PSYCHANALYSE

Jeudi 27 octobre 2011 4 27 /10 /Oct /2011 09:20

            La sublimation, élément très important de la psychanalyse, n'a pourtant pas de théorie réellement construite, ce qui explique les nombreuses divergences d'appréciation d'auteurs sur sa fonction, sa nature, son inclusion ou non dans les mécanismes de défense, sur son rôle dans le conflit psychique. 

 

           Dans son texte sur Les mécanismes de défense, au chapitre général sur ceux-ci, Anna FREUD, après avoir longuement mis en perspective le rôle de refoulement dans le développement de l'enfant et sa place à l'intérieur des mécanismes de défense et à un niveau plus englobant qu'eux, écrit :  

"La sublimation, c'est-à-dire le déplacement vers un niveau le plus élevé du but pulsionnel du point de vue social présuppose une acceptation ou tout au moins une connaissance des valeurs morales, partant l'existence d'un surmoi. Ainsi les mécanismes de défense du refoulement et de la sublimation apparaîtraient assez tardivement au cours du développement, tandis que la date d'apparition assignée à la projection et à l'introjection dépend du point de vue théorique que l'on adopte. Des processus tels que la régression, le retournement en contraire, le retournement contre soi, restent vraisemblablement indépendants du stade atteint pas la structure psychique et doivent être aussi vieux que le conflit entre les pulsions instinctuelles et l'obstacle quelconque qui se dresse contre elles. Nous ne serions pas surpris d'apprendre qu'ils constituent les premiers mécanismes de défense utilisés par le moi. Toutefois, cette tentative de classification chronologique est contrariée par l'expérience. En effet, les premières en date des manifestations névrotiques de la prime enfance sont les symptômes hystériques dont les liens avec le refoulement sont indéniables. D'autre part, les manifestations masochiques vraies qui résultent d'un retournement de la pulsion contre le sujet lui-même sont les plus rares chez les petits enfants. Nous pensons que l'introjection et la projection apparaissent à l'époque qui suit la différenciation du moi d'avec le monde extérieur. D'après l'école analytique anglaise (Anna FREUD fait allusion au mouvement impulsé par Mélanie KLEIN), ce sont au contraire, ces mécanismes qui engendrent le moi et c'est à eux que devrait être attribuée la différenciation de celui-ci d'avec le dehors. ces divergences d'opinion montrent que la chronologie des phénomènes psychiques reste l'un des domaines les moins explorés de l'analyse théorique (à son époque, bien entendu)." Suivant que l'on adopte la vision de l'instance du surmoi précoce ou tardive, la place de la sublimation change évidemment. 

 

       Otto FENICHEL (1897-1946), notamment dans La Théorie psychanalytique des névroses (réédité en 1987 aux PUF), place également la sublimation parmi les mécanismes de défense :

"Les défenses du moi peuvent être divisées en défenses qui réussissent, qui font cesser toutes les pulsions refoulées, et en défenses qui échouent et qui exigent la répétition ou la continuation du processus de défense destiné à empêcher l'émergence des pulsions refoulées. Les défenses pathogènes, qui sont à la base des névroses, appartiennent à la seconde catégorie lorsque les pulsions refoulées ne peuvent se décharger, mais restent en suspens dans l'inconscient où elles sont sans cesse renforcées par l'activité continue de leurs sources physiologiques, il s'ensuit un état de tension. Et une irruption (dans le champ de la conscience) de la pulsion refoulée peut se produire. C'est pourquoi les défenses victorieuses sont moins importantes dans la psychologie des névroses ; en fait on les comprend moins bien. Cependant les frontières entre les deux catégories ne sont pas parfaitement définies, et il est parfois impossible de distinguer une pulsion transformée par l'influence du Moi. Une pulsion qui arrive à percer de façon déformée contre la volonté du Moi et a son insu". Ce dernier type de pulsion produira des attitudes crispées, se répétera indéfiniment, ne permettra jamais une détente complète, et aboutira à de la fatigue."

Sur la sublimation, premier mécanisme de défense abordé, nous pouvons lire :

"Les défense qui réussissent peuvent être placées sous la dénomination de sublimation. Ce terme ne désigne pas un mécanisme spécifique ; différents mécanismes peuvent être employés dans les défenses qui réussissent, comme le passage de la passivité à l'activité, le renversement de la situation par rapport au sujet, l'échange d'un but pour un but opposé. le facteur commun est que sous l'influence du Moi le but de la pulsion instinctuelle ou l'objet (ou les deux) est changé sans blocage de la décharge adéquate. (Il vaut mieux omettre le jugement de valeur généralement impliqué dans la définition de la sublimation). La sublimation ne doit pas être confondue avec les défenses qui font intervenir des contre-investissements ; les pulsions sublimées trouvent leur issue, bien que canalisées via un itinéraire artificiel ; tandis qu'il en va différemment pour les autres. Dans la sublimation, la pulsion originelle disparaît parce que son énergie lui est retirée au profit de l'investissement de son substitut. Dans les autres défenses, la libido de la pulsion originelle est contenue par un important contre-investissement. Les sublimations ont besoin d'un courant ininterrompu de libido, exactement comme la roue d'un moulin a besoin d'un courant d'eau non ralenti et canalisée. C'est pourquoi les sublimations n'apparaissent qu'après qu'un refoulement a été supprimé. Métaphoriquement, les forces défensive du Moi n'attaquent pas de front les pulsions originelles, comme dans le cas d'un contre-investissement, mais les heurtent de biais, produisant une résultante qui conjugue l'énergie instinctuelle et l'énergie défensive et qui peut suivre son chemin librement. Les sublimations diff!rent des satisfactions névrotiques de substitution par leur désexualisation ; autrement dit, la satisfaction du Moi n'est plus une satisfaction ouvertement instinctuelle. Quelles tendances peuvent subir une telle vicissitude et quelles circonstances déterminent si la sublimation est oui ou non possible? Si les pulsions prégénitales et les attitudes agressives qui les accompagnent ne sont pas réprimées par la formation d'un contre-investissement (qui les excluerait du développement ultérieur de la personnalité, elles sont plus tard organisées sous le primat de la sphère génitale. La constitution plus ou moins complète de ce processus est la condition préalable d'une sublimation réussie de la portion de la prégénitalité qui n'est pas utilisée sexuellement dans les mécanismes du vorlust. Il est très improbable qu'il existe une sublimation de la sexualité génitale adulte. Les organes génitaux constituent un appareils préposé à la réalisation de la décharge orgastique entière, c'est-à-dire non sublimée. Ce sont les tendances prégénitales qui peuvent être sublimées. Cependant si les tendances prégénitales ont été refoulées et restent dans l'inconscient, en rivalité avec le primat du génital, elles ne peuvent être sublimées. La possibilité d'un organe génital rend possible la sublimation (desexualisation) des tendances prégénitales. Il n'est pas facile de dire ce qui détermine si oui ou non le Moi réussira à atteindre une solution aussi heureuse. La sublimation est caractérisée par une inhibition du but (de la réaction du but), un désexualisation (ou plutôt décharnalisation), une absorption complète d'un instinct par ses dérivés, et par une modification au sein du Moi. Tous ces caractères peuvent également être retrouvés dans les résultats de certaines identifications, comme par exemple dans le processus de formation du Surmoi. Le fait empirique que les sublimations, particulièrement celles qui se produisent dans l'enfance, sont fonction de la présence de modèles ; d'incitations fournies directement ou indirectement pas l'entourage, corrobore l'hypothèse de Freud que la sublimation peut être reliées intimement à l'identification. De plus, l'étude des cas de troubles dans l'aptitude à sublimer montre que cette inaptitude correspond à une difficulté à réaliser des identifications. De même que certaines identifications, les sublimations peuvent, elles aussi, combattre et annuler certaines pulsions infantiles de destruction, mais aussi et de façon déformée faire place à ces mêmes pulsions destructrices dans un certain sens, toute fixation artistique d'un processus naturel est un "meurtre" de ce processus. des schèmes avant-coureurs de sublimations peuvent se voir dans certains jeux d'enfants dans lesquels les tendances sexuelles sont satisfaites de façon "désexualisée", après une déformation du but ou de l'objet ; et les identifications sont également très nettes dans ce genre de jeux. La mesure dans laquelle le but est dévié dans la sublimation varie énormément. Dans certains cas la déviation est limitée à un inhibition vis-à-vis du but ; le sujet qui a réalisé la sublimation fait exactement ce que son instinct le pousse à faire, mais ne le fait qu'après que l'instinct a été désexualisé et subordonné à l'organisation du Moi. Dans d'autres types de sublimation, il se produit des transformations qui ont des effets beaucoup plus grands. Il peut même arriver qu'une activité dirigée à l'opposé de l'instinct originel, ait réellement remplacé ce dernier. Certaines réactions de dégoût - courante chez les peuples civilisés - qui ne montrent aucune trace des pulsions instinctives infantiles contre lesquelles elles étaient formées à l'origine, appartiennent à cette catégorie. Ceci est identique à ce que Freud a décrit comme une "transformation en l'opposé" ; après l'installation de ce mécanisme, l'énergie totale d'un instinct agit dans la direction opposé."

 

      Claude LE GUEN, dans un article de 2003 pour la Revue française de psychanalyse, tente de faire le point sur les "Positions et propositions sur la sublimation" :

"Situer la sublimation "dès le début", plus encore que repérer une genèse, implique une structuration. Là comme ailleurs, cela se situe par rapport à la pulsion dans ce qu'elle a de premier, voire de biologique ; tout est fonction de cette énergie "déplaçable et indifférente" qui va venir renforcer, façonner un courant libidinal et, notamment, animer la sublimation : celle-ci n'est pas une pusion par elle-même mais devient proprement pulsionnelle sous l'effet de cette énergie. Elle ne peut être désexualisée que parce qu'elle est précédée d'une sexualisation (...) ; nous avons là affaire à des processus secondaires, mais qu'en est-il des primaires en ces temps où le moi n'est pas encore séparé du ça, ce "grand réservoir de libido narcissique"? Repartons d'une notion complémentaire et inverse à celle de la sublimation : la régression. Par définition, elle ne peut advenir qu'après une évolution développementale, après une progression. Même si celle-ci est peu traitée en propre, l'idée n'en habite pas moins toute la pensée freudienne, qu'elle porte sur l'appareil psychique ou sur la culture ; elle écoule de la notion dotant l'appareil psychique d'une direction. Or la sublimation est essentiellement progrédiente, et elle est même sans doute le seul processus à l'être à ce point (...). Que la sublimation ait une fonction protectrice semble assez clair ; est-ce pour autant une défense? Certainement pas, si l'on se souvient de Freud affirmant qu'aucune relation à la sexualité n'est inhérente ni au refoulement ni aux défenses - et il (le) souligne  (...). La sublimation ignorant le conflit, "la question ne se pose plus..." ; elle travaille en dehors de la sexualité ; ce n'est pas qu'elle serait sans relation avec elle mais, plutôt que de s'en défendre, elle en triomphe, fût-ce partiellement. Bien que protectrice, elle n'est pas une défense, ce qui explique qu'elle puisse se situer au plus près du conscient, du moi, quelle que soit la profondeur de ses racines inconscientes, "jusqu'au biologique". Freud, tout en plaçant la sublimation au tout début, la lie au désir de savoir, à la capacité d'investigation, à une pulsion "capable de s'exercer librement au service de l'intérêt intellectuel" ; elle a ainsi d'emblée une connotation originelle. Serait-ce ce besoin, ce désir de savoir, qui serait aussi aux origines? Disons que lui seul peut justifier la conquête du monde que doit opérer tout être vivant, à commencer par le petit d'homme ; la seule pulsion sexuelle ne saurait pas plus suffire à l'expliquer que les violences exercées par la réalité. Mais, par son indifférence à la sexualité, ce mouvement acquiert une liberté et une indépendance extraordinaire, qu'il va chercher à satisfaire. Bien sûr, ce besoin de connaître ne pourra que rencontrer la sexualité ; ça va donc se sexualiser puis, dans un mouvement secondaire, de désexsualiser pour revenir aux pliaisirs aconflictuels des premièrs investigations, passant ainsi de ce qu'il faut bien appeler une sublimation primaire à une sublimation secondaire. Ce mouvement est extrêmement précoce, et on peut penser que l'apparition du moi va marquer le passage à la secondarisation ; il va aussi l'ancrer dans le narcissisime, quitte à resexualiser celui-ci. Nous sommes bien là dans le pulsionnel, la sublimation étant l'une des formes prises par "l'énergie déplaçable indifférente". Quelle soit dès le début (...) est essentiel, tant par sa nature que pour sa structure ; elle va déterminer le développement. (...) En ces temps apparaîtrait l'idéal du moi, si proche de la sublimation, ce qui nous conduit à la première identification, à celle qui est prise de connaissance de l'autre en le prenant en soi. Freud nous dit qu'elle se s-ferait au "père de la préhistoire personnelle", on le cite à l'envi, oubliant trop souvent qu'il dut rectifier, non seulement en remarquant que l'enfant n'accorde pas de valeur différentes au père et à la mère, mais surtout en ajoutant que "pour simplifier l'exposé il ne traiterait que de l'identification au père" - retrouvant le procédé dont il usa avec l'Oedipe où, déjà pour "simplifier", il parla surtout du garçon. Mais il n'a pu persister à simplifier et tout ce qu'il découvre à partir des années 1930 (sur l'Oedipe féminin d'abord, mais qui ne peut qu'impliquer aussi le masculin) vient révéler l'extraordinaire importance de la mère dans le jeu des toutes premières identifications. (...) (Cette prise de connaissance de l'autre) nous conduit à l'idée de l'absence ; la connaissance de la perte est la condition même de la sublimation, dans la mesure où elle est la condition de la connaissance du moi et du non-moi. La perte première est celle de la mère, telle qu'elle est découverte à 8 mois, à l'occasion de la peur de l'étranger, c'est-à-dire lors de l'Oedipe originaire. Là se situe bien la première manifestation reconnaissable d'un désir de savoir qui, s'il ne peut effectivement que se produire dans l'angoisse, porte et promet le bonheur éperdu des retrouvailles. Là se retrouve toute la problématique du vécu sublimatoire. (...)".

 

  Jean LAPLANCHE, dans son recueil de cours de psychanalyse à l'UER des Sciences Humaines Cliniques (Sorbonne-Université Paris VII), consacré à la problématique de la sublimation (1976-1977) tente de la situer et de faire le point sur une littérature finalement assez abondante, sans toutefois à épuiser le sujet.

"Non seulement la sublimation se montre difficile à caractériser en théorie, mais elle se dérobe le plus souvent à la description clinique, notamment dans la cure où elle est mentionnée comme une issue sans être jamais montrée à l'oeuvre, repérée comme un processus. Ce qui amène à douter qu'il s'agisse bien d'un processus conscient échappant au refoulement comme Freud dans certains passages voudrait l'indiquer". Il reprend la définition qu'il indique avec PONTALIS dans leur Vocabulaire de la psychanalyse, "processus postulé par Freud pour rendre compte d'activités humaines apparemment sans rapport avec la sexualité mais qui trouveraient leur ressort dans la force de la pulsion sexuelle. Freud a décrit comme activité de sublimation principalement l'activité artistique et l'investigation intellectuelle. La pulsion est dite sublimée dans la mesure où elle est dérivée vers un nouveau but non-sexuel et où elle vise des objets socialement valorisés". Pour tenter de la situer, il insiste sur le caractère de postulat de l'existence de la sublimation et reprend les termes de cette définition. D'abord sur le rapport du sexuel au non-sexuel, avec la question du possible possible de l'un à l'autre, il indique une possibilité de réversibilité et ensuite sur la question de la valorisation sociale. "Cette notion de valorisation va ouvrir à un double questionnement : d'abord savoir si cette valorisation sociale est capitale dans la définition même des activités sublimées, ce qui notamment introduit à s'interroger sur le champ de la sublimation et sur ses limites : une activité non valorisée - à supposer qu'il en existe - un hobby, une marotte, un collectionnisme aberrant, est-il une sublimation au même titre qu'une activité culturellement reconnue? Et si ce ne sont pas des sublimations, faut-il un autre concept pour en rendre compte? D'autre part, à supposer que cette dimension de valorisation sociale soit à retenir, comment la comprendre, comment comprendre qu'elle soit susceptible de marquer le processus psychique lui-même? Est-ce l'utilité pour la société, est-ce, de façon plus profonde, la "reconnaissance" par l'autre ou les autres, est-ce la valeur de communication, voire la valeur de langage qui est ic en cause? Nous ne serions pas si loin de certains problèmes déjà soulevés par les rituels d'initiation où le temps de la reconnaissance nous était apparu comme essentiel." 

"Pourquoi la sublimation? (...) c'est (...) l'index (d'une) question irritante : y-a-t-il un destin non-sexuel de la pulsion sexuelle, mais un destin qui ne soit pas l'ordre du symptôme?"  Cette interrogation qui revient inlassablement dans ses cours, le rapprochement constant de la sublimation au refoulement et à la répression peuvent nous conduire à poser la question du sens d'une activité "socialement valorisée" comme étant peut-être tout simplement un refoulement réussit... Jean LAPLANCHE s'interroge à ce point qu'il en vient à théoriser un dérivation de la sublimation, avec les points suivants :

"- Si un tel destin de la pulsion, qui n'oublie pas ses origines sexuelles existe, il doit être cherché non pas dans un retour, dans un rebroussement qui fasse repasser du sexuel à l'auto-conservation (comme il semble bien que Freud l'indique parfois, dans une conception tout à fait restrictive de la culture, qui voudrait que le phénomènes du culturel soit en dernier ressort lié à l'auto-conservation de l'espèce humaine) mais dans une sorte de tressage, dès l'origine, entre le non-sexuel et cette source permanente du sexuel ;

- A propos de cette source permanente, un tel destin de la pulsion - tel qu'il apparaît notamment dans la création artistique mais aussi bien dans la création spéculative d'un Freud avec ce chapitre IV de Au-delà du principe de plaisir - implique l'idée d'une sorte de néo-création répétée, continuée, d'énergie sexuelle, donc une réouverture continuelle d'une excitation et non pas d'une canalisation d'énergie pré-existante ;

- Cette néo-création, cette sorte de sexualité qu'on pourrait dire extemporanée, au sens où l'entendent les chimistes par exemple, c'est-à-dire de création sur le moment, de plat servi chaud et non pas de réchauffé, cette sexualité extemporanée, tressée avec une création d'une oeuvre, nous est apparue comme intimement liée à la question du traumatisme."

Le parcours toujours inachevé sur la sublimation, quatrième point de cette théorisation, et sur cette dérivation de la sublimation, lui semble inséparable de la psychanalyse elle-même.

 

     Pour prendre un aspect de cette question de la créativité, qui peut aussi bien être un symptôme névrotique qu'une manière d'échapper à la névrose, traité de manière concrète, sur un plan clinique, Daniela GARIGLIO, psychologue psychothérapeute et Daniel LYSEK, médecin micropsychanalyste, dans Scienza Psicoanalisi (2001) développent une réflexion très proche de la problématique de la sublimation. Lisons le résumé qu'ils font de leur étude : "On peut actuellement, écrivent-ils, soutenir l'hypothèse que la créativité est une fculté humaine universelle. L'absence de créativité résulterait ainsi d'un processus d'inhibition obscurcissant le potentiel créatif. Tout se passe comme si les actes créateurs étaient bloqués par refoulement. Lorsqu'une analyse ou une psychothérapie parvient à lever le blocage, on assiste au développement spontané d'une activité créatrice. la non-créativité pourrait donc être assimilée à un symptôme névrotique, qui peut être douloureux et gênant. L'expression d'une créativité est souvent vécue par le sujet comme une lumière dans son existence. Il la décrit par exemple comme un cheminement de l'obscurité à la clarté, cela ne cadre pas avec la sublimation, qui évoque renoncement ou souffrance. Les auteurs émettent l'hypothèse que la créativité est un phénomène distinct de la sublimation et plus primaire qu'elle. Avec un exemple clinique, ils s'appuient sur la théorie micropsychanalytique pour établir un parallèle avec le travail du rêve. Pour la micropsychanalyse en effet, le rêve puise des matérieux dans le sobre fonds inconscient et les façonne en contenus psychiques aptes à paraître au grand jour. La créativité semble faire de même."

 

        Daniel LYSEK discute par ailleurs de la sublimation de l'agressivité (1997) :

"Une étude sur la sublimation de l'agressivité rencontre a priori deux difficultés. la première concerne la sublimation en général. Même si le concept apparaît très tôt dans les écrits freudiens, le phénomène en lui-même a été beaucoup moins étudié que les conflits psychiques. Et pour cause ! Alors que ces derniers forment le coeur de l'investigation analytique et sont donc au centre de la métapsychologie, la sublimation y occupe une place périphérique. Située en marge du conflit, elle constitue une voie d'élaboration normal pour certains produits primitivement conflictuels. L'analyste peut donc être tenté de se désintéresser de cet exutoire non production de symptômes. la seconde difficulté est plus spécifique puisqu'elle concerne la relation entre l'agressivité et l'inconscient. Le concept de sublimation provient en fait de la sexualité : il répond à la nécessité d'expliquer que des contenus manifestes non sexuels (...) ont pourtant leur source dans la sexualité inconsciente et tirent leur force d'expression de la libido. Or, du point de vue freudien, il ne va pas de soi d'appliquer la même explication au domaine de l'agressivité. Longtemps, la psychanalyse a considéré que l'inconscient est d'essence sexuelle, qu'il se compose de représentations sexuelles refoulées donnant lieu à des désirs également sexuels. la sublimation de l'agressivité manquait donc totalement de base théorique. Lorsque l'agressivité s'est trouvée prise en compte, elle n'a pas pour autant acquis le même statut que le sexualité quant à l'inconscient, en particulier à cause de difficultés conceptuelles concernant la nature de la pulsion de mort et le rôle du négatif dans l'inconscient. Or, la question de la sublimation de l'agressivité bute également sur ces points. Qu'en est-il pour la micropsychanalyse? Fanti a poursuivi le cheminement théorique qui a conduit Freud à la pulsion de mort et à faire entrer l'agressif dans la dynamique inconsciente. Mais, pour intégrer les données issues des longues séances, il a été amené à repenser totalement la métapsychologie de l'agressivité : comme l'expérience indique qu'elle se refoule autant que la sexualité, il a montré qu'elle contribue pleinement à composer l'inconscient et à nourrir ses manifestations. ce nouveau statut transparait d'ailleurs bien dans la définition de la sublimation que donne le Dictiionnaire de la psychanalyse et de la micropsychanalyse : "une pulsions sexuelle ou agressive, inhibée quant au but, voit son objet-but désexualisé ou désagressivé et valorisé socialement, en particulier culturellement (Fanti, 1983). Cela n'a cependant pas incité les micropsychanalystes à approfondir la question. On pourrait expliquer ce désintérêt par la spécificité de la micropsychanalyse : les longues séances sont un outil particulièrement performant pour creuser très profondément en quête de l'originaire. Aussi, la recherche micropsychanalytique s'est-elle naturellement orientée vers la mise en évidence de déterminants toujours plus primaires. Or, la sublimation se trouve aux antipodes de ces sources reculées : elle se fonde sur une élaboration secondaire sophistiquée, elle résulte d'une travail qui se déroule essentiellement au niveau pré-conscient. Pour l'étudier, il faut se placer dans une optique que la micropsychanalyse n'a pas privilégiée d'emblée. Mais il y a certainement là une lacune à combler car, si la quête asymptômatique de l'élémentaire est effectivement fascinante, les impacts pratiques de notre travail dépendent aussi des processus superficiels. Et, parmi les effets de notre travail , l'ouverture à la sublimation occupe une phase non négligeable. Quant à la sublimation de l'agressivité, on s'y intéresse dès qu'on tente de dégager les nécessaires transformations que subit le potentiel agressif inconscient pour permettre la dimension sociale de l'individu. En somme, dès qu'on s'interroge sur la régulation préconsciente de l'agressivité inconsciente. L'être humain n'a rien d'un animal pacifique, cela ne demande pas à être démontrer. (...) L'investigation analytique n'est donc pas nécessaire à révéler l'agressivité humaine, mais à souligner sa dimension inconsciente et à dévoiler ses causes inconscientes. Au cours de chaque analyse, on peut effectivement constater que l'inconscient mémorise des vécus utéro-infantiles de destruction et d'agression. Ce sont par exemple différntes expériences d'annihilation, d'éclatement, de meurtre, d'élimination, de rejet, d'abandon, d'emprise... qui, à la suite d'un refoulement, se sont imprimées définitivement dans l'inconscient, avec la trace de leurs objets (parents, frères et soeurs...) et de leur charge affective (haine, rage, colère, mépris...). certains de ces vécus intériorisés pendant l'enfance sont toujours actifs chez l'adulte, d'autres se réactivent au cours de son existence. Dans tous les cas, ils génèrent des désirs dévastateurs ou mortifères, qui cherchent à se réaliser au moyen de co-pulsions agressives. Cette mémoire constitue donc une véritable poudrière que chacun porte en soi. Avec un tel potentiel de destruction caché dans son inconscient et autant de vibrations agressives dans son comportement, comment se fait-il que l'être humain cohabite en général assez bien avec lui-même et réussisse à vivre en groupe sans trop de difficultés? Car c'est généralement une évidence, l'homme est un animal social et, dans l'ensemble, son immense potentiel agressif ne l'empêche ni de survivre ni de coexister avec ses semblables. Il dispose donc d'une capacité naturelle à créer une cohésion individuelle et sociale. ce qui nécessite évidemment la mise en place de mécanismes intrapsychiques visant à tempérer sa destructivité et à restreindre ses débordements agressifs. On connaît bien les différents mécanismes névrotiques qui servent à brider l'agressivité (...). La contention névrotique de l'agressivité me parait même jouer un rôle social aussi important que les défenses érigées contre la sexualité infantile. (...) Mais ne serait-il pas étonnant qu'il n'existe aucun dispositif physiologique (non producteur de symptômes) destiné à rendre l'agressivité inconsciente compatible avec la vie individuelle et sociale? Il me semble qu'une sublimation de l'agressivité - c'est-à-dire une désagressivation des poussées inconscientes n'entraînant pas de mal-être névrotique - ferait parfaitement l'affaire ; pour favoriser le développement socioculturel de l'humanité, la nature n'aurait pu trouver mieux que de combiner la sublimation de l'agressivité avec celle de la sexualité. J'ai donc interrogé la pratique et la clinique pour vérifier si elles indiquent l'existence d'un tel mécanisme et s'il se distingue bien des défenses névrotiques. Je pense pouvoir répondre positivement. (...)"

 

    Nous indiquons simplement ici un des passages de l'oeuvre de Daniel LAGACHE concernant l'agressivité et abordant la sublimation, dans des termes très circonspects : "Il est incontestable que l'influence de la théorie topique a été grande dans tous les domaines de la psychanalyse, et jusque sur le terrain de la psychanalyse appliquée. On peut cependant distinguer entre la manière concrète dont une influence s'exerce et la fécondité euristique proprement dite. Le fait historique est qu'au cours des années 20, la psychanalyse changea d'orientation, qu'elle se détourna des fantasmes inconscients, des plaisirs désirés et des punitions r"edoutées, pour se tourner vers le moi, ses mécanismes de défense et ses déformations. Mais le primum movens était-il la distinction des trois instances? Ce qui fut fécond, c'est l'idée des états de dépendance du moi ; rien ne le montre mieux que le fait que, lorsqu'on parle des chevauchements des trois systèmes, les données que l'on mentionne ont toutes trait aux états de dépendance du moi. Point capital dont certaines conséquences, cependant, ont été incomplètement formulées ou aperçues. la première concerne les buts et les effets de la cure psychanalytique. Nul doute que, dans le chapitres sur les "Etats de dépendance du moi", Freud n'ai clairement exprimé l'idée que la fonction du traitement était de libérer le moi de l'emprise des deux autres instances. La difficulté soulevée ici ne concerne que la désignation du processus de libération. La formule devenue classique est que le moi substitue à des défenses plus régressives des défenses moins coûteuses. Ce n'est pas là une formulation satisfaisante. la différence n'a été précisée qu'à propos de la sublimation, laquelle se distingue des mécanismes de défense proprement dits par le fait qu'elle a pour condition préalable l'abolition du refoulement, donc de la défense, et qu'elle se classe par suite parmi ce qu'on pourrait appeler plus justement les mécanismes de dégagement du moi. L'introduction du concept de "dégagement", distingué du concept de défense, est une condition préalable à une approche fructueuse du problèmes des moyens et des effets de la cure psychanalytique."  

 

   Dans son analyse de la sublimation, Sophie de MIJOLLA-MELLOR, se pose la question de savoir, étant donné toutes les métaphores de la dérivation utilisées couramment dans le milieu psychanalytique et au-delà, si elle constitue un mécanisme de défense. "Le terme de défense, écrit-elle; est ambigu dans la mesure où il connote au sens transitif l'interdiction et au sens pronominal la protection contre un danger, les deux étant d'ailleurs liés puisque les facteurs de risque feront l'objet d'interdits protecteurs. Anna Freud proposera une liste très élargie des mécanismes de défense (...). Sa définition n'apporte rien de nouveau puisqu'elle n'y voit que "le déplacement vers un niveau plus élevé du but pulsionnel au point de vue social" mais elle ajoute que cette opération "présuppose une acceptation ou tout au moins une connaissance des valeurs morales, partant l'existence d'un surmoi (Le moi etles mécanismes de défense). Ces considérations rejoignent celle qui avaient amené Freud à "restaurer le vieux concept de défense" pour distinguer, parmi les méthodes de défense qu'tilise l'appareil psychique, celles qui présentent ou font suite à la structuration en ça/moi/surmoi. Anna Freud fera une tentative aussitôt abandonnée, pour classer chronologiquement l'utilisation de ces mécanismes de défense. Dans ce contexte, le refoulement et la sublimation apparaitraient assez tardivement au cours du développement. En fait, ces classifications introduisent plutôt de l'obscurité dans la mesure où elles mettent sur le même plan des opérations de nature très différente, le refoulement ayant une place à part comme constitutif de l'inconscient et les autrs mécanismes relevant soit du cfonctionnement pulsionnel lui-même (introjection, projection) soit de techniques au service du moi (annulation rétroactive, isolation, etc. Nous en examinerons deux cependant en raison de la proximité apparente qu'ils ont avec la sublimation : la formation réactionnelle et l'inhibition issue du refoulement."  Quant à la sublimation de l'agressivité, elle stime que "cette notion est particulièrement complexe car elle s'est beaucoup modifiée au cours de l'élaboration de la théorie freudienne, notamment avec l'introduction de la pulsion de mort, et c'est aussi là que se situe l'apport original et important de Mélanie Klein sur la sublimation précoce de la pulsion de détruire en épistémophilie" La directrice de l'Ecole doctorale "Recherches en psychanalyse" à l'Université de Paris 7-Denis-Diderot, choisit de n'évoquer "que ce qui concerne l'opération sublimatoire proprement dite qui ne doit pas être confondue avec le fait que la libido puisse rndre "utile" la pulsion de destruction originaire, pure émanation de la pulsion de mort, en la liant et en la dérivant vers les objets extérieurs à l'aide du système organique particulier que constitue la musculation." Après avoir dégagé trois acceptions différentes de la notion d'agressivité (originaire, pure émanation  de la pulsion de mort ; addition comme composante libibinale à la pulsion sexuelle et qui constitue la force qui permet de conquérir et maitriser l'objet ; existence de celle totalement sexualisée dans le sadisme et le masochisme), elle aborde la sublimation épistémophilique du sadisme chez l'enfant, le rejeton sublimé de la pulsion d'emprise puis l'éthique comme sublimation. Ce dernier aspect comporte l'étude de la volonté de changer (sublimation de la destruction) et du passage de l'envie au sentiment du juste. 

 

Daniel LAGACHE, agressivité, structure de la personnalité et autres travaux, Oeuvres IV, 1956-1962, PUF, Bibliothèque de psychanalyse, 1982 ; Jean LAPLANCHE, problématiques III, La sublimation, PUF, Quadrige Grands textes, 2008 ; Anna FREUD, Le moi et les mécanismes de défense, PUF, Bibliothèque de psychanalyse, 2001 (1949) ; Daniel LYSEK, La sublimation de l'agressivité, dans Bolletino dell'Istituto italiano di Micropsicoanalisi, n°22, 1997 ; Daniela GARILIO et Daniel lysek, De l'obscurité à la clarté : évolution thérapeutique d'une formation de symptôme à la créativité, Communication présentée aux Journées de Printemps de la Société Française de Psychiatrie et de Psychologie Médicale, dans la Revue de cette Société, n°67, tome VII, juin 2003 ; Claude LE GUEUEN, Positions et propositions sur la sublimation, Revue française de psychanalyse, n°5/2003 - 675 ; Otto FENICHEL, La théorie psychanalytique des névroses, PUF, 1987 ; Sophie de MIJOLLA-MELLOR, La sublimation, PUF, collection Que sais-je?, 2006. 

 

PSYCHUS

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 22 octobre 2011 6 22 /10 /Oct /2011 14:52

       L'humour est défini en psychanalyse comme le processus opérant dans le champ du Préconscient, étayé sur la dynamique interinstancielle et apparenté à un mécanisme de défense, consistant en une réévaluation inattendue des exigences de la réalité qui en renverse la tonalité affective pénible, offrant ainsi à un Moi triomphant ce gain de plaisir par lequel il affiche un narcissisme invulnérable. (Jean-Pierre KAMIENIAK). Il est évoqué par Simund FREUD dans Le Mot d'esprit et sa Relation à l'Inconscient (1905) et "élucidé" de manière métapsychologique en 1927 (Der humor, dans Almanach für das jahr, 1928, Wien, Internt psychoanal Verlag), dans un bref article, après avoir signalé en 1908 (Les théories sexuelles infantiles) sa parenté avec le jeu de l'enfant. "A la différence du comique et de l'esprit, ou encore de l'ironie, qui visent à la satisfaction pulsionnelles érotique ou agressive et nécessitent pour ce faire la présence effective d'un tiers réel pour pouvoir s'accomplir, il s'agit d'un processus de secondarisation strictement intrapsychique visant à l'économie : à savoir l'épargne d'affects pénibles (pitié, irritation, colère, souffrance, dégoût, attendrissement, horreur, etc.) que la situation devrait occasionner et dont l'énergie ainsi soustraite se trouve transformée en ce plaisir modéré mais victorieux, loin de la décharge hilarante, qu'est le sourire d'humour." Simund FREUD considère cette activité comme particulièrement salutaire et les différentes descriptions postérieures de l'humour l'inscrit dans les mécanismes de défense très positifs. 

 

      Pour Serban IONESCU et ses collaborateurs, l'humour défini comme Mécanisme de défense à part entière, ce que ne fait pas Anna FREUD, qui l'ignore, est au sens restreint (retenu par Sigmund FREUD) un processus qui consiste à présenter une situation vécue comme traumatisante de manière à en dégager les aspects plaisants, ironiques, insolites. C'est dans ce cas seulement (l'humour appliqué à soi-même) qu'il peut être considéré comme un mécanisme de défense.  Dans leur discussion de la définition, ils indiquent que "l'aspect défensif de l'humour consiste en ceci : il épargne à la personne en difficulté les affects douloureux que sa situation devrait entraîner et permet, grâce à la plaisanterie, d'éviter jusqu'à l'expression de ces affects, c'est-à-dire des plaintes qui seraient justifiées".

Des auteurs comme VAILLANT estiment que cette défense, classée comme "mature" est la moins utilisée, alors que des défenses moins adaptées, tels le refuge dans la rêverie et l'activisme, sont beaucoup plus souvent adoptées. Le DSM-IV (1994-1996), une fois n'est pas coutume, fait en quelque sorte un retour à la pensée freudienne en l'inscrivant dans la rubrique des fonctionnements défensifs les mieux adaptés. Bien entendu, des psychanalystes (malgré pourtant leur sens de l'humour...) indiquent (comme SZAFRAN et NYSENHOLC, Freud et le rire, Editions Métailié, 1994) que lorsqu'il intervient dans la cure, l'humour peut s'intégrer dans une résistance... Mais ils prônent par ailleurs d'utiliser l'humour dans la thérapie, sans aller jusqu'à une "psychothérapie humoristique"...

 

     Très sérieusement, J Christophe PERRY et ses collaborateurs inscrivent eux aussi l'humour dans les Mécanismes de défense. "Le sujet réagit aux conflits émotionnels ou aux facteurs de stress internes ou externes en faisant ressortir les aspects amusants ou ironiques du conflit ou des facteurs de stress. L'humour tend à relâcher la tension provoquée par le conflit d'une manière qui permet à tout le monde d'en bénéficier, au lieu de n'y impliquer qu'une seule personne, comme c'est le cas des commentaires moqueurs ou cinglants. Il y a d'autre part souvent une part d'autocritique ou de vérité dans l'humour".  Il faut distinguer selon eux l'humour de la dépréciation (qui porte atteinte à l'image de l'objet en ternissant l'image de sa cible par le sarcasme, l'ironie cinglante ou les remarques désobligeantes), de l'agression passive (qui utilise la pitrerie ou les tentatives de faire rire d'une manière rabaissantes, ce qui bloque à l'inverse la gestion des conflits ou des facteurs de stress) et encore des blagues (qui visent à soulager un stress saillant ou un conflit affectif qui vient d'être déclenché).

 

J Christophe PERRY et coll, Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009 ; Serban INOESCU et coll, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003 ; Jean-Pierre KAMIENIAK, article Humour dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, 2002.

 

PSYCHUS

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 21 octobre 2011 5 21 /10 /Oct /2011 13:26

                  Cette défense, présentée dans le DSM IV (1994-1996) sous le terme anglais suppression, pose un problème de traduction même si l'on peut rejoindre par là des éléments de la psychanalyse freudienne classique. Elle nous donne l'occasion de présenter ce que Serban IONESCU et ses collaborateurs entendent sous l'expression Mise à l'écart et les réflexions qui aboutissent à ne pas le présenter, dans la plupart des études, comme un Mécanisme de défense. Traduire ce mot anglais par son homonyme français est bien entendu un contre-sens, puisque "supprimer", c'est "faire disparaître, faire cesser d'être", ce qui n'est pas le cas de la mise à l'écart (qu'on pourrait aussi appeler "rejet", "stoïcisme", "refus", "récusation"). Ce qui a été volontairement mis à l'écart ne l'est que momentanément, mais peut devenir à nouveau conscient. Dans la version française du DSM-III-R (1987-1989), le terme "suppression" est traduit par "répression". Comme la Mise à l'écart est la tentative de rejet volontaire, hors du champ de la conscience, de problèmes, sentiments, ou expériences qui tourmentent ou inquiètent un sujet, la question qui se pose immédiatement est de savoir s la mise à l'écart est réalisable, en particulier dans des situations très difficiles. de tout temps, la mise à l'écart a été tentée par ceux qui vivent une expérience pénible, mais sans beaucoup d'illusions sur ses chances de réussite.

Si Sigmund FREUD et la plupart des auteurs psychanalystes (dont Anna FREUD) ne la considèrent pas comme un mécanisme de défense, préférant développer le refoulement ou la sublimation, même si la répression est la notion qui s'en approche le plus, le DSM-IV l'inclut dans la rubrique des défenses de haut niveau.

 

      Des auteurs ont étudié la Mise à l'écart, mettant l'accent sur sa difficulté, voire son impossibilité. On peut remarquer qu'ils ne se situant pas dans la littérature psychanalytique. Déjà B GRACIAN (L'Homme de cour, Champ libre, 1972, réédition de son oeuvre de 1684) remarque que ce sont les choses qu'il faudrait oublier donc on se souvient le mieux et que, si le remède du mal consiste à oublier, c'est le remède qu'on oublie. P JANET (Les Médications psychologiques, Alcan, 3 volumes, 1919), après avoir cité, avec ironie, dans son étude de la "moralisation médicales", les recommandations des docteurs Dubois et Forel, exprime le souhait faussement naïf que "ce serait une découverte précieuse pour la psychiatrie que celle qui nous permettrait de créer l'oubli à volonté". Pour J PRESS (La répression, refoulement du pauvre?, Revue française de psychosomatique, n°7, 1995), "la répression des contenus conscients maintenus comme tels et immobilisés dans le moi est un leurre". Le domptage conscient des pulsions "condamnables" est réellement aléatoire, ne les fait jamais disparaître...

Et les "exemples" fournis par Serban IONESCU et ses collaborateurs font plutôt penser à une sorte de justification de l'inscription de la mise à l'écart dans les manuels de DSM, lesquels d'ailleurs considèrent qu'il s'agit de défense réussie, mises au même niveau (voir aussi par exemple G E VAILLANT, An empirically validated hierarchy of defense mechanics, Arch Gen Psy, 1986) des défenses matures que l'altruisme, la sublimation, l'humour, l'anticipation...

La signification pour la pathologie est surtout mentionnée dans le cas de sujet qui voient approcher la mort ou celle d'un de ses proches, bienfaisante pour eux mais perturbante (parfois gravement) dans ses relations avec ses proches ou dans le cas de sujet à maladies graves (répression consciente). Dans la conclusion du chapitre consacré à ce "mécanisme de défense", ces même auteurs écrivent : "cette constatation (à propos des sujets gravement malades) rejoint la distinction que fait C PARAT (A propos de la répression, Revue française de psychosomatique, N°1, 1991) à propos de la mise à l'écart de pulsions conscientes qu'on condamne. Réprimer la mise en acte de certaines pulsions érotiques ou agressives s'avère "incontournable"". Mais cette répression doit se limiter au mode de l'agir. Par contre, pour l'équilibre de la personne, l'activité psychique doit conserver une grande liberté, et la répression n'a pas à s'exercer sur le désir."

 

     J Christopher PERRY et ses collaborateurs  détaillent, dans la foulée du DSM-IV, l'étude de la Répression, assimilée à la notion de Mise à l'écart. Ils définissent ce Mécanisme de défense de la manière suivante : "Le sujet réagit aux conflits affectifs ou aux facteurs de stress internes ou externes en évitant délibérément de penser aux problèmes, souhaits, sentiments ou expériences gênants, et ce, temporairement. Il peut par exemple chasser de son esprit certaines choses jusqu'au moment choisi pour les régler : c'est un report, pas de l'atermoiement. La répression peut également revenir à ne pas penser à quelque chose à un moment donné pour ne pas être empêché de s'engager dans une activité plus importante (...). Le sujet a rapidement accès au matériel maintenu à l'écart de son attention consciente, puisqu'il n'a pas été oublié."

Cette répression permet de placer des facteurs de stress hors de la conscience, très momentanément, le temps de s'occuper de choses jugées plus urgentes. L'angoisse névrotique est minimisée, puisque le matériel n'est pas réprimé, mais mis de côté, bien que l'angoisse d'anticipation puisse être présente tant que le facteur de stress n'a pas été géré.

Cette répression n'est pas un refoulement, puisque l'affect est reconnu et même ancré dans la mémoire pour mieux le traiter ensuite. On peut se demander si les auteurs ne font pas un rapprochement avec l'opération intellectuelle qui consiste à hiérarchiser les opérations à faire, en suppose possible que cette opération intellectuelle puisse se réaliser avec des affects, ce qui parait difficile (mais pas forcément impossible dans un court temps) lorsque ceux-ci sont liés à la sexualité ou à l'agressivité...

 

   Dans le vocabulaire de la psychanalyse, les auteurs indiquent trois acceptions du terme Répression :

- En un sens large : opération psychique qui tend à faire disparaître de la conscience un contenu déplaisant ou inopportun : idée, affect, etc. En un sens, le refoulement serait un mode particulier de répression ;

- En un sens plus étroit, désigne certaines opération différentes du refoulement : soit par le caractère conscient de l'opération et le fait que le contenu réprimé devient simplement préconscient et non pas inconscient ; soit, dans le cas de la répression d'un affect, parce que celui-ci n'est pas transposé dans l'inconscient, mais inhibé, voire supprimé ;

- Dans certains textes traduits de l'anglais, équivalent erroné de Verdrängung (refoulement).

De toute manière, le terme de répression, fréquemment employé en psychanalyse, surtout d'ailleurs notons-nous dans les ouvrages de vulgarisation, est mal codifié et est doté d'un sens élastique. Simund FREUD l'emploie surtout dans L'interprétation du rêve (1900), bien qu'il se retrouve aussi dans Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), au deuxième sens. La répression s'oppose, surtout du point de vue topique, au refoulement. Le premier est conscient, l'autre inconscient. la répression joue au niveau de la "seconde censure" que le fondateur de la psychanalyse situe entre le conscient et le préconscient. Du point de vue dynamique, les motivations morales jouent dans la répression un rôle prédominant. Toujours dans le deuxième sens, dans la deuxième possibilité, se développe plutôt la théorie freudienne du refoulement.

 

    Francisco Palacio ESPASA estime de son côté que la distinction entre répression et refoulement "n'est pas toujours aussi nette tout au long de la métapsychologie" de Sigmund FREUD. Il cite surtout L'inconscient, de 1915, où la répression de l'affect apparaît comme une modalité particulière du refoulement, destinée à faire disparaître l'affect de la conscience. Dans le Moi et le Ça, de 1923, avec l'introduction de la deuxième topique, "les affects décrits par Freud deviennent le p^lus souvent des sentiments complexes. Les sentiments inconscients de culpabilité, l'"angoisse-signal", la douleur, la tristesse, etc, sont des affects exprimés par des fantasmes divers, notamment autour de la perte de l'objet. L'angoisse-signal" de la menace que représente la perte de la mère pour l'enfant constitue l'exemple paradigmatique de cette nouvelle vision des affects intimement articulés avec des fantasmes (...). Du moment que l'affect et la représentation sont ainsi conçus en étroite intrication à travers les fantasmes, les mécanismes de défense qui s'adressent aux affects ne sont pas différenciés de manière spécifique. Par conséquent, les affects sont aussi susceptibles d'être inconscients." 

Mélanie KLEIN développe beaucoup ce mécanisme : pour elle, l'enfant est confronté très tôt à ce genre de vicissitudes qui prennent une place cruciale dans le fonctionnement de la vie mentale. L'explication qu'elle donne de cette vie mentale montre plutôt le rôle de processus inconscients que sont le déni et le refoulement. On est alors loin des processus conscients décrits par les auteurs récents sous le nom de répression.

 

Francisco Palacio ESPASA, article Répression dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette littératures, 2005 ; J LAPLANCHE et J-B PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976 ; J Christophe PERRY et coll, Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009 ; Serban IONESCU et coll, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003.

 

PSYCHUS

 

 

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 19 octobre 2011 3 19 /10 /Oct /2011 09:21

               La rationalisation est définie selon la tradition freudienne comme le procédé par lequel le sujet cherche à donner une explication cohérente du point de vue logique, ou acceptable du point de vue moral, à une attitude, une action, une idée, un sentiment, etc., dont les motifs véritables ne sont pas aperçus. (LAPLANCHE et PONTALIS). La rationalisation d'un symptôme, d'une compulsion défensive, d'une formation réactionnelle sont très courantes. Elle intervient aussi dans le délire, aboutissant à une systématisation plus ou moins marquée.

C'est E JONES (article la rationalisation dans la vie quotidienne, 1908) qui introduit cette notion, reprise ensuite de manière très fréquente. Elle intervient bien entendu dans la cure dans le cadre des résistances. On ne range pas habituellement la rationalisation parmi les mécanismes de défense, malgré sa fonction défense patente. Car elle n'est pas directement dirigée contre la satisfaction pulsionnelle, mais vient plutôt camoufler secondairement les divers éléments du conflit. "C'est ainsi, précisent les deux auteurs, que des défenses, des résistances dans l'analyse, des formations réactionnelles peuvent être elles-mêmes rationalisées. la rationalisation trouve de solides appuis dans des idéologies constituées, morale commune, religions, convictions politiques, etc., l'action du surmoi venant ici renforcer les défenses du moi." Ils rapprochent la rationalisation de l'élaboration secondaire qui soumet les images du rêve à un scénario cohérent.

 

      Une définition plus ramassée fait de la rationalisation une justification rationnelle (sur les plans logique ou moral) que donne le sujet d'une action ou d'une attitude dont les motivations (inconscientes) lui sont inaccessibles. (Michèle BERTRAND). Elle non plus ne range pas la rationalisation parmi les mécanismes de défense, pour les mêmes raisons.  La question reste de savoir si la rationalisation peut être appliquée aux délires, aux délires logiques des paranoïaques notamment. Si Sigmund FREUD récuse cette possibilité, des psychiatres ont recours à cette notion ou à une notion très analogue pour montrer comment la mégalomanie est induite par un besoin d'expliquer et de justifier le sentiment de persécution. 

 

    Par contre, Serban IONESCU et ses collaborateurs détaillent la rationalisation comme un véritable mécanisme de défense. Reprenant pratiquement la même définition, soit "Justification logique, mais artificielle, qui camoufle, à l'insu de celui qui l'utilise, les vrais motifs (irrationnels et inconscients) de certains de ses jugements, de ses conduites, de ses sentiments, car ces motifs véritables ne pourraient être reconnus sans anxiété", ces auteurs en discutent surtout en s'appuyant sur les études de MUCCHIELLI (Les mécanismes de défense, PUF, 1981). Cet auteur affirme l'équivalence entre rationalisation et mauvais foi : toute rationalisation serait destinées à autrui, car il doute que le moi puisse se cacher à lui-même ses véritables motivations et il estime qu'il s'agit seulement de sauvegarder aux yeux des autres une certaine image de soi, notamment dans la vie courante. Mais il nuance quand il admet que les mécanismes originairement de défense sociale, tels que la rationalisation peuvent être utilisés au niveau interne. Il n'explique pas le glissement d'une tromperie consciente à une défense inconsciente, mais E JONES saisit ce double aspect de la rationalisation, destinée aussi bien au sujet qu'à ses proches. 

La rationalisation est autant individuelle que collective, et sans doute l'aspect collectif nourrit-il l'aspect individuel, dans une dynamique qui tendrait à même faire oublier le volet de la mauvaise foi au sujet. Il en est ainsi de toutes les rationalisations du fanatisme, du racisme et de la guerre. Sigmund FREUD lui-même l'évoque dans ses propos désabusés sur l'aveuglement face à la guerre (Considérations actuelles sur la guerre et la paix, 1915). Aussi ce procédé est bien connu des des psychosociologues, tels que BEAUVOIS et JOULE (Soumission et idéologies. Psychosociologie de la rationalisation, 1981). L'idéologie apparaît à entre autres MUCCHIELLI, comme une justification de la vision du monde, elle élimine l'incertitude en évitant les faits inquiétants. Ce mécanismes défensif est particulièrement patent lorsque la violence est innocentée par référence à une idéologie.

Anna FREUD ne l'inclut pas toutefois dans les Mécanismes de défense, mais la cite dans ses discussions avec SANDLER, et la plupart des auteurs ultérieurs la reconnaisse comme tel. Le DSM III-R et le DSM-IV classent cette défense dans la rubrique "Inhibition mentale". 

 

   J Christophe PERRY et ses collaborateurs définissent la Rationalisation en tant que Mécanisme de défense : "le sujet répond aux conflits émotionnels ou aux facteurs de stress internes ou externes en dissimulant les motivations réelles de ses propres pensées, actes ou sentiments derrière des explications rassurantes ou complaisantes, mais erronées."

Processus conscient et inconscient à la fois, sa fonction vise "à substituer une raison plausible à un acte donné, une impulsion de la part du sujet, alors qu'une motivations plus égoïste ou plus difficile à admettre est évidente à l'observateur externe. Tandis que la motivation sous-jacente dissimulée peut être égoïste, elle peut aussi impliquer des sentiments d'amour ou d'attention qui peuvent gêner le sujet. On pense que le sujet est inconscient ou à peine conscient de sa vraie motivation sous-jacente ; il ou elle ne voit que la raison substituée, socialement plus acceptable, de l'acte. Les raisons invoquées par le sujet n'ont en général rien à voir avec une gratification personnelle, et déguisent ainsi sa véritable impulsion ou motivation, bien qu'un affect quelconque puisse être quand même perceptible." 

Il ne fait pas confondre la rationalisation avec le mensonge (même si'il est difficile de le distinguer, car mentir est un acte conscient), avec l'intellectualisation ou avec la projection. 

La cotation de la rationalisation dans l'évaluation s'échelonne de 0 (Aucune preuve de son usage), à 2 (certitude de son usage), en passant par 1 (usage probable), comme d'habitude chez ces auteurs. Au dernier niveau, le sujet se déresponsabilise complètement, "oublie" ses motivations personnelles et cherche à manipuler l'observateur dans une description plausible de ses raisons pour agir. Il nous semble que cette dernière manoeuvre doit être facilitée au maximum lorsque l'observateur et l'observé partagent exactement les mêmes valeurs. Sans vouloir faire d'humour, sans doute nombre d'analystes peuvent effectuer une rationalisation de leur diagnostic, surtout quand accordent la plus forte cote, lorsqu'ils ne partagent aucune valeur de l'observé...

 

J Christophe PERRY et collaborateurs, Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009 ; Serban IONESCU et coll., Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003 ; Michèle BERTRAND, article rationalisation dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002 ; J LAPLANCHE et J-B PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

 

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 18 octobre 2011 2 18 /10 /Oct /2011 08:04

                L'intellectualisation est définie selon la tradition freudienne comme le processus par lequel le sujet cherche à donner une formulation discursive à ses conflits et à ses émotions de façon à les maîtriser. le terme est souvent pris de manière négative car il désigne, notamment dans la cure psychanalytique, la prépondérance donnée à la pensée abstraite sur l'émergence et la reconnaissance des affects et des fantasmes. (LAPLANCHE et PONTALIS). 

Mais ce terme ne se rencontre pas dans l'oeuvre de Sigmund FREUD et assez peu dans l'ensemble de la littérature psychanalytique, et même psychologique. Le texte le plus explicite est celui d'Anna FREUD qui le considère comme un Mécanisme de défense, chez l'adolescent surtout, comme processus "normal" par lequel le moi cherche à "maîtriser les pulsions en les rattachant à des idées avec lesquelles on peut consciemment jouer...". Il constitue "... l'un des pouvoirs acquis les plus généraux, les plus anciens et les plus nécessaires du moi humain" (1936). Ce terme est surtout employé, dans la cure, pour désigner un mode de résistance rencontré par l'analyste, plus ou moins patent.

Les auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse émettent quelques réserves quant à la pertinence de cette notion :

- Comme le montre l'exemple de patients (rapportés par Karl ABRAHAM entre autres dans Une forme particulière de résistance névrotique à la méthode psychanalytique (1919), il n'est pas toujours aisé de distingué ce mode de résistance du temps nécessaire et fécond où le sujet met en forme (analyse lui-même en fin de compte, interprète lui-même en fonction de ce qui émerge pendant la cure...) et assimile les découvertes antérieures et les interprétations fournies par l'analyste (notion qui se rapproche de la Perlaboration) ;

- Le terme d'intellectualisation se réfère à l'opposition, héritée de la psychologie des "facultés" entre intellectuel et affectif. il risque, une fois l'intellectualisation dénoncée, de conduire à une valorisation excessive du "vécu affectif" dans la cure analytique, celle-ci étant alors confondue avec la méthode cathartique. C FENICHEL (The psychoanalytic Theory of Neurosis, New York, 1945) renvoie dos à dos ces deux modalités symétriques de la résistance : "... le patient est toujours raisonnable et refuse de pactiser avec la logique particulière des émotions ;(...) le patient est sans cesse plongé dans un monde obscur d'émotions, sans pourvoir s'en libérer (...)". Cet auteur souligne l'équivalence intellectualisation-résistance.

Ils rapprochent l'intellectualisation de la rationalisation, qui se situe toutefois dans une position différente : elle n'implique pas un évitement systématique des affects, mais attribue à ceux-ci des motivations plus plausibles que vraies en leur donnant une justification d'ordre rationnel ou idéal. La rationalisation est rencontrée dans beaucoup de domaines de la vie quotidienne ou dans le combat politique, dirions-nous, pour justifier des actes ou des jugements et il n'est pas sûr qu'au bout du compte, par des processus distanciés, que certaines intellectualisations ne se rapprochent pas de certaines rationalisations... bien plus souvent qu'on ne le pense.

 

           De manière générale, l'intellectualisation est une utilisation défensive de l'intellect afin de mettre à distance le pulsionnel. Avec l'intellectualisation, le névrosé obsessionnel cherche à se rendre maître de représentations obsédantes et s'épuise dans une activité intellectuelle aussi intense que creuse, s'obligeant contre sa volonté à scruter et à spéculer comme s'il s'agissait de ses affaires vitales les plus importantes (Sophie de MIJOLLA-MELLOR). Malgré l'expression courante de "masturbation intellectuelle", on ne confondra pas cette sexualisation de la pensée qui s'apparente à une activité masturbatoire indéfiniment prolongée, avec le plaisir que la pensée peut retirer de son exercice (plaisir de pensée). Car c'est le doute qui est au centre de l'intellectualisation dans la névroses obsessionnelle (l'auteur restreint réellement l'usage de ce terme à cette affection...), "mais n'en constitue cependant qu'un élément. 

Pierre JANET décrit cette intellectualisation (1909) dans la forme particulière d'un travail de la pensée douloureux et incessant, pouvant prendre la forme extrême que les psychiatres appellent la "rumination intellectuelle".  Selon Sigmund FREUD, l'intellectualisation obsessionnelle n'est pas un gage de développement de l'activité de pensée, car celle-ci est détournée à des fins de combat contre le pulsionnel et bien souvent, lorsque le refoulement a pris le dessus, elle s'efface ensuite. Il décrit cette véritable affection comme un combat qui fait rage dans le couches profondes et qui n'a pu être mené à son terme par une rapide sublimation et identification.

 

         Serban IONESCU et ses collaborateurs définissent l'intellectualisation comme le "Recours à l'abstraction et à la généralisation face à une situation conflictuelle qui angoisserait trop le sujet s'il reconnaissait y être personnellement impliqué."

Parmi les auteurs, finalement pas très nombreux qui évoquent l'intellectualisation, ils citent E BÖHM (Traité du psychodiagnostic de Rorschach, PUF, 1951) qui l'évoque pour la vie quotidienne chez des jeunes intellectuels qui cherchent la maîtrise de leurs angoisses "à l'aide d'une vaste intellectualisation de leurs affectent" qu'il propose de nommer névrose de cérébralisation. Egalement, et toujours pour la vie quotidienne, MUCCHIELLI (Les mécanismes de défense, PUF, 1981) qui précise que l'affect est alors transposé en idées, SANDLER (L'analyse des défenses. Entretien avec Anna Freud, PUF, 1985) qui souligne qu'il s'agit de "considérer les choses dans l'abstrait, dans des généralités qui sont à distance de soi-même" et RAUSCH de TRAUBEBERG et BOIZOU (Les mécanisme de défense et leur expression Rorschach et des Méthodes projectives, 1976) pour qui "il y a substitution de la connaissance, de la logique et de l'objectivité à tout ce qui est émotion et pulsion".

Si toutes ces définitions recoupent celles du DSM III-R qui présente l'intellectualisation comme un "mécanisme par lequel la personne s'adonne à des pensées exagérément abstraites pour éviter d'éprouver des sentiments gênants" et du DSM-IV qui la caractérise par une "utilisation excessive de pensés abstraites ou d'une tendance à la généralisation", Anna FREUD (1936) a une optique assez différente. Pour cette dernière (on lira les pages dans la quatrième partie de son livre, Le moi et les mécanismes de défense), l'intellectualisation est une défense spécialement adolescente, les adolescents transformant volontiers leurs problèmes personnels en problèmes mondiaux. Et elle constitue un processus positif et courant, s'il ne s'éternise pas, naturellement, opinion partagée entre autres par BENASSY (Le moi et les mécanismes de défense. Etude théorique, dans S NACHT, La Théorie psychanalytique, PUF, 1969) et par BRACONNIER (Les Adieux à l'enfance, Calmann-Lévy, 1989).

Il ne faut pas voir dans toute intellectualisation, ce qui serait facile pour les auteurs qui versent facilement dans le dénigrement des intellectuels pour mieux s'en protéger, un mécanisme de défense. Elle est un processus qui provoque un gain intellectuel à l'adolescence, et qui dirions-nous, n'est pas sans relation avec le développement d'un sens critique. Anna FREUD fait bien la différence entre l'intellectualisation défensive propre à l'adolescence et l'intellectualisation, qui, selon elle, "résout le problème réel" et qui n'est donc pas stérile (voir dans SANDLER, op cit). 

Mais, une fois ces "réserves faites", Serban IONESCU et ses collaborateurs, en accord d'ailleurs avec les écrits d'Anna FREUD, disent qu'il "faut bien admettre que l'intellectualisation est une défense dangereuse (...° qui peut tourner à l'obsession, à la rumination stérile. Ils évoquent les études de DEUTSCH (Discussions sur certaines formes de résistances, dans Psychanalyse des névroses et autres essais, Payot, 1939) où il relève trois types d'intellectualisation, où "l'analyse s'est révélée particulièrement difficile", car les patients obtiennent de leur défense un "gain secondaire" de satisfaction narcissique et ont d'autant moins de raison de renoncer à ce mode de défense" :

- des intellectuels qui, à partir de la sublimation, se sont forgé des résistances inattaquables ;

- des névrosés obsessionnels ;

- "des patients présentant des affects bloqués ou perturbés qui, ayant refoulé le côté affectif de leur vie, ont retenu le côté intellectuel comme seul moyen d'exprimer leur personnalité psychique".

 

      J Christophe PERRY et ses collaborateurs, dans la foulée toujours des cadres du DSM IV définissent l'intellectualisation, comme l'action du sujet qui répond aux conflits émotionnels ou aux facteurs internes ou externes par un usage excessif de la pensée abstraite, pour éviter de ressentir des sentiments dérangeants. Ils précisent les éléments de ce Mécanisme de défense concernant sa fonction, le diagnostic différentiel et la cotation.

En ce qui concerne la fonction, "l'intellectualisation est un mécanisme de défense contre les affects ou pulsions dont la représentation reste consciente et s'exprime par une généralisation, détachant ou distançant ainsi le sujet de l'affect ou de la pulsion. La qualité émotionnelle est perdue, ainsi que le caractère impérieux de la pulsion. Les éléments cognitifs restent conscients, mais en termes impersonnels ou sous forme de généralisations. le sujet se réfère souvent à son vécu en termes très généraux ou à la seconde ou troisième personne. Il n'est pas nécessaire d'être intelligent (nous serions tenter de réagir...) pour faire appel à l'intellectualisation. Il ne s'agit que d'une stratégie cognitive (qui demande, selon nous, tout de même des ressources...) destinée à minimiser l'importance ressentie des problèmes rencontrés au cours d'une vie affective. Comme tous les autres mécanisme de défense, on peut parfois l'observer en cas de retard mental ou chez les victimes de syndromes cérébraux organiques."

Il ne faut pas confondre, toujours selon les mêmes auteurs, l'intellectualisation avec l'isolation, car ce dernier mécanisme parvient directement en détachant et en compartimentant les sentiment du sujet, taisant leur vécu direct tout en laissant le sujet à même de décrire les détails matériels de son vécu au même objectif alors que le premier n'y parvient qu'indirectement, le sujet traduisant d'abord son vécu en généralités qui le distancient du vécu immédiat ds sentiments. De même, la rationalisation est un désaveu apparenté, mais distinct de l'intellectualisation. La rationalisation a tendance à déformer les faits oriente le sujet dans une autre piste que celle du vécu actuel. Enfin, la projection s'exprime souvent par le recours à des affirmations d'ordre général, mais dans ce cas l'objet de la projection est toujours une motivation, une impulsion, un sentiment ou un vécu que le sujet désavoue.

La cotation, de 0 à 2 veut faire l'échelle entre l'absence de preuve d'intellectualisation au cours d'un entretien, son utilisation probable  et son utilisation évidente. La détermination du bareau de l'échelle dépend des réactions du sujets à certaines questions, de l'utilisation de généralités et de formule de distanciation (à la troisième personne) de temps à temps à quasiment dans tous les cas. 

 

J Christophe PERRY et collaborateurs, Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation, Elsevier Masson, 2009 ; Serban IONESCU et collaborateurs, Les mécanisme de défense, Nathan Université, 2003 ; Sophie de MIJOLLA-MELLOR, article Intellectualisation dans Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, 2002 ; Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, 1976.

 

PSYCHUS

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 15 octobre 2011 6 15 /10 /Oct /2011 15:02

         Dans la psychanalyse freudienne, il s'agit d'abord du Renversement d'une pulsion dans le contraire, mais là encore des problèmes de traduction se sont posés, sans compter une incertitude terminologique dans l'oeuvre de Sigmund FREUD. Ainsi la notion de Retournement contre soi-même, et même de Retournement, tout simplement, est assez voisine, quoique distincte. Mais ces deux notions doivent être traitées séparément, sous peine de confusion. 

           Le Renversement d'une pulsion en son contraire, suivant la définition du Vocabulaire de la psychanalyse, est le processus par lequel le but d'une pulsion se transforme en son contraire, dans le passage de l'activité à la passivité. Dans Pusions et destins de pulsions, en 1915, le fondateur de la psychanalyse, étudie, à côté du refoulement et de la sublimation, ce renversement dans le contraire et le retournement sur la personne propre. Il indique que ces deux processus - le premier concernant le but, le second l'objet - sont en fait si étroitement liés l'un à l'autre, comme il apparait dans les deux exemples majeurs du sadisme-masochisme et du voyeurisme-exhitionnisme, qu'il est impossible de les décrire séparément. ce qui n'empêche ni les études ni même les définitions données dans les différents dictionnaires de psychanalyse de les traiter séparément, ne serait-ce que d'un angle à l'autre. 

"Le retournement du sadisme dans le masochisme, résument LAPLANCHE et PONTALIS, implique à la fois le passage de l'activité à la passivité et une inversion des rôles entre celui qui inflige et celui qui subit les souffrances. Ce processus peut s'arrêter à un stade intermédiaire où il y a bien retournement sur la personne propre (changement d'objet), où le but cependant n'est pas devenu passif mais simplement réfléchi (se faire souffrir soi-même). Dans sa forme achevée, où le passage à la passivité est réalisé, le masochisme implique qu'une personne étrangère est recherchée comme nouvel objet qui doit, par suite de la transformation du but intervenue, prendre le rôle d'un objet. Une telle transformation ne se laisse pas concevoir sans faire intervenir l'agencement fantasmatique, où un autre devient imaginairement le sujet auquel est rapportée l'activité pulsionnelle. Les deux processus peuvent évidemment fonctionner dans le sens opposé : transformation de la passivité en activité, retournement à partir de la personne propre sur autrui, que la pulsion se tourne de l'objet vers le moi ou qu'elle se tourne du moi vers l'objet, cela n'est pas par principe différent." Les auteurs se demandent si "le retour de la libido, à partir d'un objet extérieur, sur le moi (...) ne pourrait pas aussi être désigné comme "retournement sur la personne propre". On notera que Freud a préféré dans ce cas employer des expressions comme celle de "retrait de la libido ou dans le moi".

A côté du renversement de l'activité en passivité qui porte sur le monde, sur la "forme" de l'activité, Sigmund FREUD envisage un renversement "du contenu" ou renversement "matériel" : celui de l'amour en haine. Mais parler ici de retournement ne lui paraît valable que sur un plan purement descriptif (l'amour et la haine ne peuvent être compris comme les destins d'une même pulsion, pour FREUD toujours, car pour d'autres auteurs, c'est une autre affaire). 

     Anna FREUD range parmi les mécanismes de défense le renversement dans le contraire et le retournement sur la personne propre et se demande s'il ne faut pas y voir les processus défensifs les plus primitifs, s'appuyant entre autres pour cela sur certains passages de l'oeuvre de son père. 

 

      Roger PERRON présente la notion globale de Renversement comme la "transformation d'une idée, d'une représentation, d'une figure logique, d'une image de rêve, d'un symptôme, d'un affect, etc, en son contraire. Processus affectant le destin de la pulsion, notamment dans la transformation de l'amour en haine, mieux précisé dans le notion de retournement". Ce jeu de renversement, déjà mis en évidence par Sigmund FREUD dans L'interprétation des rêves (1900), se retrouve dans le langage, certains termes pouvant prendre des sens opposés, suivant le contexte. Dans l'Introduction à la psychanalyse (1916-1917), il approche explicitement ce jeu des contraires dans la langue de sa fonctionnalité dans le travail du rêve. Mais cela ne se limite pas au niveau sémantique : les figures du discours peuvent être soumises à un tel mécanisme, le cas le plus évident étant celui de la dénégation où une pensée s'exprime sous forme inversée, assortie d'une projection qui permet de l'attribuer à autrui. Roger PERRON fait remarquer lui aussi, une certaine obscurité dans la terminologie (Pulsions et destins des pulsions, 1915) car Sigmund FREUD semble utiliser le terme renversement pour désigner deux processus, le retournement de l'activité en passivité et le renversement du "contenu" amour/haine. Il lui parait judicieux "de distinguer ces deux notions, en préférant celle de retournement  lorsqu'on se réfère aux expressions de la pulsion en affects (d'amour en haine ou inversement), à ses buts (le but actif se "retournant" en but passif) et à ses objets, en particulier de la personne d'autrui vers la personne propre ou vice versa : cela renvoie à tous les problèmes du couple sadisme/masochisme. On utilisera la notion de renversement (...) lorsqu'il s'agit plutôt des aspects formels de transformations affectant des contenus représentatifs. Mais les deux notions peuvent être subsumées dans la catégorie plus large de "couples d'opposés", d'usage fréquent chez Freud, et qui culmine dans sa deuxième théorie des pulsions, avec le couple Eros/pulsion de mort."

 

    Pour Serban IONESCU et ses collaborateurs, le Renversement dans le contraire est un "Mécanisme où une pulsion conflictuelle est, non seulement refoulée, mais aussi remplacée par la pulsion opposée. Trois synonymes ont été utilisés, le premier par Freud, les deux autres par Anna FREUD, pour désigner ce mécanisme de défense : renversement dans le contraire (1915), transformation en contraire (1936), retournement en contraire (1936)" Eux aussi semblent poussé à choisir parmi ces traductions et préfèrent le premier terme, "proposé par Freud, qui est le plus employé." Il font remarquer que dans le texte Pulsions et destins des pulsions (1915), le fondateur de la psychanalyse se reposent sur seulement quelques exemples. Ce sont LAPLANCHE et PONTALIS qui, précisant que l'objet de la pulsion peut aussi se modifier, il peut passer de la personne propre à autrui et que le passage de l'activité à la passivité peut se faire dans l'autre sens. La plupart des auteurs donnent ce sens extensif à la notion de retournement dans le contraire et soulignent sa réversibilité. 

Cela a comme signification en terme de pathologie que le renversement est plutôt lié à l'hystérie. "Mais Freud n'y fait qu'une courte allusion dans Inhibition, symptôme et angoisse. Nous savons aussi que dans le refuge dans la rêverie, il est fait grand usage du renversement. Si cette satisfaction liée à la rêverie s'installe chez l'adulte, elle perd le caractère anodin qu'elle avait dans l'enfance, puisqu'elle risque de modifier les relations avec la réalité, en favorisant le désintérêt pour le monde extérieur (Anna FREUD, 1936)."

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les Mécanismes de défense, Nathan Université, 2003 ; Roger PERRON, article Renversement dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002 ; Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 14 octobre 2011 5 14 /10 /Oct /2011 14:03

    Le processus d'identification n'est pas immédiatement envisagé comme un Mécanisme de défense psychique par les auteurs de psychanalyse, sauf pour l'identification à l'agresseur. Serban IONECU et ses collaborateurs lui accorde toutefois ce statut, tandis que ni J Christophe PERRY, ni Anna FREUD, ni encore le DSM IV ne le considère comme tel. Pour situer le débat, il convient de rappeler la définition freudienne de ce processus.

 

     C'est un processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l'autre, et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci. la personnalité se constitue et se différence par une série d'identification (LAPLANCHE et PONTALIS). Il convient pour ces deux auteurs de différencier deux choses :

- L'Action d'identifier, c'est-à-dire de reconnaître pour identique ; soit numériquement, par exemple "l'identification d'un criminel" ; soit en nature, par exemple, quand on reconnaît un objet comme appartenant à une certaine classe ou encore quand on reconnaît une classe de fait assimilable à une autre....

- L'Acte par lequel un individu devient identique à un autre, ou par lequel deux être deviennent identiques (en pensée ou en fait, totalement ou secondairement...

C'est surtout avant tout au sens de "s'identifier" que renvoie le terme en psychanalyse. Ce processus recoupe dans l'usage courant toute une série de concepts psychologiques tels que : imitation, empathie, sympathie, contagion mentale, projection... Dans l'intention de clarifier les idées, des auteurs proposent de distinguer, selon le sens dans lequel se faire l'identification, entre une identification hétéropathique (SCHELER) et centripète (WALLON), où c'est le sujet qui identifie sa personne propre à une autre, et une identification idiopathique et centrifuge où le sujet identifie l'autre à sa personne propre. Dans les cas où les deux mouvement coexistent, on serait en présence d'une forme d'identification plus complexe parfois invoquée pour rendre compte de la formation du "nous".

 L'identification figure dans l'oeuvre de Sigmund FREUD comme l'opération par laquelle le sujet humain se constitue. Du coup, il n'est pas difficile de considérer certaines de ses modalités (et pas seulement l'identification à l'agresseur) comme liées au déploiement de mécanismes de défense. Dans la théorie propre au fondateur de la psychanalyse, ce concept d'identification est enrichi par différents apports, au moins au nombre de quatre :

- la notion d'incorporation orale (Totem et Tabou ; Deuil et mélancolie - 1912-1915). Dans la mélancolie, le sujet s'identifie sur le mode oral à l'objet perdu, par régression à la relation d'objet caractéristique du stade oral ;

- la notion de narcissisme (Pour introduire le narcissisme - 1914), dans la dialectique qui relie le choix d'objet narcissique (l'objet est choisi sur le modèle de la personne propre) et l'identification (le sujet, ou telle de ses instances, est constitué sur le modèle de ses objets antérieurs : parents, personnes de l'entourage) ;

- les effets du complexe d'Oedipe, sur la structuration du sujet sont décrits en termes d'identification : les investissement sur les parents sont abandonnés et remplacés par des identifications (Le déclin du complexe d'Oedipe - 1924) ;

- dans la seconde théorie de l'appareil psychique, les instances ne sont plus décrites en termes de système où s'inscrivent des images, des souvenirs, des "contenus" psychiques, mais comme des reliquats, sous différents modes, des relations d'objet.

  Objet de recherches tâtonnantes, Sigmund FREUD effectue son exposé le plus complet sur l'identification dans le chapitre VII de Psychologie collective et analyse du moi (1921), où il distingue 3 modes d'identification :

- Comme forme originaire du lien affectif à un objet : identification pré-oedipienne marquée par une relation cannibalique d'emblée ambivalente (identification primaire) ;

- Comme substitut régressif d'un choix d'objet abandonné ;

- En l'absence de tout investissement sexuel de l'autre, le sujet peut néanmoins s'identifier à celui-ci dans la mesure où ils ont en commun un élément (désir d'être aimé par exemple) 

 

     Alain de MIJOLLA considère que les dernières considérations de Sigmund FREUD sur l'identification "laissent percevoir sa perplexité devant la complexité de cette notion" (Nouvelles Conférence - 1933). une remarque ouvre des perspectives de recherche explorées par la suite : "En règle générale, les parents et les autorités qui leur sont analogues suivent dans l'éducation de l'enfant les prescriptions de leur propre Surmoi (...). Ils ont oublié les difficultés de leur propre enfance, ils sont satisfaits de pouvoir à présent s'identifier pleinement à leurs propres parents qui, en leur temps, leur ont imposé ces lourdes restrictions. C'est ainsi que le Surmoi de l'enfant ne s'édifie pas, en fait, d'après le modèle des parents mais d'après le Surmoi parental ; il se remplit du même contenu, il devient porteur de la tradition, de toutes les valeurs  à l'épreuve du temps qui se sont perpétuées de cette manière de génération en génération (...) L'humanité ne vit jamais entièrement dans le présent ; dans les idéologies du Surmoi le passé continue à vivre, la tradition de la race et du peuple, qui ne cède que lentement la place aux influences du présent, aux nouvelles modifications." L'accent a été mis par les auteurs post-freudiens sur la situation psychanalytique dont Sigmund FREUD n'avait pas abordé l'étude sous l'angle de l'identification, pour insister sur la nécessité et les limites à apporter à l'identification transférielle du patient à son analyste, comme pour souligner que ce dernier doit posséder une certaine quantité d'empathie, cette faculté qui prend la plus grande part à notre compréhension de ce qu'il a d'étranger à notre Moi chez d'autres personnes, pour être à même de comprendre et d'interpréter l'inconscient de son analysé. L'identification à l'agresseur isolée par Anna FREUD (1936), puis l'identification projective élaborée par Mélanie KLEIN (1952) ouvrent la voie ensuite à de multiples descriptions de modalités identificatoires. L'accent est porté ainsi sur les relations avec la mère  : à la suite d'Edith JACOBSON (1954), des auteurs se sont attachés à la présenter comme une relations mère-enfant archaïque préobjectale, située dans un état de fusion/confusion entre le Self et le not-Self (SANDLER, 1960) et à la distinguer de la notion d'imitation empruntées aux modèles psychologiques. On peut noter de nombreuses notions qui en dérivent : l'internalisation, introjection (HARTMANN, 1939 ; KRIS et LOEWENSTEIN, 1964), contre-identification et projet identificatoire (Piera AULAGNIER), identifications archaïques et héroïques (Didier ANZIEU), fantasmes d'identification inconscients (Alain de MIJOLLA)....

 

     Serban IONESCU et ses collaborateurs définissent l'identification comme Assimilation inconsciente sous l'effet du plaisir libidinal et/ou de l'angoisse d'un aspect, d'une propriété, d'un attribut de l'autre, qui conduit le sujet, par similitude réelle ou imaginaire, à une transformation totale ou partielle sur le modèle de celui auquel il s'identifie. l'identification est un mode de relation au monde constitutif de l'identité."

 Le fait que le moi cherche à se rendre semblable au modèle ne constitue pas seulement une modalité défensive mais plus généralement une façon d'entrer en contact avec l'autre. Les deux sens du terme, relevés par LAPLANCHE et PONTALIS pourraient faire penser que l'identification relève davantage d'activités conscientes qu'inconscientes. "Or, c'est justement, écrivent ces auteurs, en tant qu'activité inconsciente que la finalité défensive de ce mécanisme se déploie. Car l'identification n'est pas simple imitation comme on aurait tendance à le croire, lorsqu'on pense à l'enfant s'identifiant dans ses jeux à un héros de bande dessinée ou encore à l'adolescente copiant par son habillement la silhouette d'une star admirée." Reprenant l'étude de WIDLÖCHER sur les Mécanismes de défense (1971), ils estiment que "l'identification réalise, par un mouvement d'appropriation, un fonds commun qui "a trait à une communauté qui persiste dans l'inconscient". C'est en effet une action relevant des processus primaires, qui représente un travail psychique destiné à réaliser dans le fantasme le but inconsciemment recherché, celui d'être l'autre. On conçoit mieux alors que cet objectif puisse être porté par une activité défensive, que ce soit pour lutter contre l'angoisse de perte d'objet ou pour assurer une emprise sur le monde extérieur."

Cette méthode de défense se spécifie de deux manières :  c'est une action qui est portée par un désir d'assimilation et qui opère dans un mouvement objectal, c'est-à-dire tourné vers l'extérieur. Ainsi, la notion d'identification fait jouer deux principes apparemment contradictoires et pourtant complémentaires pour la logique de l'inconscient : "celui de l'équivalence (le même) et celui de la distinction (l'autre). C'est à la fois le semblable et le différent, le sujet et l'objet, l'unicité et la pluralité, que le processus d'identification met en oeuvre à des fins de protection et d'enrichissement du moi. Ainsi, les "fantasmes inconscients d'identification" représentent une part essentielle de la construction du moi en relation à l'autre. L'identification constitue le point de départ d'une relation objectale, en même temps qu'une défense essentielle contre l'absence de l'objet, et, devient, par la suite "la voie royale du détachement de la libido des objets"" (J FLORENCE, L'identification dans la théorie freudienne, Publication des Facultés universitaires Saint-Louis, Bruxelles,1978).

   Recherchant la signification de l'identification pour la pathologie, ils reprennent les travaux de M NEYRAUT (L'identification, pour une introduction, dans Revue française de psychanalyse, n°48 (2), 1984) qui indiquent qu'elle "relève de deux fonctions contradictoires. L'une d'instabilités de jeu, de déplacement, de substitution. L'autre de permanence, de stabilité, de constance". Ainsi "se trouvent délimités les pathologies de l'identification avec d'un côté, les identifications tournantes hystériques et de l'autre,  les identifications endocryptiques mélancoliques ou délirantes ; les unes et les autres étant à rapporter à la distinction freudienne des identifications secondaires, hystériques et narcissiques." Notons également avec eux les travaux de TUSTIN (Le trou noir de la psyché, Seuil, 1986, 1989) qui décrit "dans la pathologie infantile, une "identification autistique" où, pour ne pas dépendre de la mère, ressentie comme trop aléatoire puisque vivant et pouvant faire défaut, l'enfant autiste présenterait paradoxalement une relation adhésive aux objets durs, qui inspirent la sécurité par leur permanence et la sensation qu'ils procurent. Cette identification adhésive ferait obstacle à l'expérience de satisfaction au moyen de l'hallucination, puisque le souvenir d'un objet satisfaisant serait remplacé par le contact réel et permanent avec cet objet dur appelée "objet autistique".

Les mêmes auteurs évoquent aussi la puissance de la défense "primaire" qu'est le délire, lorsque l'identification réalise, sous forme d'accomplissement hallucinatoire, la croyance délirante d'être l'autre. Il s'agit dans ce cas de toutes les pathologies du double, où l'autre soi-même idéal occupe toute la place. A l'extrême, la paranoïa peut ainsi être considéré sans l'angle des "maladies de l'identification". Ce sont là les effets destructeurs de ce que l'on pourrait nommer l'"identification aliénante".

 

Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003 ; Alain de MIJOLLA, article Identification, Dictionnaire international de psychanalyse, Hachette Littératures, 2002 ; Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

 

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 11 octobre 2011 2 11 /10 /Oct /2011 13:55

               La terminologie, en fait la traduction de l'allemand Verneinung (qui désigne la négation au sens logique ou grammatical du terme et la dénégation au sens psychologique, soit le refus d'une affirmation que j'ai énoncée ou qu'on m'impute), de l'allemand Verleugnen ou leugnen (qui se rapproche de verneinen pris dans le sens de renier, dénier, désavouer, démentir) pose problème dans le passage en anglais ou en français, relèvent LAPLANCHE et PONTALIS d'entrée de jeu. Car en français, on peut distinguer d'une part la négation au sens grammatical ou logique, d'autre part la dénégation ou le déni qui impliquent contestation ou refus. Comme souvent la traduction des textes allemands en psychanalyse (on a vu le destin déjà de la pulsion/instinct), peut induire en erreur dans les interprétations sur le fond. Et les confusions entre déni et dénégation ne manquent pas en effet, alors qu'ils recouvrent chacun des significations différentes. Pour clarifier, veirneinen et verlungnen font distinguer deux emplois différents. Verleugnen tend vers la fin de l'oeuvre de Sigmund FREUD à être réservé pour désigner le refus de la perception d'un fait s'imposant dans le monde extérieur. Verleugnung désigne lui le déni. Dans Le moi et les mécanismes de défense (1936) où Anna FREUD utilise le mot Verlugnung, il s'agit donc du déni et non comme des traductions le transcrivent souvent, dénégation ou négation...

   La Dé(Négation) est alors le procédé par lequel le sujet, tout en formulant un de ses désirs, pensées, sentiments jusqu'ici refoulé, continue à s'en défendre en niant qu'il lui appartienne. Dans La (dé)négation (1925), Sigmund FREUD donne au phénomène  constaté dans la cure (quand il rencontre cette forme de résistance particulière à l'analyse), une explication métapsychologique trs§ précise qui développe trois affirmations solidaires :

- " La (dé)négation est un moyen de prendre connaissance du refoulé (...)" ;

- "... ce qui est supprimé, c'est seulement une des conséquences du processus du refoulement, à savoir que le contenu représentatif ne parvenait pas à la conscience. Il en résulte une sorte d'admission intellectuelle du refoulé tandis que persiste l'essentiel du refoulement..."

- "Au moyen du symbole de la (dé)négation, la pensée se libère des limitations du refoulement..."

Pour LAPLANCHE et PONTALIS, cette dernière proposition indique que pour Sigmund FREUD, la (dé)négation à laquelle on a affaire en psychanalyse et la négation au sens logique et linguistique(le symbole de la négation) ont une même origine, ce qui est la thèse majeure de son texte.

 

          Reprenant la distinction faite par les auteurs précédents, Laurent DANON-BOILEAU indique que "dans l'appareil freudien, la notion de (dé)négation est au centre d'un réseau conceptuel très dense. Certains éléments lui sont liés en raison d'une proximité de valeur. C'est le cas de concepts tels que négation et deni. Entre négation et dénégation, l'écart est faible. (...), entre dénégation et déni, en revanche, l'écart est plus marqué." Dans le déni, alors que le terme "négation" désigne un processus psychique qui permet au sujet de formuler négativement le contenu d'un désir inconscient, le sujet refuse de tirer les conséquences psychiques de ce qu'il perçoit néanmoins. Pour cet auteur, "la théorie de la (dé)négation est sans doute l'un des points où la théorisation des processus psychiques se trouve au plus près des théories linguistiques, notamment la théories de opérations énonciatrices. D'un point de vue linguistique, on pourrait dire que la négation de rejet équivaut à une négation polémique (...),tandis que le constat d'absence, négation formulable en temes de jugement de réalité, correspond à un "simple" constat négatif proche de ce que l'on trouverait par exemple dans "je n'ai pas fait de rêves depuis longtemps". 

 

      Serban IONESCU et ses collaborateurs formulent ainsi la définition de la notion freudienne de (Dé)négation :

- refus de reconnaître comme siens, immédiatement après les avoir formulés, une pensée, un désir, un sentiment qui sont source de conflit ;

- refus par le sujet d'une interprétation exacte le concernant, formulée par un interlocuteur (habituellement un psychanalyste durant la cure) ;

Il ne faudrait pas voir, selon eux, si l'on considère le premier sens du mot, une dénégation dans chaque phrase négative. Ce serait un abus, affirme D WIDLÖCHER (Les Mécanismes de défense, cours polycopié du DESS de Psychologie clinique, non publié, Institut de psychologie, 1971-1972), qui signale que toute formulation négative n'équivaut pas à un aveu. Dans le langage courant, une dénégation peut être un mensonge, conscient, destiné à intimider un adversaire (cela sert beaucoup dans le monde politique), ou un encouragement qu'on se donne à soi-même, en guise d'auto-suggestion. Pour qu'il y ait (dé-négation-défense, il faut que l'énoncé et sa négation concernent des éléments porteurs d'un conflit inconscient, et refusés pour cette même raisons. Le deuxième sens du terme dénégation prête davantage à discussion, l'interlocuteur, fut-il psychanalyste, peut tout simplement se tromper dans son interprétation, et la dénégation du sujet sera alors justifiée. Sigmund FREUD, dans Constructions dans l'analyse, en 1937 (voir Résultats, idées, problèmes, PUF, 1987), insiste sur l'équivalence (dé)négation-résistance et considère que le refus de l'interprétation données par le psychanalyste n'est qu'un signe de la résistance du patient (mais peut-être faut-il voir ici la défense d'une profession...). En revanche, s'il reconnaît que l'adhésion de ce dernier à l'interprétation est appréciable, il laisse entendre, non sans ironie, que le psychanalyste tend à garder l'avantage...En fait, les psychanalystes admettent une marge d'erreur, ainsi S LECLAIRE (Psychanalyser. Un essai sur l'ordre de l'inconscient et la pratique de la lettre, Seuil, 1968) et R GREENSON (Techniques et pratiques de la psychanalyse, PUF, 1967, réédition 1977). 

Sans un passage sur la signification pour la pathologie, les auteurs écrivent : "Refoulement partiel, la (dé)négation est liée à la névrose, notamment à l'hystérie. Freud l'a relevée chez ses patientes hystériques dès 1895, mais on la retrouve aussi dans la névrose obsessionnelle. Son apparition est exacerbée par la situation de la cure analytique, dans laquelle elle apparaît comme une forme de résistance. Comment expliquer ce paradoxe : refuser une pensée, un désir que, d'une certaine manière, on a reconnus comme siens? Pour D WILDOCHER, il y a deux raisons "la première, c'est que notre confort est beaucoup plus grand lorsque nous avons un sentiment de cohésion, d'unité dans nos désirs ; la deuxième, c'est que nous établissons toujours à tort une identité entre assumer un conflit et obéir à une pulsion. Le névrotique ne fait pas la différence entre reconnaître un désir et l'assumer (...) Freud en arrive à l'idée qu'en somme il y a trois systèmes : un qui est la conscience normale où la représentation est acceptée mais il y a un jugement de refus ; un autre où la représentation est acceptée mais il y a un jugement de dénégation (non, je ne le pense pas, ce n'est pas possible) et enfin il y a un système, le refoulement, où la représentation n'est pas acceptée."

 

    Ni le DSM IV, ni J Christophe PERRY, ni encore Henri CHABROL ne s'étendent sur la dénégation en tant que mécanisme de défense.

 

    A noter, comme Daniel LAGACHE le fait, que chez SPITZ, l'acquisition du "non" apparaît comme une étape du développement du jugement et de la communication et comme une charnière dans la différenciation de l'ego et de l'alter ego, de l'objectivation de l'autre et de la conquête de l'autonomie. Un enfant qui, moitié par jeu, moitié par agressivité, répond souvent non à l'adulte, même si ce dernier reprend tout simplement ce qu'il vient de lui dire ne pense pas opérer et (n'opère pas) une dénégation et entend encore moins vouloir contrer une pulsion. 

 

Daniel LAGACHE, Agressivité et structure de la personnalité et autres travaux, PUF, 1982 ; Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003 ; Laurent DANON-BOILEAU, article Négation dans Dictionnaire international de la psychanalyse, Hachette Littératures, 2002 ; Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976.

 

PSYCHUS

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 10 octobre 2011 1 10 /10 /Oct /2011 18:08

         Suivant le fondateur de la psychanalyse, le contre-investissement est d'abord un processus économique, support de nombreuses activités défensives du moi. Il consiste en l'investissement par le moi de représentations, systèmes de représentations, attitudes, etc., susceptibles de faire obstacle à l'accès des représentations et désirs inconscients à la conscience et à la motilité. le terme peut désigner aussi le résultat plus ou moins permanent d'un tel processus (LAPLANCHE et PONTALIS). Cette notion de contre-investissement est invoquée par Sigmund FREUD principalement dans le cadre de sa théorie économique du refoulement. C'est donc une notion clé dans le système freudien.

"Les représentations à refouler, dans la mesure où elles sont investies constamment par la pulsion et tendent sans cesses à faire irruption dans la conscience, ne peuvent être maintenues dans l'inconscient que si une force, également constante, s'exerce en sens contraire. En général, le refoulement suppose donc deux processus économiques qui s'impliquent mutuellement :

- Retrait par le système Préconscient de l'investissement jusqu'ici attaché à telle représentation déplaisante (désinvestissement) ;

- Contre-investissement, utilisant l'énergie rendue disponible par l'opération précédente."

Ce contre-investissement a pour résultat de maintenir une représentation dans le système d'où provient l'énergie pulsionnelle, cette représentation empêchant le surgissement de la représentation refoulée. L'élément contre-investi peut être de différentes natures : un simple rejeton de la représentation inconsciente (formation substitutive, animal phobique par exemple) ou un élément s'opposant directement à celle-ci (formation réactionnelle, par exemple : sollicitude exagérée d'une mère pour ses enfants recouvrant ses désirs agressifs ; souci de propreté venant lutter contre les tendances anales...). Cette notion de contre-investissement, toujours selon le dispositif freudien classique, n'est pas seulement utilisable en ce qui concerne la frontière des systèmes inconscient d'une part, et préconscient d'autre part (auquel cas la notion ne serait valable que dans la première topique), mais se retrouve aussi dans un grand nombre d'opérations défensives : isolation, annulation rétroactive, défense par la réalité, etc. Dans de telles opérations défensives ou encore dans le mécanisme de l'attention et de la pensée discriminative, le contre-investissement joue aussi à l'intérieur même du système préconscient-conscient. Sigmund FREUD fait également appel à la notion de contre-investissement dans le cadre de la relation de l'organisme avec l'entourage pour rendre compte des réactions de défense à une irruption d'énergie externe faisant effraction dans le pare-excitations (douleur, traumatisme). L'organisme mobilise alors de l'énergie interne aux dépens de ses activités qui se trouvent appauvries d'autant, afin de créer une sorte de barrière pour prévenir ou limiter l'afflux d'excitations externes. 

 

         Comme LAPLANCHE et PONTALIS, Paul DENIS présente le contre-investissement comme une modalité particulière de l'investissement utilisé dans un but défensif par le moi, le contre-investissement permettant à la fois de désigner le rôle dynamique défensif de certains investissements et d'envisager la dimension économique du refoulement. La formation de cette notion débute chez Sigmund FREUD dès L'interprétation des rêves (dans l'étude du refoulement) et est reprise dans Inhibition, symptôme et Angoisse (1926). Il y souligne que la pression constante des pulsions exige une contre-pression incessante. Dans L'inconscient (1915), il assigne au contre-investissement un rôle de maintien de cette contre-pression, mais aussi celui de l'organisation du point d'appel permanent condition du refoulement, le "refoulement originaire" : "Le contre-investissement est le mécanisme exclusif du refoulement originaire (...) Il est tout à fait possible que ce soit précisément l'investissement retiré à la représentation qui soit utilisé pour le contre-investissement". C'est donc une notion constante dans l'oeuvre du fondateur de la psychanalyse, étudiée spécialement ensuite par Julien ROUART (1967).

 

       Seul Serban IONESCU et ses collaborateurs discute du contre-investissement de manière consistante. Ni Anna FREUD, ni le DSM-IV, ni encore J Chistophe PERRY(Mécanismes de défense : principes et échelles d'évaluation) ou Henri CHABROL (Mécanismes de défense et coping) ne s'y attachent particulièrement, comme si cette notion était plutôt de l'ordre constitutif de la théorie, comme l'est celle des complexes. Il s'agit d'une notion principalement économique.

Les premiers auteurs définissent le Contre-investissement comme l'Energie psychique du moi qui s'oppose à la tendance à la décharge de la pulsion. Force inconsciente contraire et au moins égale à celle qui, en provenance du ça, cherche à parvenir à la conscience. Le but du Contre-investissement est donc de maintenir le refoulement. le rapport de complémentarité et d'opposition avec le refoulement pose le problème de savoir s'il appartient ou non aux mécanismes de défense. "Doit-il être considéré comme un corollaire du refoulement et se révéler alors comme le support de bon nombre d'opérations défensives où ce dernier mécanisme est dominant, ou bien doit-il être répertorié comme un mécanisme de défense au fonctionnement spécifique? on voir bien l'ambiguïté de cette question selon les diverses positions doctrinales actuelles. Dans le sillage de son père, Anna FREUD ne retient pas le contre-investissement. Par contre BERGERET (1972/1986, Psychologie pathologique, Masson) en fera la première notion étudiée en tant que méthode de défense, décrite selon le modèle freudien à partir du refoulement."

On peut dire, écrivent les même auteurs, "que le mécanisme de contre-investissement sert de support à l'ensemble des mécanismes de défense. Ainsi l'on pourrait parler de "déplacement par contre-investissement", de "projection par contre-investissement". En leur conférant une charge énergétique non plus égale mais supplémentaire, ces contre-investissements renforcent du même coup la stratégie de protection, jusqu'à enfermer le sujet dans un activisme qui est une activité de sur-investissement. Tel peut être compris l'engouement pour les pratiques sportives qualifiables de "conduites à risque" ou la "recherche de sensations" supposée contribuer à "être bien dans sa peau". On voit combien, pour ceux qui s'adonnent à ces pratiques de façon effrénée ou exclusive (...) la primauté du sensoriel, en particulier à l'adolescence, sert à contre-investir le monde interne des émotions et des fantasmes vécus comme inconsciemment dangereux, de par la force pulsionnelle qui les accompagne. Le contre-investissement s'est ici conjugué au mécanisme de déplacement." D'une façon générale, tout contre-investissement est un déplacement d'investissement." il existe une parenté entre le contre-investissement et le renversement en son contraire, lien étudié par LE GUEN et ses collaborateurs (Le refoulement (Les défenses), 45ème Congrès des psychanalystes de langue française des pays romans.).

Le modèle de la névrose obsessionnelle illustre sans doute le mieux la manière dont le moi se cramponne à ses contre-investissements. Tout le cortège des symptômes obsessionnels peuvent apparaître comme des facteurs de disjonction et donc de contre-poids à la poussée pulsionnelle. D'une manière générale, le "choix" du contre-investissement symptomatique répond à une logique de l'inconscient propre à chaque sujet. Le but de la relation thérapeutique est de permettre le décryptage du sens caché des symbolisations présentes dans la névrose par exemple. ”

 

   Daniel LAGACHE, discutant de la théorie psychanalytique des affects systématisée par exemple par David RAPAPORT, qui donne une place importante à la constitution héréditaire de l'être humain et au fonctionnement primitif des émotions. "Le fonctionnement primitif des émotions est décrit par référence au stade théorique que domine le principe du plaisir, expose Daniel LAGACHE, ce qui veut dire, en style psychologique, précarité de la vie de relation, infirmité des perceptions extéroceptives et du proprioceptif, en bref du corporel. Ce qu'il faut souligner, c'est que, dans un tel régime, l'émergence d'un besoin  motive le sujet dans le sens de l'exigence d'une satisfaction "immediate", aussi rapprochée que possible; or, si protégé que soit l'enfant, il survient toujours des circonstances où un intervalle se fait sentir entre l'émergence du besoin et sa satisfaction ; dans de nombreux cas, l'intervalle est appréciable. Dans cette conjoncture, le sujet répond par une décharge affective massive, c'est-à-dire par une modification autoplastique, toute modification active de l'entourage étant hors de question. Selon la conception analytique, la décharge affective fonctionne comme une soupape de sûreté de la pulsion, l'allégeant de la part de la pulsion qui est conceptualisée comme "charge affective". Comme l'idée, et sur le même plan que l'idée dont l'expérience montre qu'il peut avoir un sort différent (être réprimé alors que l'idée est exprimée, ou inversement), l'affect constitue dans cette perspective un représentant de la pulsion. La conception du développement à laquelle se réfère Rapaport permet de caractériser sa position comme "classique". Au principe de plaisir se superpose le principe de réalité, ce qui veut dire, en termes psychologiques, développement de la vie de relation, des perceptions et des actions extérofectives et, en termes psychanalytiques, différenciation de l'appareil psychique (ça, moi et surmoi) et surtout développement du moi. L'aspect du principe de réalité que Rapaport fait le plus intervenir est le développement de la "capacité d'ajournement" ; tout se centre sur les délais imposés par la réalité et l'intériorisation de ces délais, avec, pour conséquence, l'altération des seuils de décharge innés et le développement d'opérations et d'attitudes de défense. La compression relative des pulsions entraîne un usage plus fréquent et plus varié des voies de décharge affective et des charges affectives correspondant aux pulsions. Un aspect particulier, très important, de ce développement est l'intervention plus fréquente de l'expérience mentale: l'absence de décharge y favorise l'expression affective. Quelles sont, pour les affects, les conséquences de tout cela? La décharge affective devient moins automatique et moins massive. Avec de nouvelles voies de décharge affective apparaissent des affects plus complexes et plus subtils. la charge affective devient elle-même objet du contre-investissement défensif. Surtout, c'est le développement de la fonction de signalisation des affects : des affects modérés servent dorénavant de signaux contre le danger extérieur et contre le danger intérieur de l'inondation affective : "Le moi, écrit Rapaport, qui à l'origine subissait les affects passivement, parvient à les contrôler et à se libérer sous la forme modérée de signaux d'anticipations" (On the psychoanalytic theory of affects, in Pshychoanalytic Psychiatry and Psychology, New York, international Universities Press, 1954).

 

Daniel LAGACHE, Intervention à la suite de la communication de Jacques LACAN : "La psychanalyse et son enseignement", 1957, dans Agressivité et structure de la personnalité et autres travaux, Oeuvre tome IV, 1956-1962, PUF, 1982 ; Paul DENIS, article contre-investissement, dans Dictionnaire international de la psychanalyse, sous la direction d'Alain de Mijolla, Hachette Littératures, Grand Pluriel, 2002 ; Jean LAPLANCHE et Jean-Bertrand PONTALIS, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1976 ; Serban IONESCU, Marie-Madeleine JACQUET et Claude LHOTE, Les mécanismes de défense, Nathan Université, 2003.

 

PSYCHUS

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 1 juin 2011 3 01 /06 /Juin /2011 13:38

              L'existence (et la polémique que suscite toujours) du Diagnostic ans Statistical Manual of Mental Disorders, publié par l'Association Américaine de Psychiatrie, qui se veut le manuel de référence en psychiatrie américaine, puis dans le monde entier, doit être resitué dans le double conflit sur la définition de la maladie mentale et sur les autorités chargées de "soigner" celle-ci. Si la médecine en général n'est plus l'objet d'intenses conflits comme elle l'a été pendant des siècles notamment en Occident entre les Temps féodaux et les Temps Modernes, la psychiatrie, la psychanalyse et la psychologie demeurent un enjeu important qui touche à la fois le citoyen comme individu physique et partie prenant de la société et la société tout entière dans la détermination du normal et du pathologique. Si aujourd'hui, les milieux psychiatriques aux Etats-Unis et en France clament que le climat s'est apaisé depuis peu, ce n'est sans doute qu'un répit. Les problèmes de définition de la maladie mentale restent entiers et sans doute se sont-ils compliqués (aggravés) par le poids très lourds de lobbies économiques (pharmaceutiques) directement liés de manière générale à l'exercice de la médecine et de la psychiatrie. De plus, l'histoire de la psychiatrie est très fortement liée depuis ses origines à tout l'appareil de contrôle social de l'Etat ou d'autres institutions, dans des sociétés où les inégalités économiques et sociales multiplient les différentes formes de violences. Du malaise de la civilisation au mal-vivre dans les villes d'aujourd'hui, des parcours de vie chaotiques aux effets des diverses nuisances environnementales (le bruit par exemple...), les sociétés capitalistes engendrent de multiples maux qui ne sont pas seulement sociaux mais individuels, qui touchent tous les équilibres internes de la personne.

 

             Le DSM est né du malaise croissant de la psychiatrie américaine, et globalement du système de santé mentale des Etats-Unis quant à sa fiabilité et sa validité dans le diagnostic et le traitement des maladies mentales. Si des affections aux symptômes très visibles qui touchent à la neurologie du cerveau entrent facilement dans des catégories (même s'il peut y avoir débat là-dessus encore), d'autres affections qui ont des conséquences sociales directes ne sont pas facilement classifiables, sauf si des objectifs sociaux de contrôle social sont programmés par des politique de contrôle social. Mais là aussi, même si l'on se place du point de vue de classes ou de groupes sociaux désireux d'opérer un contrôle social, les avis divergent sur l'efficacité à court, moyen et long terme des mesures à prendre...

