Mr Descartes, et de même, en régressant jusqu'à Aristote à l'égard de Platon, de ce dernier à l'égard de Parménide. Que dire, en revanche, de la "réfutation" de Marx contenue dans la Condition?, que dire des attaques et trahisons contenues dans La Vie de l'Esprit? Une voie neuve ne s'ouvre à l'intelligence des oeuvres incriminées que sous la condition de la "générosité" cartésienne.(...)". Nous ne pouvons que souscrire à cette dénonciation d'un procédé maintes fois utilisés, afin de frayer une voie nouvelle à une philosophie - au demeurant tout-à-fait louable et parfois espérée - , qui consiste à déformer les oeuvres des prédécesseurs, car ce procédé, suivant l'exemple venu de très haut, est utilisé oeuvres après oeuvres pour distiller d'autres pensées, dans un registre de plus en plus médiocre, voire criminel. Edith FUCHS dénonce à juste titre une sorte d'esthétisme de la rupture qui se rapproche dangereusement souvent d'une irrationalisme esthète, qui fait prendre la beauté de la forme pour la profondeur du champ. Elle appelle fort justement à un abandon de cette manie de nombreux intellectuels - mais cela ne fait-il pas partie intégrante du conflit culturel? - de dénigrer en déformant pour mieux s'affirmer. Pour retourner tout simplement à l'honnêteté intellectuelle et à la raison.

 

Edith FUCHS, Entre Chiens et Loups, Dérives politiques dans la pensée allemande du XXème siècle, Editions du Félins, collection Les marches du temps, 2011, 540 pages.

Par GIL - Publié dans : LECTURES UTILES
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés