ECONOMIE

Lundi 5 décembre 2011 1 05 /12 /Déc /2011 12:58

             Contrairement à ce que des économistes (souvent d'ailleurs de "seconde main") de la pensée monétaire dominante veulent parfois faire croire, l'ensemble de la pensée monétaire ressemble plutôt à une galaxie éclatée, un ensemble d'approches et d'analyses qui non seulement ne forment pas un semblant d'unité, mais qui parfois ne s'attachent qu'à un aspect du fonctionnement des finances. Cette pensée monétaire s'est développée et se développe encore à l'occasion des débats de politique monétaire de différents acteurs - pas tous étatiques - et sur des thèmes très différents et souvent non reliés tels que l'insuffisance de monnaie, le pouvoir d'émissions des banques, les moyens d'accroître le revenu, l'instabilité financière... On ne peut même pas dire qu'il existe d'ailleurs une littérature centrale sur la question, tant la pensée dominante peut changer d'une décennie à l'autre, suivant des principes totalement différents. C'est tout juste si l'on peut reconnaître que tous ces auteurs ont finalement un seul objet commun : la monnaie. Car la monnaie a toujours posé et pose toujours problème. Les auteurs économistes du XVIIIème siècle ont certainement obscurci les choses en "dépolitisant" la monnaie, à force de vouloir rompre avec le "mercantilisme" incarné par le système de LAW. Cette volonté les conduit à développer des théories réelles de la valeur, de l'équilibre ou de la croissance, sans monnaie. Comme l'écrit si bien Jérôme de BOYER, "la théorie économique explique la richesse, les prix, la concurrence, la répartition ou le capital, qui sont des catégories réelles, en allant au-delà de la monnaie en l'évacuant. Puis elle tente de l'intégrer pour décrire la circulation, et échoue". Bien entendu, l'auteur fait allusion à la pensée monétaire dominante, car les marxistes comme les "hérétiques" tentent d'avoir une approche bien plus globale des problèmes économiques. 

              C'est un ensemble de questions difficiles qui rassemble finalement tous ces auteurs, qu'il fasse partie de la famille des "smithiens", des "keynésiens", des "hérétiques" ou des "marxistes". Quel rôle la monnaie joue t-elle dans l'éclatement et le déroulement des crises économiques? La croissance peut-elle se dérouler sans inflation? La stabilité des prix est-elle souhaitable, ou tout simplement réalisable, dans une économie de marché capitaliste? Est-il possible, et nécessaire, de contrôler l'offre de monnaie? Si oui, comment y parvenir? A ces questions, bien mises en avant par Christian TUTIN, l'histoire des faits n'apporte au mieux que des réponses ambiguës. "Seule la formulation de théories permet d'avancer des réponses organisées, susceptibles de déboucher sur des recommandations de politique monétaire." "Depuis les origines de l'économie politique, les économistes sont partagés entre ceux qui pensent que le rôle exclusif des autorités monétaires est de préserver la valeur de la monnaie, et pour cela de lutter contre l'inflation, et ceux pour qui la tâche première consistes à assurer la pérennité du système bancaire et financier, en garantissant celui-ci contre le double risque d'illiquidité et d'insolvabilité." L'auteur d'une anthologie des théories monétaires décrit une évolutions que nous avons tous maintenant à l'esprit, de manière plus ou moins marquée par... une occultation de certains conflits et par l'orchestration de certains autres... "Après la Seconde Guerre mondiale, et jusqu'à tout récemment, le monde capitaliste développé a vécu dans l'idée que la menace d'un effondrement catastrophique du système financier avait été définitivement écartée, et que les Banques centrales, fortes des leçons des années 1930, étaient en mesure d'éviter tout retour d'une "grande dépression". A la fin des années 1970, l'accélération de l'inflation paraissait être la seule menace sérieuse sur l'ordre monétaire. La dérégulation financière intervenue depuis un quart de siècle, et le développement sans frein d'une finance globalisée, ont cependant réintroduit des phénomènes d'instabilité financière chronique tels que les connaissent le monde capitaliste d'avant 1914, pour finalement déboucher sur la crise financière internationale déclenchée en 2008 par l'effondrement, aux Etats-Unis, de tous les piliers du crdit immobilier. l'orthodoxie monétaire, tout entière tournée vers la lutte contre l'inflation, et dont le grand retour a coincidé avec la vague néo-libérale des années 1980, s'en trouve aujourd'hui remise en cause, et les questions relatives à la stabilité du système bancaire reviennent au premier plan des préoccupations."     

              Les débats de théorie monétaire ont la réputation d'être difficiles, mais leur technicité témoigne d'un certain embarras envers la monnaie, et sans vouloir parler de "camouflage mathématique" (car toutes les sciences ont besoin à un moment ou à un autre d'une expression mathématique), on ne peut évidemment pas utiliser les modélisations comme dans les sciences physiques ou les sciences naturelles. Une certaine tendance à exhiber des démonstrations mathématiques et des graphiques ne doit pas faire oublier que dans les écrits des principaux auteurs, existent des explications qui ne font pas l'impasse sur les relations humaines. Tout n'est pas mécanisme ou dynamisme dans les théories économiques. Nombreux sont les auteurs, et souvent parmi les plus importants qui, s'ils cachent parfois leurs préférences sociales ou même leurs positionnements sociaux derrière des formules générales, indiquent pourquoi ils écrivent sur la monnaie et quels sont leurs objectifs polico-économiques finaux. Ce sont surtout ces auteurs-là qui nous permettent de montrer comme les théories économiques s'impliquent dans les conflits.

Nous empruntons ensuite à Jérôme de BOYER et à Christian TUTIN la présentation des différentes étapes de la pensée monétaire.

 

          Bien avant que les premières théories soient énoncées, c'est une pratique très ancienne qui s'impose, entre les besoins d'Etats et ceux des marchands qui parcourent de relativement vastes distances. Avant la création du billet de banque, la monnaie circulante (pièces frappées à l'effigie de l'émetteur) est perçue d'une manière bien différente de l'unité de compte. C'est dans ces premiers temps, avant même l'histoire des "grandes découvertes" qu'apparaît, avec bien d'autres, la théorie quantitative de la monnaie et qu'elle est contestée dès le début également.

     Les débats sur la monnaie surgissent en fait assez tôt dans l'histoire de la pensée économique. La question se pose (Nicolas ORESME, 1360, Traité des monnaies, réédité en 1989, à La Manufacture, dans Ecrits monétaires du XIVème siècle) de savoir si la "mutation" des monnaie, c'est-à-dire la décision d'en modifier la valeur (de tricher en fin de compte, quand le Prince s'aperçoit qu'il manque d'or, d'argent ou même de bronze...) afin de diminuer ou d'augmenter la quantité de numéraire à disposition, est une opération légitime, et s'il est raisonnable de... la confier au Prince. A l'âge mercantiliste, le débat sur la valeur de la monnaie se poursuit, à travers la célèbre controverse entre Jean BODIN (1568, Response au paradoxe de Monsieur de Malestroit) et MALESTROIT sur la responsabilité de l'afflux d'or des Amériques dans la hausse des prix constatée au XVIème siècle. Il se conjugue alors à une autre discussion, portant sur la question de savoir si et dans quelle mesure le volume du commerce dépend de celui de la circulation monétaire, autrement dit si la monnaie est neutre ou non par rapport au niveau d'activité économique. la formulation de la thèse de la neutralité va aller de pair avec celle des premières ébauches de la thèorie quantitative de la monnaie. Tous ces débats ont lieu alors même qu'aucune théorie de la valeur n'est encore formulée : aucune auteur ne propose encore d'explication systématique des prix relatifs et du fonctionnement du mécanisme marchand. La microéconomie n'existe pas et les questions monétaires sont uniquement des questions marcroéconomiques.

        A l'aube du XVIIIème siècle, LOCKE (1696, Several Papers Relating to Money, Interest and Trade) développe une vision (présente déjà chez MALYNES et d'autes, dans les années 1620) du rapport entre monnaie et activité dans laquelle KEYNES - qui le situe "un pied dans le monde classique, un pied dans l'âge mercantiliste" - trouve par la suite une anticipation de sa propre représentation. Le débat sur la banque et la monnaie de papier, dont le point culminant est sans doute l'opposition entre R CANTILLON (1755, Essai sur la nature du commerce en général) et LAW (1705, 1720, Money and Trade considered, with a proposal for supplying the Nationwith Money) où la question de la régulation de la création monétaire par les banques devient la question centrale de la politique monétaire. L'idée que le niveau des prix monétaires est déterminé par la quantité de monnaie en circulation rapportée au volume des transactions, déjà présente chez CANTILLON et bien d'autres, est formulée, de façon particulièrement claire par David HUME (1741-1752, Essais moraux, politiques et littéraires et autres essais), au point qu'on lui en attribue parfois la paternité (mécanisme direct de transmission par la demande de biens). 

La question est de savoir si les principes du libéralisme pouvaient être étendus à l'activité d'émission de billets par les banques. CANTILLON (1730) et HUME (1752) répondent par la négative ; à la lumière de l'expérience de LAW pour le premier, à cause de l'expérience des banques écossaises pour le second. Ces deux pionniers de la théorie quantitative de la monnaie sont hostiles aux innovations financières, notamment au billet de banque. Au contraire, Adam SMITH (1777) et  Henri THORNTON (1802, An Enquiry into the Nature and Effects of the Paper Credit of Great Britain) y sont favorables. Le premier propose de réglementer l'activité bancaire concurrentielles pour lui permettre de répondre aux besoins de l'économie ; le second découvre le rôle de la banque centrale joué par le la Banque d'Angleterre. Ces deux derniers auteurs associent la monnaie au crédit et les lois de sa circulation aux risques de crédit et de liquidité pris par les banques.

     Le paysage intellectuels change vraiment avec l'émergence des théories de la valeur, émises par l'abbé GALIANI (1751, Della moneta) et Adam SMITH (1776). Le premier expose de façon claire le principe d'une valeur naturelle de la monnaie, fondée sur son appréciation comme marchandise, et d'où découle la nécessité d'ôter au Prince le pouvoir de la fixer. A partir de La Richesse des nations d'Adam SMITH, la théorie économique sépare l'explication des prix relatifs (ou prix "réels") des marchandises de celle des prix monétaires : niveau général des prix ou "valeur de la monnaie". Cette oeuvre donne le départ des analyses "dichotomiques" qui marquent toute la période classique et néo-classique. La "dichotomie" dans l'analyse des prix est associée à l'idée qu'au terme d'un processus d'ajustement des décisions de production aux signaux fournis par les prix relatifs, l'économie doit converger vers un "équilibre naturel", déterminé indépendamment des conditions monétaires par l'état des ressources, les techniques à disposition des producteurs et des goûts des consommateurs. Cet "état naturel" de l'économie "réelle" n'est toutefois atteint que si la formation des prix monétaires ne vient pas perturber les mécanismes d'ajustement. L'objet de la théorie monétaire est alors d'éclairer les conditions auxquelles la monnaie est effectivement "neutre" : la neutralité signifie que non seulement le niveau d'activité économique, mais tout le système des prix relatifs et la répartition du capital entre les branches (l'orientation de la production) ne sont pas durablement affectés par l'offre de monnaie, qui n'influe que sur sa propre valeur. Si tel est bien le cas, il ne devrait pas se produire de désajustement entre l'offre et la demande : c'est ce que veut montrer toute l'oeuvre de Jean-Baptiste SAY (1803, Traité d'économie politique).

David RICARDO (1809-1811, Ecrits monétaires) fournit la défense la plus vigoureuse de cette capacité d'ajustement des marchés, suivi par Nassau SENIOR, John Stuart MILL et bien d'autres. Ce quantitativisme ricardien apparaît durant les guerres napoléoniennes et se consolide au cours du dix-neuvième siècle, notamment lors des réformes successives du système bancaire britannique, dont la mis en place en 1844 du premier "currency board" de l'histoire. ce paradigme quantitatif fournit la base de l'orthodoxie monétaire à la veille de la première guerre mondiale. En 1914, si la théorie ricardienne du marché est éclipsée par la théorie néo-classique de l'équilibre apparue quarante ans auparavant, la pensée monétaire de David RICARDO fait toujours autorité : la dichotomie entre la sphère réelle et la sphère monétaire continue de dominer la pensée économique. Il est très particulier de voir que même dans l'histoire de la pensée économique, on pense la question monétaire indépendamment de l'économie globale, et que des morceaux de théories monétaires peuvent perdurer alors que les théories générales qui y sont associés dans l'esprit des auteurs peuvent être éclipsées par d'autres théories. On va donc très loin dans la dichotomie. 

La neutralité de la monnaie suppose que l'ensemble des prix relatifs, et parmi eux le taux d'intérêt, convergent vers leur niveau naturel : il doit donc exister un "taux naturel" de l'intérêt, préalablement au jeu du marché. Chez David RICARDO, c'est le taux de profit naturel, déterminé par les conditions directes et indirectes de production des biens-salaires, qui constituent cet "attracteur" vers lequel doit converger le taux d'intérêt du marché. Les banques ne disposent ainsi que d'un pouvoir limité de fixation du taux d'intérêt : à long terme, elles ne peuvent maintenir un taux très différent de ce "taux réel naturel". Il formule avec le plus de force - et John Maynard KEYNES voit en lui par la suite son adversaire principal - le principe fondamental du libéralisme monétaire qui, sous des formes diverses, se retrouve à toutes les étapes ultérieures du débat, et ce quelles que soient les formes et les modalités institutionnelles de la création monétaire : il convient d'imposer à l'Etat comme aux banques, une règle d'émission monétaire qui introduise un mécanisme "automatique" et "quasi marchand" d'ajustement de la quantité de monnaie. Plus celle-ci s'éloigner de la marchandises, en se démétallisant, plus ce principe est difficile à respecter. En suivant les principes de David RICARDO, la théorie monétaire néglige l'autre question qui faisait l'objet de débats vigoureux au XVIIIème siècle : celle de la stabilité du système bancaire. Henry THORNTON s'oppose à lui dans la controverse "bullioniste" déclenchée par la hausse du prix du lingot (le bullion) qui avait suivi la suspension de la convertibilité en Angleterre en 1797 (toujours dans le contexte des guerres napoléoniennes), Il soutient que les risques auxquels est exposé le système bancaire sont inhérents au système de crédit car il n'existe aucun critère fiable qui permettrait de fixer la juste mesure de son extension. On peut toujours après la crise affirmer l'attitude excessive des autorités monétaires, mais personne ne peut en prévoir l'excès. Dans ces conditions, la Banque nationale ne doit pas se contenter d'être la gardienne sourcilleuse des réserves d'or ; elle doit mener une politique active de l'intérêt et de l'open market (achat et vente de titres). Après le rétablissement de la convertibilité en 1821, les deux crises bancaires successives de 1825 et de 1836 relancent le débat monétaire, qui se conclut par l'adoption de l'acte de PEEL en 1844. Inspiré par l''Ecole de la circulation (cureency principle), le Bank Charter Act soumet toutes émission de billets à une obligation de couverture métallique stricte, et instaure une séparation de la Banque d'Angleterre en deux départements, l'un d'amission, qui se voit interdire les opérations d'escompte, et l'autre de dépôt, qui n'a pas le droit d'émettre de billets. Il s'agit de faire en sorte que toute diminution des encaisses métalliques se trduise par une baisse du montant des billets, mais non des dépôt. En imposant ces règles, les partisans du currency principle (OVERSTONE, 1840, Remarks on the Management of the Circulation - TORRENS, 1858, On Metallic and Paper Currency) ont prolongé, en les durcissant, les positions de David RICARDO. Les partisans de l'Ecole de la banque (banking principle), (FULLARTON, 1845, Regulation of currencies of the Bank of England - TOOKE, 1844, An enquiry into the Currency Principle, the Connection of the Currency with Prices, and the Expediency of a Separation of Issue from Banking) tentent vainement de s'y opposer, en argumenter sur l'impossibilité de tracer une frontière étanche entre monnaie et crédit et sur l'incapacité où se trouve la Banque centrale de déterminer le volume de la monnaie bancaire. S'appuyant sur SMITH et TORNTON, TOOKE oppose circulation du revenu (formée des échanges entre marchands et consommateurs) et circulation du capital (formée des échanges entre marchands) fondée sur le crédit, et avance que ce dernier est soumis, en régime de convertibilité, à une "loi du reflux" qui rend tout simplement impossible une émission "excédentaire" de monnaie par les banques. Celles-ci ne font en effet que répondre à une demande du monde des affaires. Ce qui est la formulation claire du principe de la monnaie "endogène".

 

        L'analyse marxiste de l'économie se situe en rupture avec la dichotomie et la pensée économique dominante. La circulation des marchandises est tout simplement impossible en l'absence de monnaie. La reproduction du capital implique le passage cyclique par la forme argent. Le circuit du capital est un circuit monétaire. Sur la base d'une compréhension du rôle de la monnaie dans une économie capitaliste, Karl MARX et Friedrich ENGELS réfutent la "loi de SAY" au nom d'un argument émonétaire" qui est repris ensuite plus tard par KEYNES. Pour eux, la possibilité formelle des crises est ouverte du simple fait que, dans une économie monétaire, nul n'est contraint d'acheter après avoir vendu, si bien que l'offre de toutes les marchandises peut être à un moment donné plus grande que la demande de toutes les marchandises, du fait que la demande de marchéndise générale, d'argent, de valeur d'échange, est plus grande que la demande de toutes les marchandises (notamment dans Théorie sur la plus-value, Le Capital, livre IV, 1862). Ils concluent à l'inefficacité de toute politique monétaire pour s'affranchir des risques du marché, endiguer l'instabilité du capitalisme et éviter les crises monétaires. Ils théorisent la tendance à l'autonomie de la finance vis-à-vis de la sphère productive et y voient une cause additionnelle d'instabilité.

Pour eux, dans l'enfance de la "production bourgeoise", les mercantilistes confondent la richesse comme accumulation d'or avec le capital-argent, ce qui est une forme de fétichisme. Plus tard, l'économie politique classique est incapable de distinguer la forme marchandise de la forme-monnaie ; amorcée par HUME, développée par RICARDO, elle fait de la monnaie un moyen de circulation, établissant l'unité entre vente et achat, sans voir que la monnaie est aussi séparation et dissociation ; en vidant la monnaie de sa substance, elle ouvre la voie à toutes les théories quantitatives qui s'attachent à la masse de monnaie en circulation comparée à la quantité des biens à fair circulaer. Les prix des biens varient alors en raison inverse de la quantité de monnaie ; ainsi leur hausse générake (inflation) est-elle attribuée à un excès de crédit ou à la "planche à billets" ; il y aurait trop de monnaie et pas assez de biens - idée superficielle qui n'explique rien. Quant aux spécialistes de la Banking School, Ils confondent monnaie et capital-argent, notamment dans les échanges internationaux soldés par des exportations de lingots d'or. Enfin l'ecole de PROUDHON, et les réformateurs comme GRAY ou OWEN, croient que la monnaie pourrait être remplacée par des bons de travail. Chaque producteur recevrait un certificat représentant son droit à une fraction du produit social, comptabilisé en heures de travail, quelque chose comme le ticket de consigne qu'on reçoit en déposant son vêtement au vestiaire. Selon Karl MARX, cette conception confond le travail social fractionné en travaux privés avec un travail qui aurait d'emblée un caractère communautaire. Ces analyses critiques ne s'appliquent qu'en partie aux conceptions contemporaines, notamment celle de "la monnaie capitaliste" de crédit, ou celle des "encaisses réelles" détenues comme des biens. Elles incitent cependant à éviter les confusions sur la monnaie, et à discuter deux démarches opposées mais complémentaires : celle des théories qui partent de l'économie "réelle" pour y introduire ensuie la monnaie, celles qui partent de la monnaie émise par l'Etat pour concenvoir les échanges à l'intérieur d'une logique des équivalences. La monnaie conçue par les deux auteurs de Le Capital à partir de l'équivalent général remplit, sous des formes diverses, les trois fonctions usuellement répertoriées : mesure des valeurs et étalon des prix, moyen de circulation, réserve de valeur. La monnaie au sens plein doit être reproduite comme ensemble de ses formes et de ses fonctions alors que dans la pratique s'opèrent des dissociations. (Suzanne de BRUNHOFF)

 

       La régularité avec laquelle les crises économiques, aux formes financières évidentes, se succèdent tout au long du XIXème siècle suscite de nombreuses études, dans toutes bien entendu, ne vont pas vers la conclusion d'un nécessaire remplacement du capitalisme. L'interrogation sur la théorie quantitative de la monnaie devient de plus en plus pressante et sa remise en cause donne naiassance aux théories monétaires des cycles, à partir des travaux de Knut WICKSELL (1898, interst and Prices). Il s'agit, pour les auteurs de ce courant de réconciler cette théorie quantitative et l'équilibre réele avec le constat des crises récurrentes. L'idée générale est que les fluctuations économiques sont engendrées et entretenues par les mouvements incontrôlés de la masse monétaire, dans les économies où le crédit se développe et, où par conséquent les règles de l'étalon-or ne suffisent plus à garantir la stabilité monétaire. Knut WICSELL part du constat selon lequel la théorie quantitative serait à la fois la meilleure et la pire des théories : la meilleure, parce qu'elle est toujours vraie "à long trme", et la pire parce qu'elle n'a jamais été formulée autrment que comme une totaulogie. pour lui conférer le statut de loi scientifique qui lui revient, il convient de montrer par quels mécanismes exacts les variations de monnaie exercent leurs effets sur les prix. Il s'appuie sur le mécanisme dit "indirect" de David RICARDO, de transmission des variations de la masse monétaire aux prix, via les taux d'intérêt et les fluctuations de l'investissement. La mécanique des cycles est liée aux divergences entre le taux d'intérêt bancaire et le taux d'intérêt naturel, qui engendrent l'alternance des phases de survinvestissement et de sous-investissement, à l'origine des booms et des dépressions via leur effet sur les prix. Il tente une définition rigoureuse du taux d'intérêt naturel et veut explorer les effets cumulatifs de toute déviation du taux bancaire par rapport à lui. De même que Knut WICKSELL, Irving FISCHER (1911, Le pouvoir d'achat de la monnaie) s'attache à l'analyse de ces "périodes transtoires" au cours desquelles s'effectue le passage d'un équilibre à un autre. C'est dans ce cadre qu'il invoque des erreurs d'anticipation des banques pour expliquer la persistance des excès de crédit, suffisamment longtemps pour déclencher des cycles. Il recherche cette longue période qui valide la théorie quantitative.

 

       L'effondrement de l'ordre monétaire fondé sur l'étalon-or avec la Grande Guerre de 1914-1918 remet en cause l'ortodoxie monétaire inspirée du currency principle. Se multilplient les tentatitives de refondation de la pensée monétaire : HAWTREY (1919), SCHUMPETER (1912) et MYRDAL (1931) s'i emploient. Mais le petit monde des économistes est surtout marqué pas l'opposition des pensées de Friedrich HAYEK et de John Maynard KEYNES.

L'un estime que la monnaie est le facteur causal des crises et de l'instabilité économique, mais il remet surtout en cause la pertinence de la théorie quantitative et plus généralement de tout agrégat et de toute relation macroéconomique. Les notions de masse monétaire et de niveau général des prix sont de purs artefacts statistiques dépourvus de toute signification théorique. Mais par ailleurs, il estime que la croyance en cette théorie quantitative comme dans les vertus de l'étalo-or ont l'avantage de faire accepter des disciplines monétaires sans lesquelles l'élasticité naturelle de l'offre de crédit des baques serait une source permanente d'instabilité économique. Il propose en 1929 une méthode d'analyse des crises consistant à opposer les propriétés de stabilité d'une économie non monétaire à l'instabilité du crédit qui serait inhérente aux économies monétaires. Il insiste sur le rôle de déformation des prix relatifs joué par les impulsions monétaires, qui éloignent le système de l'équilibre, provoquant de mauvaises allocations du capital. Dans Prix et Production (1931), il développe, en s'appuyant sur la théorie autrichienne du capital, une analyse des effets réels (sur les prix relatifs et la structure productive) de l'inflation de crédit. Non seulement la monnaie n'est pas spontanément neutre, mais il est extrêmement difficile d'obtenir qu'elle le soit, compte tenu de l'élasticité naturelle de l'offre de crédit et de l'incapacité où sont les banques de fixer les bornes du crédit "excédentaire". D'où cette proposition de maintenir toute de même l'ofrre de monnaie constante. Fataliste face aux crises, il ne pense pas que les Etats peuvent intervenir efficacement et même qu'ils introduisent encore plus de désordres par leurs politiques monétaires. 

L'autre s'insurge contre cette conception qui consiste à penser que la seule façon d'éviter les crises serait de supprimer les booms. Il remet en cause, d'une manière presque aussi vigoureuse que les marxistes, les théories monétaires classiques. Du Tract on Monetary Reform de 1923 à sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, il prend des positions de plus en plus radicales. Il part d'une position "nominaliste" au sens où les seules grandeurs économiques concevables sont des grandeurs monétaires et où les seuls calculs économiques rationnellement envisageables sont des calculs en valeur. Il ne considère pas les acteurs économiques comme rationnels limités au sens strict, confondant grandeurs nominales et grandeurs réelles, mais simplement reconnait que dans une économie capitaliste, ce qui compte pour les hommes d'affaires, c'est la réalisation d'un profit monétaire. il a en commun avec Karl MARX de vouloir mettre au coeur de la dynamique du système le lien entre monnaie et capital, mais ne propose pas un autre système à sa place. La monnaie,parce qu'elle est à la fois l'instrument dans lequel sont libellés les contrats et les dettes et un moyen de détenir la richesse, sert de pont entre le présent et l'avenir. Sa détention peur servir de substitut à l'acquisition d'autres actifs, réels (biens capitaux) ou financiers (titres). Comme les marchés financiers, elle peut affaiblir ou renforcer, selon l'intensité de la préférence pour la liquidité manifestée par le public, l'incitation à l'investissement des entrepreneurs dont dépend le niveau d'activié et d'emploi. KEYNES met en avant l'incertitude radicale à laquelle sont confrontés les entrepreneurs dans une économie capitaliste, et le fait que celle-ci justifie une demande de monnaie pour elle-même. L'accent est mis sur la fonction de réserve de valeur de la monnaie. Sa détention est un réducteur d'angoisse, dont le taux d'intérêt, prix de l'argent, est le baromètre. Dans un monde gouverné par la finance et ses incertitudes, la monnaie ne saurait être neutre car les décisions d'investissement sont commandées par des arbitrages entre monnaie, titres et actifs réels, toujours susceptibles de révisions brutale. Le taux d'intérêt, qui mesure l'intensité de la préférence pour la liquidité est ainsi un phénomène à proprement parler monétaire qu'il convient de déparer clairement du rendement du capital. Le rejet de toute notion de taux d'intérêt naturel n'est pas repris par les auteurs qui lui succèdent, même s'ils reprennent son analyse et ses propositions des politiques monétaires afin d'influer sur la monnaie comme sur les autres variables économiques, l'emploi notamment. 

 

         Même si la pensée de KEYNES oblige les théoriciens d'après-guerre (de la seconde guerre mondiale) à reconsidérer sur des bases nouvelles la question de l'intégration de la monnaie à la théorie de la valeur et de sa neutralité, nombreux sont les auteurs qui, au contraire, tentent d'échapper à cette logique qui conduit aux interventions massives de l'Etat dans l'économie. C'est un effort de réhabilitation du point de vue classique qui mènent les monétaristes, Milton FRIEDMAN (1948) en tête, et les "nouveaux classiques". 

Les monétaristes prennent le contre-pied des positions keynésiennes, par quatre thèses :

- L'inflation est la seule menace sérieuse qui pèse sur l'ordre marchand. Les niveaux d'emploi ne sont que des variables d'ajustement ;

- Elle doit s'analyser comme un phénomène monétaire, dont la cause est à rechercher dans les excès de l'offre de monnaie ;

- La politique monétaire doit viser par un règlage adéquat à empêcher la monnaie de "nuire" ;

- Elle ne doit pas être laissée à la discrétion des gouvernements, mais doit être enfermée dans un cadre réglementaire strict (une règle d'émission dont il est statutairement interdit à la Banque central de s'écarter), faisant partie d'une véritable Constitution économique. 

Ce monétarisme devient la pense dominante dans les années 1970, période d'inflation et de stagnation, mais est supplantée par la pensée des "nouveaux classiques" dès les années 1980.

Les "nouveau classiques" Robert LUCAS en tête, développent une théorie des cycles d'affaires réels, dans laquelle l'économie est toujours à l'équilibre, et où la monnaie ne joue aucun rôle. Même à court terme, les autorité politiques ne sont pas en mesure de surprendre des agents individuels capables de prévisions rationnelles qui leur permettent de ne pas succomber à l'illusion monétaire à laquelle FRIEDMAN et les mnétaristes attribuent l'efficacité très temporaire des politiques monétaires "activistes". La révolution néo-libérale entamée par FRIEDMAN sur une réfutation du keynésianisme au nom de la raison monétaire s'achève sur la construction par la "nouvelle économie classique" d'une macroéconomie sans monnaie.

 

        La défense du keynésianisme se fait actuellement de plus en plus virulente face à des errements d'une pensée économique qui, à force d'exclure la monnaie de ses analyses, lui donne encore plus de force dans la réalité économique. Nicholas KALDOR (1981, le Fléau du monétarisme) amorce le renouveau de la branche anglaise du keynésianisme, tandis que James TOBIN (1958, La préférence pour la liquidité considérée comme une attitude face au risque) entend plutôt réaliser une "synthèse néo-classique" entre les théories de KEYNES et l'équilibre général. Tous les keynésiens, et notamment Paul KRUGMAN et Joseph STIGLITZ, même lorsque les questions monétaires ne sont pas leur angle d'attaque principal contre la toute-puissance des marchés, affirment, contre les règles d'émission prônées par les libéraux, que les Banques centrales n'ont pas la capacité de contrôler la masse monétaire, et qu'une politique monétaire excessivement restrictive risque d'empêcher durablement l'économie de réaliser le plein emploi et même (puisque les libéraux ne font plus de l'emploi la priorité des plans monétaires) de fonctionner de manière productive... 

 

   Au moins deux remarques s'imposent à l'issue de ce tour d'horizon des différentes théories monétaires :

- Le fait que des théories parviennent à expliquer l'essentiel de l'actvité économique à partir de seulement d'un angle d'attque qui les amènent à privilègier ou à occulter les effets de la monnaie - qui de toute façon existe dans la réalité et constitue une pluralité d'éléments techniques et sociaux - en étant apparemment convainquant d'une période à l'autre provoque un questionnement sur la légitimité à exprimer un point de vue global. Il n'y a guère que les marxiste pour se positionner du point de vue de la classe ouvrière, à montrer son "camp" et même à refuser de produire des théories qui peuvent être valables aux yeux de tous les acteurs économiques. A tel point que le survol des théories monétaires, plus sans doute que le survol des théories économiques dans leur ensemble, amène à se demander si, finalement, et cela peut se vérifier à leur biographie, si les théoriciens n'expriment finalement en dernier ressort que le point de vue des classes sociales auxquelles ils appartiennent. C'est assez éclatant dans la querelle qui entoure la physiocratie, c'est aussi clair aujourd'h'ui avec le déploiement de théories strictement bancaires qui veulent guider l'attitude des pouvoirs publics....

- Le tableau semble concerner uniquement l'Occident et en plus pas tout l'Occident. Il y a bien entendu à cela une raison qui se suffit à elle-même : l'hégémonie de fait du capitalisme occidental qui parvient à envelopper les esprits des décideurs bien loin en Asie, jusqu'en Chine, pourtant toujours officiellement communiste. Mais l'histoire de l'Occident lui-même n'est pas uniquement celle d'un système capitaliste. Mais l'histoire des évolutions économiques, des monnaies en terre d'Islam, en Chine, au Japon, a dû susciter des théories mêmes partielles sur la monnaie. D'autres rapports de classes sociales, d'autres contraintes géopolitiques, d'autres traditions vis-à-vis de l'argent ont dû être l'occasion de produire d'autres théories monétaires. Nous nous attacherons à découvrir ces autres manières de penser la monnaie.

 

 

Jérôme de BOYER, La pensée monétaire : histoire et analyse, Les Solos, 2003 ; Une histoire des théories monétaires par les textes, Anthologie présentée par Christian TUTIN, Flammarion, 2009 ; Suzanne de BRUNHOFF, article Monnaie, dans Dictionnaire Critique du Marxisme, PUF, 1999.

 

ECONOMIUS

Par GIL - Publié dans : ECONOMIE
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Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 13:46

              A l'issue d'un examen de l'histoire de la pensée monétaire, Jérôme de BOYER conclut qu'il "existe (...) une grande diversité des approches de la monnaie, (mais que) l'on peut distinguer deux traditions dans (celle-ci). L'une associe la monnaie à l'échange, à la détermination des quantités et des prix, à la formation et à la répartition du revenu, au crédit, au taux d'intérêt, aux risques bancaires, à la finance ; selon cette tradition, on ne pense pas à l'économie sans la monnaie. L'autre tradition cantonne la monnaie à une fonction circulatoire qu'elle exerce dans les transactions ; on y postule la dichotomie entre les lois de la circulation monétaire et celles de l'économie "réelle". La théorie quantitative de la monnaie, et son corollaire la neutralité de la monnaie, renvoie à cette seconde tradition".

"La théorie quantitative de la monnaie rétrécit le champ de l'analyse monétaire, mais elle est en phase avec la conception dichotomique qui imprègne la pensée économique depuis le dix-huitième siècle : les lois de l'échange, de la production et de la répartition sont réelles, indépendantes de la monnaie. Cette vision est apparue en réaction au mercantilisme et aux innovations monétaires dont on craignait qu'elles conduisent à la catastrophe, à l'image du système de John Law. Conduites par le politique, celles-ci sont perçues comme dangereuses ; de surcroit inutiles car, pour répondre aux besoins des agents, la valeur de la monnaie s'adapte à sa quantité. C'est sur cette base que s'est forgée la tradition quantitativiste qui a tant fasciné les économistes ; et qui les fascine encore malgré le fait que ni les ricardiens, ni les monétaristes n'aient réussi à démontrer valablement cette théorie, à intégrer cette vision de la monnaie à leur théorie du marché! Les conséquences ne sont pas négligeables. De façon arbitraire, on soutient que la politique monétaire doit suivre des règles strictes, rigides, à l'exclusion de toute action discrétionnaire avec pour seul objectif le niveau des prix ; on prétend que l'emploi, la répartition du revenu ou l(état des marchés financiers n'en sont pas des objectifs, on utilise des agrégats monétaires non pertinents pour mener cette politique ; on dissocie la monnaie du crédit, la politique monétaire de la politioque bancaire, no soutien que la banque centrale doit être indépendante, qu'elle l'est, qu'il fait en confier la gestion à des individus conservateurs ; on ignore les dangers d'un "currency board", on prône la dollarisation, on soutien que les thérapies imposées par le FMI aux pays contraints d'avoir recours à ses crédits sont les seuls possibles, etc... Bien que mal fondée, la théorie quantitative n'hésite pas à être normative, ce qui n'est pas neutre. La neutralité de la monnaie et de la politique monétaire est une mystification véhiculée par la théorie quantitative de la monnaie. Pour penser la monnaie, il faut s'affranchir de cette vision quantitativiste. C'est une difficulté pour l'économiste car il est formée à penser les catégories "réelles" indépendamment de la monnaie."

Après ce jugement clair sur la théorie quantativiste, le maître de Conférences à l'Université Paris Dauphine estime que l'autre forme de pensée économique exerce lui aussi une "influence considérable". "Aussi est-il fréquent de voir les banquiers et les politiques qui gèrent la monnaie s'écarter de l'orthodoxie quantitativiste et se référer à l'histoire et à ses enseignements. Cette pensée monétaire s'est efforcée de mettre au jour ceux-ci. Mentionnons les analyses de Smith ou de la Banking school sur le risque de crédit et la solvabilité des banques, celles de Thornton, Hawtrey, Keynes sur la liquidité des banques et du marché financier, mais aussi sur le taux d'intérêt et le revenu ; celles de Marx ou Keynes sur l'antagonisme entre industrie et finance,... On en fait difficilement abstraction lorsqu'on est interpellé sur la conjoncture et la politique monétaire." "Cependant, quel qu'en soit la fécondité, la tradition non-dichotomique est éclatée et n'offre pas de représentation globale de l'économie monétaire. Si on excepte Marx, les auteurs sus-mentionnés ne traitent que partiellement de la théorie de l'équilibre ; ainsi Keynes ne nous dit-il rien sur les prix relatifs dans sa Théorie Générale et les développements actuels de la théorie bancaire se cantonnent au niveau microéconomiques. Les concepts monétaires qui sont développés ont trait à des questions spécifiques. De plus, ils s'avèrent réfractaires à une intégration à la théorie économique générale à laquelle ces auteurs ont par ailleurs recours. Une théorie qui postule la dichotomie. Cette tradition semble manquer de cohérence." Nous remarquons d'ailleurs en ce qui concerne une théorie unifiée qui discute à la fois des questions monétaires et des questions économiques globales se retrouve dès les premiers chapitres du Capital où Karl Marx décrit la circulation du capital, à la fois circulation d'argent et circulation de marchandise. 

"L'économie de marché ne doit pas être pensé comme une économie a-monétaire. L'économie de marché est monétaire." Le chercheur au Pôle d'Histoire de l'Analyse et des Représentations Economiques (PARE) à l'Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, effectue une étude de la pensée monétaire qui dégage deux enseignements :

- Le marché génère des innovations financières, parmi lesquelles figurent les banques et la monnaie ;

- produire pour le marché et échanger conduisent à prendre des risques.

"Ces risques se reportent sur la monnaie et se manifestent avec éclat lors des crises. Au niveau des banques, ils sont perçus comme risques de crédit, de liquidité, de taux d'intérêt, de change. Au niveau des agent, ils se traduisent par la difficulté d'emprunter, l'impossibilité de vendre, l'illiquidité, les moins-values financières, le chômage, la baisse des recettes fiscales, etc... La gestion de la monnaie est un enjeu politique car elle modifie l'exposition des agents économiques face aux risques et leur situation en période de crise. Si la Banque d'Angleterre a été créée pour augmenter la liquidité des titres de la dette publique et donc pour améliorer les conditions d'emprunt de l'Etat, c'est pour rétablir la liquidité des marchands qu'elle intervient comme prêteur en dernier ressort en 1793. En Angleterre, au XIXème siècle, la liquidité des banquiers et le soutien du crédit commercial étaient des enjeux essentiels de la politique monétaire. Au XXème siècle, le niveau de l'emploi, la croissance et la liquidité du marché financier ont été mis en avant par le keysianisme. Les crises récentes d'Asie du Sud-Est (l'auteur écrit en 2003) et d'Amérique Latine mettent en exergue les problèmes de financement et de liquidité internationale qui touchent ces pays et leurs populations. L'histoire et l'actualité enseignent que la politique monétaire n'est pas a-politique."

     L'auteur en vient aux éléments essentiels des phénomènes financiers de l'économie en abordant la question de la dette. "Si l'économie monétaire met en relation des créanciers et des débiteurs, elle ne se résume pas à des relations entre marchands. Dans le cadre du capitalisme, elle met aussi en relation des classes sociales. Or les salariés n'accèdent pas à la monnaie en s'endettant et les capitalistes ne sont pas des débiteurs. Le rapport salarial n'est pas un rapport marchand ordinaire. De même qu'elle doit intégrer les risques inhérents à l'économie de marché, la théorie monétaire doit intégrer cet aspect du capitalisme. On ne peut pas en faire l'abstraction pour analyser le crédit et la dynamique des marchés financiers. L'histoire et l'analyse de la pensée monétaire montrent que celle-ci doit traiter de l'ensemble des questions économiques ; non seulement de la liquidité des produits, des titres et des agents, mais aussi de la formation des prix et de la répartition des revenus et de la richesse. 

En ce début du siècle, il apparaît que la globalisation financière s'accompagne d'une instabilité économique et de risques bancaires accrus, mais aussi d'une divergence dans l'ampleur et les rythmes des cycles selons les grandes zones économiques. L'élaboration et l'analyse de la politique monétaire et financière au niveau international devraient fournir un axe majeur de renouvellement de la pensée monétaire. Un second axe devrait résider dans l'intégration des travaux relatifs aux risques financiers et bancaires qui sont fondés sur les asymétries d'information, travaux qui, le plus souvent, se situent dans une problématique d'équilibre partiel. Le troisième axe devrait être le difficile mais nécessaire renouvellement de la théorie du marché en vue de permettre l'intégration de la monnaie."

     Bien entendu, ces conclusions s'adressent surtout aux acteurs (et aux lecteurs) de la théorie financière dominante, dans une période où les analyses marxistes sont entachées de l'échec de pseudo-socialismes et reléguées par une idéologie qui confond l'effondrement des régimes qui se disaient marxistes à l'Est de l'Europe avec le triomphe encore à prouver du capitalisme en tant que système économique. Le renouveau de la pensée monétaire que cet auteur appelle de ses voeux devrait être facilité par précisément les crises récentes profondes de ce capitalisme. Mais par ailleurs, il faut noter que les objectifs des politiques monétaires mises en oeuvre dans les deux dernières décennies ne sont pas forcément globaux mais s'attachent sans doute à favoriser des classes sociales contre d'autres classes sociales. Témoins de cette évolution, les abandons répétés de l'objectif du plein-emploi qui faisaient tout de même partie du paysage des planificateurs occidentaux il y a peu. Aussi, ce renouveau ne peut aller sans grands conflits d'objectifs, nombre d'acteurs ne voulant sans doute surtout pas (ou n'ayant pas besoin après tout)  d'une économie qui prenne en compte tous les aspects de la réalité économique.

 

      Cette question de la théorie monétaire est loin d'être... théorique. La doctrine dominante en vigueur chez les économistes, à grand renfort de modélisations mathématiques, constitue un des éléments moteurs de l'activité financière, en ce sens qu'elle domine les esprits des acteurs du système. Si le capitalisme financier semble conduire l'ensemble de l'économie, la théorie économique financière a tendance à repousser bien loin des aspects qui ne touchent pas la circulation de l'argent. L'évolution économique vers un nouveau capitalisme est supportée par un ensemble d'idées, de représentations de la réalité comme l'indique bien Dominique PLIHON. Toutes ces idées de "libération" des marchés des activités jugées intempestives des Etats, où "les réglementations sont jugées néfastes ou inapplicables : seul un marché financier libéré et développé peut permettre la reprise de l'investissement et de la croissance. En donnant aux actionnaires une suprématie sur les managers dans les entreprises, le développement des marchés des capitaux doit accroître l'efficacité de l'appareil productif. L'ensemble de ces transformations doit conduire à une amélioration du bien être général dans l'économie mondiale." "Ces idées constituent la base de la doctrine "néolibérale", ainsi dénommée car elle se situe dans le prolongement du libéralisme classique défendu par François Quesnay (1694-1774) en France et Adam Smith (1723-1790) en Angleterre. La doctrine néolibérale tire son attrait et sa force du fait qu'elle se place sous la bannière de la liberté, elle-même menacée par un monstre, l'Etat-providence. En fait, le succès du néolibéralisme est avant tout la conséquence d'un double effondrement : d'une part, la crise du capitalisme de l'après-guerre, qui remet en question le rôle de l'Etat et des politiques publiques ; d'autre part, l'écroulement des oppositions organisées, qu'il s'agisse du syndicalisme (...) ou du marxisme (...) une caractéristique essentielle de la vision du monde véhiculée par le libéralisme (ancien et nouveau) est sa prétention à l'universalité."

 

     Très ancien, le système financier a pour fonction, entre autres, de transférer de la richesse dans le temps. Au lieu de procéder à des échanges de marchandises contre d'autres marchandises, les acteurs économiques qui possèdent le droit de décider de telle ou telle achat ou vente, utilisent l'intermédiaire de la monnaie. En faisant cela, ils ne font pas seulement une opération technique. Ils agissent dans un sens ou dans un sens quant à le destination de la richesse. Dans un ouvrage dont nous recommandons la lecture, Pierre-Noël GIRAUD décrit bien ce fait essentiel de la réalité économique. Le jeu des créances et des dettes constitue un des éléments moteurs de la vie économique. Les prêteurs et emprunteurs, d'abord pour des raisons techniques (transport des marchandises, nécessité de concentrer des moyens pour produire...), puis dans des objectifs d'enrichissement à partir de cette circulation d'argent, parient constamment sur l'avenir en contractant entre aux obligations et rémunérations. 

Le professeur d'économie à Nimes Paris-Tech et à l'unversité Paris-Dauphine montre que la finance est essentiellement un commerce de promesses. "L'une des fonctions principales de la finance (...) est de transférer de la richesse dans le temps. (...) Il faut reconnaître qu'il n'existe aucune moyen sûr de le faire. En réalité, la finance ne fait que vendre, contre de la monnaie (qui elle, donne droit à jouir immédiatement d'une part de la richesse produite aujourd'hui), un "droit" sur une part de la richesse qui sera produite dans le futur. Et elle organise, jusqu'à leur échéance, la revente de ces droits, leur circulation. Ces droits sur la richesse future ne sont en réalité que des promesses. Rien, absolument rien, ne permet en effet d'en faire des droits sûrs, qui seront honorés quoi qu'il arrive dans le futur. Comprenons bien que ce n'est pas uniquement parce que ces droits ont toujours été, à l'origine, émis par un acteur particulier qui peut disparaitre avant de les honorer. Il ne s'agit pas ici du risque individuel de tout actif financier. Le problème est global. Pendant une période donnée, on ne peut jamais jouir que de ce qui a été effectivement produit durant cette période. Sont candidats à la répartition de cette richesse, l'ensemble des droits antérieurement émis sous forme d'actifs financiers, ainsi que ceux acquis pendant cette période même, essentiellement ceux du travail directement utilisé pendant cette période. Or cette répartition est nécessairement conflictuelle : entre les droits financiers et les autres et au sein des droits financiers. Le conflit sera d'autant plus vif que la finance a antérieurement créé des droits "en excès", c'est-à-dire tels qu'ils ne pourraient être respectés qu'en réduisant la part relative des autres droits. (...) c'est le cas si sont vendus des actifs financiers dont les rendements annoncés sont supérieurs à ce que sera effectivement la croissance économique. Or ni la croissance économique future ni l'issue des conflits de répartition ne peuvent être connus avec certitude au moment où sont émis des titres financiers. C'est pour cela que, fondamentalement, la finance ne fait commerce que de promesses et qu'il n'existe aucun moyen sûr de transférer de la richesse dans le temps." L'évolution du prix de ces promesses, loin de reposer sur quelques fondamentaux jamais bien définis ou quantifiés, restent en fin de compte soumis à l'ensemble des attentes et des réalisations passées.      La faillite de la pensée économique libérale dominante se comprend bien lorsqu'elle fait preuve d'un optimisme inlassable dans l'efficacité du système économique. Le spectacle des différentes crises du capitalisme, de celle de  1929 à celle de  2007 (crise des "subprimes") montre bien l'incapacité de cette théorie à prévoir et à guider dans la conduite des affaires. "On comprend (...) désormais mieux les insuffisances des théories qui excluent la possibilité de bulles spéculatives sur les marchés financiers. Ces théories supposent d'abord que tous les acteurs disposent de la même information sur les fondamentaux observables. Une hypothèse certainement excessive, mais qui n'est cependant pas la plus critiquable. Plus important est qu'elles négligent le rôle du mimétisme et son caractère rationnel en cas de forte incertitude. Mais surtout elles ignorent une étape essentielle dans la formation de l'évaluation par les acteurs du prix fondamental : (...) le modèle d'interprétation. Plus exactement, elles ne l'ignorent pas, mais elles supposent que ces modèles sont stables dans le temps. Ces théories supposent donc une relation mécanique constante entre les paramètres objectifs qu'observe chaque acteur et l'évaluation du prix fondamental qu'il en déduit." Toute la problématique réside dans le fait qu'il n'existe pas réellement de paramètres objectifs (pour de multiples raisons) et que l'évaluation du prix fondamental est affaire de vision de l'avenir. Tout l'appareil "scientifique" mathématique étalé dans les publications économiques ou dans la presse ne doit pas faire illusion ; tout repose sur des appréciations subjectives et ces appréciations subjectives pèsent dans un sens ou dans un autre de l'évolution économique selon le partage ou non de ces appréciations par l'ensemble des acteurs financiers. Nous sommes d'accord avec pierre-Noël GIRAUD quand il écrit qu'"il fait opérer un renversement dans l'analyse de la rationalité des acteurs sur les marchés financiers." "L'analyse traditionnelle leur suppose un comportement fondé sur l'examen attentif de fondamentaux objectifs  (proposé par un certain nombre d'institutions publiques ou privées plus ou moins indépendantes, précisons-nous, comme les agences de notations...), dont ils déduisent un jugement sur le caractère sur- ou sous-évalué des prix du marché, jugement qui gouverne leurs interventions. Lorsque les fondamentaux ne sont en réalité pas observables, d'autant plus incertains que l'avenir est ouvert et, de lus, susceptibles d'être influencés par les évolutions des prix de marché, mieux vaut attribuer aux acteurs une logique inversée, partant des prix de marché qui, eux, sont observables. Cette logique est à mon avis la suivante. Constatant les prix de marché, tout acteur est capable d'évaluer les fondamentaux qui justifieraient ces prix. Il vérifie ensuite que ces valeurs sont cohérentes avec sa propre vision de l'avenir et ce qu'il pense être la vision dominante chez les autres. Si c'est le cas, les prix ne sont pas surévalués à ses yeux et il agit en conséquence. Dans cette logique inversée, on voit bien que le modèle d'interprétation joue un rôle absolument central dans le comportement des acteurs. ces derniers analysent évidemment attentivement toute information nouvelle susceptible de modifier leur jugement. Mais ces informations agissent selon deux modalités très différentes.

Dans le premier cas, les informations nouvelles ne modifient pas le modèle d'interprétation dominant et sont donc interprétées dans son cadre. Elles provoquent alors des fluctuations des prix de marché autour de la tendance déterminée par ce modèle dominant. Le marché semble "efficient" au sens de la théorie traditionnelle : il intègre immédiatement toute l'information disponible et le lien entre cette information et les prix de marché semble bien être mécanique. C'est à mon avis ce qui s'est passé lors de la sévère "correction" du Nasdaq en avril 2000. A l'issue de ce qui fut généralement considéré comme une première phase de l'expansion de l'industrie "Internet", et sans que la vision d'ensemble n'ait pas été profondément modifiée, des informations ponctuelles ont provoqué un tri entre les valeurs Internet. Ces informations ont modifié les distributions de probabilité quant aux futures entreprises "gagnantes". Les investisseurs se sont concentrés sur celles dont les positions déjà acquises apparaissaient les plus fortes et les modèles d'affaires les plus crédibles.

Dans le second cas, les informations nouvelles provoquent une destruction de la vision dominante. Ce fut le cas lors de la crise asiatique de l'été 1997 et dans la crise de 2008. Elles entraînent alors une violente crise sur les marchés concernés, qui ne se stabilisent à nouveau que lorsqu'une nouvelle vision dominante a réussi à polariser autour d'elle, par mimétisme, les visions individuelles des acteurs.

En conclusion, les visions changeantes de l'avenir qu'ont les acteurs sont la seule "réalité" qui compte sur les marchés financiers. Le mimétisme se polarise autour d'une vision dominante. C'est elle qui détermine les prix. cependant, non seulement la plupart des économistes, mais la grande majorité des acteurs des marchés financiers refusent cette théorie et maintiennent qu'il existe des fondamentaux (de rang élevé) observables et indépendants du prix de marché qui permettent de calculer un prix fondamental, attracteur du prix de marché (et identique à lui quand le marché est efficient). Selon eux, les prix des actifs financiers sont donc, par ces fondamentaux observables de rang n, solidement arrimés à une sphère "réelle" qui leur est indépendante. Comment rendre compte de cet acharnement?"  

L'auteur prend alors en compte le concept de fondamentaux comme anxiolytique puissant. Une étude comparative sur le long terme serait intéressante entre l'évolution de la circulation des marchandises et l'évolution de la circulation de l'argent. Avec la grande difficulté que nous sommes probablement dans une période de transition, vers un capitalisme sont les contours sont encore flous. L'évolution économique semble en tout cas se caractériser par une envolée des prix de marché, un volume monétaire extraordinaire, qui n'a que peu de rapports avec la valeur des marchandises produites. Le décalage entre l'évolution de ce que pourraient être ces fondamentaux, la production brute, le niveau de l'emploi des capacités industrielles et de la main d'oeuvre disponible... et l'évolution de la masse monétaire semble indiquer un décrochage entre une sphère financière et une sphère "réelle", ce qui expliquerait la multiplication des krachs depuis les années 2000. A période de transition, sans doute révision de la théorie monétaire.

 

Pierre-Noël GIRAUD, Le commerce des promesses, Petit traité sur la finance moderne, Editions du Seuil, 2009 ; Dominique PLIHON, Le nouveau capitalisme, La Découverte, 2009 ; Jérôme de BOYER, La pensée monétaire : histoire et analyse, Les Solos, 2003, 

 

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Jeudi 1 décembre 2011 4 01 /12 /Déc /2011 12:52

            La théorie quantitative de la monnaie peut être vue comme une sorte de cristallisation sur les mouvements monétaires qui permet d'une certaine façon, par sa formulation et surtout par sa modélisation mathématique, de faire l'impasse sur des conflits économiques. La monnaie se prête bien à ce jeu parce que précisément elle semble servir de moyen d'échanges entre des choses alors que sont bien plus en cause des relations entre les acteurs de la vie économique.

        Sa première formulation remonte aux travaux de Jean BODIN en 1578 (Réponse au paradoxe de M de Malestroict touchant l'enchérissement de toutes choses, et le moyen d'y remédier). Ses travaux portent sur les effets inflationnistes supposés de l'arrivée massive d'or en provenance d'Amérique Latine ; cet afflux provoquant une hausse des prix en Espagne et sur le continent européen. Dans Monete Cudende Ratio, Nicolas COPERNIC l'évoque également. David RICARDO l'expose, sans la nommer ainsi, en 1814, dans Des principes d'économie politique et de l'impôt. 

           Irving FISHER la formalise le premier en 1907, dans une formule célèbre qui lie la masse de la monnaie manuelle (billets et pièces), sa vitesse de circulation, la masse de la monnaie scripturale (la monnaie représentée par des comptes à vue dans les banques), la vitesse de circulation de cette monnaie scripturale, le niveau général des prix et le volume des transactions. Cette formule s'intègre dans l'équilibre walrassien et, d'une manière générale, dans la conception de la monnaie des néo-classiques anciens et modernes. Elle permet une dichotomie entre les prix réels (les rapports entre les valeurs réelles) et le niveau général des prix. Pour un même niveau d'équilibre, déterminé par la confrontation des valeurs réelles et indépendamment de la monnaie en circulation, il peut exister plusieurs niveaux des prix exprimés en monnaie. Tout dépend de la quantité de monnaie en circulation.

        Les keynésiens n'admettent pas la théorie quantitative de la monnaie. ils contestent la stabilité de la vitesse de circulation de la monnaie. Le seul élément stable du système keynésien est la propension marginale à consommer. En revanche, la préférence à la liquidité varie très fortement selon le taux d'intérêt. Le temps moyen durant lequel la monnaie est conservée entre deux transactions n'est pas une constante. Dans le système keynésien, l'action de la monnaie dans l'économie n'est pas liées à sa masse, mais à sa nature. Si la monnaie n'est pas neutre elle le doit aux anticipations réalisées en monnaie. La monnaie doit être créée par l'Etat, afin que l'on ait la possibilité d'agir au moment adéquat et de faire le pont entre le présent et l'avenir.

      Les monétaristes admettent au départ deux éléments qui, en apparence, reprennent certaines idées keynésiennes : une brutale augmentation de la masse monétaire peut avoir une incidence sur la demande à court terme ; la demande de monnaie dépend d'un grand nombre d'éléments, le revenu, le niveau des prix effectifs et anticipés, de la structure des encaisses et des rendements de ces différentes encaisses. Pour eux, le taux d'intérêt et la composition des encaisses est bien un élément de la demande de monnaie. Toutefois, ce rapprochement n'est qu'apparent. En effet :

- Il n'existe pas chez les monétaristes de trappe à monnaie ; de ce fait, en entraînant une baisse du taux d'intérêt, une augmentation brutale de la masse monétaire ne s'engouffre pas dans les encaisses de spéculation. L'encaisse monétaire fait partie des actifs, elle est un élément du capital des agents économiques. Or, à court terme, l'encaisse monétaire évaluée en monnaie constante est très stable. Elle n'évolue à moyen et court terme que sous l'influence de l'évolution du revenu et des comportements, cette évolution n'ayant pas d'action à court terme. Les taux d'intérêt ne peuvent donc amener, à court terme, une variation de l'encaisse en monnaie réelle. Dans ces conditions, une augmentation brutale de la masse monétaire se traduit par un excès de demande sur le marché des biens et des services. D'où la primauté de la politique monétaire sur la politique budgétaire... et le risque d'inflation.

- les variations de la demande de monnaie sont d'autant plus lentes que les individus tendent à uniformiser leurs dépenses dans le temps. Ce n'est pas le revenu de la période qui fixe le niveau de la dépense, mais le revenu personnel qui progresse entre le revenu actuel et le revenu attendu. Si un individu pense qu'il gagnera plus dans l'avenir, il va élever sa dépense en fonction du revenu espéré. Au contraire, il va le diminuer s'il craint une diminution de revenu. C'est la reprise de la théorie du revenu permanent. Il y a bien, comme chez les keynésiens, une variation de vitesse de circulation de la monnaie, mais variation n'est pas instabilité ; à long terme, elle varie en fonction de la croissance de revenu réel. A moyen terme, la vitesse de circulation s'élève en fonction de l'expansion, car pour anticiper sur les augmentations de revenu, on pioche dans ces encaisses ou dans l'argent qui "dormait" (épargne) dans le circuit. La vitesse de circulation s'abaisse en période de récession, quand on restreint ses dépenses en anticipant sur une baisse du revenu réel. Toutefois, ces variations sont lentes, il n'y a pas d'instabilité de la vitesse de circulation de la monnaie et les encaisses réelles ne varient, à court terme, que très faiblement. (Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM)

 

      Milton FRIEDMAN, dans La théorie quantitative de la monnaie, une nouvelle présentation, de 1956, est la référence actuelle pour cette théorie de la circulation monétaire. l'objectif de l'auteur est double. Il fait à la fois prendre des distances avec la version traditionnelle de la théorie quantitative de la monnaie et de contrer les positions anti-quantitativistes des keynésiens orthodoxes.

la tradition quantitativiste considère que la quantité de monnaie nécessaire pour réaliser des transactions pendant une période donnée est dans une proportion fixe avec la valeur monétaire de ces transactions. De plus la production de l'économie est toujours suffisante pour qu'il n'y ait pas de chômage. par conséquent, toute augmentation de la quantité de monnaie en circulation (suite à une augmentation de l'offre de crédit bancaire, par exemple) sera sans effet sur le niveau de la production. Une même quantité de produit sera achetée avec une plus grande quantité de monnaie. Puisque la vitesse de circulation de la monnaie est une constante (une donnée institutionnelle invariable à court terme, qui indique le nombre moyen de transaction par unité monétaire), le niveau des prix est la seule variable d'ajustement aux variations de l'offre de monnaie. Selon les keynésiens orthodoxes, l'équation quantitative est pertinente, mais lorsque le taux d'intérêt est trop faible, en situation de "trappe à liquidités", toute augmentation de l'offre de monnaie est conservée sous forme d'encaisses spéculatives. Ce n'est plus le niveau des prix qui sert de variable d'ajustement, c'est la vitesse de circulation. 

La réhabilitation qu'entreprend Milton FRIEDMAN consiste à concilier plusieurs contraintes. Tout d'abord, se départir du caractère mécanique de ces explications. Ensuite théoriser une hypothèse empirique : la stabilité de la demande de monnaie et de la vitesse de circulation, conçues comme des fonctions et non comme des constantes. Enfin, ne pas négliger l'explication du niveau des prix. pour cela, il présente la théorie quantitative comme une théorie de la demande de monnaie. La monnaie est un actif parmi d'autres, une manière de détenir de la richesse, que l'on peut traiter formellement comme la demande de n'importe quel bien, à condition d'introduire une dimension intertemporelle. La demande d'encaisses réelles d'un agent (demande de monnaie exprimée en valeur réelle) est une fonction qui dépend de la contrainte de richesse, la richesse étant assimilée au revenu permanent (valeur actualisé des revenus présents et futurs des agents), du rendement relatif de la monnaie par rapport aux autres actifs financiers (actions, obligations), des anticipations d'inflation et des préférences des ménages. Finalement, à la différence de la version traditionnelle, la quantité moyenne de monnaie détenue par dollar de transactions est elle-même considérée comme résultant d'un processus économique d'équilibrage (entre l'offre et la demande de monnaie) et non comme une donnée physique. (Jean-Sébastien LENFANT).

 

    En fait tous les présupposés présents dans cette théorie quantitative de la monnaie peuvent être remis en cause, ne serait-ce que sa valeur analytique et prédictive n'est pas démontrée, loin de là... Alors que nombre de calculs économiques prennent pour base cette théorie, aucune crise financière n'a été prévue ou évitée par elle. Carlo CIPOLLA (La prétendue "Révolution des Prix", Réflexions sur "l'expérience italienne", Annales, octobre-décembre 1955) ne croit même pas à la véracité des impressions à l'origine de cette théorie? Il remet en cause l'existence même d'une forte pression haussière exercée au XVIème siècle sur les prix par l'afflux d'or et d'argent en provenance du Nouveau Monde. S'appuyant sur des données statistiques relatives à Florence, l'auteur montre que la prétendue "révolution des prix" constituait seulement une manière de voir, qui, pour traditionnelle qu'elle soit, mérite d'être vérifiée. La période longue de hausse des prix dans ce siècle-là en Italie correspond, non pas à un afflux de métaux précieux, qui ne s'est pas encore produit, mais aux investissements de reconstruction consécutifs à la guerre qui a régné tout au long de la première moitié de ce siècle. Gaston IMBERT (Des mouvements de longue durée Kondratieff, thèse ronéotée, Aix-en-Provence, 1956) est de son avis : il marque une préférence pour l'explication en termes d'innovations techniques et de guerres, pour rendre compte des mouvements séculaires de l'économie. Le débat est donc loin d'être clos sur la pertinence de cette théorie quantitativiste de la monnaie qui empêche sans doute de se livrer à une analyse plus approfondie des mouvements réels de l'économie. Dans une contribution aux Annales, (et parie également dans Etudes et conjectures, février 1958 : L'actualité de la théorie quantitative de la monnaie, Claude PONSARD, historien, propose, au moment même où Milton FRIEDMAN diffuse sa nouvelle version de la cette théorie, de mesurer la portée politique du débat et le fond du problème. 

"Admettre que la circulation monétaire détermine le niveau général des prix sans exercer une action directe sur le rythme de l'activité économique, conduit à proposer des suggestions et des mesures concrètes de politique économique impliquant une confiance sans restriction dans la régulation de la quantité de monnaie en circulation, comme moyen de contrôle du niveau des prix." "En réalité, l'importance historique du débat monétaire et son regain d'actualité proviennent de désaccords profonds entre les économistes à l'égard de ce problème aussi ancien qu'important : la valeur de la monnaie.". En fin de compte, la conception quantitativiste de la monnaie a été longtemps solidaire de la conception métalliste de la monnaie - ne serait-ce d'ailleurs remarquons-nous que par les époques où elle a mijoté.  Se pouvait-il que l'on garde la même logique, alors que l'on est passé à une conception toute autre, une conception nominaliste, qui ne fait plus dépendre directement la valeur de la monnaie de l'or? En fait, "l'abandon progressif de la conception métalliste au profit de la conception nominaliste de la monnaie ne devait pourtant pas provoquer un recul parallèle de la théorie quantitative. A l'analyse de Fisher, s'est simplement juxtaposée une analyse plus moderne dont l'artisan principal a été Alfred MARSHALL, le maître de l'Ecole de Cambridge (Money, Credit and Commerce, Londres, MacMillan, 1923). La monnaie étant désirée en raison du pouvoir d'achat qu'elle représente, le principe quantitatif est alors associé à la notion de la monnaie, instrument de conservation de la valeur et non plus instrument des échanges. Comme il n'existe pas un synchronisme parfait entre dépenses et recettes des individus, une fraction de leur revenu est conservée sous forme d'encaisse. Mais à nouveau, ce coefficient est supposé constant, de même que le volume des transactions. Finalement, le niveau général des prix varie, comme la somme des encaisses, c'est-à-dire comme la masse monétaire totale." Sur le fond "la monnaie demeure économiquement neutre. la théorie quantitative entretenait ainsi une dichotomie conceptuelle dans l'analyse économique. Elle supposait que, pour décrire une économie, on pouvait distinguer deux domaines : un domaine réel et un domaine monétaire, indépendants l'un de l'autre. Le domaine réel était gouverné par les lois de la concurrence qui déterminaient l'ensemble des prix relatifs aux biens et services. Le domaine monétaire était régi par le principe quantitativiste qui permettait de rendre compte du niveau général des prix. La même formule revient toujours. Celui-ci dépendait directement de la masse monétaire." La Théorie Générale de KEYNES tente d'in,tégrer, au contraire, le facteur monétaire dans l'analyse économique et de mettre fin à cette dichotomie contestable. Et en fait, une meilleure connaissance des mécanismes économiques et monétaires conduit non pas à l'abandon de cette théorie quantitative, mais à sa relativisation. Elle se révèle finalement, avant l'intervention des monétaristes, réservée à des situations où dominent le plein-emploi et/ou le sous-développement. "Un effort récent (récent dans les années 1950 bien entendu) (...) oeuvre de certains économistes néo-classiques, a tendu précisément à rétablir la généralité de la théorie quantitative en considérant les comportement monétaires comme des variables, et non plus comme des données de l'analyse. Cette tentative est double : d'une part Don PATINKIN (La théorie quantitative de la monnaie : une analyse par l'équilibre général, dans Economie Appliquée, janv-juin 1956 ; Money, interest and Prices, Evaston, White Plain, New York, 1956) introduit la variable monétaire comme facteur explicatif de la demande et par là "monétarise" la théorie de l'équilibre économique général ; d'autre part, Milton FRIEDMAN (que l'on considère trop souvent, notons-le, comme seul novateur de cette bataille économico-idéologique) et l'Ecole de Chicago analysent pour elle-même la demande de monnaie et la considèrent comme une variable dépendante, fonction de plusieurs facteurs déterminants. cette seconde approche revient à ajaouter une équation monétaire aux équations réelles à l'aide desquelles une description d'ensemble du système économique est esquissée dans le cadre d'un modèle abstrait."   La formulation de Don PATINKIN, à l'inverse de celle de Milton FRIEDMAN, permet de dépasser l'ancienne dichotomie conceptuelle entre les secteurs réel et monétaire de l'économie. Mais cette analyse, pourtant séduisante sans doute parce que semblant plus proche du réel... comme toute théorie de l'équilibre général, suppose des prix flexibles, une position d'équilibre unique, un système stable, des goûts constants, des techniques identiques... Or, le système économique capitalistes est précisément parsemées de positions d'équilibres multiples, voire existe sans position d'équilibre véritable, un système instable, aux acteurs aux goûts constamment changeants, aux innovations techniques incessantes... Elle suppose de plus que les sujets "effectuent leurs calculs économiques en termes réels, et non nominaux", "que la monnaie reste neutre" et que "le rôle de spéculation est négligé au bénéfice d'ajustements automatiques s'opérant dans un univers où l'information et la prévision sont supposées parfaites."  Claude PONSARD semble préférer la théorie de Milton FRIEDMAN, parce qu'elle semble n'exclure "aucun des comportements monétaires qui se rencontrent dans la vie économique. Elle permet d'intégrer tous les motifs : spéculation, précaution, transaction. Mais, "en faisant de la théorie quantitative de la monnaie une simple théorie de la demande de monnaie, l'Ecole de Chicago a cessé explicitement d'en faire une théorie du niveau général des prix". Du coup, ce que cette théorie voulait expliquer, n'est plus expliqué du tout! Dans sa conclusion, l'historien met l'accent sur ce qui lui semble le principal obstacle pour la validité de la théorie quantitative, version PATINKIN : "(...) le postulat suivant lequel les calculs économiques des sujets ne sont pas effectués en termes nominaux, mais en termes réels." et "la difficulté est d'admettre que la monnaie soit neutre économiquement". Au contraire, la formulation de l'Ecole de Chicago (ce qui expliquerait, selon nous, son succès) est une analyse pertinente de la demande de monnaie, mais "on peut se demander ce qui reste de la théorie quantitative puisqu'on n'est plus en présence d'une explication du niveau général des prix"... "Finalement, il apparaît impossible d'allier une conception quantitativiste authentique et une conception de la monnaie pleinement satisfaisante. La "fonction d'incertitude" que remplit cette dernière constitue la pierre d'achoppement d'une théorie quantitative monétaire générale (selon une formule reprise de Pierre DIETERLEN, L'élasticité de la masse monétaire, Bulletin d'Information et de Documentation de la Banque Nationale de Belgique, mai 1957). N'est-il pas préférable, pour une théorie monétaire valable, de se situer sur le terrain de l'équilibre monétaire plus large que celui de l'analyse quantitative?" Autant dire qu'il faut repartir sur d'autres bases pour établir une théorie viable!

 

Claude PONSARD, La théorie quantitative de la monnaie, Annales Economies Sociétés Civilisations, n°1, 1959 ; Jean-Sébastien LENFANT, La théorie quantitative de la monnaie. Une nouvelle présentation. Milton Friedman (1956) , Encyclopedia Univesalis, 2004 ; Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Editions du Seuil, 2001.

 

ECONOMIUS

Par GIL - Publié dans : ECONOMIE
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Jeudi 1 décembre 2011 4 01 /12 /Déc /2011 09:11

                     Dans la grande famille des économistes libéraux, une ligne de partage plus ou moins nette se dessine depuis le début de la "science économique" entre ceux qui tentent de penser l'économie sans la monnaie, en tout cas en la neutralisant le plus possible et ceux qui la prennent en compte, surtout pour en corriger les aspects perturbatifs. Cette deuxième série d'économistes, dominante à l'heure actuelle chez les économistes libéraux, est poussée surtout à faire de propositions alternatives de politique économique face aux approches inspirées du keysianisme, qui lui, prend en compte le caractère actif de la monnaie dans l'économie, au point de l'utiliser pour agir sur ses évolutions. 

  Combinaison de la pensée des continuateurs de Jean-Baptiste SAY et de ceux de John Maynard KEYNES, les monétarismes admettent l'action à court terme de la monnaie sur l'économie, mais lui refusent un rôle à moyen et long terme. Nous pouvons gloser à loisir sur les catégories temporelles à l'oeuvre dans leurs théories (court, moyen, long terme...) et.. c'est à raison!

   Tombé pratiquement dans l'oubli devant les déploiements des politiques keynésiennes depuis la seconde guerre mondiale, le courant monétariste connaît (en fait connaissait) depuis les années 1980 un renouveau tel qu'il s'insère dans les courants dominants néo-libéraux actuels. Ce sont surtout des auteurs anglo-saxons qui l'alimentent, dans le fil droit souvent du capitalisme américain. Ce courant redonne en tout cas vie à l'ancienne théorie quantitative de la monnaie, qui établit une relation directe entre le niveau de la masse monétaire, celui de l'offre de biens et de services et celui des prix. Selon cette théorie, les variations de la masse monétaire n'ont d'influence que sur l'évolution du niveau général des prix et sur la valeur nominale des grandeurs économiques les plus importantes.

Dans sa version actuelle, le courant monétariste reprend cette idée de la théorie quantitative, mais il la complète en matière de court terme, aboutissant à la conclusion que les variations de la masse monétaire provoquent, dans un délai assez bref, des variations en volume du niveau d'activité économique qui précèdent de quelques mois des modifications de prix. En étudiant l'histoire monétaire des Etats-Unis, Milton FREIDMAN (né en 1912) et Anna SCHWARTZ ont évalué les taux de variation de la masse monétaire dans le temps et ont découvert un modèle d'oscillations cycliques : le taux de progression de la masse monétaire connaît un maximum au moins d'un an avant le sommet de chaque cycle économique et un minimum bien avant le point le plus bas de chaque cycle, mais il y a des fluctuations considérables dans les décalages entre les variations monétaires et les points de retournement du cycle économique. Il est donc très difficile de mener une politique monétaire souple, et Milton FRIEDMAN en conclut que la meilleure politique monétaire serait d'assurer une augmentation continue de la masse monétaire pour tenir compte de la croissance de la production et du déclin séculaire de la vitesse de circulation de la monnaie. Cette diminution de la vitesse de circulation de la monnaie tient au fait que, celle-ci étant un bien supérieur, la demande pour les services de la monnaie augmente plus que proportionnellement à l'accroissement du revenu. Cette tendance à la diminution de la vitesse de la circulation n'exclut pas son accroissement lors des phases d'expansion du cycle économique, parce que le revenu perçu est supérieur au revenu permanent. Les formulations du nouveau courant monétariste mettent l'accent sur la demande de monnaie et, en analysant les facteurs mieux (en tout cas, c'est que les auteurs mêmes de ces études disent...) que les quantitavistes traditionnels, elles mettent en relief l'influence de l'offre de la monnaie sur les mouvements de prix sans pour autant retenir une stricte proportionnalité entre leurs variations. (P SCHAEFER).

 

         Le courant monétariste est ancien et très diversifié. Jean BODIN, David HUME, Irving FISHER, Milton FRIEDMAN, malgré leurs différences convergent sur quelques principes très généraux :

- l'offre de monnaie est exogène (déterminé par la banque centrale) ;

- la demande de monnaie est stable ;

- l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire, due à l'augmentation trop rapide de la masse monétaire. Les moyens de paiement mis en circulation sont donc régis par des mouvements mécaniques, sans aspérités sur les conflits économiques..

- les agents font des anticipations adaptatives qui diminuent à long terme l'effet des politiques conjoncturelles ;

- il existe un taux de chômage naturel en dessous duquel l'économie ne peut pas descendre durablement.

 

     Les différences entre l'Ecole de Chicago de FRIEDMAN et d'autres monétarismes sont toutefois très importantes. A côté des friedmaniens, il existe plusieurs autres écoles :

- les continuateurs de HAYEK et de son école autrichienne;

- des auteurs qui donnent une très grande importance aux anticipations rationnelles (Thomas J SARGENT (né en 1943), Neil WALLACE (né en 1938), Robert E LUCAS (né en 1937), même si ces deux derniers se détachent ensuite du monétarisme) ;

- d'autres, plus proches des post-keynésiens ou se confondant avec eux (H G JOHNSON) qui montrent l'importance de l'internationalisation des problèmes monétaires ; parmi ces derniers, S FISCHER et Edmund PHELPS (né en 1933), Karl BRUNNER et Lloyd METZLER (1913-1980) prônent des politiques économiques différentes.

Aux Etats-Unis, se développe un monétarisme qui cherche à affiner les instruments et les indicateurs d'une politique économique. Les recherches portent notamment sur l'hypothèse du taux de chômage naturel, la crédibilité des politiques de stabilisation, les instruments du contrôle monétaire et la mise au point de modèles de plus en plus sophistiqués. Le monétarisme, dans le renouveau néo-classique, pousse le plus loin la liaison entre la théorie et la pratique.

Les différentes synthèses économiques regroupent ces différents auteurs suivant leurs plus ou moins grandes différences avec les keynésiens.

 

       En fait, le monétarisme, qui constitue une des premières formes de l'offensive libérale des années 1980, ne constitue plus un courant dominant dans la famille libérale, si l'on en croit le manuel de référence de SAMUELSON/NORDHAUS. Combinant surtout approches libérales et approches keynésiennes, ce manuel estime que "nous pouvons mieux comprendre le monétarisme si nous retraçons d'abord son histoire à partir de la vieille théorie quantitative de la monnaie et des prix (...). Le monétarisme considère que l'offre de monnaie est le principal déterminant des variations de court terme du PIB nominal et des variations de long terme des prix. Evidemment, la macroéconomie keynésienne reconnaît également le rôle de la monnaie dans la détermination de la demande globale. la principale différence entre les monétaristes et les keynésiens repose sur leurs approches de la détermination de la demande globale. Tandis que les théories keynésiennes considèrent qu'un grand nombre de forces autres que la monnaie influent sur la demande globale, les monétaristes prétendent que les variations de l'offre de la monnaie sont le facteur principal qui termine le produit et les variations de prix." Les monétaristes définissent une vitesse de circulation de la monnaie comme relativement stable et prévisible, et à partir de là forme une nouvelle théorie quantitative des prix. "La théorie quantitative de la monnaie et des prix considère que les prix varient proportionnellement à l'offre de monnaie. Bien que la théorie quantitative de la monnaie et des prix ne soit qu'une approximation grossière, elle aide à comprendre pourquoi les pays ayant une faible croissance du stock de la monnaie ont une inflation modérée tandis que ceux qui sont une croissance rapide du stocks de monnaie verront leurs prix s'envoler." Les deux auteurs du Manuel présentent l'essence du monétarisme de la manière suivante :

"Comme toutes les écoles de pensée sérieuses, le monétarisme a différentes facettes. Les points suivants sont centraux dans la pensée monétariste :

- La croissance de l'offre de monnaie est le principal déterminant systématique de la croissance du PIB nominal. Le monétarisme est fondamentalement une théorie des déterminants de la demande globale. Il considère que la demande globale nominale est principalement affectée par les variations de l'offre de monnaie. la politique budgétaire est importante pour certaines choses (comme la part du PIB consacrée à la défense ou à la consommation privée), mais les principales variables macroéconomiques (produit global, emploi et prix) sont surtout affectés par la monnaie. (...) Quels sont les fondements de la croyance monétariste dans la primauté de la monnaie? Ils consistent en deux propositions centrales. Premièrement, comme Friedman l'a établi, "il y a une extraordinaire stabilité empirique et une extraordinaire régularité de grandeurs telles que la vitesse de circulation qui ne peuvent que frapper quiconque travaille beaucoup sur les données monétaires". Deuxièmement, un grand nombre de monétaristes ont l'habitude de prétendre que la demande de monnaie est complètement insensible aux taux d'intérêt. Si la vitesse de circulation est constante, alors elle est insensible aux taux d'intérêt. Si la vitesse de circulation dépendait du taux d'intérêt, ceci permettrait à la politique budgétaire d'influer sur le produit. La proposition d'indépendance de la demande de monnaie par rapport aux taux d'intérêt a été remise en cause et n'a généralement plus trouvé de partisans ces dernières années (l'édition utilisée date de 1998, traduction française de 2000). (...)"

- Les prix et les salaires sont relativement flexibles. (...) Puisque la monnaie est le principal déterminant du produit nominal et que les prix et salaires sont flexibles au voisinage du produit potentiel, leur principe (des monétaristes) sera donc que les variations de la quantité de monnaie auront peu d'influence sur le produit réel et qu'elles influenceront essentiellement les prix. Ainsi, à court terme, la monnaie peut avoir un effet à la fois sur les prix et les quantités. Mais après quelques années et parce que la monnaie influencera essentiellement les prix. Par contre, la politique budgétaire n'influencera que fort peu les quantités et les prix, à court comme à long terme.

- le secteur privé est stable. Finalement les monétaristes considèrent que l'économie privée, laissée à ses dynamiques propres, n'est pas sujette à l'instabilité. En fait, la plupart des fluctuations du produit nominal seront le résultat d'interventions publiques - en particulier de changements dans l'offre de monnaie, qui découlent eux-mêmes des politiques de la banque centrale." 

Les auteurs se livrent à une comparaison des approches monétaristes et keynésiennes et constatent une convergence de vue au cours des trois dernières décennies (il s'agit des années 1970-1990), "de telle sorte que les différences portent plus sur l'intensité que sur le fond." Ils citent deux grandes différences :

- "En premier lieu, les deux écoles divergent sur les forces opérant sur la demande globale. Les monétaristes considèrent que la demande globale est uniquement (ou principalement) affectée par la masse monétaire, et que les effets de la monnaie sont stables et sûrs. Ils pensent aussi que des changements de politique budgétaire ou même des variations autonomes de la demande globale n'auront guère d'effets sur le produit et les prix, sauf s'ils sont accompagnés par des mouvements de monnaie. Par contre, les keynésiens ont une analyse beaucoup plus complexe. Tout en reconnaissant l'influence de la quantité de monnaie sur la demande globale, le produit et les prix, ils considèrent que d'autres facteurs comptent aussi. Pour eux, la monnaie intervient ici aux côtés d'autres variables telles que la politique budgétaire ou les exportations nettes. En outre, ils en arrivent à la conclusion selon laquelle (la vitesse de circulation de la monnaie) augmente systématiquement avec les taux d'intérêt de telle sorte que l'on ne peut déduire de la constance de la masse monétaire celle du produit nominal. Mais, dans un des exemples les plus intéressants de la convergence de leurs positions, les deux écoles considèrent que la politique de stabilisation aux Etats-Unis doit d'abord être conduite via la politique monétaire.

- La seconde différence importante concerne le comportement de la fonction d'offre globale. Les économistes keynésiens mettent en avant l'inertie des prix et des salaires. Les monétaristes considèrent par contre que les keynésiens exagèrent cette rigidité des prix et des salaires et ils considèrent donc que la courbe d'offre globale, même si elle n'est pas totalement verticale, l'est en tout cas beaucoup plus que celles postulées par les keynésiens.

Comme ils ont une vision différente de la fonction d'offre globale, monétaristes et keynésiens en tirent des analyses différentes des impacts à court terme des variations de la demande globale sur le produit et sur les prix. les monétaristes considéreront au contraire que ce même changement fera varier les prix plutôt que les quantités. 

L'essence de la position monétariste en macroéconomie est sa concentration sur le rôle de la monnaie pour déterminer la demande globale et sur la flexibilité des salaires et des prix"

Sur la plate-forme monétariste et les expériences monétaristes, les deux économistes constatent le déclin du monétarisme dans les années 1990, de manière pour paradoxal car c'est au moment même, selon eux, "où les politiques monétaristes réussissaient à éradiquer l'inflation de l'économie américaine que les modifications des marchés financiers suscitèrent des modifications de comportement qui minèrent les fondements de l'approche monétariste."  "Le problème vint principalement de la modification de la vitesse de circulation de la monnaie" alors même que pour les monétaristes, cette vitesse de circulation est stable et donnée. "Or au moment où la doctrine monétariste fut adoptée, cette vitesse de circulation de la monnaie devint très instable. (...) Les taux d'intérêt élevés avaient, au cours de cette période, suscité des innovations financières importantes, ainsi que l'extension des comptes courants porteurs d'intérêt. Ainsi la vitesses de circulation de la monnaie devint-elle très instable après 1980. Certains ont même considéré que l'instabilité de la vitesse de circulation était produite par le poids excessif mis sur la politique monétaire au cours de cette période."

      Nous pouvons même dire que ce "poids excessif" constitue le signe le plus sûr d'un changement dans le système économique, dans le capitalisme, dans les priorités données à un moment du cycle de circulation des marchandises et de l'argent. En accentuant le poids de la finance en général, le capitalisme s'oriente plus vers une circulation accélérée de l'argent que sur la valorisation des marchandises.  Les monétaristes, en fin de compte, par le succès de leur dire économique, ont préparé la période actuelle de domination du capital financier sur l'ensemble de l'économie, sans pour autant que ce soit dans leur esprit libéral d'accorder à la monnaie une telle prépondérance.

 

Paul SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, seizième édition, Economica, 2000 ; P SCHAEFER, Monétarisme, Encyclopedia Universalis, 2004.

 

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Mercredi 23 novembre 2011 3 23 /11 /Nov /2011 14:49

            De même que la littérature économique est emplie de théories sur les cycles économiques, sur leur existence et les moyens de les utiliser ou de les contrarier, de nombreux ouvrages discutent des cycles de dépenses militaires. Ceux-ci dépendent, mais pas seulement, d'interrelations politiques, stratégiques et militaires et la discussion porte sur les dépenses militaires contemporaines, avec l'existence de complexes militaro-industriels, ces cycles ne semblant être réellement décelables que depuis la révolution industrielle.

 

                Ces cycles sont liés à la situation internationale. Ainsi après la fin de la guerre froide, les dépenses militaires mondiales ont commencé à baisser, sur plusieurs années consécutives, mais la tendance s'est inversée et elles ont recommencé à augmenter à la fin des années 1990. Bien que les données relatives aux dépenses militaires, comme le rappelle les organismes de l'ONU qui traitent de ces questions, dont on dispose, restent incomplètes, il est néanmoins possible d'aboutir à des conclusions générales quant à l'ampleur et au taux d'accroissement de ces dépenses. Pour fixer un ordre de grandeur qui convainc de l'importance persistante de ces dépenses, le SIPRI estime à près de 1 464 milliards de dollars, soit 2,4% du PNB mondial, le montant réel des dépenses en 2008. L'augmentation entre 1998 et 2008 des dépenses militaires est de 47%.

            Cette masse pèse dans les échanges internationaux, et s'il existe de véritables cycles de dépenses militaires, ceux-ci doivent agir sur l'ensemble des autres cycles économiques. Depuis que la production et la vente des armements et d'équipements militaires de toute sorte est l'objet d'un cycle production-consommation (avec tous les aspects macabres que cela peut comporter...) ou d'un cycle production-destruction de marchandises (où la destruction peut être tout simplement le résultat de leur obsolescence, mise au rebut, report sur un marché d'occasion d'ailleurs florissant) ils entrent tout simplement dans l'économie globale. Comme ces équipements et ces armements évoluent de plus en plus vite, non seulement dans des courses aux armements effectives entre arsenaux rivaux, mais également dans des courses aux armements virtuelles, dont certaines sont simulées par ordinateur, nous pouvons concevoir l'existence de cycles économiques influencés par des cycles de dépenses militaires. 

               Il existe plusieurs manières de mettre en évidence ces cycles bien particuliers. Des auteurs ont élaboré des modèles théoriques, d'autres préfèrent rester sur le plan des "faits" et des faits souvent contemporains ou proches. Avec évidemment la difficulté du manque de recul. Les deux contributions que nous retenons pour l'instant, avant d'en venir à des modèles théoriques, tentent de cerner les évolutions récentes, en se livrant à une analyse de sociologie industrielle pour l'un, en faisant appel à des données chiffrées, des statistiques économique pour l'autre, qui ne peuvent bien entendu être les seuls supports à une approche globale du problème. 

 

                Pour cerner l'existence de ces cycles bien particuliers, puisque soumis aux aléas stratégiques, il faut poser d'abord la question des relations entre dépenses militaires et besoins de défense. Justement, quelle est la situation des dépenses militaires par rapport à ces besoins de défense?

Renaud BELLAIS, chargé d'études au centre des Hautes Etudes de l'Armement du ministère français de la défense, analyse (dans une Conférence à Grenoble en décembre 2000) sur un moyen terme cette situation. "La révolution industrielle et les progrès fulgurants de la science et de la technique ont radicalement transformé l'art de la guerre ; et le vingtième siècle a été marqué par un accroissement spectaculaire des budgets militaires. Plus encore, l'après-guerre s'est caractérisée par un niveau de dépenses militaires proche des périodes de conflit en raison d'une course effrénée des armements entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique - et leurs alliés. La fin de la guerre froide laissait espérer une baisse marquée des budgets de défense - qui s'est effectivement produite - et l'abandon de cette logique de surenchère militaire. Pourtant, une décennie à peine après l'effondrement du bloc soviétique, il apparaît que la période de reflux est achevée et que les principaux pays vont entrer dans le XXIème siècle en engageant un accroissement de leurs dépenses militaires. Se pourrait-il alors que la logique de course aux armements ait survécu à la disparition de l'Union Soviétique? Ce processus a en effet été fortement associé au conflit Est-Ouest, en particulier en raison de la conclusion des multiples accords dans les années 1970 et 1980 visant à limiter le surarmement. Cependant, cette logique préexistait à la période d'après-guerre, en particulier dans le domaine naval à la fin du XIXème siècle. Serions-nous entrés dans un nouveau cycle ascendant de dépenses militaires et une surenchère au niveau international dans une quête sans fin de supériorité stratégique? La reprise des dépenses ne correspondrait-elle pas plutôt à la nécessité d'adapter les armées aux évolutions technologiques et aux nouvelles missions dont elles ont la charge?"

  Revenant aux principes de la course aux armements, l'auteur se réfère à la définition qu'en donnent SANDLER et HARTLEY (après beaucoup d'autres en fait, précisions-nous) (The Economics of Defense, Cambridge University Press, 1995) : "Quand deux ou plusieurs nations ou alliances ayant des enjeux conflictuels s'engagent dans un accroissement concurrentiel de leurs armements et de leur personnel militaire, une course aux armements se produit". Ce processus, poursuit le même auteur, "se caractérise en particulier par un mécanisme d'action/réaction au travers duquel un pays accroît son potentiel militaire en réponse à l'augmentation de celui de ses adversaires potentiels. La période de guerre froide correspond bien à une telle définition, mais c'est également le cas de la période antérieure (...) ou de contextes régionaux spécifiques (...). Les dépenses militaires adverses constituent un fait déclenchant, car elles sont perçues comme une menace."  "Mais le contexte actuel se place t-il dans une telle logique? Beaucoup d'éléments permettent d'en douter. De fait, la course aux armements nécessite l'affrontement de puissances de même ampleur. Or ce n'est plus le cas (...). La contestation du leadership américain n'est plus d'actualité, ce qui rend assez improbable au regard des données actuelles une course mondiale aux armements telle que nous l'avons connue au cours de la guerre froide. En outre, alors que l'après-guerre était marquée par un rapport de forces entre puissances de taille similaire et recourant à des instruments de puissance de même ordre, les situations récentes se caractérisent par des conflits asymétriques, c'est-à-dire des affrontements dans lesquels les belligérants ne recourent pas aux mêmes outils militaires. L'asymétrie devient même parfois l'arme du plus faible (économiquement et/ou technologiquement). A l'opposé, l'effondrement de l'Union Soviétique a grandement résulté de son incapacité à suivre le rythme d'investissement financier et technologique imposé par les Etats-Unis. Ce type de "victoire" au travers d'une course aux armements n'aurait pas de sens dans les conflits actuels, ce qui explique les réticences à l'encontre du programme anti-missiles américain. De ce fait, les stratégies de défense développées depuis la seconde guerre mondiale deviennent en partie inopérantes face à des adversaires qui ne jouent pas sur le même plan que les forces armées traditionnelles. (...) L'accroissement des dépenses militaires ne répond-il pas plutôt à la nécessité d'adapter les forces armées aux nouvelles formes de conflit en faisant évoluer les instruments de la puissance?"

Les évolutions en cours s'apparentent "plus à une mutation de la défense qu'à l'entrée dans une nouvelle course aux armements. L'après-guerre roide se caractérise par de multiples ruptures qualitatives auxquelles les forces armées cherche à s'adapter. L'inversion de tendance dans les budgets d'équipement (baisse de l'armement terrestre, accroissement des équipements électroniques et informations, hausse de l'armement naval et aérien) s'explique en partie par la transformation des risques auxquels doivent faire face les Etats. Si l'affrontement de blocs n'est plus à l'ordre du jour, nous sommes encore loin d'une fin de l'histoire en ce sens que de nouveaux périls - certes plus diffus mais non moins importants - pèsent sur la sécurité internationale. Les impacts des technologies de l'information en sont un exemple. D'un côté, elles permettent un formidable bourgeonnement d'activités et transforment les secteurs industriels ; de l'autre, elles offrent à des Etats ou des groupes d'individus des ressources militaires auxquelles ils n'avaient pas accès auparavant en raison du coût prohibitif des armements de la guerre froide." "L'intégration des bases industrielles et technologiques civiles et de défense tout comme les avancées technologiques récentes ont fait disparaître le relatif "confort" intellectuel du conflit Est-Ouest : les menaces sont moins facilement prévisibles, donc anticipables, et imposent une plus grande vielle informationnelle." Ce qui fait proliférer tout azimuts des dépenses visant à prévenir des conflits potentiels de toute sorte, qu'ils s'agissent d'agression extérieure ou de conflit intérieur. Afin de prévenir toute "surprise technologie", les doublons dans les programmes de recherche militaire se multiplient. "La préservation des capacités militaires d'un pays requiert (...) la production/réception d'un flux continu de connaissances scientifiques et techniques".

Pour le chercheur au Laboratoire Redéploiement Industriel et innovation à l'Université du Littoral Côte d'Opale, à Dunkerque, "l'armement doit naviguer entre deux écueils, une continuité rassurante (....) et un biais technophile qui survalorisent les améliorations incrémentales. Dans les deux cas, l'enfermement intra-paragmatique constitue une menace sur les capacités militaires d'un pays - en dépit de la valeur des équipements qu'il produit. De fait, les phénomènes d'hystérésis industrielle et/ou technologique aboutissent à un décalage croissant entre les missions qui échoient (...) aux forces armées et la base industrielle et technologique de défense dont elles disposent. C'est la raison pour laquelle la distinction entre ruptures paradigmatiques et course aux armements est parfois difficile à établir." Les études de KOVACIC et SMALLWOOD (1994), de Joe BAIN (Barriers to Entry, 1956), de WILLIAMSON (1967), de KALDOR (1983) et de KURTH (1972, 1993) convergent pour montrer une tendance des entreprises spécialisées dans la production d'armement et même dans la sous-traitance, à préserver les situations et les savoir-faire acquis, source de rentes prolongées, tendance favorisée par les habitudes des armées envers ces entreprises ;  ce qui s'oppose aux révolutions technologiques nécessaires. Cela favorise la continuité technologique et les investissements irréversibles, même lorsque les capacités technologiques de certains armements vont au-delà des besoins réels des armées. Cette tendance semble difficilement contournable et ne semble pas pouvoir être freinée par la contrainte budgétaire, car il apparaît que la quantité et la qualité des armements ne forment pas de parfaits substituts. Tout au plus, nous pouvons constater un retard dans les livraisons des armées. KALDOR (1981) propose la notion de "technologie conservatrice" pour caractériser les mécanismes qui régissent les choix des forces armées. Du coup, il semble que les armements ressemblent "de plus en plus, au fil des générations, à un "arsenal baroque" - en ce sens que les innovations incorporées sont de plus en plus mineures, incrémentales.' A des armements derniers cris, à la pointe, juste à la limite pour être utilisés par des techniciens compétents, se mêlent des matériels quasiment obsolètes - compte tenu des techniques présentes sur les champs de bataille - mais maintenus par habitude, par facilité de maniements ou... parce qu'ils ont été achetés!

"Lorsque les phénomènes d'hystérésis l'emportent, l'augmentation des dépenses de défense peut s'identifier à un processus de course aux armements (...), car le surcroît d'achats se portent sur des équipements "classiques". Au contraire, lorsque les promoteurs des ruptures réussissent à se faire entendre, l'accroissement budgétaire offre une opportunité pour financer le développement de systèmes novateurs - ce qui permet aux forces armées d'acquérir les équipements idoines par rapport aux missions qui leur incombent. Dans le contexte actuel, pour comprendre la logique dans laquelle s'insèrent les augmentations réelles des budgets de défense, il est intéressant de saisir la manière dont les ruptures paradigmatiques se produisent dans le domaine de la défense." Compte tenu des difficultés des militaires à intégrer les innovations technologiques militaires, compte tenu des luttes pour maintenir des positions acquises par les différents personnels des armées, "l'évolution du rapport défense/technologies en longue période prend la forme d'équilibres ponctués, la production d'armements se caractérisant par une succession de stabilité et des moments de profonde transformation qui résultent de ruptures technologiques. Cette situation n'est pas sans conséquences sur la mise en concurrence des entreprises et la redéfinition du périmètre de la base industrielle et technologique de défense. Lorsque les systèmes évoluent au sein d'un champ technologique stable (...) la concurrence s'avère limitée et l'impératif de la continuation l'emporte. la concurrence s'accroît notablement lorsque la demande militaire s'exprime dans un champ technologique instable". L'auteur indique deux cas de figure :

- un accroissement du rythme d'innovation pour les technologies demandées par les militaires remet en cause l'intérêt du potentiel technologique des producteurs en place, soit en créant une différenciation entre eux (accroissement de la concurrence interne), soit en permettant à de nouvelles entreprises d'entrer dans ce marché (concurrence externe) ;

- l'apparition de technologies rivales ou alternatives à celles qui sont utilisées par les entreprises en place transforme les technologies les plus anciennes en handicap face à de nouveaux entrants potentiels ; à partir du moment où les militaires optent pour les nouvelles technologies, il se produit une recomposition de la base industrielle et technologique de défense. 

 

      Les armées sont entrées dans une période de doutes, tant stratégiques que technologiques, qui accroissent les tendances à multiplier les dépenses dans des direction différentes, et ceci d'autant plus que le complexe militaro-industriel lui-même pousse à engager une "veille" constante. Les responsables ont sont si bien conscients, que Renaud BELLAIS conclue que les "hésitations ne doivent cependant pas servir les seuls intérêts des entreprises en place, mais susciter une réflexion sur les besoins à long terme des forces armées et engager ces dernières à accroître leur veille pour ce qui concerne les évolutions scientifiques et techniques, de manière à pouvoir garder une réactivité importante leur permettant de s'adapter aux évolutions présentes et futures". Le problème est que ce qui pousse vers cet accroissement réside souvent principalement, en temps de "paix" dans le complexe militaro-industriel lui-même... On pourrait même penser que plus l'horizon d'une guerre s'éloigne, moins les préoccupations strictement militaires dominent et plus les inquiétudes des entreprises de matériels militaires augmentent, lesquelles veulent peser davantage sur les décisions budgétaires...

 

       Yves BELANGER et Aude FLEURANT retracent le cheminement du plus récent cycle des dépenses militaires mondiales (Revue Interventions économiques, 2010) et met en évidence les phénomènes économiques et indi-ustriels qui l'ont caractérisé. Ils se penchent, comme Renaud BELLAIS, sur le processus d'investissement actuel, qui pourrait bien mettre fin à une évolution cyclique des dépenses militaires. Ils indiquent l'apparition d'une nouveau paradigme sécuritaire, le tracé technologique qui l'accompagne et la mutation au sein de la base industrielle qui en résulte.

   La question de l'influence des dépenses militaires sur le cycle économique (GALBRAITH entre autres) est déjà l'objet d'une abondante littérature, de même que l'impact des dépenses militaires sur l'influence des nations dominantes (Paul KENNEDY entre autres). La relation entre dépenses militaires et performance économique "avait plus d'importance il y a 30 ou 40 ans lorsque les budgets de la défense capitalisaient une portion significative du PIB (8 à 10%) et constituaient la principale dépense des gouvernements. Cela est peut-être moins pertinent aujourd'hui alors que les dépenses militaires se situent plus rarement au-dessus de la barre de 5% du PIB. (...) L'impact des dépenses militaires sur l'économie globale est sans doute encore une réalité, mais leur capacité à en bouleverser la trajectoire n'est certainement plus ce qu'elle était. Par contre, il n'est pas rare de voir un pays ponctionner son budget de la défense en vue de contribuer à la solution de problèmes économiques. (...)"

"Pour nombre chercheurs, constatent-ils, "l'économie de la défense fonctionne selon sa propre logique et son propre cycle". Les entreprises du secteur militaire bénéficie de la dynamique de ce cycle, de par sa forme, des cycles longs de production, qui leur permettent d'échapper à certains aléas conjoncturels (Renaud BELLAIS). c'est ce caractère "apparemment inéluctable" qui amènent ces auteurs à analyser le sujet de plus près, comme le font d'ailleurs Jean-Paul HEBERT (Dimensions régionales de la production et des transferts d'armement, 2009) ou Hélène MASSON (La comparaison des budgets de défense en Europe, 2004) ou encore HARTLEY, KEITH et Todd SANDLER (The Economics od Defense Spending, 1990)... Ils font plusieurs constations :

- On observe une relation généralement directe entre l'allocation de fonds aux forces de défense et les conflits d'envergure. Les guerres en Irak et en Afghanistan semblent avoir eu cet effet. En reculant plus loin dans le temps, on constaterait l'existence de mouvements à la hausse pendant la guerre du Vietnam, la guerre de Corée et aussi, bien entendu, pendant les deux grandes guerres mondiales. Mais en analysant le sujet d'un peu plus près on découvrirait aussi que ce sont surtout les crises et l'insécurité qui en a résulté qui ont alimenté ce cycle. En effet la guerre de Corée n'explique pas la hausse des investissements en défense des années 1950 et du début des années 1960, pas plus que la guerre du Vietnam ne permet de comprendre le réinvestissement massif de la première moitié des années 1980. La rhétorique anti-soviétique de ces périodes propose une interprétation plus éclairante.

- En isolant les dépenses effectuées sur différents continents, on constate que le profil budgétaire des trois principales sources d'alimentation du marché mondial (88% des dépenses militaires en 2008) que sont l'Amérique du Nord, l'Europe et l'Asie est fort différent. Alors que le tracé nord-américain semble correspondre à l'évolution du marché mondial, il en va autrment en Europe et en Asie. En fait, il apparaît qu'une fois sortie de la logique de guerre froide, l'Europe a plutôt stabilisé ses dépenses. En Asie, la croissance semble avoir été continue. Elle se serait même légèrement accélérée depuis le début des années 2000. Les fluctuations internationationales seraient donc essentiellement le fait de l'Amérique du Nord, un constat qui n'a rien d'étonnant étant donné que la surpuissance américaine est à l'origine, bon an mal an, de 40 à 50% des dépenses militaires planétaires et que son industrie de défense alimente près des 2/3 du marché mondial.

- L'évolution du Canada , malgré que son économie de défense ne corresponde qu'à 3% de celle des Etats-Unis est semblable à celle des Etats-Unis (au niveau budgétaire) et il semble qu'il existe une dimension quasi-continentale aux fluctuations budgétaires de défense.

   Sommes-nous pour autant devant un cycle périodique où s'agit-il d'un phénomène limité dans le temps? L'analyse de l'évolution des dépenses américaines permet de constater que l'écart entre le premier sommet de 1945 et le suivant (1953) est de 8 ans, que celui du deuxième (1969) est de 16 ans, du troisième (1987) de 18 ans et finalement il semble bien que le plus récent atteindra 24 ans. A moins de faire des exceptions et d'établir ou de déterminer une marge d'erreur plutôt généreuse entre les sommets de la courbe, il faut reconnaître qu'il ne s'agit pas d'un cycle très régulier, mais plutôt d'une fluctuation dont il reste à déterminer le profil. Ces années-ci, les Etats-unis et le Canada semblent être sur le point de compléter leur plus forte période de croissance en matière de dépendes militaires depuis la Seconde guerre mondiale. le récent cycle mit en route à la fin de la guerre froide aura donné lieu à une période de décroissance entre 1989 et 1997, à une reprise lente entre 1997 et 2001 et à une phase de progression plus consistante entre 2001 et 2010. 

Les deux auteurs cherchent à comprendre la dynamique de ce cycle dans l'optique d'identifier les phénomènes qui l'ont alimenté et les transformations qui l'ont caractérisé. Ce phénomène n'est pas mécanique. Depuis la fin de la guerre froide, il s'inscrit dans une dynamique complexe. Pour l'amorcer, il aura fallu la convergence de plusieurs éléments incluant un facteur déclencheur, la présence d'une volonté politique de l'exploiter, la disponibilité de nouvelles technologies et un état de préparation adéquat de la base industrielle de défense. S'agit-il de dénominateurs communs à toutes les phases de fluctuation observées depuis 60 ans? ici la prudence s'impose pour eux, mais ils tentent de le déterminer.

  Le passage à n nouveau plan économique, industriel et technologique dans les années 1990, la volonté de consolider le leadership militaire des Etats-Unis, la relance des investissements militaires, combinant opportunité et volonté semblent converger et s'alimenter les uns les autres pour former un nouveau cycle de dépenses militaires, très sensible entre 2001 et 2010 (le budget militaire augmente de 78%).

Ce mouvement est favorisé depuis les instances gouvernementales par la bienveillance envers de nouvelles concentrations d'entreprises. Les programmes les plus complexes sont confiés à 6 grands groupes américains (Boing, Lockeed-Martin, Northrop-Grumman, Raytheon, General Dynamics et L-3 Communications), une véritable élite qui se caractérise par la maîtrise simultanée de fonctions de gestion de programmes, de développement de systèmes de communication avancées et de fabrication de plates-formes majeure. Ces 6 acteurs clés de la base industrielle de défense se voient confier des responsabilités qui se reflètent dans l'attribution de contrats de premier plan et par une mainmise étendue sur l'industrie de défense. Parallèlement à cette évolution inédite du pouvoir entrepreneurial sur les grands programmes militaires (il n'y a plus de concurrence gigantesque, de duels sur le marché intérieur des armements... sauf en dédoublant systématiquement l'approvisionnement pour tout type d'équipement!), on assiste à une montée en puissance de l'entreprise privée dans les opérations de gestion. Des milliers d'entreprises de consultations sont invitées à participer au processus d'évaluation du besoin militaire et du suivi des dossiers, incluant la validation des résultats déclarés par les intégrateurs et autres producteurs d'armements. Le changement d'administration ne semble pas indiquer ne fut-ce qu'une inflexion de tendance. 

Pour conclure, les deux auteurs écrivent : "Pour en venir à notre question de départ, il faut reconnaître que rien ne semble annoncer l'amorce d'un nouveau cycle baissier. des compressions budgétaires surviendront sans doute à court terme en fonction de la fin de la guerre en Irak et de l'évolution du dossier afghan dans des pays comme les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni. D'autres révisions à la baisse des crédits militaires découleront de la volonté de mieux contrôler les dépenses gouvernementales. La France et l'Allemagne ont à cet égard revu dans leurs projets des années à venir. Mais ces phénomènes seront très probablement circonscrits dans le temps et limités dans leur ampleur. Par ailleurs le réinvestissement en défense demeurant vigoureux en Asie, l'incidence des actions occidentales sur l'économie de défense mondiale sera moins percutante qu'elle ne l'a été par exemple entre 1989 et 1997. S'il faut ajouter à cela les aspirations de puissances régionales comme le Brésil, l'Iran, l'Arabie Saoudite et la résurrection possible de la Russie, il y a fort à parier que la problématique des fluctuations cycliques en défense soit appelée à changer même si, aussi paradoxal que cela puisse être, une période de repli des budgets militaires s'amorce actuellement dans plusieurs pays occidentaux. Il faut maintenant envisager la possibilité que l'évolution cyclique des dépenses militaires telle qu'on l'a connu au cours des soixante dernières années prenne fin et qu'un nouveau processus de progression lent mais soutenu lui succède au cours des années à venir. Si cette hypothèses se vérifie, la planète entière pourrait en être affectée car il est loin d'être acquis que l'injection continue de dépenses militaires engendrera une plus grande stabilité du monde."

 

      La question reste donc pendante de savoir si - à cause des évolutions stratégiques incertaines qui risquent de perdurer dans un monde multipolaire, y compris avec l'apparition de nombreux troubles sociaux à l'intérieur de pays en crise économique (une logique sécuritaire tous azimuts, quasiment de classe sociale contre classe sociale?), et surtout à cause des récents changements technologiques dans la composition des armements et des appareils militaires - ces dépenses militaires acquièrent peu à peu une autonomie par rapport aux tensions du moment, entrent dans des cycles autonomes par rapport à la sphère économique globale et qui ne dépendent plus des rapports de force militaires. Cela fait évidemment trois questions distinctes qu'essaient de résoudre certains modèles théoriques :

- la question de l'influence des cycles de dépenses militaires sur l'ensemble des économies, sur les cycles de ces économies, question déjà bien traitée, mais qui se renouvelle avec les nouvelles évolutions en cours  ;

- la question d'une autonomisation de ce cycle de dépenses des cycles économiques globaux, question qui reste dans le domaine de l'investigation, notamment sur le fait de savoir si les difficultés économiques actuelles vont influer ou non sur ces dépenses militaires, ou si ces dernières vont continuer de persister indépendemment d'elles, à l'image de la sphère financière, qui elle  semble plus influer sur l'économie globale que l'inverse ;

- la question d'une autonomisation de ce cycle de dépenses des changements stratégiques, question qui déjà commence à être résolue de manière positive.

 

Yves BÉLANGER et Aude FLEURANT, les dépenses militaires : la fin des cycles?, Revue Interventions économiques, n°42, 2010 ; Renaud BELLAIS, Dépenses militaires et besoins de défense : Reprise ou rupture?

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par GIL - Publié dans : ECONOMIE
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Samedi 12 novembre 2011 6 12 /11 /Nov /2011 08:27

                 Les approches libérales, regroupées par exemple par Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM sous le nom générique "smithiens", forment la tendance encore largement dominante, tant dans l'esprit du public que dans les cercles universitaires, de la compréhension de l'économie capitaliste - qu'elles ne nomment d'ailleurs pas ainsi. A la suite d'Adam SMITH, ces économistes adoptent l'explication de l'économie essentiellement en terme de marchés, et cela quel que soit le marché (biens de consommation, biens de production, capitaux, travail, le marché déterminant étant normalement, mais ce n'est finalement plus le cas pour de nombreux économistes à l'heure actuelle, celui des biens de consommation). Si leurs explications, techniques comptables à l'appui, constituent encore la base du raisonnement de la plupart des décideurs économiques, une large partie du monde universitaire estime caduque ces raisonnements, qui eux-mêmes expliquent selon la plupart des économistes hétérodoxes (tendance SCHUMPETER), sont à la base d'un très mauvais fonctionnement du système économique. La recherche constante de mécanismes du marché, qui puisse révéler l'existence de leviers d'influence sur ses évolutions, constitue l'essentiel de l'activité de ces économistes libéraux qui ne s'accordent pas tous, loin de là, sur le rôle de la monnaie, de l'Etat ou des innovations techniques. A tel point qu'il semble parfois difficile de faire entrer dans la même catégorie, les explications classiques, marginalistes, monétaristes du fonctionnement du capitalisme, d'amalgamer des pensées libérales et néo-libérales... L'essentiel de leur communauté de vue réside dans leur opposition farouche aux explications marxistes et dans une certaine méfiance envers l'Etat.

 

       Une manière pratique de comprendre cette explication de l'économie est de faire comme les deux auteurs de... Comprendre les théories économiques : "Prenons un produit donné, par exemple des chemises ; le prix de la chemise est bas, les consommateurs en achèteront beaucoup. Certes, le besoin de chemises est limité, mais ceux qui étaient rationnés par un prix élevé pourront se payer ce qui était jusqu'ici hors de leur portée. Un prix bas attire de nouveaux consommateurs. En d'autres termes, la demande de chemises varie en fonction inverse de la variation  des prix. Au contraire, au fur et à mesure que les prix augmentent, les fabricants de chemises ont normalement avantage à accroître leur production. Un prix élevé peut d'ailleurs rendre rentables des fabrications qui ne l'étaient pas lorsque le prix était bas. L'offre varie dans le même sens que les prix. Nous pouvons représenter les intentions d'achat et de vente des chemises sur un graphique. Sur l'axe des X, nous portons les quantités offertes ou demandées ; sur l'axe des Y, les prix. A chaque niveau de prix correspond une intention d'achat ; en reliant tous les points ainsi obtenus, on obtient  la courbe de la demande. de la même manière, nous pouvons tracer la courbe de l'offre. Si le prix du marché lui était supérieur, des entreprises auraient théoriquement avantage à produire une plus grande quantité de chemises, mais ces chemises resteraient invendues. Ce prix ne pourrait être maintenu. Si le prix du marché était inférieur à ce prix d'équilibre (notons que la recherche principale porte toujours sur ce prix d'équilibre et qu'il s'agit de déterminer le plus vite possible avant les concurrents...), les achats pourraient être importants, mais les entreprises ne produisaient pas les quantités demandées. L'ajustement entre l'offre et la demande suppose naturellement une circulation parfaite de l'information et des anticipations sur les conséquences de tel prix ou de telle quantité offerte ou demandée. Des tâtonnements sont prévisibles, mais le prix qui apparaît sera stable car, à un moment donné, il n'existe (normalement) qu'un point d'équilibre. Bien entendu, sur une période plus longue, le prix d'équilibre change. Par exemple, une augmentation du revenu des consommateurs peut les amener à accepter d'accroître pour chaque niveau de prix les produits désirés. La courbe de la demande se déplace alors vers la droite. On peut aussi imaginer que des innovations techniques abaissent les coûts de production. A chaque niveau de production, le prix permettant un profit acceptable est abaissé. La courbe de l'offre se déplace elle aussi vers la droite ; le prix d'équilibre change. Il s'agit là d'un exemple théorique et simplifié. (...) Les partisans de l'économie de marché pensent que, de toute manière, il est bon de raisonner à partir d'un modèle exemplaire. On peut ainsi mieux comprendre les conditions d'un équilibre stable (comportement rationnel, concurrence, bonne circulation de l'information...) et expliquer les distorsions entre les prix réels et les prix théoriques."

Paul SAMELSON et William NORDHAUS ne présentent pas les choses différemment dans leurs éditions successives du Manuel d'économie de référence qui commence invariablement par une explication de lecture des graphiques de l'offre et de la demande. La monnaie constitue le "lubrifiant" de ces échanges, finalement entre marchandises, une économie moderne utilisant "une énorme quantité de bâtiments, de machines et d'ordinateurs (...), facteurs de production qualifiés de capital (...)". Dans une économie de marché, ce capital relève généralement de la propriété privée, "le revenu tiré du capital allant aux individus". 

 

      L'économiste suisse Léon WALRAS tente d'établir, à la suite de ses prédécesseurs, une science économique parfaitement autonomisée. Il donne une formulation mathématique de l'équilibre général qui démontrerait que, dans un système de concurrence pure et parfaite, le prix de chaque produit est égal à son prix de revient, et que l'ensemble des facteurs de production est utilisé. Il démontre surtout l'interdépendance de tous les prix et de toutes les quantités ; sa théorie est souvent présentée comme la démonstration de la justesse de la vision smithienne, mais beaucoup d'auteurs font remarquer que possibilité de formalisation mathématique et vérité sont deux choses bien différentes, contrairement à ce que l'on veut souvent faire croire aux étudiants en économétrie par exemple. Léon WALRAS lui-même, par ailleurs plutôt socialiste agrarien luttant contre la rente foncière, n'est pas dupe de sa théorie pure. Il propose dans son Traité d'économie sociale que l'Etat s'approprie la rente foncière, ce qui permettrait de supprimer l'impôt. L'échange se ferait alors dans de meilleures conditions. Alors que ses études sont utilisées par les économistes libéraux et tous les défenseurs du marché, sa théorie est loin de conforter la vision libérale de l'économie. Depuis, beaucoup d'auteurs ont perfectionné la théorie de cet équilibre walrasien, notamment ARROW et DEBREU, et cela dans une optique pas forcément libérale (A MARSHALL, KEYNES, LEONTIEFF...). Ce sont ces équations qui, de l'ensemble économique à la microéconomie, qui fondent en grande partie la science économique moderne. 

 

     Au-delà des imperfections, due à l'inexistence d'une concurrence pure et parfaite, étudiées par de nombreux auteurs anglo-saxons (A MARSHALL, E CHAMBERLIN, Joan ROBINSON), les auteurs libéraux se rejoignent sur le fait que l'économie de marché est perturbée par les politiques keynésiennes. Reprenons les explications de Jean-Marie ALBERTINI et d'Ahmed SILEM : "Pour les libéraux contemporains, l'erreur part d'une mauvaises interprétation de la crise de 1929. De la persistance du chômage dans les années trente, Keynes a cru pouvoir conclure qu'il ne pouvait y avoir de retour spontané au plein emploi. Or, (pour eux), 1929 n'est qu'un accident historique. A la suite de mesures prises à contretemps, les autorités monétaires américaines avaient provoqué une amputation de 30% de la masse monétaire. Cet événement fortuit créait le chômage, car les salariés refusaient une baisse identique de leur salaire, autorisant une baisse des prix et un rajustement général. Dans une telle situation, en partant de prémisses théoriques non fondées, la politique keynésienne eut à l'époque des résultats relativement efficaces. La réinjection de pouvoir d'achat et de monnaie permettait de relever les prix et de rendre plus supportables les rigidités des salaires nominaux. Malheureusement, par la suite, la politique keynésienne n'eut plus à lutter contre une situation exceptionnelle. Elle a donc perdu de son efficacité. Pire, en déstabilisant les comportements des agents économiques, elle est devenue pernicieuse. Aujourd'hui, la persistance du chômage n'est plus due à une insuffisance de la demande effective. la relance de la demande ne peut améliorer l'emploi. Pour réduire le chômage, il faut d'abord permettre à l'économie de marché de retrouver un fonctionnement normal. Pour parvenir à ce diagnostic, les descendants d'Adam Smith font trois constatations : 

- Il existe, dans nos économies, une tendance à l'augmentation du chômage volontaire ;

- Les politiques keynésiennes ne parviennent qu'à un abaissement passager du taux naturel du chômage ;

- Les errements keynésiens débouchent sur l'inflation, l'instabilité et des erreurs dans l'allocation des ressources."

   Du coup, pour laisser fonctionnement le marché et éviter les désordres causés par des interventions publiques :

- Il faut abandonner l'idée que le plein emploi est un objectif politique, car le marché du travail est un marché comme un autre ;

- Il est nécessaire d'empêcher la monnaie de jouer un rôle actif dans les anticipations ;

- Il faut réduire le poids des dépenses publiques et leur assurer une plus grande neutralité, quitte à comme Milton FRIEDMAN le propose d'instaurer un système fiscal qui assure un revenu minimum, en deça (impôt négatif) et au-delà duquel (impôt positif) l'Etat intervient uniquement pour faciliter les mécanismes des marchés. Ces dernières propositions indiquent que même chez des économistes libéraux, les préoccupations sociales peuvent y trouver leur compte, même si elles ne constituent pas leur objectif premier ;

- Il faut stimuler la recherche de leur intérêt personnel par tous les acteurs de la vie économique, afin que chacun profite de ses gains.

   Mais il ne faudrait pas croire qu'au-delà de ces positions quasiment de principe, l'accord se fait sur le fonctionnement du capitalisme. Entre ceux qui veulent éliminer la monnaie et ceux qui veulent l'utiliser comme instrument principal de l'économie, les divergences sont fortes. Entre les auteurs classiques, les auteurs marginalistes et les auteurs néo-libéraux, les différentes sont parfois aussi profondes que celles qui les animent envers les autres approches, qu'elles soient marxistes, keynésiennes ou schumpeteriennes...

   Une des raisons sans doute fondamentale à cela est que la science économique est loin de pouvoir se prévaloir de la même solidité que les sciences naturelles, contrairement à certains commentaires. L'information sur les événements économiques à partir de laquelle s'établissent les prix des marchés reste souvent parcellaire, sinon parfois sciemment déformée à des fins stratégiques. Et cela d'autant plus que l'on s'éloigne d'une logique axée sur la circulation des marchandises et que l'on se rapproche d'une logique polarisée sur la circulation de l'argent...

 

   Ainsi, le déploiement des "fils" d'Adam SMITH, au delà des trois grands principes qui fondent le libéralisme économique, à savoir que les individus ont des comportements rationnels, que le marché est l'élément moteur de toute régulation économique et que les valeurs s'échangent contre des valeurs, se diversifie dans le temps, notamment sous la pression de la montée d'autres analyses du capitalisme. De réaction en réaction, il est bien difficile de retrouver parfois dans les raisonnements par exemple de Friedrich HAYEK, les présupposés d'Adam SMITH, lesquels appartiennent à des époques très différentes...

 

  On peut distinguer plusieurs tendances, à l'intérieur desquelles encore des différences peuvent exister, tant les considérations théoriques se mêlent parfois à des luttes (politico-professionnelles) à l'intérieur des institutions économiques :

- L'école classique anglaise : A la suite directe d'Adam SMITH (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations), se situent Thomas Robert MALTHUS (1766-1834), David RICARDO (1772-1823) et John Stuart MILL (1806-1873), au coeur de la révolution industrielle. Thomas Robert MALTHUS (Essai sur le principe de la population, 1798 - Principes d'économie politique, 1820) montre dans le premier ouvrage les liens entre explosion démographique et crises économiques et conteste dans le deuxième la loi des débouches de Jean-Baptiste SAY en montrant que la cause des crises de surproduction provient de l'excès d'épargne des riches. David RICARDO (Méthode de la science de l'économie politique, 1836 - Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1821) allie la réussite sociale, le pessimisme économique et l'abstraction théorique dans un système où la valeur-travail (dont s'inspire ensuite Karl MARX) occupe une place centrale. John Stuart MILL (Principes d'économie politique, 1848) domine l'enseignement dans les universités anglaises et américaines. Sa théorie, bien plus nuancée que celle des autres auteurs, fonde le réformisme libéral. Il ne considère pas comme David RICARDO, l'état stationnaire de l'économie comme une catastrophe (pour ce dernier il est lié à la baisse des taux de profits) et considère que la durée de travail peut être une variable (on peut la réduire...) d'ajustement aux crises de surproduction. Car ce qui préoccupent ces économistes, ce sont bien les crises de surproduction industrielle...

- L'école classique française : Jean-Baptiste SAY (1767-1832), Frédéric BASTIAT (1801-1850), Charles DUNOYER (1786-1862), Jacques RUEFF (1896-1978), parfois considéré plutôt comme un néo-classique (ou néo-libéral) et Henri Charles CAREY (1793-1879) sont les plus souvent cités. Jean-Baptiste SAY (Catéchisme d'économie politique, 1821 - Cours complet d'économie politique, 1828) détaille sa loi des bébouchés, fondamentale pour comprendre toute une partie de l'analyse classique en termes d'équilibre. Il est le premier à faire du profit le revenu d'un service rendu à la production par l'entrepreneur, distingué du capitaliste. Très attaché à la notion de valeur-utilité, ses études sont beaucoup utilisées par la suite par les néo-classiques. Frédéric BASTIAT (Sophismes économiques, Petits pamphlets, Harmonies économiques...). fait partie d'une longue lignée d'économistes qui mêle polémique et théorie économique, dans une défense et une apologie du libéralisme. Il tente de faire la synthèse entre la valeur-utilité et la valeur-travail... Charles DUNOYER fait l'apologie du libéralisme qui n'a pas pour fonction d'améliorer le bien-être et de rendre ainsi la lutte des classes inutiles, mais qui permet d'inciter les travailleurs, enclins à la paresse, à l'alcoolisme et bien d'autres vices (cela ne vous rappelle rien?...) à demeurer dans le bon chemin. Le professeur LEROY-BEAULIEU (fin du XIXème siècle) (par ailleurs pourfendeur des marginalistes) est très représentatif de cette tendance française, dominante longtemps sur l'enseignement universitaire français. On lui doit sans doute ce désespérant conservatisme des études économiques dans l'Hexagone. Jacques RUEFF (Théorie de la parité des pouvoirs d'achat), tout en restant dans une théorie de l'équilibre très classique, montre que tout niveau de charges salariales supérieure à la productivité suscite un déséquilibre de la balance commerciale qui ne peut être corrigée que par une dévaluation monétaire. Il oppose constamment, en arrière-plan, deux types de de civilisations : les civilisations à vrais droits, où les prix sont libres, et les civilisations à faux droits, ou à prix contrôlés. Il se rattache à l'école classique car il laisse toujours une grande place à l'ordre naturel et aux mécanismes automatiques. Henri-Charles CAREY constitue un auteur paradoxal, car il milite pour le libéralisme à l'intérieur et pour le protectionnisme le plus radical à l'extérieur des Etats-Unis. Partisan d'établir un atelier unique (la grande-Bretagne, à son époque) à qui doit être expédié les produits bruts du monde entier (Principe de la science sociale, 1861), cet auteur devrait être plus lu qu'il ne l'est car il énonce bien les principes (trompeurs parfois) dont se réclament les capitalistes américains. S'il prône le libre-échange, c'est presque toujours à sens unique, dans une certaine candeur d'ailleurs. Ce discours libéral cache un nationalisme sans concessions.

 

 Une grande coupure s'installe entre les économistes autour de 1870. Des auteurs entendent rompre avec une certaine historicité (qui ne cachent pas les conflits socio-économiques par exemple) et veulent faire de l'économie une science positive, et non normative. En refusant tout sens idéologique, ces économistes installent une sorte de discours qui devrait de toute façon s'imposer à tous les acteurs économiques. A la valeur-travail, notion autour de laquelle peut s'élaborer ouvertement un conflit doctrinal, ils préfèrent la notion de valeur-utilité. La valeur-travail est bien entendu incohérente par rapports aux hypothèses de base de l'harmonie des intérêts. Ce qui détermine en fait la vraie valeur des choses, c'est la valeur-utilité. Ce n'est pas la travail qui détermine la valeur, mais l'utilité marginale de la dernière unité du bien disponible, soit la satisfaction ou le plaisir. En soit, le marginalisme est une technique d'analyse qui peut se développer dans des contextes totalement différents, y compris autrefois en Union Soviétique. c'est pourquoi il faut le distinguer du néo-classicisme qui se situe dans une perspective microéconomique et accorde un rôle central au calcul en termes d'utilité dans la réalisation de l'équilibre économique. Ces économistes veulent en quelque sorte revenir à l'étude des fondamentaux qui favorisent l'équilibre économique, en abandonnant les recherche sur la croissance et la dynamique ds structures (ce qui permet, là encore, d'éviter de penser en terme de conflictualité...). 

  Là encore des différences essentielles séparent différentes écoles :

- L'école marginaliste de Vienne, avec Carl MENGER (1840-1921), E von BÖHM-BAWERK (1851-1914) et Frédéric von WIESER (1851-1926) pour la première. Une deuxième école de Vienne, appelée néo-marginaliste, diffuse véritablement les idées nouvelles dans le monde entier. Carl MENGER se tourne surtout vers la psychologie pour expliquer l'économie plutôt que vers les mathématiques. E von BÖHM-BAWEK s'intéresse principalement au capital et à l'intérêt du capital en rejetant la théorie néo-classique des trois facteurs de production (terre, travail, capital). F von WIESER introduit la notion de valeur naturelle et lie valeur et distribution des revenus. Cette notion de valeur naturelle des biens, mise en évidence lorsqu'on supprime l'inégalité des revenus, fait distinguer les biens à forte utilité sociale (valeur d'échange plus élevée), des biens à faible valeur d'usage social (valeur d'échange plus faible). La production devrait s'orienter vers les biens les plus nécessaires... à condition que cesse l'inégalité des revenus... On peut faire remarquer que l'on peut théoriser à l'infini sur l'identité entre valeur sociale et valeur de marché tout en occultant cette condition... Encore une manière de passer outre à une analyse de conflits entre agents économiques bien différents...

- L'Ecole marginaliste anglaise et fondation de l'Ecole de Cambridge regroupe Stanley JEVONS (1835-1882), F Y EDGEWORTH (1845-1926) et Alfred MARSHALL (1842-1924). Ils font des mathématiques abstraite la base de l'économie, celles-ci seules pouvant établir sa scientificité. Alfred MARSHALL (Principes d'économie politique, 1890 - Industrie et Commerce, 1919 - Monnaie, Crédit et Commerce, 1923) remplace John Stuart MILL comme auteur principal des manuels universitaires anglo-saxons. Fondateur de l'Ecole de Cambridge, il amorce l'économie industrielle et les études sur la théorie de la concurrence monopolistique (développée par E H CHAMBERLIN et Joan ROBINSON). Si les pionniers du marginalisme affichent des opinions extrêmes, les analyses d'Alfred MARSHALL sont beaucoup plus nuancées. Système-pratique plutôt que système cohérent, son approche permet toutes les ramifications idéologiques. Il montre bien les différences entre la théorie et la pratique dans l'élaboration de la libre concurrence. Après lui, A C PIGOU (économie du bien-être), Joan ROBINSON (concurrence imparfaite et accumulation du capital marxiste), Piero STRAFFA (retour à RICARDO) et N KALDOR (mêlant apports de KEYNES et de MARX) poursuivent les études de l'Ecole de Cambridge dans des voies bien différentes, tout comme John HOBSON (théoricien de l'impérialisme). Mais peut-on vraiment alors parler d'une même école pour ces économistes, à part le fait d'avoir traversé au début les mêmes circuits d'études?

- L'Ecole de Lausanne fondée par Léon WALRAS (1834-1910), tente de trouver une solution complète et précise à l'équilibre général, ceci en montrant l'interdépendance de tous les prix et de tous les revenus ; et en s'appuyant sur le rôle de l'utilité dans la formation des prix et de la valeur d'échange, tout en situant les conditions de fixation du prix de la monnaie. Son successeur direct, Vilfredo PARETO (1848-1923) poursuit les recherches  sur l'économie pure et mène en même temps des recherches sociologiques et sur les sciences politiques. Il développe une théorie de l'élite et une critique virulente du socialisme et de la démocratie. Il rompt avec la vision du fondateur (Manuel d'économie politique, 1906) par une critique de la notion d'utilité : en fait, le consommateur ne "mesure" pas l'utilité d'un bien ; il sait seulement qu'il préfère une quantité d'un certain bien pour un prix donné à un quantité d'un autre bien à un autre prix donné. Il classe les préférences. Que ce soit en économie ou en politique, l'individu agit en fonction de ce qu'il pense être un optimum. A C PIGOU (1877--1959), successeur de MARSHALL à la tête de l'Ecole de Cambridge est en quelque sorte son continuateur lorsqu'il décrit une économie de bien-être. Toute une construction algébrique supporte ces théories. En fait, si pendant des décennies les oeuvres de PARETO éclipsent celles de WALRAS, celles-ci reviennent sur le devant de la scène "économiste", lorsque des auteurs comme K ARROW, Maurice ALLAIS, G DEBREU, J R HICKS et P A SAMUELSON estiment que l'équilibre général du fondateur de l'Ecole résiste beaucoup mieux que les autres systèmes postérieurs aux critiques de KEYNES. Ces sont les tableaux et les équations mathématiques de WALRAS qui sont pris comme bases de raisonnements chez W LEONTIEFF, et chez les économistes français E MALINVAUD, J-C MILLLERON, J-P FITOUSI et P ARTUS. C'est une véritable économie néo-walrasienne qui se développe, tant dans les travaux de macroéconomie et que microéconomie. 

 

  Seconde grande coupure chez les économistes, alors que les foyers du néo-classicisme se développent un peu partout, entre les deux guerres mondiales, se développe, se sur-développe, pourrait-on écrire, un néo-marginalisme. L'hédonisme simpliste des fondateurs d'Ecole est abandonnée, au profit du calcul économique, mais dans des directions là encore bien différentes.  Car ce néo-marginalisme se refuse à une option libérale a priori (ce qui ne l'empêche pas d'y tomber le plus souvent...), le calcul économique pouvant régir aussi bien une économie capitaliste qu'une économie centralisée. On la voit en oeuvre dans les différentes planifications économiques après 1945, dans les pays occidentaux. L'appréciation de l'utilité n'est plus aussi indépendante du milieu social ou de la pression sociale. On admet une grande part de conflictualité tous azimut dans nombre de théories économiques. Ces nouveaux économistes substituent tous (sauf von NEUMANN) à l'utilité cardinale l'utilité ordinale, ce qui évite la mesure (finalement jugée impossible...) d'un élément subjectif. On peut distinguer, mais il semble qu'au fur et à mesure qu'on approche du XXIème siècle, le tableau se complexifie notablement :

- La deuxième Ecole de Vienne, qui en fait se diffuse de par le monde, est fortement mathématique. S'y retrouvent Hans MAYER, von STRIGL, Nicolas ROSENSTEIN-RODAN, Friedrich von HAYEK et aussi Joseph SCHUMPETER, ainsi que, mais alors l'échantillon semble vaste, Albert AFTALION, Gaétan PIROU, François PERROUX, Henri BOUSQUET, René COURTIN, E PANTALEONI, Luigi EINAUDI et Ugo RICCI... Plusieurs économistes "sortent" du cadre de l'Ecole de Vienne par la suite, notamment SCHUMPETER, PERROUX....

- Le marginalisme américain, vivier du néo-libéralisme rassemble J B CLARK (1847-1938), F W TAUSSIG (1859-1940), Irving FISHER (1867-1947), Frank KNIGHT (1885-1973) et Edward H CHAMBERLIN (1899-1967) parmi les plus importants auteurs. Un des fondateurs du marginalisme, J B CLARK, précise la loi naturelle de la répartition en fonction de la productivité marginale des facteurs, qui supporte sa dénonciation des trusts et des monopoles qui empêchent le fonctionnement du marché. F W TAUSSIG, avec certaines tendances keynésiennes, étudie surtout le commerce international, et rencontre lui aussi dans ses réflexions ces mêmes mastodontes économiques. Irving FISHER aborde de nombreux sujets même s'il est surtout connu pour avoir formalisé la théorie quantitative de la monnaie, théorie qui est ensuite utilisée aussi bien par KEYNES que par l'Ecole monétariste actuelle. Frank KNIGHT (Risque, Incertitude et Profit) , fondateur de l'Ecole de Chicago dominée ensuite par Milton FRIEDMAN, présente le profit comme la contrepartie du risque assumé par l'entrepreneur. Son discours parait souvent de nature apologétique, dans une justification sans limite du profit. Edward H CHAMBERLIN (Théorie de la concurrence monopolistique, 1933) se centre sur la formation concurrentes des prix du marché. Il s'ait pour chaque firme d'élever ses prix sans perdre sa clientèle. 

- L'Ecole de Stockholm est souvent rapprochée de KEYNES, même si Gustave CASSEL s'oppose fortement aux théories de ce dernier. En fait, les débats sur les conséquences de la crise de 1929 précipite de manière opposée les positions des auteurs de formation souvent proches, qui s'écartent les uns les autres selon les thèmes. Le rôle de la monnaie (et de l'Etat) est la pierre d'achoppement entre nombre de visions économiques. On y trouve Knut WICKSELL (1851-1926), beaucoup dans le prolongement de Jean Baptiste SAY, von HAYEK, Strigl, L von MISES (qui vont ensuite dans la seconde Ecole de Vienne....), T C KOOPMANS (Ecole hollandaise)...  C'est surtout par cette Ecole que les croisements et les décroisements avec le keynésianisme se font...

- Alors que l'essentiel de l'Ecole de Cambridge passe du côté des keynésiens, reste dans la persective néo-classique, John Richard HICKS (Valeur et Capital, 1939) qui reformule l'équilibre général de WALRAS.

- Certains économistes néo-classiques recherchent une voix socialiste ou socialisante : E BARONNE (1859-1924), Otto EFFERTS (1870-1923), A AFTALION, qui pourrait être classé parmi les néo-keynésiens par ses travaux macroéconomiques et par sa théorie de cycle, A LANDRY (1874-1956). 

- Un autre courant, héritier de la tradition des ingénieurs économistes français à la DUPUIT, participe au progrès de l'économétrie contemporaine : C COLSON (1853-1939), F DIVISIA (1889-1964), Maurice ALLAIS; J lESOURNE, E MALIVAUD, J C MILLERON... C'est sur beaucoup de leurs travaux que se fondent certaines approches économiques de l'impact sur l'économie des dépenses militaires. Certains auteurs de ce groupe parviennent à une reformulation de la théorie walrasso-parétienne de l'équilibre. D'après un théorème fondamental du rendement social formulé par Maurice ALLAIS, "toute économie, quelle qu'elle soit, collectiviste ou de propriété privée, soit d'organiser sur une base dévcentralisée et concurrentielle". G DEBREU (Théorie de la valeur, une analyse axiomatique de l'équilibre économique, 1958), expose toutes les hypothèses de la théorie de l'équilibre et les relations entre équilibre et optimum dans une économie de marché. Nous ne pouvons que recommander cet ouvrage, même lorsqu'on ne partage pas la vision libérale de l'économie...

 

           Ce qui frappe, dans tous ces travaux, même dans ceux qui se montrent critiques envers l'intervention de l'Etat, c'est que, plus ou moins, tous ces économistes travaillent à un moment ou à un autre dans le cadre d'un large développement... des moyens étatiques d'interventions économiques, ne serait-ce que dans les différents planifications d'après-guerre. Comme s'il s'agissait avant tout de faire apparaître le capitalisme comme un système capable de rivaliser autant sur le plan de la production de richesses que sur les effets sociaux avec les différentes variantes de propositions venant d'économistes plus ou moins tentés par les expériences de "socialisme" à l'Est de l'Europe, en Asie et en Amérique Latine... Cet effet de mimétisme l'emporte parfois sur les considérations de base "smithiennes" de l'économie de marché. Ce mouvement, bien que général, n'est pas uniforme, mais il semble bien qu'au lieu de décridibiliser les approches interventionnistes, il les a renforcé en l'obligeant à plus de rigueur dans ses démonstrations comme dans sa pratique. Les théories de SCHUMPETER et de KEYNES n'auraient pas été aussi affinées sans les regards critiques des auteurs (qu'ils côtoyaient parfois...) libéraux et néo-libéraux. La plupart des études ne s'opposent pas à KEYNES, mais tentent de trouver une présentation du keynésianisme (puisque c'est la théorie alors dominante) plus ou moins conformes aux habitudes néo-classiques...

La situation change radicalement après la chute du "socialisme" et de l'Union Soviétique. Plus de système économique concurrent en vue... donc les théories sur la libre concurrence peuvent reprendre le dessus, dans une critique radicale de toutes les interventions de l'Etat. Bien entendu, même pendant la domination pratique du courant keynésien, l'élaboration théorique est demeurée en partie néo-classique, notamment à coup de formalisations mathématiques. Mais dès les années 1980,  c'est une véritable contre-offensive néo-classique qui part à l'assaut de toutes les "citadelles" universitaires et... étatiques. 

 

      Même si ce ne sont pas vraiment les auteurs-clés de cette contre-offensive, Paul Anthony SAMUELSON (né en 1915), qui reformule dans ses différents manuels les idées de KEYNES dans une option néà-classique et Friedrich August von HAYEK, qui perpétue la deuxième Ecole de Vienne, anti-keynésien farouche et pourfendeur du marxisme, comme du freudisme d'ailleurs, contribuent dans le monde universitaire et dans le grand public à décrédibiliser les interventions de l'Etat dans l'économie. C'est en fait tout un faisceaux d'auteur de différents courants qui mènent une véritable reconquête (qui parait être aujourdh'ui remise en cause) des institutions et des cerveaux. Nous pouvons distinguer différents courants, suivant qu'ils s'opposent plus ou moins à l'approche keynésienne :

- Qualifiée par certains de fondements microéconomiques de la macroéconomie, la théorie des déséquilibres (contre-révolution keynésienne), préparée par WICKSELL ou SAMUELSON est élaborée par R CLOVER, A LEIJONHULVUD, J-P BERNASSY, E MALINVAUD, Michio MORISHIMA, Janos KORNAÏ (Anti-Equilibrium, 1971)... 

- Autre type de combinaison  entre keynésianisme et néo-classicisme, un monétarisme initié par M FRIEDMAN, situé dans l'Ecole de Chicago, met l'accent sur le rôle à court terme de la monnaie, sans lui accorder de rôle sur le moyen et long terme. De nombreuses variétés de monétarismes possèdent en commun un certain pragmatisme dans la mise au point d'instruments et d'indicateurs d'une politique économique. Les recherches actuelles portent sur l'hypothèse du taux de chômage naturel (très extensible...), la crédibilité des politiques de stabilisation et la mise au point de modèles de plus en plus sophistiqués. 

- Parmi les théoriciens de l'économie publique, se séparent de ceux qui s'attaquent au problème posé par le Welfare State (politique sociale), ceux qui s'intéressent au problème de l'offre et de la demande de biens collectifs (Ecole des chois publics ou Analyse de la bureaucratie). D MUELLER (Public Choice) et B FREY (Modern Political Economy, 1978) synthétisent de telles recherches. La bureaucratie semble être l'objet principal de leurs préoccupations pour des auteurs comme M BUCHAMAN (Théorie fiscale et économie politique, 1960 - Finances publiques et processus démocratique, 1967), William NISKANEN (Bureaucratie et gouvernement représentatif, 1971) et Gordon TULLLOCK (Le marché politique, 1978). La théorie de l'information et des incitations est constitutive de la nouvelle micro-économie, et finalement rejoint cette problématique de la circulation d'information sur les réalités économiques qui forme une sorte de noeud gordéen de l'équilibre. La réflexion sur l'asymétrie d'information des agents en interaction est menée par des auteurs comme William S VIKREY (1914-1996) et James A MIRRLEES. On peut comprendre que ce "pénible problème" mette en difficulté toute les théories fondées uniquement sur l'étude des équilibres des marchés....

- La Nouvelle Ecole classique n'a que faire de ces problèmatiques qui semblent pour elle vouloir à tout prix intégrer KEYNES et ses "erreurs". L'Ecole de Minneapolis (R E LUCAS, T J SARGENT, N WALLACE) élabore d'autres postulats que keynésiens. Il s'agit surtout de la capacité des agents économiques à optimiser et à anticiper rationnellement et d'autre part de comprendre comment parvenir à l'équilibre des marchés, avec des modèles en forme de système clos d'interactions. Il s'agit surtout d'élaborer pour les décideurs des modèles marcro-économiques d'aide à la décision, donc de repérer les invariants et les enchainements, à la suite de WALRAS et de PARETO. Cette nouvelle macro-économie classique comporte deux axes de recherche pour expliquer les fluctuations économiques, chaque orientation suscitant des évaluations spécifiques de la part des auteurs... Il s'agit d'une part (F MUTH, Anticipations rationnelles et théorie des mouvements des prix, Econometrica, 1961 - R E LUCAS, anticipations et neutralité de la monnaie, Journal of Economic Theoru, 1972...) de recherches qui attribuent les fluctuations de l'activité économique globale aux anticipations rationnelles des chocs monétaires. Et d'autre part de la théorie des cycles réels des affaires, une théorie de cycle économique provoqué par des facteurs indépendants de la variation de l'offre de monnaie (Finn KYDLAND, John LONG, Edward PRESCOTT, Charles PLOSSER, REBELLO....). La monnaie est alors considére comme n'ayant aucun rôle, ou alors pure variable déterminée dans le modèle mais jamais déterminante... 

- Des économistes qui rejettent ou ignorent complètement les apports de KEYNES proposent des théories de l'économie de l'offre, qui reviennent beaucoup aux écrits de J-B SAY. Ils se situent dans un vaste mouvement intellectuel dit de l'individualisme méthologique. (LEPAGE, L'avenir du capitalisme ; JJ ROSA et Florin AFTALION, L'économie retrouvée, 1977)

- Parmi les théories néo-classiques de la croissance, celle de Ch W COBB et P H DOUGLAS prend en compte à la fois le capital, le travail et progrès technique. B ROSIER, dans Croissance et Crise capitaliste fait remarquer qu'"une des constantes de la pensée néo-classique est une optique centrée sur la recherche de moyens propres à retrouver le "paradis perdu" d'un optimum concurrentiel". 

- Sans doute, le développement le plus récent et le plus spectaculaire du renouveau des études néo-libérales se situe-t-il dans l'exploitation des la théorie des jeux, parallèlement à la recherche de nouveaux raisonnements rationnels. Cette théorie des jeux alimente la réflexion sur le fonctionnement du marché financier, et ce d'autant plus que les salles de marchés s'informatisent et que les confrontations entre offres et demandes peuvent avoir lieu en temps réel. (Harry MARKOWITZ (né en 1927), William SHARPE, Merton MILLER, et Harry V ROBERTS, Principes de gestion financière des sociétés...)

 

Jean-Marie ALBERTINI, Comprendre les théories économiques, Editions du Seuil, 2001 ; Paul A SAMUELSON et William NORDHAUS, Economie, Economica, 2000.

 

ECONOMIUS

 

 

 

 

 

 

Par GIL - Publié dans : ECONOMIE
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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 09:10

             Deux manières peuvent coexister dans une présentation du fonctionnement du capitalisme : une présentation qui met l'accent uniquement sur les mécanismes strictement économiques d'éléments qui fonctionneraient suivent des lois quasiment naturelles, en roue libre, automatiquement et une présentation qui met l'accent sur les acteurs du système économique, qui refuse cette désincarnation un peu trop favorable, du reste, à une partie seulement des acteurs en question. Personne ne présente plus le capitalisme - à part quelques économistes perdus dans les calculs et graphiques - comme un système uniquement économique, mais il existe encore de façon dominante, dans la presse comme dans l'enseignement de présenter le capitalisme comme un ensemble de rouages, comme une méga-machine, ce qu'il n'est qu'en partie.

 

                 François PERROUX donne une présentation positive du fonctionnement du capitalisme dont on peut faire le départ d'une discussion.

"La vie des hommes en société n'apparaît à l'observateur scientifique ni comme un pur conflit ou concours de libertés, ni comme un pur agencement d'automatismes et de mécanismes. le tort de nombreux interprètes de la vie économique a été de la concevoir soit tissée de choix libres et de contrats délibérément conclus, soit constitués par des ajustements mécaniques de quantités individuelles ou globales. Le fonctionnement d'un système économique réel et dynamique dépend à la fois de liaisons automatiques ou quasi automatiques et des libres choix, d'actes créateurs dont les conséquences sont largement imprévisibles pour les parties directement impliquées et imparfaitement prévisibles pour le tiers observateur qui enregistre les mouvements de masses. L'une des forces les plus certaines du régime capitaliste est de faire, en vue du rendement économique, sa part à chacun de ces aspects et à chacune de ces chances de la vie sociale. Le marché est issu de décisions et de choix, émanant des individus et des unités élémentaires : firmes et ménages. la rencontre des décisions et choix de tous formule une loi impérative pour chacun. Le prix de concurrence auquel nu n'échappe n'est l'oeuvre particulière de personne. Mais ce régime résiste par sa structure même à l'ossification et à la sclérose. la nouveauté y pénètre, non sans à-coups et fluctuations mais par des modifications susceptibles d'être amorties et absorbées avec un bénéfice net. Si tout va bien, l'inégalité est tenue dans les limites qui la rendent supportable ; la domination est précaire et transitoire." Le fonctionnement du capitalisme s'inscrit dans des calculs des différents acteurs (rencontre entre désirs et pouvoir d'achat des individus et offre de marchandises et de services) calculs qui induisent un quasi-automatisme du marché, globalement, dans un modèle d'équilibre dynamique qui, en définitive sous l'influence d'un certain nombre de facteurs, est toujours instable. Parmi ces facteurs figurent les inadéquations entre emploi des ressources et attentes des consommateurs, dans l'espace, mais ausi surtout dans le temps. Ajustements et désajustements constituent la trame du fonctionnement normal du système, car le capitalisme "tire son dynamisme de la conjugaison d'innovation et des faits de domination." Ce dynamisme "repose, dans ses secteurs les plus caractéristiques, plus encore que sur le calcul, sur le pari". Que les marchandises et les services offerts trouveront preneurs et seront acquis à des prix adéquats. Les innovations en question peuvent être techniques (invention technique matérielle) ou purement monétaires. "Pour que le capitalisme soit largement accepté et pour que les principes de son fonctionnement déroulent sans a-coups insupportables leurs conséquences, il faut donc que le produit global soit assez élevé pour que les inégalités dans la répartition des richesses et des revenus aient au moins quelque apparence d'utilité et d'efficacité économiques. On en dira pas plus. Nul, en effet, n'a encore trouvé le secret de mesurer économiquement et statistiquement l'inégalité inéliminable pour un niveau de produit donné ou l'inégalité la plus propre à porter au maximum le produit. (En plus, précisions-le, le produit pr,nd un certain temps à naître et ne rencontre pas forcément son objectif.). Le certain est qu'aucun système économique ne peut maintenir et élever la productivité en organisant l'égalité des rémunérations, en contrepartie de l'inégalité des prestations et des capacités. Le marché, en régime de concurrence praticable, maintient un certain (et François PERROUX souligne ce certain) contact entre les prestations productives et leurs rémunérations ; le régime de l'entreprise, par la liberté même qu'il octroie à l'entrepreneur ou à ses représentants, permet de rémunérer exceptionnellement les prestations exceptionnelles. de fortes présomptions militent donc en faveur de l'efficacité économique des inégalités présentes dans le système capitaliste. Encore faut-il que le produit global de ce système soit assez élevé pour que ses fluctuations soient supportables. Si elles sont très accusées, et surtout, si les dépressions se prolongent, accompagnées d'un chômage massif, il n'est pas de puissance au monde qui puisse protéger la foi dans les vertus de l'économie de marché et dans l'entreprise. Les oscillations sur un trend progressif sont acceptées, les oscillations dans la pénurie et la misère semblent à tous inutiles. (...)".

 

          Dans le petit ouvrage du même nom (le capitalisme), dans la même maison d'édition, Claude JESSUA adopte une toute autre présentation du fonctionnement du capitalisme. Pas de mention d'un progrès qui s'approche de l'intérêt général, et un dernier chapitre traite comme si ce système économique devait être défendu, des "ennemis du capitalisme", qui argumente sur le fait qu'il n'y a pas véritablement de crise du capitalisme, mais une crise, succédant à bien d'autres, dans le capitalisme. C'est bien le point de vue des capitaines de l'économie sur l'évolution du capitalisme qui est décrit. il met l'accent sur le fait majeur de la révolution industrielle, sans lequel nous ne pouvons pas comprendre ce système économique : "Nous devons (...) prendre en compte le fait que la nature même des mouvements économiques généraux, ainsi que les rythmes qui en scandent le déroulement se sont profondément modifiés. Avant la révolution industrielle, les nations européennes étaient essentiellement agricoles ; c'étaient donc les temps et contretemps de la production agricole qui marquaient la conjoncture. Désarmais, ce sont les mouvements de l'industrie et du crédit qui vont gouverner les rythmes de l'activité économique. Retenons en tout cas de l'esquisse historique qui précède (dans son ouvrage) que la naissance et le développement du capitalisme n'ont été possible que grâce à l'ouverture des régions et des nations (le fameux désenclavement du monde décrit entre autres par Fernand BRAUDEL) les uns aux autres, à l'émancipation des producteurs à l'égard des pouvoirs locaux, à l'émancipation des esprits à l'égard des Eglises, à la substitution des opérations en monnaie aux opérations en nature."

Le professeur émérite à l'Université Panthéon-Assas (Paris II) indique que les rythmes de l'activité économique engendrent un contrastes entre périodes dans lesquels le fonctionnement du capitalisme s'avère très différent d'une période à l'autre. Il n'est pas possible de décrire un fonctionnement uniforme qui soit entièrement valide du capitalisme des cinq phases distinctes qu'il expose, à la suite d'Angus MADDISON. Ces cinq phases distinctes comportent des traits spécifiques saillants :

- La première phase (1820-1870) correspond à l'industrialisation progressive, à la combinaison entre la révolution industrielle et la libéralisation des échanges extérieurs de chacun des zones considérées ;

- La deuxième (1870-1913), relativement calme, coïncide avec une grande prospérité et correspond à la diffusion planétaire des progrès techniques, à la grande mobilité des facteurs de production (les capitaux comme les hommes) et au progrès des communications et des transports. C'est un régime libéral qui prévaut dans la plupart des pays, en ce sens que les lois du libre échange continuent d'être appliquées, que les pays ont adopté l'étalon-or avec un régime de changes fixes. Les gouvernements n'interviennent pas ou peu dans les économies, les dépenses publiques restent réduites, l'Etat se contente d'exercer ses attributions régaliennes du maintien de l'ordre, de la défense et de l'instruction publique ;

- La troisième phase (1913-1950), tragique, est marquée par deux guerres mondiales et une crise majeure. Le libre-échange est remplacé par le protectionnisme, l'économie libérale, par l'économie de guerre, puis par l'économie dirigée. La guerre de 1939-1945 provoque non seulement un nombre énorme de victimes et de destructions matérielles massives, mais aussi une redistribution des cartes économiques amorcée après la première guerre mondiale. Cette redistribution des richesses et de la puissance économique s'effectue en faveur des Etats-Unis, au territoire épargné, qui avaient mis dans la bataille toutes les ressources de leur appareils productif et de leur capacité d'innovation technique, tandis que les nations européennes étaient sortie très appauvries de ces deux conflagrations ;

- La quatrième phase (1950-1973), qui correspond à peu près aux "Trente glorieuses" décrites par Jean FOURASTIÉ, est une phase de rattrapage, pour les pays occidentaux, âge d'or de l'histoire économique. Cette période est dominée par l'élan déclenché par les besoin de la reconstruction, par le début de la guerre froide entre l'Est et l'ouest et par la solidarité qui en a résulté entre les nations occidentales européennes et les Etats-Unis, solidarité notamment traduite par le plan Marschall et par la volonté des gouvernements américains successifs d'assumer des responsabilités mondiales, y compris dans le domaine économique. Pendant toute cette phase, les Etats-Unis servent constamment de modèle, aussi bien en matière d'investissements et de progrès techniques qu'en matièr de méthodes de gestion et de politique économique. D'autre part, la période en question voit s'instaurer les politiques de protection sociale (l'Etat-providence) et des politiques de la demande globale d'inspiration keynésienne. Se mettent en place des "stabilisateurs automatiques" et des politiques de stabilisation conjoncturelle, au point que la notion de cycle semble devenir obsolète, les taux de croissance étant toujours positifs. S'amorce un grand mouvement d'ouverture des frontière économique entre les pays, mouvement caractérisé par l'abandon progressif de pratiques telles que le contrôle des changes, s'affirme la tendance à la convertibilité générale des monnaies dans les pays occidentaux et en Extrême Orient, débuts vers la mondialisation de l'économie ;

- La cinquième phase (1973-1994), commencée par deux chocs pétroliers, se caractérise par un changement brutal du régime de croissance, engendrant une forte poussée de chômage et d'inflation. Une nouvelle politique conjoncturelle se met en place : abandon des politiques keynésiennes de relance, prélude à la politique d'unification monétaire européenne. 

Au lieu d'envisager une sixième phase, non achevée, l'auteur se tourne alors, pour expliquer cette succession de phase, vers les hypothèse de KONDRATIEFF et de SCHUMPETER de cycles longs. Ces cycles longs, de quarante ans environ, correspondent à des innovations majeures :

- Premier cycle  : 1785-1845, première révolution industrielle, marquée par l'énergie hydraulique, l'industrie textile et l'industrie du fer ;

- Deuxième cycle : 1845-1900, industrie de la vapeur, chemin de fer et acier ;

- Troisième cycle : 1900-1950, électricité, industrie chimique et moteur à combustion interne ;

- Quatrième cycle : 1950-1990, industrie pétrolière, électronique et aviation ;

- Cinquième cycle débutant en 1990, réseaux numériques, logiciels et nouveaux médias, qui pourrait se terminer aux environs de 2020...

L'auteur reprend une explication de l'accélération de l'histoire s'expliquant de trois manières : d'abord par une sorte d'effet d'apprentissage, les entreprises et même les consommateurs sont plus à l'affût des nouveautés et plus promptes à les adopter, ensuite parce les innovations les plus marquantes, celle du cinquième cycle, ont tendance à se développer de façon exponentielle, touchant toutes les branches de l'économie et engendrant un abaissement des coûts unitaires par économies d'échelle (effets de réseaux), et enfin par le fait que ces innovations, en raison de leur caractère largement immatériel (mais l'auteur néglige peut-être les dépenses nécessaires d'énergie...), se prêtent facilement aux forces de la concurrence, désormais mondiale. 

           Ces innovations, décrites par SCHUMPETER dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) s'accompagnent d'une massive "destruction créatrice", sorte de tempête économique qui entraîne la disparition brutale de centaines de milliers d'emplois, tout en provoquant la création d'emplois nouveaux en nombre égal ou supérieur. Cela ne peut se faire que si l'économie a un haut degré de flexibilité, donc une capacité d'adaptation rapide, et que si les conditions de la concurrence y sont respectées. Et ceci dans un ouverture globale des économies, permise par le rôle croissant des marchés financiers. "Désormais, résume Claude JESSUA, en effet, c'est de plus en plus par un appel aux marchés (par augmentation de capital ou par émission d'obligations) que les grandes firmes se procurent les fonds dont elles ont besoin pour financer leurs investissements. Or, les marchés financiers sont interconnectés et ils ont la particularité d'être beaucoup plus instables que les marchés des biens et services. ce sont en effet des marchés d'opinion : ils dépendent des prévisions des opérateurs sur l'évolution des valeurs négociées, prévisions qui ont nécessairement une fragilité intrinsèque. Les engagements et les dégagements des opérateurs sur telle ou telle valeur se font instantanément, à la différence des opérations industrielles, qui prennent du temps et qui présentent, une fois réalisées, un certain caractère d'irréversibilité, et donc d'inertie. Les transactions sur ces marchés sont affectées par le comportement moutonnier des opérateurs, comportement qui expliquent la formation de bulles financières ainsi d'ailleurs que les dégonflement. Les économies de marché acquièrent pour ces raisons une volatilité marquée : elles connaissent des fluctuations rapides, amplifiées par l'interdépendance internationale des économies. (...)".

 

   Même si, tout au long de l'histoire du capitalisme et s'il existe en définitive plusieurs types de capitalisme, ce qui le caractérise réside dans plusieurs éléments : 

- Dans la circulation des biens économiques (ou même de services) en vue de leur consommation ou de leur utilisation pour produire d'autres marchandises, l'intermédiaire-argent joue un rôle de premier plan. Il ne s'agit ni d'un échange de marchandise à marchandise (économie de troc pur et simple) ni d'échange pur (il y a au moins un référent de marchandise même si celui-ci est presque oublié, comme dans certaines variantes de capitalisme financier) entre monnaies ;

- Il existe une dissociation plus ou moins complète entre le capitaine de l'entreprise, le capitaliste et les travailleurs qui produisent les marchandises ou les services. Dissociation qui se traduit par un partage des rôles : au travailleur un salaire calculé par le propriétaire ou le gestionnaire de l'entreprise, au capitaine de l'entreprise la direction de toutes les opérations. Ceci peut paraître moins clair dans le cas de l'artisanat, cela l'est complètement dans le cas d'une grande entreprise. Il existe une hiérarchie et selon la variante de capitalisme dont il s'agit, cette hiérarchie et plus ou moins stricte, en terme de répartition de pouvoirs comme en termes de travail ou de type de travail effectif ;

- Même dans un système où le travailleur-salarié fait presque office d'esclave, ce dernier est considéré comme précieux, au moins tout le long d'un processus conçu comme continu (même si ce continu est bref), - il faut au moins renouveler sa force de travail - et possède toujours la capacité de discuter et de défendre, et d'améliorer son statut, soit en progressant lui-même dans la hiérarchie de l'entreprise, soit dans une action collective entre travailleurs ;

- La lutte économique la plus visible, la plus commentée, la plus codifiée a lieu entre capitaines d'entreprise, dans un système de concurrence évolutif, au gré des innovations et des événements strictement politiques. A un point que beaucoup d'économistes considèrent les combats livrés entre entreprises d'une même branche et entre différentes branches comme les seuls combats qui comptent réellement dans l'évolution du capitalisme ; les combats internes aux entreprises étant des éléments parasites de ces luttes économiques. De plus, les entreprises qui ne veulent pas obéir aux règles générales du capitalisme (par exemple frein dans la recherche du meilleur profit, ou à l'inverse recherche de profit sans contrepartie - piratages ou banditismes) sont combattues farouchement avec l'aide des systèmes politiques capables d'actionner la violence ou de systèmes judiciaires capables de les déclarer hors-la-loi. Le capitalisme agit comme un système nécrophage à l'égard de tout autre système, dont il amalgame et réagence les forces (d'ailleurs c'est sa préférence), à défaut de les détruire.

   Le capitalisme possède en commun avec un certain nombreux d'autres systèmes économiques, et surtout si celui-ci est étendu dans le temps et dans l'espace, de garder opaque, aux yeux des dirigeants comme aux yeux des subordonnés, son véritable fonctionnement. De fait, dans l'évolution du capitalisme, le système évolue dans des formes de plus en plus complexes, jusqu'au capitalisme financier où même un trader, noyé dans ses calculs quotidiens, ne perçoit même pas son fonctionnement global.

 

     Si l'analyse marxiste est si combattue par les acteurs principaux du capitalisme, c'est parce qu'à la fois elle lève une certaine opacité et qu'au lieu de proposer des instruments économiques pour le perfectionner, elle cherche tout simplement à le faire remplacer par un autre système, même si celui-ci - avec pour nom le communisme - n'est pas défini réellement dans ses contours. Les défenseurs du capitalisme - surtout parmi les économistes libéraux (nous pensons surtout ici à Raymond BARRE, un temps qualifié de meilleur économiste de France) - font parfois preuve d'un certain humour en déclarant qu'après avoir lu Le Capital, il n'y ont pas trouvé des instruments économiques.... Pourquoi pas, à ce compte, y chercher des instruments comptables! L'analyse marxiste met l'accent sur les rapports sociaux de production, donc sur les conflits à la fois entre capitalistes et à l'intérieur même du processus de production, entre propriétaires/gestionnaires des moyens de production et utilisateurs/travailleurs de ces moyens, entre patrons et salariés, entre dirigeants et ouvriers/employés...

   A l'inverse, l'analyse libérale met l'accent sur les automaticités du fonctionnement de l'économie, comme si ce fonctionnement dépendait bien plus des structures que des hommes. Elle met l'accent sur la concurrence entre entreprises et sur les habilités des entreprises à "jouer" avec les mécanismes du marché. Elle considère les interventions publiques comme autant de parasites dans ce fonctionnement. 

  Loin de se résumler à un face à face entre économistes libéraux et économistes marxistes, beaucoup d'économistes, qualifiés d'hétérodoxes, combinent les deux manières de voir, ou plutôt souvent les contournent en mettant en avant des fondements sociologiques du fonctionnement du capitalisme. C'est d'ailleurs de ces économistes hétérodoxes que nous vient une vision sans doute plus réaliste et plus globale du fonctionnement de l'économie. Il faut dire que beaucoup d'entre eux s'inspirent bien plus du marxisme que du libéralisme, (Joseph SCHUMPETER étant là une figure emblématique)...

 

      Plus fondamentalement, la divergence entre les analyses marxistes et les analyses libérales du capitalisme, outre le fait bien évidemment que les acteurs alors qui discutent de l'économie (ou s'y positionnent) ne sont pas du tout les mêmes, est que les premiers s'attachent à démontrer ses contradictions profondes et les moyens qu'il utilise pour les surmonter et rebondir dans de nouveaux dynamismes, et les impasses (obligatoires pour les premiers marxistes qui voient dans ces contradictions les éléments du dépérissement du capitalisme) qu'il peut rencontrer alors que les seconds veulent montrer que, même à travers (et parfois grâce à) ses crises les plus profondes, ses dynamismes toujours présents, aucun système ne semble pouvoir le remplacer dans son efficacité productive de progrès de tout ordre. Longtemps, le problème de la détermination de la valeur oppose les deux manières d'analyser le capitalisme, mais aujourd'hui cette question est plutôt seconde (mais pas secondaire) par rapport aux conséquences du fonctionnement du capitalisme, que celui-ci perdure ou dépérisse. Ces conséquences amènent d'ailleurs une revitalisation des approches marxistes sans que la question de l'alternative (un système alternatif au capitalisme) soit résolue pour autant : le socialisme reste encore à inventer et cela, très largement... 

     Nous pouvons dégager bien plus de manière de comprendre le capitalisme qu'entre ces deux grandes écoles économiques, aux descendants des fondateurs du marxisme et aux descendants d'Adam SMITH, s'ajoutent ceux qui s'inspirent des travaux de KEYNES et ceux qui s'inspirent de ceux de SCHUMPETER. A ceux-là peuvent s'ajouter des approches dites néo-libérales comme celles de de Friedrich HAYEK. Et bien entendu, des lectures très différentes des ouvrages fondateurs peuvent engendrer de nouvelles approches, que les étiquettes ne parviennent pas toujours à bien caractériser.

 

     Tous tournent autour de la relation dynamique entre les marchandises/services et la monnaie, les uns mettant l'accent sur les transformations de la monnaie (KEYNES, HAYEK), les autres recherchant les fondements de la circulation des marchandises (MARX, SMITH...). Saisissant l'économie par un angle ou par un autre, chaque "école" tend à donner à différents acteurs le rôle prépondérant dans la création de valeur. En ricochet, les visions des uns et des autres influent sur les pratiques des différents acteurs, y compris des Etats, tant et si bien que le fonctionnement de l'économie capitaliste constitue un ensemble complexe de relations sociales diversifiées dans le temps et dans l'espace. Le capitalisme du XXème siècle ne ressemble pas à celui du XIXème siècle et celui du XXIème s'annonce lui aussi très différent, le seul dénominateur commun étant la recherche (privée) des moyens les plus efficaces d'augmenter les profits des entreprises (et des types d'entreprises là encore tout différents). Cette recherche du profit a des effets bien différents selon que l'on a affaire au capitalisme marchand, au capitalisme industriel ou au capitalisme financier qui mettent tour à tour en dominance des entreprises bien différentes... C'est sur le plan des conséquences sociales globales de son fonctionnement que le capitalisme semble pourtant imposer sa marque : chômage massif et inflation galopante sont des éléments qui se retrouvent tout au long de l'histoire du capitalisme, ce qui amène la grande majorité des économistes à vouloir soit le réformer, soit le remplacer par un autre système... Sur le long terme, nous pouvons poser la question au coeur de sa légitimité : la création de richesses, constat dramatique aujourd'hui avec les modifications climatiques... Même sans cette perspective, les différentes analyses du capitalisme mettent bien en évidence - même chez les économistes libéraux - au minimum de "grands défauts" qui amènent à changer de beaucoup sa nature même. C'est pourquoi il semble que le capitalisme évolue entre la prépondérance des acteurs privées et celle des Etats, jusqu'à faire discuter d'un capitalisme d'Etat

 

Jean-Marie ALBERTINI et Ahmed SILEM, Comprendre les théories économiques, Seuil, 2001 ; François PERROUX,  Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969 ; Claude JESSUA, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 2011.

 

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Par GIL - Publié dans : ECONOMIE
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Mercredi 2 novembre 2011 3 02 /11 /Nov /2011 12:58

          Plusieurs types de capitalismes se succèdent depuis sa lente émergence dans le temps et dans l'espace, et coexistent de plus entre capitalismes dominants et capitalismes dominés. Si de nombreuses études historiques traitent du capitalisme marchand et financier, puis du capitalisme industriel, qui fournit le prototype de bien des définitions de ce système économique (qui n'est pas seulement d'ailleurs qu'un système économique...), indiquant comment, dans des régions différentes, on passe de l'un à l'autre selon des modalités de destruction/expansion, d'autres études tentent de montrer comment existent et coexistent dans le même temps, à l'époque contemporaine par exemple, différents types de capitalisme. Sans compter bien entendu les multiples classifications qui, à l'instar de certaines études marxistes ou libérales, classent ces capitalismes suivant les types de propriétés dominants dans l'un ou dans l'autre, le capitalisme d'Etat étant la forme la plus achevée d'une conduite étatique de l'économie (si tant elle ait existé...).

 

       D'ailleurs les discours concernant ces capitalismes fluctuent suivant le temps, suivant que la presse de masse, la presse spécialisée ou le monde des économistes, accordent à l'un ou à l'autre sa préférence ou sa perception dominante. Il semble que ces discours ne reflètent pas forcément la réalité du moment et surtout occultent au profit d'un type de capitalisme, l'évolution des autres. Richard FREEMAN (Single Peaked Versus Diversified Capitalism : The Relation Between Economic Institutions and Outcomes, NBER, Working Paper, n°7556, 2000) rappelle à quel point le discours dominant connaît des évolutions cycliques. L'incitation à imiter une forme ou une autre n'est jamais absente des focalisations momentanées. Cet auteur cite la planification centrale du "New Deal" dans les années 1930, la planification indicative à la française dans les années 1960, la codétermination à l'allemande dans les années 1970, le modèle japonais à base de kanban et d'implication dans le travail dans les années 1980 et le modèle anglo-saxon dans les années 1990-2000. En fait, depuis les crises financières des années 2000, il semble que le "débat" ait quelque peine à se formuler dans un sens ou dans un autre, tant les thèmes d'une faillite ou d'une inadéquation du capitalisme aux défis mondiaux se multiplient, que ce soit dans le domaine social, purement économique ou écologique.

Il faut donc se méfier, propose Bruno AMABLE (Les cinq capitalismes, Seuil, 2005), qui pense que ce discours repose sur deux erreurs :

- croire qu'il existe une et une seule façon de bien faire les choses en économie, ce qui appliqué aux modèles de capitalisme signifie que tous les pays devraients adopter les mêmes institutions pour être efficace ;

- croire que le changement institutionnel, et donc l'évolution des modèles de capitalisme, répond à une pression concurrentielle qui pousserait les pays à adopter les meilleurs pratiques. En fait, les relations entre institutions et performances économiques sont loin d'être aussi simples que le mythe des "meilleures pratiques" le laisse suppose et le changement institutionnel ne peut en génarl pas se déduire simplement des différences de performances économique.

Nous aimerions ajouter une troisième erreur, celle de croire que le système le meilleur, soit le meilleur du point de vue de n'importe quel acteur (objectif...) et surtout que celui-ci existe. Ce qui laisse tout de même la place à un autre débat que le choix entre capitalismes existants et la possibilité de penser d'autres systèmes économiques que le capitalisme.

Il est d'ailleurs tout-à-fait remarquable qu'après avoir applaudi la fin d'un système soit-disant socialiste, les commentateurs et les économistes libéraux soient mis devant la perspective d'une faillite possible bien plus cinglante du capitalisme. Et que précisément, cette faillite soit liée à l'absence d'intervention des Etats dans celui-ci...

 

    Que sont-ce ces différents types actuels de capitalisme? Nous reprenons ici la classification de Bruno AMABLE, en nous efforçons de caractériser les contenus de chacun d'entre eux. Ils diffèrent par les institutions présentes dans les domaines de la concurrence sur les marchés de produits, du marché du travail et la relation d'emploi, de la protection sociale, du système éducatif et du système financier : le capitalisme néolibéral, proche du modèle néo-américain de Michel ALBERT (Capitalisme contre capitalisme, Seuil, 1991) ; le capitalisme européen continental, que l'on peut assimiler au capitalisme rhénan ; le modèle social-démocrate (en vigueur dans certains pays du Nord de l'Europe) ; le capitalisme "méditerranée" ; le capitalisme asiatique...

- Le modèle néolibéral, où la concurrence jour un rôle majeur est devenu surtout depuis les années 1980, une référence pour les économistes, même si tous ne s'accordent pas sur ses conditions de fonctionnement optimum. Sur les marchés des produits, la concurrence rend les firmes plus sensibles aux chocs économiques, qui ne peuvent être entièrement absorbés par des ajustements de prix et impliquent donc des ajustements en quantité. Ce type d'ajustement concerne notamment l'emploi. le maintien de la profitabilité implique donc de pouvoir licencier facilement une main-d'oeuvre devenue excédentaire. La flexibilité de l'emploi permet des réactions rapides aux conditions changeantes du marché. Le développement des marchés financiers, c'est-à-dire un mode de financement plus "liquide" que la finance intermédiées (les banques) contribue aussi à cette exigence des firmes à s'adapter à un environnement compétitif changeant.

- Le modèle européen continental, proche du modèle social-démocrate, se caractérise par une protection de l'emploi plus forte et une protection sociale moins développée. Un système financier centralisé facilite l'élaboration de stratégies à long terme pour les entreprises. Les négociations salariales sont coordonnées et une politique de salaire fondée sur la solidarité est développée, mais à un degré moindre que dans les pays nordiques.

- Le modèle socio-démocrate fonctionne selon des principes qui ne sont pas tous économiques, entendre par là ne sont pas tous fondés sur les exigences des entrepreneurs-propriétaires. Les exigences de flexibilité sont satisfaites à l'aide de mécanismes qui ne reposent pas, ou pas entièrement, sur la régulation marchande. Une forte pression de la concurrence extérieure exige une certaine flexibilité de la main-d'oeuvre, mais celle-ci n'est pas obtenue par des licenciements. La protection des salariés est assurée par un mélange de protection légale de l'emploi modérée mais réelle, et par un haut niveau de protection sociale. Cette protection des travailleurs agit comme une incitation à investir dans la formation et plus généralement dans tous les éléments qui valorisent la relation d'emploi. La compétitivité des firmes repose  alors en partie sur cette relation stable. Par ailleurs, un système de négociations salariales coordonnées conduit à un faible écart des salaires et donc de faibles inégalités de revenu, ce qui baisse le coût relatif du travail qualifié et favorise l'innovation et la recherche de la productivité.

- Le modèle "méditerranée" se caractérise par une protection sociale sensiblement plus faible mais un plus haut niveau de réglementation des marchés du travail et des biens et services produits. 

- Le modèle asiatique repose sur une complémentarité entre des marchés relativement réglementés, une faible protection sociale et un système financier orienté vers les relations à long terme entre banques et entreprises. Ce modèle donne un rôle central à la grande firme, à la fois pour la formation de la main-d'oeuvre et pour la progression dans la carrière des individus. 

  Chaque modèle est un idéal-type, non une reproduction du "réel", mais plutôt une idée ou une orientation générale. (au sens de Max WEBER). Au cours des deux décennies passées, la plupart des économies ont subi des transformations substantielles qui ont modifié les formes institutionnelles dans des domaines importants (système financier, concurrence sur le marché des biens, systèmes éducatif et de santé, relation d'emploi...) et ont également de ce fait altéré les complémentarités entre les institutions. La majeure partie des changements institutionnels s'est faite dans un sens convergent, celui de la soumission aux mécanismes du marché. La plupart des économies développées se sont donc éloignées des modèles de capitalisme de référence autres que le modèle néo-libéral. Néanmoins, selon Bruno AMABLE, "il serait exagéré de parler de convergence vers un modèle unique car si les changements ont pu être significatifs dans certains domaines, ils n'ont pas en général remis en cause les compromis sociaux les plus fondamentaux ni les institutions hierarchiquement les plus importantes, d'une manière telle que l'engagement vers un modèle de capitalisme néolibéral soit définit." Cela n'est pas dû à une quelconque prudence des entreprises, toujours mûs elles-mêmes par les mêmes principes de recherche du profit maximum, mais plutôt à des résistance fortes dans chacun des pays concernés. Si la protection sociale s'est fortement érodée, si les relations d'emploi se sont déséquilibrées en défaveur des salariés, si la concurrence sur le marché des biens et services s'est étendue à des catégories de produits (l'énergie, les transports...) auparavant réglementées au niveau étatique, et cela même par des actions politiques, de la part des responsables étatiques, ce qui est patent dans le cadre de l'Union Européenne, moins ailleurs en Europe, il existe encore de multiples mécanismes propres au différents types de capitalisme, non encore démantelés. Mais c'est surtout dans les systèmes financiers que la convergence vers un modèle néo-libéral est la plus flagrante. La financiarisation de l'économie est d'ailleurs le symbole même de la généralisation du capitalisme néo-libéral à l'ensemble de la planète. "On peut apprécier, écrit toujours Bruno AMABLE, cette généralisation du modèle fondé sur la prédominance des marchés financiers, au détriment d'un système fondé sur les banques et les relations à long terme entre finance et industrie, à l'aide de nombreux indicateurs. On peut notamment remarquer l'importance croissante prise par les actionnaires (ou plutôt dirions-nous des "représentants des actionnaires"...) dans la gestion des firmes. la création de valeur pour l'actionnaire a été promue au rang de principe suprême de gestion des firmes, à travers la corporate governance. La conformité des systèmes financiers aux "bonnes" pratiques de corporate governance peut s'apprécier à l'aide de quelques critères (SHINN J, private or Public Purpose? Shallow Convergence on the Shareholder Model, Princeton University, 2001) : les règles de comptabilité (modifiée pour les grandes entreprises afin d'évaluer les actifs en fonction du marché...), l'exigence d'un audit externe (lesquels sont assez médiocres concernant les conflits internes dans les directions chargées des valorisations boursières, entre les instances chargées de réaliser directement ces valeurs et les instances chargées de contrôler les observances des cahiers des charges de sécurité financière...); la présence de membres indépendants dans le conseil d'administration (parfois des personnalités qui n'entendent rien aux finances...), l'existence d'obligations de la direction vis-à-vis des actionnaires, les règle de droits de vote, l'absence ou la présence de dispositions anti-OPA et l'existence d'incitations financières significatives pour la direction (stock options, entendre de très fortes rémunérations incitatives à la recherche perpétuelle des résultats les plus positifs, sans être trop regardants sur la sécurité... ces dernières parenthèses sont de nous...). Tous les pays développés ou presque ont sensiblement augmenté le degré de conformité de leurs systèmes financiers à ces principes au cours des années 1990 et 2000. Cette transformation a été particulièrement sensible en France et dans les pays proches du modèle continental en général ; elle a été moins prononcée chez les pays proches du modèle socio-démocrate."

 

   Ces types de capitalisme diffèrent notablement des étapes du capitalisme décrites notamment par les auteurs marxistes : il ne s'agit pas du tout de la même chose. Tandis que les types de capitalisme permettent de comparer les réalités actuelles, les étapes du capitalisme indiquent la dynamique interne du capitalisme, et bien entendu, nous retrouvons dans les capitalismes actuels des éléments, commerciaux, agricoles, industriels, (des précédentes étapes, plus ou moins transformés) même s'ils sont dominés actuellement par la sphère financière. Ainsi dans le secteur industriel se retrouvent à la fois des sociétés "familiales", aux fameuses dynasties industrielles et des sociétés anonymes au sens littéral du terme en ce sens que ne dominent plus les propriétaires en titre mais les gestionnaires (parfois salariés) de ces sociétés. Par ailleurs, la description de ces types de capitalisme ne mentionne pas les relations de subordination géoéconomique. Si la coupure Nord/Sud entre économies liées par un échange inégal n'est plus la même aujourd'hui que dans les années 1970-1980 - et en cela il y a véritablement une accélération de l'histoire - des relations dominés/dominants persistent plus subtilement, d'une part à l'intérieur de chacune des zones - et même des pays, et d'autre part par le vaste mouvement de délocalisation industrielle qui ne déplace pas de la même manière le versant matériel (usines, emploi, savoirs techniques..) et le versant des pôles de décision économique. Du fait même de la prépondérance dans les prises de décisions et les mouvements de transfert de propriété de la sphère financière (où une certaine opacité technique existe...), même les institutions chargées de dresser les statistiques économiques peinent à comprendre exactement où se trouvent les véritables pôles de décisions. Etant donné de plus, que les Etats abandonnent dans les années 2000 l'essentiel de leurs outils à la fois d'analyse et d'intervention aux mécanismes des marchés, le caractère "national" des dirigeants des grandes entreprises perd de sa force, dans un cosmopolitisme dont le seul objectif est de gagner toujours plus. 

 

     Robert BOYER, président de l'Association Recherche et Régulation estime que ces "quatre ou cinq formes" de capitalisme, fondées sur des logiques différentes, "sont susceptibles de donner des réponses très contrastées à l'impératif écologique. Confiance (naïve, on l'a vu) dans l'efficacité ds signaux du marché, contrainte étatique et recours à la fiscalité, internalisation par les acteurs économiques de l'impératif écologique ou encore recherche de leur intérêt bien compris des entreprises constituent autant de réponses à ce même défi. Tout porte à penser qu'un futur modèle de croissance tirée par l'innovation technologique se déclinera encore selon des modalités aussi diverses que celles déjà observées dans le passé. Sans oublier que les capitalismes émergents (Brésil, Chine, inde) ont toute chance de converger vers une forme originale : ils apporteront sans doute une autre solution à la question des ressources naturelles et de l'écologie".

 

    De même, suivant les types de capitalisme, les salariés ne sont pas considérés de la même manière, dans une graduation entre un statut stable et inscrit dans la durée, pouvant déboucher sur une véritable participation aux objectifs et plus rarement aux décisions des entreprises et un statut d'objet interchangeable à un autre. Il existe un lien entre le caractère démocratique d'une société et la manière dont les citoyens participent à la vie économique. On peut dire que ce lien se traduit par une dégradation de ce caractère au fr et à mesure de la financiarisation de l'économie, et cela d'autant plus que les dirigeants des entreprises du secteur financier recourent de plus en plus à des relais publics pour faire prévaloir des intérêts très particuliers. Si dans le modèle social-démocrate, les citoyens et le bien public constituent très officiellement les objectifs des activités économiques, dans le modèle néo-libéral, ce n'est au maximum qu'en tant que retombées positives du fonctionnement de l'économie qu'ils constituent un objectif. Le bien être et le progrès clamés par François PERROUX n'est plus qu'un objectif lointain dans un système dominé par le secteur financier. 

 

    Enfin, suivant les types de capitalisme, les liens internes entre les secteurs producteurs de biens et services et les secteurs que l'on pourrait englober comme étant ceux de la monnaie ne sont pas du tout les mêmes. Dans la circulation du capital, qui va des marchandises ou services à l'argent pour retourner ensuite aux marchandises, dans un cyle sans fin, le pôle dirigeant se trouve du côté des entreprises productrices ou des entreprises financières. Suivant la profitabilité des différents secteurs, il peut varier d'un ensemble productif mû par une plus ou moins importante planification à un ensemble financier mû uniquement par la recherche d'une circulation monétaire (métal et papier, et influx électroniques). Nous retrouvons là les dynamismes décrits dans maints ouvrages, notamment marxistes (mais aussi de plus en plus au-delà), où le taux de profit des différentes branches du capitalisme joue un rôle... capital!

 

Robert BOYER, entretien paru dans le dossier "Capitalisme, crise et Développement", Contretemps, numéro 21, février 2008 ; Bruno AMABLE, dans Cahiers français n°349, 2009 ; François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969.

 

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Mardi 1 novembre 2011 2 01 /11 /Nov /2011 13:41

          Étymologiquement , Capital et Capitalisme mettent l'accent sur les acteurs qui utilisent les richesses de manière économique, dans la sphère économique, même si par extension des sociologues comme Pierre BOURDIEU peuvent discuter du capital social ou du capital culturel. En ce sens, l'apparition d'analyses du système économique, centrée sur les activités dirigeantes, a contrario des acteurs qui ne peuvent le faire, est en soi conflictuelle, fait partie de la conflictualité économique. Capital, qui provient du mot latin capitalis - dérivé de caput - qui signifie "la tête", et Capitalisme qui désigne la doctrine de cette "tête", constituent des termes de combat, même s'ils sont utilisés dès la fin du XVIIIème siècle, de manière parcimonieuse d'ailleurs (le dernier par Etienne CLAVIER, 1788 ; David ROCARDO, 1817 (Principles of Political Economy and Taxation), Jean-Baptiste Richard de RADONVILLIERS, 1842, Enrichissement de la langue française ; dictionnaire des mots nouveaux, Louis BLANC, 1850 et Pierre-Joseph PROUDHON, 1861...). Ils sont largement utilisés par Karl MARX et Friedrich ENGELS pour faire la critique d'un système économique d'exploitation de l'homme par l'homme, d'une classe par une autre, notamment dans les Livres du Capital, dont la publication de la première partie intervient en 1867... Même si par la suite, les auteurs d'ouvrage d'économie politique et/ou d'économie tentent d'en faire des dérivés techniques de termes auparavant utilisés (richesses, argent, fonds, biens, avoirs, terres ou propriétés pour le capital...), il reste que les analyses du capitalisme, des capitalismes, en tant que tels, à l'inverse des études dans le sens libéral de l'économie, gardent un aspect critique qu'elles ne risquent pas de perdre avec leurs évolutions récentes.

 

        Faire l'analyse et même effectuer la définition du capitalisme relèvent déjà de la conflictualité socio-économique, du fait même qu'une véritable analyse et d'une véritable définition passent par la prise en compte de l'existence dans ce système d'acteurs aux pouvoirs très inégaux sur le capital. Alors que dans les analyse précédentes des systèmes économiques, les travailleurs non propriétaires n'existent pratiquement pas, ils deviennent partie intégrante des mécanismes économiques.

 

        Guy CAIRE explique que "le capitalisme est tout à la fois un mode de production déterminé et, en cette qualité, un objet théorique relevant de l'analyse et une série de formations économiques et sociales, entités concrètes dont la compréhension, si elle n'est jamais dépourvue de référence à une problématique, relève cependant essentiellement de la description." Comme mode de production, continue-t-il, "il doit être caractérisé par les forces productives qu'il mobilise et à l'essor desquelles il contribue puissamment au moins dans une première phase et par les rapports de production sur lesquels il repose : de ce point de vue, le rapport fondamental qui le constitue est le rapport capital/travail. En tant que formation économique et sociale, c'est-à-dire combinaison concrète et complexe de plusieurs modes de production dont l'un est dominant et les autres dominés, il ne peut être défini qu'en fonction des étapes de développement dans lesquels on se place (et on parlera alors de capitalisme marchand, manufacturier, monopoliste, etc) et des espaces dans lesquels on se place (on évoquera par exemple les capitalismes du centre et ceux de la périphérie, les capitalismes dominants et les capitalismes dépendants, les capitalismes anglais ou français...)."

Longtemps, les théories économiques traitent de la valeur en se centrant sur de nombreux aspects "techniques", comme l'équilibre entre offre et demande, circulation de la monnaie, rapports entre la rente et la production... Pour les économistes marxistes, on dispose avec les trois livres du Capital des clés essentielles pour comprendre les relations entre valeur d'usage et valeur d'échange, entre le travail et le capital : Guy CLAIRE rapporte la lettre de Karl MARX à Friedrich ENGELS (1867) à ce propos : "Ce qu'il y a de meilleur dans mon livre c'est 1/ (...) la mise en relief, dès le premier chapitre, du caractère double du travail selon qu'il s'exprime en valeur d'usage ou en valeur d'échange ; 2/ l'analyse de la plus-value, indépendamment de ses formes particulières : profit, intérêt, rente foncière, etc" "Produire de la plus-value, écrit l'auteur dans Dictionnaire Critique du Marxisme, sous ses différentes formes (plus-value absolue, relative ou extra), telle est en effet la loi fondamentale du capitalisme à tous ses stades. cette plus-value, le capitaliste la rapporte à l'ensemble du capital engagé lorsqu'il cherche à évaluer le taux de profit de son affaire. A tort, puisque ce n'est que le capital variable (lequel achète la force de travail créatrice de valeur) qui la produit. Or, au fur et à mesure que l'accumulation, résultant de la transformation de la plus-value en capital se réalise, la composition organique du capital s'élève, provoquant une baisse tendancielle du taux de profit. Par ailleurs, et au moins tant que jouent les mécanismes de la concurrence, les capitaux quittent les branches où le taux de profit tombe au-dessous de la moyenne pour aller vers les branches où il est supérieur à la moyenne, ce mécanisme de péréquation des taux de profit n'est lui aussi qu'une tendance qui se heurte à des obstacles de plus en plus nombreux avec le passage au capitalisme des monopoles. Enfin, si le producteur de marchandises s'approprie le premier la plus-value, il n'en reste pas le dernier possesseur, devant la partager avec d'autres capitalistes qui accomplissent d'autres fonctions dans la production sociale : la plus-value se scindera ainsi en profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière. Au fil des trois livres du Capital, on passe ainsi de l'analyse de la production des marchandises, qui est production de la plus-value, à l'étude des mécanismes de l'accumulation et de la circulation du capital et à la description de la réalisation des marchandises (qui doivent être vendues si le capitaliste veut récupérer le capital avancé, ce qui suppose l'existence d'une demande sociale solvable et l'existence d'un prix rémunérateur) par laquelle se clôt l'examen du procès d'ensemble de la production capitaliste."

 

     François PERROUX tente, sans y parvenir, de définir la notion de capitalisme de manière aussi acceptable pour un libéral extrême que pour un marxiste intransigeant. Dans sa définition, il examine le capitalisme sous l'angle du progrès économique et de l'accumulation du capital efficient, de l'entreprise, de l'entrepreneur dynamique, de l'économie d'entreprise et du progrès économique. il écrit dans une période où déjà les Etats sont intervenus de manière massive dans le fonctionnement du système économique, ce qui lui permet, dans un climat donc moins conflictuel (la première édition de son petit livre sur Le capitalisme date de 1949) de présenter le capitalisme sans choquer sous un jour plus technique (et dans une appréciation bien entendu plus favorable...). Aujourd'hui, nous ne savons pas si une telle présentation serait acceptable... Il début de la manière suivante sa définition : "Le progrès économique s'exprime en termes de satisfaction et de coût. Soit, à un moment ou en cours d'une période ultérieure, nous pourrons dire qu'il y a progrès si nous constatons une plus grande satisfaction à coût égal, une égale satisfaction à moindre coût, ou une plus grande satisfaction à moindre coût. Ces propositions sont exactes pour un individu et pour un groupe d'individus ; elles le sont, que les satisfactions et les coûts soient exprimés en termes réels ou en termes monétaires. (...) Pour un groupe quelconque, pour une nation, par exemple, le progrès économique se manifeste par une plus grande quantité de biens et de services obtenus à coût de travail égal ou par une quantité égale de biens et de services obtenus à moindre coût de travail, ou par une plus grande quantité de biens et de services à coût de travail moindre.  (...) Tout progrès économique est lié à l'accumulation et à l'emploi efficient de biens de capital tels que l'équipement fixe, les matières premières et semi-produits, le fonds de subsistance des travailleurs. Ces biens de capital élèvent le rendement physique et en valeur de travail humain. Pour un groupe, pour une nation, on constate une corrélation entre l'accumulation et l'emploi efficients des biens du capital d'une part, l'élévation de la productivité réelle par homme et par heure de travail et l'élévation du revenu réel moyen d'autre part. Quant à l'individu, sans recourir aux raisonnements abstraits tristement célèbres sous le nom de "robinsonnades", il peut constater, par réflexion personnelle et en se référant à son expérience professionnelle, que l'élévation de son rendement est largement dépendante de la détention et de l'emploi ingénieux de biens de capital. On observera en passant que l'économiste contemporain n'a aucun souci, comme certains de ses prédécesseurs (BÖHM-BAWERK), de dresser l'acte de naissance du premier capital  qui ait fait son apparition sur la terre. Il sait que nos connaissances historiques, si loin qu'elles remontent en amont, rencontrent l'homme armé d'outils et non l'homme aux mains vides lâché dans la nature. Il n'insistera donc pas sur la distinction des facteurs originaires (nature, travail) et des facteurs dits produits (capital) ; il se préoccupera d'analyser le rôle des biens de capital et du capital dans l'économie et de déterminer comment se forment opportunément les paris ou les calcules économiques relatifs au capital et au flux de services ou de biens de consommation qui en découlent (...)." C'est bien, dans cette vision du capitalisme, l'entreprise et l'entrepreneur dynamique qui constituent l'unité de base de toute l'activité économique. 

 

    Dans l'Introduction de son Histoire du capitalisme, Michel BEAUD décrit certaines conditions de compréhension du capitalisme : "Il m'a été enseigné (et c'est hélas, dirions-nous ce qui a encore cours dans les écoles d'économie), que le capitalisme était un système économique. j'ai assez vite compris qu'on ne pouvait le réduire (et l'auteur se réfère ici aux études de Fernand BRAUDEL) à la seule dimension économique et qu'il fallait prendre en compte les dimensions sociale, idéologique, politique et éthique. Fondamentalement, ce qu'on peut cerner comme "capitalisme" est indissociable de la (ou des ) société(s) et du (ou des) Etat(s) en relation avec qui il se développe. Cela m'a très tôt amené à me méfier de l'analyse en termes de mode de production, à quoi ne peut jamais se réduire l'étude du capitalisme. Hollandais, britannique, américain, japonais, le capitalisme est le plus souvent saisi comme une réalité nationale, ce qui rend mal compte des transformations du monde que son développement a engendrées. A l'inverse, des auteurs contemporains, comme I Wallerstein, l'ont présenté comme une réalité d'emblée mondiale - même si, à ses origines, ce fut "en pointillé". le travail sur l'histoire m'a, dès la première édition de ce livre (en 1981), fait comprendre que ce fut toujours une réalité à base nationale, mais pour les capitalismes puissants et dynamiques, une réalité qui tend à déborder les frontières, jusqu'à contribuer, avec d'autres, à transformer la configuration du monde. Capitalisme marchand, capitalisme manufacturier, capitalisme industriel, capitalisme postindustriel en cours d'émergence (nous pourrions tout de même ajouter capitalisme financier), le "capitalisme a évolué dans l'histoire : il l'a fait par stratification, chaque strate se développant en détruisant partiellement les anciennes, en transformant ce qu'il en reste, et en se transformant lui-même dans un incessant processus. Une des difficultés est que nos lectures du capitalisme sont dominées par les analyses fondées au XIXème siècle et développés dans les deux premiers tiers du XXème ; ces analyses sont donc principalement marquées par les caractères du capitalisme industriel, ce qui risque de nous empêcher de comprendre et d'analyser les évolutions en cours. Une autre difficulté est que l'emploi du mot recèle des pièges : certains parlent du capitalisme comme d'un acteur, ce qu'il n'est pas - les acteurs sont les financiers, les banquiers, les dirigeants des très grands groupes,, mais aussi les petits et moyens entrepreneurs, les salariés, les producteurs indépendants, les épargnants, les consommateurs ; d'autres en parlent comme d'un système ; or outre que l'idée qu'il existerait une panoplie de systèmes entre lesquels on peut choisir me parait fallacieuse, je doute de plus en plus qu'on puise parler d'un système capitaliste en général : ce qui a trop longtemps été fait en prenant la schématisation du capitalisme industriel du XIXème siècle pour "le" système capitaliste. j'en arrive en effet à l'idée que le capitalisme est principalement une logique sociale complexe, porteuse de forces transformatrices et autotransformatrices, qui a émergé d'une manière alors invisible aux XVème-XVIème siècles, s'est imposée au XIXème à travers l'industrialisation et tend aujourd'hui à dominer la plupart des sociétés et le monde."

 

Michel BEAUD, Histoire du capitalisme de 1500 à 2000, Seuil, 2000 ; François PERROUX, Le capitalisme, PUF, collection Que sais-je?, 1969 ; Guy CAIRE, article Capitalisme, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, collection Quadrige, 1999.

 

ECONOMUS

 

Par GIL - Publié dans : ECONOMIE
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Lundi 20 décembre 2010 1 20 /12 /Déc /2010 14:20

                  Un panel de 14 personnalités émettent à New York les 16-18 avril 1986 une Déclaration à l'ONU,  Disarmament and Development, qui résume bien l'ensemble des intentions de très nombreuses études produites à ce jour, surtout d'ailleurs avec le soutien du système des Nations Unies. Il s'agit pour eux d'énoncer les principes qui guident leur volonté de promouvoir dans toute la communauté internationale et au niveau des Etats, la liaison entre le développement et le désarmement, alors que ces deux notions sont encore séparées dans l'esprit de beaucoup. Pour eux la paix est bien plus que l'absence de guerre. Il faut dire que dans un monde interdépendant, aucune nation développée ou non ne peut échapper aux conséquences des courses aux armements dans leurs aspects économiques. Constatant que dans les années 1980, les dépenses militaires, les recherches en armement ont encore augmentées et possèdent une responsabilité directe dans les crises économiques, ces personnalités entendent démontrer les liaisons fortes entre désarmement, développement et sécurité qui constituent une véritable triade de la paix. Développement et désarmement sont liés dans une dimension complexe qui ne se résume pas à un simple transfert de ressources. Autant la relation est extrêmement "perverse" entre augmentation des dépenses militaires et accroissement de richesses globales dans un pays ou une période donnée, de manière limitée, à très court terme, autant la dynamique volontariste d'une économie de paix exige des efforts constants et importants de la part des gouvernements. Ils terminent leur plaidoyer en douze points  d'un programme qui doit promouvoir ce nouveau dynamisme, ensemble d'actions dont la coordination au niveau mondial revient à l'ONU

 

                  Il y a bien sûr un abîme entre leur souhait et ce qui se passe dans la réalité ; ce qui n'empêche pas des économistes de poursuivre leur réflexion sur les conditions de la réussite économique du désarmement.

Jacques FONTANEL, par exemple, dégage dix principes positifs pour la gestion économique du désarmement :

- Le premier dividende de la paix, c'est la paix elle-même, ce qu'on a tendance sans doute à oublier derrière des argumentations économiques parfois tendancieuses ; en ce qui concerne les armements nucléaires d'ailleurs, il s'agit parfois d'un simple impératif de survie ;

- Corrélât du premier principe, "si le désarmement peut conduire à la paix, les dividendes seront importants en termes de vies humaines épargnées, de menaces retirées, de tensions internationales réduites, de recherche collective de bien-être."

- Le désarmement sans développement n'est pas synonyme de paix durable ;

- D'un point de vue économique, le désarmement doit être conçu comme un investissement (de préférence) public ;

- Il faut estimer, pour tous les protagonistes, le coût réel de la paix consécutive à une procédure de désarmement ;

- Un réduction vérifiée des dépenses militaires des Etats doit être exigée comme mesure complémentaire obligatoire de tout processus de désarmement ;

- Une procédure de désarmement réduite à la seule limitation globale des dépenses militaires n'est pas souhaitable ;

- Les règles de progressivité (temporelle, sectorielle et spatiale), de prévisibilité et de transparence des désarmements nationaux ou régionaux doivent être clairement énoncées ;

- Revendiquer un contrôle des dépenses militaires de recherche-développement est nécessaire à toute procédure de désarmement ;

- Un contrôle des ventes internationales d'armes doit être établi comme mesure complémentaire d'un processus de désarmement.

Le même auteur considère que le désarmement et le développement forment deux objectifs essentiels de notre temps. "La question est de savoir s'il est judicieux de les relier. Rappelons que les gouvernements français ont souvent demandé la création d'un Fonds international du Désarmement pour le Développement, qui permettrait, grâce aux sommes économisées dans l'armement, de développer des activités productives qui accéléreraient le développement économique et par une procédure d'aide aux pays en voie de développement de le généraliser. Le désarmement pour le développement est habituellement analysé, d'une part, en l'absence de tout transfert international des ressources épargnées par le désarmement et, d'autre part, dans le cadre d'une aide accrue en faveur des pays les plus démunis." L'économiste distingue les effets internes du désarmement des effets des transferts internationaux qu'il évoque. Par ailleurs, les conséquences économiques directes d'un désarmement dépendent du type de désarmement effectué. Elles sont assez différentes selon qu'il s'agit d'une destruction de matériels militaire, de réduction des dépenses militaires ou de l'interdiction de la production de certain type d'armes, même si les trois procédures peuvent être conduites simultanément. En outre, ces conséquences économiques diffèrent selon les types de société, celles d'une économie de marché et celles d'une économie centralisée. Dans tous les cas, Jacques FONTANEL estime que ces conséquences sont plutôt positives à long terme, même si des procédures de reconversion peuvent s'avérer coûteuses sur le court terme. 

 

                    Si l'évolution de la situation internationale n'est pas celle d'un processus de désarmement - en tout cas pas contrôlé ni harmonisé, voire celle de nouvelles courses aux armements, la question économique demeure importante de manière localisée dans les contrées qui sortent d'un conflit armé.

Comme l'examine Philippe LOREC, "chaque conflit présente des particularités qui font que sa résolution nécessitera un montage politique et économique et un jeu d'acteurs différents. La reconstruction d'un pays est un processus général, dynamique et intermédiaire qui demande l'intervention de multiples catégories d'acteurs, ensemble ou séparément. Le haut fonctionnaire au ministère de l'Economie, des finances et de l'Industrie qui s'exprime à titre personnel, distingue quatre phénomènes qui "ont profondément modifié la gestion des sorties de conflits :

- Le passage de l'unilatéralisme au multilatéralisme : Depuis la seconde Guerre Mondiale, la reconstruction des pays sortant de guerre était essentiellement un processus unilatéral ayant pour principal bailleur de fonds les Etats-Unis. Ces derniers ont assuré, du plan Marshall, destiné à l'Europe, aux négociations de camp David (Israël/Pays arabe/Palestiniens), la majeure partie des financements et des aides. Cet effort a permis d'assurer une certaine stabilité politique mondiale mais surtout d'asseoir l'influence et la suprématie économique et politique des Etats-Unis pendant plus de cinquante ans. Cependant, depuis 20 ans, on assiste à l'arrivée de nouveaux bailleurs de fonds, car aucun pays, même les Etats-Unis, ne peut plus actuellement assumer à lui seul un tel rôle, en raison du nombre de conflits et de la difficultés et de l'énormité croissante de la tâche. Elle se traduit par l'apparition d'alliances multilatérales diverses, larges et hétérogènes, composées de forces tantôt coopératives tantôt concurrentes.

- La complexité des mécanismes internationaux s'ajoute aux difficultés rencontrées au niveau local.

- La multiplication des acteurs locaux et internationaux, notamment la société civile, augmente les risques de dispersion et d'inefficacité des aides.

- L'élaboration d'une doctrine qui se construit et s'affine progressivement à la suite des expériences : la sortie de crise nécessite, de façon concomitante, le rétablissement d'une gouvernance locale et le soutien aux logiques classiques de reconstruction des infrastructures et de l'économie. Depuis moins de 10 ans, la gestion des conflits a beaucoup évolué sur le terrain et ne se cantonne plus aux traditionnelles opérations de maintien de la paix.

Il faut en effet prendre en compte dans les dispositifs les évolutions suivantes :

- la dimension civile des crises est devenue prépondérante.

- Les rapports de force sur le terrain sont de plus en plus affirmées entre les différentes grandes puissances et sont marquées par une forme d'asymétrie entre les logiques militaires des Occidentaux et les solutions civiles déployées sur le terrain.

- Les dimensions multinationales et multilatérales des opérations sont désormais pensées avec une architecture civile.

- Enfin les marchés à la clef, contrairement aux idées reçues, ne sont pas immédiatement "rentables", à l'exception des pays possédant des ressources naturelles importantes. Ils nécessitent des investissements préalables non négligeables et s'avèrent souvent risquées. La plupart des entreprises au regard des dernières opérations ne réfléchissent plus en "retour sur investissement", mais en "retour sur présence ou sur image".

   La problématique désarmement-développement devient alors une problématique de retour à la paix civile et constitue un point-clé de toutes les opérations de maintien ou de retour de la paix qui se sont multipliées ces dernières années. 

 

    Philippe LOREC, Enjeux et opportunités économiques des sorties de conflits, dans Guerre et Economie, Sous la direction de Jean-François DAGUZAN et Pascal LOROT, Ellipses, 2003 ; Jacques FONTANEL, L'économie du désarmement, dans Stratégique n°47, Le désarmement, FEDN, 1990/La gestion économique du désarmement. Dix principes positifs, dans Economistes de la paix, Presses Universitaires de Grenoble, 1993 ; Disarmament and Development, Declaration by the panel of eminent personalities, New York, 16-18 April 1986, United Nations.

 

                                                                                    ECONOMUS

 

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