  Alors que la valeur du diagnostic est rarement mises en question dans la plupart des branches médicales, elle fait l'objet en psychiatrie de controverses depuis des dizaines d'années, car ses implications thérapeutiques et pronostiques sont considérés comme faibles et les diagnostics eux-mêmes comme non-fiables. En dépit de cela, peu de psychiatres accordaient quelque intérêt à ce problème, estimant que c'était avant tout un sujet académique sans la moindre importance pratique. Quelques uns continuaient à soutenir que la nature de la maladie mentale et la qualité du diagnostic étaient d'une importance fondamentale et ne pouvaient être ignorés ou écartés. Malgré l'insuffisance et le flou des définitions des troubles, la compréhension incertaine de l'étiologie, les multiples clés de classification et le fait que tous les concepts ont tendance à se réifier comme s'ils se référaient à des entités réelles, il n'y avait pas d'alternative raisonnables qui pût servir de base à un nouveau système de classification diagnostique. (KENDELL, 1975) En fait, ce flou et cette insuffisance relevait de plusieurs facteurs dont le moindre n'était pas le conflit qui perdure entre psychanalyse, psychologie et psychiatrie depuis leur fondations académiques, et qui se trouve vivifié par l'entrée en scène de nouvelles sciences cognitives liées aux progrès réalisés dans la neurologie. Mais avant même cette entrée en lice, fracassante d'ailleurs, ce conflit trouve son origine profonde dans la contestation des pratiques psychiatriques proches de la criminologie du XIXème siècle, à l'ère industrielle et du gonflement démographique des villes. Ces pratiques se situent dans l'épidémiologie de ce siècle, où l'on vit proliférer une variété de méthodes de comptages et de tri des personnes susceptibles de contracter l'un ou l'autre maladie.  Non seulement, les autorités constituées considéraient que les malades mentaux devaient être isolés de la population, mais se révélaient incapables de faire autre de protéger l'ensemble de la population de comportements a-sociaux et parfois violent, et ils le faisaient mal, car ces maux touchaient également dans des formes multiples les classes favorisées ou dominantes. C'est même cette incapacité qui permit à la psychanalyse de prospérer, car elle seule offrit un cadre cohérent à l'explication de la maladie mentale, même si par ailleurs se maintenait les cadres de la psychiatrie officielle. Même dans un pays, comme les Etats-Unis, où la psychanalyse eut du mal à pénétrer, les pratiques psychiatriques furent mises en question et ce, tout au long du XXème siècle, allant jusqu'à susciter en son sein un vaste mouvement aux multiples influences, anti-psychiatrique ou plutôt une autre psychiatrie qui prend aux progrès conceptuels et pratiques de la psychanalyse et de la psychologie ses meilleurs éléments.

     C'est d'ailleurs aux Etats-Unis, où la profession psychiatrique a été énormément déconsidérée auprès du public pendant des années, que vient l'idée qu'une profession dont l'unique mission est de comprendre et de traiter une forme particulière de maladie, doit se doter d'une capacité d'identifier ses catégories. Cette idée provient de demandes formulées par d'importantes forces sociales, plutôt que par les cliniciens praticiens eux-mêmes. En fait, les premiers systèmes de classification des troubles mentaux aux Etats-Unis ont été élaborés par le gouvernement fédéral vers le début du XIXème siècle, en vue des recensements (première forme de contrôle sociale depuis des temps immémoriaux... ), qui jouèrent un rôle prédominant dans la nosologie psychiatrique pendant près d'un siècle (GROB, 1991). Dans le recensement de 1840, il n'y avait qu'une seule catégorie, l'idiotie ; à partir de 1880, sept (manie, mélancolie, monomanie, parésie, démence, dipsomanie et épilepsie) ; en 1904 et 1910, les fous placés en institution furent dénombrés. Mais aucun ne s'intéresse à la nosographie. Les classifications de ces recensements reflétaient d'ailleurs des craintes sociales envers certaines "races" et "ethnies", ceci d'ailleurs dans un mouvement de réflexe eugéniste particulièrement vif au début du siècle...

Le Comité des statistiques, créé en 1913 par l'ancêtre de l'Association Psychiatrique Américaine (l'Association médico-psychologique américaine) publia, en collaboration avec le Comité National pour l'Hygiène Mentale, la première nosographie psychiatrique standardisée en 1918 : le Manuel statistique à l'usage des institutions pour aliénés. Ses 22 catégories étaient somatiques ou biologiques qui convenaient bien à la grande majorité des psychiatres qui pratiquaient dans des hôpitaux pour soigner des patients atteints de très graves problèmes tant physiques et mentaux. Jusqu'en 1942, les différentes rééditions de ce Manuel ne signifiaient pas grand chose pour les psychiatres ou leurs patients, car les catégories mentionnées demeuraient très vagues et se limitaient parfois à quelques lignes.

 

          La multiplication des services destinés au système de recrutement et de santé des armées pendant la seconde guerre mondiale favorise l'élaboration de nouvelles classifications. En effet, beaucoup de psychiatres américains y furent impliqués et cela change de façon profonde les habitudes des institutions psychiatriques, et pas seulement aux Etats-Unis. . En 1949, l'Organisation Mondiale de la Santé publie sa sixième révision du Manuel de la Classification internationale des maladies (CIM), en incluant pour la première fois une section des troubles mentaux. L'expérience de guerre des psychiatres fut à l'origine du premier changement majeur dans la nosologie, qui donna naissance au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Le DSM d'alors, appelé depuis DSM I, fut publié en 1952. La tradition somatique antérieure cédait la place aux perspectives psychodynamiques et psychanalytiques qui avaient assuré leur influence sur la profession au milieu du XXème siècle. Ces nouveaux points de vue soulignaient bien plus qu'avant le rôle de l'environnement et la diversité des formes moins sévères de perturbations qui pouvaient bénéficier de l'attention de la profession psychiatrique. Les cliniciens se mirent à travailler de plus en plus avec des populations hors institution et avec des gens souffrant de troubles relativement bénins, comme les névroses et les troubles de la personnalité, plutôt que des psychoses. 

 Le DSM II publié  en 1968 étendait encore plus le nombre de catégories de maladies et restait fidèle à la tradition psychodynamique du DSM I. Mais, en plus, il encourageait, au lieu de décourager, l'usage de diagnostics multiples pour un seul patient et abandonnait presque totalement le terme "réaction" du DSM I - comme dans "réaction schizophrène" -, héritage de l'influent psychiatre Adolf MEYER. Mais dans cette extension étaient stigmatisées et cataloguées des affections psycho-sociales et sexuelles ou prétendues telles. Les premières éditions du DSM II qualifiaient l'homosexualité de pathologique et d'intenses campagnes d'opinions, menées entre autres par des associations représentant les homosexuels, obligèrent les responsables à la retirer en 1973. En fait de nombreuses attaques furent menées contre le DSM II, attaques qui portaient moins sur la façon dont la psychiatrie prodiguait ses services que sur la validité de son système de classification. Comme l'élaboration des deux premiers DSM répondait davantage qu'au chose à des intérêts administratifs extérieurs à la profession  et à la recherche d'un consensus professionnel, force est de constater que cette validité était fortement soumise à caution. La validité du concept de maladie mentale est au premier plan. Cette validité peut-elle être définie de façon conceptionnellement cohérente et être distinguée de manière claire et nette? WAKERFIELD effectue un inventaire de l'imagination des théoriciens du diagnostic en la matière... il existe réellement une grande difficulté pour ces théoriciens de distinguer cette validité de la fiabilité, qui est une tout autre notion. La recherche d'une identité de diagnostic portée par un nombre majoritaire ou très majoritaire de clinicien sur l'état d'un même patient focalise l'esprit de beaucoup de ces théoriciens, et cela dans une période où le nombre de psychiatres ou de personnels travaillant dans les services psychiatriques explose aux Etats-Unis. Le DSM II présentait une nosologie minimum, parfois avec de vagues descriptions générales des troubles spécifiques, et dans les milieux professionnels la demande était forte de plus grandes précisions, garantes d'un plus fort consensus autour de la significations des symptômes constatés chez les patients. Les équipes, en fait l'équipe, car la bataille fit rage dans la nomination des experts chargés, en sous-comités et en comités restreints, qui élabora section après section le Manuel qui devait remplacé le DSM II, mirent l'accent sur cette fiabilité, écartant progressivement toute réflexion sur la validité des diagnostics.

Les problèmes de fiabilité présentent au moins un avantage ; ils permettent d'oublier ceux, délicats, posés par la validité. le souci de cohérence entre les diagnostics établis par plusieurs cliniciens sur les mêmes patients présente l'avantage d'éviter la question de la définition conceptuelle générale et de la signification des troubles. Les problèmes de fiabilité peuvent être ramenés à des questions techniques (prise de décision), alors que les problèmes de validité doivent, eux, répondre, à des questions philosophiques et théoriques complexes. La question de l'homosexualité a bien mis en évidence cela. Stuart KIRK et Herb KUTCHINS, dans leur étude historique et d'enquêtes sur le DSM montrent combien cette manière d'élaborer le DSM III, oblitère toute prétention scientifique au Manuel de référence. De plus, il faut savoir que les attentes de deux acteurs extérieurs à l'institution psychiatrique, où les cliniciens de base ne furent pas associés à son élaboration : les sociétés d'assurance avaient besoin d'une nomenclature très précise, notamment pour faire face à toutes les contestations judiciaires et les sociétés pharmacentiques avaient besoin d'une gamme étendues de symptômes pour pouvoir proposer le maximum de produits thérapeutiques.

 Plusieurs psychiatres, liés par des allégeances personnelles et professionnelles croisées, travaillant sur des problèmes similaires, se citent généreusement mutuellement dans les revues scientifiques, constituèrent un réseau qui contrôla la fabrication du DSM III, et qui devint l'un des plus importants de la psychiatrie contemporaine (BLASHFIELD, 1982 ; GUZE, 1982 ; STRAUSS, 1992 ; KATZ, 1982 ; KENDELL, 1982). Son credo de base de ces psychiaters, dénommés néo-kraepeliniens, a été décrit par KLERMAN en 1978 :

- La psychiatrie est une branche de la médecine.

- La psychiatrie devrait utiliser les méthodes scientifiques modernes et fonder sa pratique sur la connaissance scientifique.

- La psychiatrie soigne des gens malades qui requièrent un traitement pour maladie mentale.

- il existe une limite entre le normal et le pathologique.

- il existe des maladies distinctes. Les maladies mentales ne sont pas des mythes. Il n'y a pas une seule maladie mentale mais plusieurs. La tâche de la psychiatrie scientifique, comme des autres spécialités médicales, est de rechercher les causes, le diagnostic et le traitement de ces maladies mentales.

- L'attention des médecins psychiatres devrait particulièrement se porter sur les aspects biologiques de la santé mentale.

- Il devrait y avoir un intérêt explicite et volontaire pour le diagnostic et la classification.

- Les critères diagnostiques devraient être codifiés et la validité de ces critères par différents  techniques devrait être considérée comme un domaine de recherche légitime et précieux. De plus, les départements de psychiatrie des écoles de médecine devraient enseigner ces critères, et non les déprécier comme cela a été le cas durant de nombreuses années.

- Les techniques statistiques devraient être utilisées dans les efforts de recherche visant à améliorer la fiabilité et la validité des diagnostics et de la classification.

  La mise en application pratique de ce credo aboutit, après bien des batailles en partie médiatiques à la publication du DSM III en 1980. Le maitre-d'oeuvre de ce tournant dans la présentation des maladies mentales et de leur traitement, Robert SPITZER, était déterminé à lui donner la forme qu'il connait maintenant (Christophe LANE). Il constituait une rupture radicale avec le DSM II. Se voulant complètement empirique, a-théorique, s'écartant des théories psychanalytiques, ce Manuel de référence revenait finalement à une présentation somatique des pathologies, considérées sous l'angle uniquement bio-médical. Sans aucune étiologie, les affections mentales "bénéficient" d'une toute nouvelle classification. Révisée en 1987 (DSM III-R), toujours sous la supervision de Robert SPITZER, cette présentation nouvelle se caractérise par la suppression de 6 catégories et par la mise à jour de toutes les autres : 292 diagnostics y sont détaillés.

 

       La quatrième édition de ce Manuel en 1994, baptisé pour la circonstance DSM IV, reconnait 410 troubles psychiatriques et la version actuellement utilisée, le DSM IV-TR, de 2000, ne constitue qu'une révision mineure, surtout pour se mettre en harmonie avec le CIM. De nos jours, même s'il est arboré fièrement par la très grande majorité des étudiants et des psychiatres, son utilisation est surtout le fait de très grands professionnels doté d'une expérience solide ou est destiné à la recherche.

       Ce DSM IV-TR, qui doit être révisé pour 2012 (il y a d'ailleurs des retards dans celle-ci...), est un système de classification multiaxial. Ses cinq axes sont :

- Axe 1 : Troubles majeurs cliniques. Les troubles communs à cet axe incluent la dépression, les troubles anxieux, les troubles bipolaires, le TDA, les troubles du spectre autistique, l'anorexie mentale, la boulimie et la schizophrénie.

- Axe 2 : Troubles de la personnalité et retard mental. Cet axe regroupe les troubles de la personnalité, de la personnalité chizoïde, de la personnalité schizotypique, de la personnalité borderline, de la personnalité antisociale (!), de la personnalité narcissique, de la personnalité histrionique, de la personnalité évitante, de la personnalité dépendante, la névrose obsessionnelle...

- Axe 3 : Aspects médicaux ponctuels et trouble physique. Cet axe inclue les lésions cérébrales et autres troubles médicaux/physiques qui peuvent aggraver les maladies existantes ou les symptômes présents similaires aux autres troubles.

- Axe 4 : Facteurs psychosociaux et environnementaux.

- Axe 5 : Echelle d'Evaluation du Fonctionnement.

     Le DSM IV veut promouvoir une approche globale et intégrative des patients et rend systématique l'approche axiale des patients porteurs de pathologies psychiatriques. Autant dire que sa lecture ne peut se faire trouble après trouble et que parfois, même l'explication des mécanismes de défense peuvent manquer de clarté. A cause précisément de cette volonté d'intégration, qui, on s'en doute, peut faire varier le diagnostic suivant un certain nombre de composantes, très externes à la psychiatrie, et que des tests d'effectivité en clinique doivent permettre de réduire précisément les écarts d'interprétation... Une très grande partie des difficultés rencontrées provient du fait qu'il demeure une grande variabilité des diagnostics encore aujourd'hui, suivant les cliniciens utilisateurs, pour un même patient. En dehors des effets d'annonces et d'un système d'informations autour du DSM particulièrement verrouillé, il demeure que l'admirable réussite en matière de fiabilité, que même les responsables actuels de la psychiatrie américaine, devant probablement l'explosion des procédures judiciaires (pas spécifique d'ailleurs à ce domaine..) à propos des contestations sur les remboursements effectués par les compagnies d'assurances, voire sur les utilisations médicales abusives à l'encontre des clients, mettent parfois en garde sur les modalités d'utilisation des DSM... Ainsi, Lawrence HARTMANN, nouveau président de l'Association Psychiatrique Américaine déclarait en 1991 :

  "La psychiatrie reste une entreprise à risques en tant que science et en tant que spécialité médicale, en partie parce que sa complexité en fait un exemple majeur d'un problème général de l'accumulation des connaissances scientifiques : ce qui est le plus facile à mesurer tent à être mesuré, publié et appelé "réel" ou "important" ; ce qui est plus difficile à mesurer, même si c'est aussi ou plus important, fait l'objet de bien moins de mesures et de bien moins d'intérêt. Le DSM III, III-R et IV font partie du mouvement vers une catégorisation et une mesure fiables. Ils ont eu une contribution positive pour beaucoup d'aspects de la psychiatrie, mais ont fait du tort à d'autres, en partie en simplifiant à outrance. Ils ont promu la clarté et la diabilité, mais beaucoup de cliniciens pensent qu'ils ont sacrifié la validité et l'intégrité de la personne."

 

Stuart KIRK et Herb KUTCHINS, Aimez-vous le DSM? Le triomphe de la psychiatrie américaine, Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance, Collection Les empêcheurs de penser en rond, 1998. Divers articles sur la question sont disponibles sur plusieurs sites Internet. Des informations officielles sont disponibles sur le site htpp://DSMIVTR.ORG et d'autres, très critiques, sur le site www.oedipe.org.

 

PSYCHUS

 

Par GIL - Publié dans : PSYCHANALYSE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés