RELIGION

Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 09:26

             Même si l'essentiel de la littérature musulmane est tournée vers l'exégète ou plutôt la paraphrase de versets du Coran et des commentaires de la Hadith, il existe depuis les origines, un ensemble de réflexions, toujours dans la sensibilité religieuse, qui relève d'une pensée rationnelle, critique, distante des textes, en prise directe avec les conditions mêmes de l'émergence de l'Islam. Gardons à l'esprit que si le polythéisme domine largement son berceau, des communautés grecques, chrétiennes et juives y sont établies depuis longtemps et influencent l'essence même de la religion musulmane. Avant le bridage par les pouvoirs en place de la réflexion ouverte vers le XIIIème siècle, une grande partie de cette réflexion tourne autour du jadal, comme celle d'AL-BAJI (Kitab al-Minhaj fi Tartib al-Hijaj).

Ce dernier explique dans son traité, paru au XIème siècle, que convaincre par le jadal est l'arme la plus efficace qu'ai employée le Prophète pour prêcher et accroître le nombre de ses fidèles. Cet art du jadal, mais en parallèle avec le jihad dont il lui est supérieur, opère en se fondant sur l'hypothèse que le cerveau humain fonctionne rationnellement et qu'une fois que vous avez convaincu quelqu'un en le menant, via une cascade d'arguments stratégiquement ordonné, à adopter votre opinion, vous l'avez gagné à votre cause. Fatema MERNISSI écrit que "au cours des siècles les plus brillants de la civilisation islamique, l'art du jadal a doté les musulmans d'une riche littérature dite du nazar (contemplation) et des khilafiayat (opinion discordantes, représentée par des auteurs tels que AL-GHAZALI (mort en 1111), IBN AL-QASSAR (mort en 1007) et IBN AL-SA'ATI (mort en 1295). Un autre genre que l'on relie souvent à la littérature du jadal, est constitué par les Adad al-Baht, "manuels pratiques de conversation polie", qui explorent les détails du langage corporel et des astuces théâtrales permettant à chacun, dans une optique de pouvoir, d'améliorer ses dons communicationnels. On peut mentionner, parmi les "stars" du genre, IBN'AQIL (mort en 1119) et SAMARQUANDI (mort en 1657). 

 

         Si cette pensée rationnelle, après avoir influencé l'Occident, alors très en retard sur le plan technique, s'étiole progressivement pour quasiment disparaître pendant de longs siècles, c'est que le monde musulman, en proie à d'incessants conflits politiques, se laisse gagner par plusieurs peurs, la peur de l'étrange Occident, la peur de l'imam, la peur de la liberté de pensée, la peur de la démocratie, la peur de l'individualisme... (Fatema MERNISSI).

Le choc avec l'Occident chrétien, les Croisades... ont contribué à colorer l'Islam au jihad plutôt qu'au jadal. L'Islam est "probablement la seule religion monothéiste dont l'exploration scientifique est systématiquement découragée, pour ne pas dire interdite, car un Islam rationnellement analysé est difficile à mettre au service des despotes.

En tout cas, l'histoire musulmane dont nous disposons est celle commandée par les vizirs pour les besoins des palais des khalifes." Pourtant, la tradition rationaliste a eu ses défenseurs et ses martyrs, le courant le plus connu étant celui des Mu'tazila qui posent le problème du qadar, le destin, celui de la responsabilité de l'homme pour ses actes. Ils furent combattus par les détenteurs du pouvoir qui les condamnèrent en tant que falasifa (philosophes) qui "polluaient" l'Islam en y introduisant le patrimoine humaniste grec.

"Les Mu'tazila ont été fustigés, décriés dès les premiers siècles comme étant au service de l'étranger et propagateurs des idées de l'ennemi. En tant que tels, ils ont été reniés comme mulhid (athées) qui pervertissaient la foi. Cette chasse à l'esprit humaniste qui a commencé avec les Mu'tazila, sous le prétexte qu'ils importaient des idées étrangères, s'est poursuivie à travers les siècles, et elle continue encore aujourd'hui. Si ce n'est que les Grecs ont étendu leur aire d'influence et que c'est l'Occident dans sa globalité qui est condamné, comme terrain d'emprunts, d'échanges et d'enrichissement culturel. Le principe reste pourtant le même : depuis quinze siècles, les politiques censurent les intellectuels qui font la synthèse des traditions humanistes en les accusant d'amputer l'Islam de ses emprunts universels et en qualifiant de polluant ce qui crée la dynamique même de toute civilisation, sa capacité à assimiler et à utiliser les idées et les acquis nouveaux de l'esprit humain." Fatema MERNISSI distingue dans les oppositions à cette sorte d'obscurantisme, une tradition frondeuse représentée par les Kharedjites et une tradition rationaliste représentée par ces Mu'tazila et la revendication du Ra'y.

La tradition frondeuse est "l'une des plus primitives que nos sociétés ont connues. Les Khawaridj ont pose, dès les premières années qui ont suivi la mort du prophète, la question de savoir si on doit obéir à l'iman quand il ne protège pas vos droits. Doit-on obéir aveuglément ou doit-on se fier à son propre jugement? Ils ont répondu endisant qu'on n'est pas obligé d'obéir, on peut "sortir" (kharaja) de l'obéissance. Et sortir est donc le titre qu'ils ont revendiqué et qui est resté collé à tout démarche contestataire : "Toute personne qui sort de l'obéissance de l'iman juste que la communauté a désigné s'appelle Khariji (sortant)" explique SHAHERESTANI (Les dissidences en Islam, Claude Valet, Geuthner, 1984). le slogan des Khawaridjj (ou Kharedjites) était "La Hukma Illa Lillah" (Le pouvoir n'appartient qu'à Dieu) ; il sera utilisé pour la première fois contre le quatrième calife 'ALI et mènera à son assassinat par des terroristes dépêchés par cette secte en l'an 40 de l'hégire (661). C'est ce même slogan qui condamnera des centaines d'imans, de dirigeants musulmans, dont le dernier fut le président SADATE d'Egypte. La contestation politique a démarré en Islam comme la condamnation du chef, et c'est cette tradition frondeuses qui va lier contestation et terrorisme. Ces Khawaridj qui terrifièrent les populations musulmanes des siècles durant furent ainsi les fondateurs du terrorisme comme réponse à l'arbitraire". "Plusieurs sectes kharedjistes prônèrent l'anarchie comme solution : se passer de chef doit être envisageable (Qadi 'ACHMAOUI, L'islamisme contre l'Islam, La Découverte, 1989). C'est ce que la secte des Najadat, une des plus extrémistes prêcha : "Les Najadat étaient d'accord pour dire qu'en fait les gens n'ont vraiment pas besoin d'un iman. Ils n'ont qu'à s'organiser pour assurer la justice entre eux" (...) la condamnation du chef est prononcée au nom de la 'adala (justice) et pour arrêter le munkar (turpitudes, injustices). 'Adala et munkar sont les slogans de la contestation islamique contemporaine qui est condamnée par QADI 'ACHMAOUI, autorité religieuse de nationalité égyptienne et auteur du corrosif Al-Islam as-Siyassi (L'Islam politique), car se réclamant de cette tradition kharedjite. 'ACHMAOUI la condamne comme étant un ossification (tajmid) du conflit qui est ainsi réduit à une affaire de chef et débouche sur l'exclusion des masses. Selon 'Achmaoui, la confusion de la justice avec la subversion violente a évacué de la scène l'essentiel : les masses et leur volonté. Or l'idéal du prophète MOHAMMED, conforme à sa Rissala, le Qoran-message révélé selon 'Achmaoui, est de lutter contre le despote (taghia) et contre la violence, et donc nécessairement de responsabiliser les masses (...)." 

La tradition rationaliste, avec les Mu'tazila, transpose le problème au niveau philosophique : quel est le but de l'existence sur terre et à quoi sert la raison? "Si Dieu nous a créé si intelligents, c'est pour servir un dessein. L'opposition rationaliste remplace le meurtre de l'iman par le triomphe de la raison comme barrage contre le despotisme. Pour arriver à l'idéal de la communauté bien dirigée, il faut mobiliser tous les fidèles en tant que dépositaires de la chose la plus précieuse par laquelle Dieu manifeste sa puissance, le 'aql, la raison, la capacité qu'à l'individu d'analyser et de cogiter. En introduisant la raison sur le théâtre politique, les Mu'tazila ont forcé l'Islam et sa réflexion politique à imaginer de nouveaux rapports gouvernants-gouvernés : c'est tout le peuple de fidèles qui est introduit comme composante active, à côté du palais. On n'assiste plus au duel kharedjite entre deux acteurs, l'iman et le chef de la révolte. Une troisième composante entre en scène : tous ceux qui ont un 'aql (...)" Comme les Kharedjites, les Mu'tazali philosophes existent tôt dans l'Islam et continuent à agir, sous des noms différents à des époques différentes. "Ils partageaient pourtant une idée de base : l'iman doit être modeste et ne doit en aucun cas verser dans le despotisme. C'est au niveau des remèdes proposés pour réaliser cet idéal d'imanat que les deux divergent. (...) La tradition rationaliste des Mu'tazila a triomphé et réussit à enterrer une dynastie corrompue (les Omeyyades) à cause de cette insistance sur le 'aql." Les Abbassides arrivèrent au pouvoir, grâce à eux, mais très vite, ils "sombrèrent à leur tour dans le despotisme". Les Mu'tazila devinrent des parias et le monde musulman "roula vers le précipice de la médiocrité où il végète maintenant (...)" "la voie de la contestation fut (...) dès le départ, grande ouverte en Islam, mais comme l'opposition intellectuelle fut muselée et combattue, seule la fronde politicienne et le terrorisme purent s'imposer, comme on le voit si bien aujourd'hui, face au despotisme. Seule la violence du subversif peut dialoguer avec la violence du khalife. Ce schéma qui travers notre histoire musulmane explique notre réalité actuelle, où seule la contestation religieuse qui prône la violence comme langage politique est capable d'occuper crédiblement la scène. Les intellectuels Mu'tazila furent des philosophes, des mathématiciens, des astronomes, mais aussi des sufis qui recherchaient dans les textes religieux tout ce qui pouvait étayer l'idée d'un individu pensant et responsable. D'ailleurs, beaucoup d'intellectuels étaient à la fois des savants (ingénieurs, médecins, mathématiciens, ect.) et des sufis." Comme dans d'autres contrées, la réflexion mystique est nécessairement liée à une investigation scientifique, l'exemple de la génalogie lointaine de la chimie à partir de l'alchimie, mêlée à l'atomisme - elle même reliée à une réflexion sur l'âme -, le montre aisément en Occident. "Une tendance des Mu'tazila, qui firent leurs préoccupations (du problème de la liberté), fut appelée qadiria et ses adeptes "les Qadirites", les partisans du libre destin, qui pensaient que l'être humain est libre de créer ses actes (...° et donc responsable de tout ce qu'il fait, en bien comme en mal. Ils étoffaient cet argument en disant que si l'on suppose que Dieu a fixé la destinée des hommes, on le rend du coup responsable du mal qui existe sur terre. On a donc le choix entre rendre à l'homme sa liberté ou rendre Dieu responsable du mal, ce qui est impossible (...)". Notons qu'une réflexion semblable s'engage depuis longtemps en Occident, sous la forme des argumentations autour de la notion du libre arbitre...  "Quoique partis de la philosophie, les Mu'tazila se trouvèrent nez à nez avec la politique. Si on est un être raisonnable et responsable, on ne peut obéir qui se certaines conditions sont remplies, notamment le suffrage populaire (...) et donc tout autorité qui ne provient pas du peuple ne lie guère sa volonté (MAS'UDI, Muru ad-Dahab, 1983 ; Les prairies d'or, traduction de Meynard et Coureille, Geuthner-CNRS). L'entrée des Mu'tazila sur la scène politique intellectualisa celle-ci et la transforma, en y amenant des concepts nouveaux, à commencer par leur nom : i'tizal, prendre une position intermédiaire, peser le pour et le contre, réfléchir. La question était d'importance car il s'agissait précisément de la tolérance. Que faire devant un musulman qui commet un péché : le condamner ou adopter une position intermédiaire, de i'tizal, de neutralité. Les Mu'tazila optèrent pour la deuxième position : la neutralité, donc la tolérance. On ne peut pas condamner quelqu'un sans avoir réfléchi mûrement sur sa conduite. Cet i'tizal était le fruit nécessaire du respect de la raison. Le schéma obéissance-révolte des Kharedjites était remplacé par un autre : obéissance-raison." Ce courant rationaliste bouscule le califat, embrase les discussions, provoque un débat populaire qui se répercuterait dans les souks et les échoppes d'artisans. C'est ainsi d'ailleurs qu'ils jouèrent un rôle fondamental en tant que propagandistes dans l'accélération de la chute de la dynastie Omoeyyade et l'accès au pouvoir des Abbassides. L'un des premiers chefs de la lignée des Mu'tazila, Waçi IBN 'ATA' est mort en l'an 141 de l'hégire. Ses idées deviennent la théologie officielle de l'Abbassinisme, qui fut un mouvement de contestation avant de devenir une dynastie, ouvrant une période d'ouverture sur près d'un siècle (IXème siècle). Un mouvement de traduction des oeuvres du patrimoine humaniste grec et d'importation de savoir étrangers se double d'un effort spéculatif et scientifique, mouvement stoppé par les intrigues du palais, même si l'Islam au Xème siècle bénéficie encore de l'influence de cette ouverture. A cette ouverture s'oppose alors toute une tradition, appelée Shari'a, qui bloque encore le processus démocratique, articulant "notre obéissance aveugle au chef à notre respect de la religion". L'Iranien SHAHRESTANI (mort en 547 de l'hégire) fige au XIIème siècle, dans son livre Al'Milal wa Nihal (Les religions révélées et les croyances fabriquées) la mise sous sequestre de la raison. Répété dans de multiples ouvrages par la suite, son argumentation, contient "tous les termes des débats sur le conflit Islam-démocratie qui agite aujourd'hui le monde musulman et qu'on trouve étalés dans la presse, celle de gauche et celle de droite, et qui tourne autour de six mots clefs qui constituent les deux pôles d'une même équation. D'un côté le pôle de l'allégeance au chef, confondue avec la fidélité au divin et qui regroupe et enchaîne comme inséparables trois termes, din (religion), i'tiqad (croyance) et ta'a (obéissance). De l'autre, le seconde pôle de l'équation qui enchaîne trois termes tout aussi stratégiques et qui affirment tous la responsabilité individuelles : ra'y (opinion personnelle), ididath (innovation, modernisation), ibda' (création). Le conflit réside dans le fait que ce deuxième pôle a été, durant des siècles, frappé du signe du négatif, du subversif."

 

         Dominique URVOY, dans son interrogation sur la religion chez les penseurs arabes indépendants, met en évidence l'existence d'une pensée hétérodoxe à l'intérieur même du système de croyances. "Dans la mesure, écrit-il, où elle est située à l'intérieur d'une civilisation dominée par le fait islamique, la réflexion critique sur la religion est (...° non seulement confrontée aux questions générales suscitées par cette dernière (nécessité de la foi, scandale devant le mal...), mais doit tenir compte de tonalités spécifiques et d'accentuation particulières (la soumission religieuse comme facteur d'ordre et le rôle de la violence contre l'"insoumis", l'autorité du prophète, ect.), du point de vue de la raison pratique, mais aussi théorique : la question de la nécessité ou non de disposer d'un texte, de la soumission totale de l'esprit à ce texte, etc. Tout cela conflue, d'une façon générale, dans la question des moyens de réception d'une croyance. Les théologiens ont défendu d'une part la matérialité de leurs textes sacrés respectifs, de l'autre des positions dogmatiques d'école. Les falasifa, eux, se sont efforcés de situer dans une hiérarchie intellectuelle la fonction prophétique, ainsi que les modes de réception de la prophétie soit par les sages de l'élite, soit par la masse inculte, dans un but de rationalité sociale qui prolongeait naturellement leur rationalité scientifique. Tous ont accepté comme un fait indiscutable le contexte, qui était le leur, d'empire structuré par une foi. Les penseurs libres que le professeur d'islamologie à l'université Toulouse Le Mirail envisage "ne sont pas des contestataires d'un ordre social, et certains ont pu éventuellement proposer sur le plan doctrinal des solutions, des modèles interprétatifs. Mais ils ont surtout contribué à souligner les points - pratiques ou théorique - où l'esprit achoppe. Face aux deux premières catégories qui, souvent avec des sommes impressionnantes, bâtissent une architecture mentale, sans cesse fignolée mais fermée sur elle-même, celle qui nous intéresse, à travers des textes souvent brefs, des notations ténues, affirme la liberté de l'esprit."

Parmi les auteurs que Dominique URVOY "envisage", figurent IBN-AL-MUQAFFA (milieu du VIIIème siècle), sage et lettré, autour duquel se pose la question d'une opposition entre le spirituel et le temporel, ainsi que d'une critique religieuse effective, Hunayn IBN ISHÂQ (IXème siècle), auteur d'un manifeste, noyé dans d'abandants écrits, pour une réflexion fondamentale, AL-WARRAQ (IXème siècle) qui expose deux versants du rationalisme (confiance dans les forces propres de la raison et exigence de s'en tenir à une seule démarche sans chercher d'échappatoire dans des références mutliples choisies selon les circonstance), IBN AL-RIWANDI (milieu-fin du IXème siècle), considéré comme le plus célèbre impie de l'histoire de l'Islam, Hayawayh AL-BALHI (IXème siècle), repoussoir du judaïsme classique, Abu Bakr AL-RAZI (fin IXème, début Xème siècle), célèbre praticien du Moyen Age, qui prône une religion philosophique, AL-MA'ARRI (XIème siècle), qui recherche la sincérité de la parole et qui pose la question du sens de l'expression littéraire, question cruciale adressée à la Torah, aux Evangiles et... au Coran. Au XIème, tournant dans l'histoire de l'Islmam qui achève alors de se refermer sur lui-même, se jugeant suffisant à lui-même, les écrits d'AL-GAZÂLI font une sorte de synthèse, qui recherche dans un certain syncrétisme entre les grandes sectes de l'Islam, une explication globale du monde. Mû par l'intention politique d'une unification, il entend lutter à la fois contre les ennemis du dehors par la réfutation et l'apologétique et les ennemis de l'intérieur qui divise l'Islam, en mettant en avant la personne du Prophète et les écrits qui lui sont directement attribués. L'insistance de ce dernier a pour but de rabaisser les divers imans, mais du coup ferme définitivement la porte à la pensée critique, laquelle avait focalisé son interrogation sur le fait du prophétisme et sur les arguments traditionnellement invoqués en sa faveur. Les écrits d'AL-ARFADI, avec de notables différences, entrent dans la même entreprise d'unification. 

Seuls ensuite, des auteurs très marginaux dans le monde arabe, comme le Catalan Ramon LULL (1232-1316) ou le juif bagdagien IBN KAMMUNA (1215-1285) proposent des réflexions vers une approche objective du fait religieux.

        La comparaison souvent faite entre l'époque classique et la "renaissance" du XIXème siècle, et surtout la confrontation du monde arabe- surtout arabe, même cela peut être fait aussi pour d'autres zones musulmanes - avec d'autres cultures plus avancées sur le plan technique dans l'un et l'autre cas, dans le sens de similitudes, dans les principes et les méthodes d'assimilation d'éléments culturels étrangers. "Mais, souligne Dominique URVOY, à côté des points communs, il faut noter des différences dues aux contextes respectifs :

- La communauté musulmane du Moyen Age restait assez cohérente, alors que celle de l'époque moderne est atomisée en de nombreux Etats ;

- Il y avait peu de différences dialectales à l'époque abbasside, alors que l'époque moderne est confrontée à des dialectes fortement implantés et bien différenciés ;

- La langue classique restait assez proche des consciences anciennes, alors que les modernes doivent faire un effort et se placer dans une situation tout à fait artificielle pour la pratiquer ;

- L'arabe ne s'opposait qu'à des langues livresque (grec, pehlevi) alors que notre temps lui oppose des langues de communication internationale (anglais, français) ;

- Les chrétiens syriaques ont joué un rôle important dans le processus de traduction en arabe, sans que cela sucsitât de réelle inquiétude de la part des musulmans, alors que le rôle de pointe joué par les chrétiens arabes modernes est souvent perçu avec irritation."

 

    Les facteurs d'éclatement de la communauté religieuse musulmane l'emportent sans doute aujourd'hui sur les facteurs de rassemblement. L'écart s'est fortement accru entre les différentes formes de l'Islam. Un des éléments d'explication réside dans l'absence de clergé (à part dans le chiisme), mais aussi dans le fait que les conflits politiques en Islam ont pris le pas depuis longtemps sur les conflits proprement religieux, empêchant du coup les rencontres qui permettraient d'aplanir les différences dogmatiques, et même d'approfondir des éléments importants qui résident pourtant dans le Coran même.

 

     Les différences au sein du monde musulman et même au sein du monde arabesont telles qu'il nous faut, à l'exemple des auteurs d'un "Etat des résistances dans le Sud", observer pays par pays les évolutions structurelles des sociétés qui se réclament pourtant toutes d'un "même Islam", pour comprendre ce que l'on appelle, sans recul du temps, un peu vite les "révolutions arabes" récentes.

 

Dominique URVOY, Les penseurs libres dans l'Islam classique, L'interrogation sur la religion chez les penseurs arabes indépendants, Flammarion, collection Champs, 1996 ; Fatema MERNISSI, Islam et démocratie, Albin Michel, collection Espaces libres, 2010 ; Etat des résistance dans le Sud - 2010, Monde arabe, Centre tricontinental, Syllepse, 2009.

 

RELIGIUS

Par GIL - Publié dans : RELIGION
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Dimanche 5 février 2012 7 05 /02 /Fév /2012 18:17

        Dans les dernières décennies du XVIIIème siècle, la Communauté musulmane, qui vit jusque là dans un univers mental et culturel à l'abri des toutes incidences extérieures doit subir les assauts d'une Europe expansionniste (Hubert DESCHAMPS, La fin des empires coloniaux, PUF, Que sais-je?, 1976). Avec tout ce que cela comporte de chocs culturels, économiques et militaires. Les expansions coloniales sont d'abord perçues par les Musulmans comme de nouvelles croisades contre leurs pays. Elles déclenchent des réactions de défense, qui confortent par ailleurs l''ordre établi, en ordre dispersé, sans grande efficacité devant la puissance offensive des puissances européennes. Les Européens se heurtent aux mouvement de résistance nationale, sous la conduite de leaders reconnus comme guides de la Communauté. Malgré l'archaïsme des moyens militaires, la "guerre sainte" s'organise un peu partout, au Maghreb, en Afrique sub-saharienne, en Inde, là où l'Islam se trouve profondément installé. Là où s'effondrent les structures politiques locales, la relève est assurée par des meneurs sous la bannière de la foi : marabouts, chérifs se réclamant de la descendance du Prophète, réformateurs de tous horizons, mahdis (fondateurs de courants messianiques).

   Les échecs historiques du monde musulman, qui se manifestes sous forme de défaites militaires et de comparaisons techniques désavantageuses, sont interprétés comme un avertissement divin. Partant de ce principe coranique (Dieu ne change pas la condition d'un peuple tant que celui-ci ne change pas ce qui est en lui-même, sourate 13,11), les réformateurs établissent que :

- si les musulmans connaissent un sort défavorable, c'est qu'ils ont démérité par un changement dans leur comportement individuel et collectif, au regard des exigences fondamentales de la Révélation ;

- le salut réside donc dans un changement qui les rend aptes à mériter la grandeur et le bonheur auxquels ils aspirent. 

Sans cesse invoqué comme un leitmotiv, ce verset forme l'argument principal des prédications islamiques de l'ère coloniale, et ce assez loin dans le XXème siècle. Un réveil s'opère, à la fois politique et religieux, sous deux formes contradictoires :

- l'une, d'inspiration traditionnelle, se fondant sur l'idéologie réformiste en voie de formation dans le monde musulman ;

- l'autre, d'origine profane et d'orientation moderniste en référence à des mouvements de pensée issue de l'Occident.

 

       Les réformateurs comme Ahmad Châh WALI ALLAH (1702-1762) en Inde, Mohammad IBN 'ABD AL-WAHHAB (1703-1791) en Arabie, Othmân DAN FODIO (1734-1817) au Centre-Ouest africain (Niger), Sayyid Ahmad KHAN (1817-1898) en inde, Djamâl al-Dîn AL-AFGHANI (1839-1897) au Moyen-Orient et Mohammad 'ABDOUH (1849-1905) en Egypte, s'ils partent des mêmes constatations, n'en tirent pas les mêmes conséquences. Les uns pensent leur action en termes de réformation morale et religieuse, se sentant investis d'une mission d'ordre prophétique pour sauver leur communauté des erreurs et des périls du siècle. Les autres, situant leur rôle de préférence dans le champ social, se donnent pour tâche exclusive de promouvoir le changement au niveau des mentalités, des moeurs et du système éducatif, dans l'espoir d'adapter les structures socioculturelles du monde musulman aux exigences des temps nouveaux. 

 Ali MERAD cite les facteurs les plus déterminants de ce renouveau musulman : 

- le succès du courant réformateur du wahhâbisme, plutôt dans le sens d'un retour, par l'affirmation de l'autorité exclusive de Dieu et du Prophète et le refus de tout laxisme théologique et moral. Ce courant tente de redonner aux musulmans un dynamique socioculture et politique à la mesure de leur grandeur passée. Ce dynamisme n'inclut pas d'aspects sociaux et encore moins d'évolution des institutions politiques traditionnelles. C'est surtout dans l'Arabie que se courant s'avère dominant ;

- les incidences de la culture occidentale sont très contrastées et si les élites musulmanes envoient leur progéniture suivre un enseignement occidental, elles renforcent sur place l'isolat nécessaire à la préservation de la foi. D'un autre côté, la jeunesse s'imprègne de plus en plus de valeurs et d'idéaux, comme l'individualisme, le libéralisme, le progrès social. La valorisation de l'esprit critique, de la rationalité, de la libre recherche hors des cadres étouffants de la tradition établie s'avère tout de même restreinte aux couches sociales les plus favorisées. Même si les élites adoptent une terminologie et des institutions qui semblent dérivées des valeurs occidentales, l'expression d'une pensée religieuse et sociale reste très contrôlée ;

- l'évolution libérale de l'Empire Ottoman : surtout depuis le XVIème siècle, l' histoire de l'Islam se confond avec celle de cet Empire. Un processus de réformes au niveau des institutions et de la vie politique civile (égalité de statut entre musulmans et non-musulmans), est surtout mené à partir des couches sociales dirigeantes. Les mentalités et les moeurs suivent difficilement l'esprit de ces réformes, qui en fin de compte sont combattues par des éléments conservateurs puissants et s'avèrent bien au-dessous des aspirations des courants réformistes. Faute d'une réorganisation profonde et d'une refonte de son idéologie, l'Etat ottoman, par ailleurs affaibli militairement, subit une révolution inspirée par Nâmiq KEMAL (1840-1888), dans le sens d'une laïcisation et d'une marginalisation des institutions religieuses.

- l'essor des techniques d'imprimerie est le véritable facteur décisif des évolutions. En multipliant les sources de connaissance, l'esprit critique s'installe, favorisée par le développement d'une presse, plus ou moins contrôlée. Plus tard, les techniques informatiques et le développement de la télévision amplifie de mouvement, dans plusieurs sens : recherche des véritables sources de l'Islam, recherche d'une organisation démocratique de la société, recherche des bénéfices des sciences et des techniques... ;

- le rôle stimulant des communautés et missions chrétiennes, qui intensifient leurs missions en terre d'Islam, dans le sens d'un renouveau spirituel et d'une émancipation sociale et intellectuelle des peuples musulmans ;

- la diffusion de l'oeuvre de Sayyid Ahman KHAN (1817-1898), véritable initiateur du modernisme social et culturel dans l'Islam indien ;

- le dynamisme des élites musulmanes, dont certains éléments entendent mener une véritable résurrection à l'échelle de tout l'espace islamique, en prenant à leur compte les sciences et techniques occidentales pour les vulgariser dans des couches plus ou moins importantes de la population, notamment en milieu urbain. 

 

     Malgré toutes les évolutions qui parcourent tout l'Islam, les partisans d'une laïcisation des sociétés musulmanes jettent un regard plutôt critique sur un certain bilan à l'orée du XXIème siècle. Ainsi Mohamed-Chérif FERJANI lorsqu'il survole les évolutions encore en cours :

"Ce n'est que très tardivement, avec l'apparition des codifications juridiques inspirées par les conceptions liées à l'Etat-nation moderne, et avec l'avènement d'une volonté d'unifier les juridictions séculières, coutumières et religieuses qui avaient toujours cohabité dans les sociétés musulmanes jusqu'au XIXème et XXème siècles, que le terme shari'a a commence à prendre, à côté de ses significations traditionnelles, le sens de "loi religieuse" englobant les codes établis à partir du XIXème siècle dans le cadre des tanzimât et autres réformes inspirées de telle ou telle législation européenne. Parfois ce sont des militaires et des agents de l'administration coloniale qui ont présidé à l'élaboration de ces codes, avec l'assentiment des 'ulamâ' qui votaient là un moyen d'élargir la sphère de leur autorité au détriment des confréries et des juridictions coutumières qui leur ont toujours échappé, comme ce fut le cas en Algérie (J R HENRY, La doctrine coloniale du droit musulman, CNRS, Aix-Marseille, 1979). Cette évlution n'est pas sans rapport avec la volonté des pouvoirs politiques de légitimer par la religion des codes présentés comme étant "la loi édictée par Dieu" ou, du moins, découlant de la religion et en faisant partie intégrante. (...) Khomeyni, qui prétendait au départ que "l'Etat islamique" qu'il voulait construire n'avait pas à légiférer mais  appliquer la shari'a, a fin par considérer les décrets édictés et les traités ratifiés par "la République islamique" comme faisant partie de la shari'a, devenue ainsi extensible et perdant par là son caractère intangible. C'est parce que l'autorité se dit musulmane (...) que le droit qu'elle produit et impose devient musulman, et non le contraire". Tout se passe comme si, pour affirmer son autorité, l'Etat doit en passer par le religieux, et même que les lois étatiques deviennent ainsi religieuses. "C'est là un bon moyen pour faire passer la désobéissance à la loi, et à l'autorité qui l'incarne et qui en est la gardienne, pour une forme d'hérésie, voire un acte d'apostasie méritant le châtiment suprême." L'histoire de l'Islam est pourtant remplie d'événements qui contredisent la force de ce recours. "Cette instrumentalisation politique de la religion, qui ne date pas d'aujourd'hui et qui n'est pas propre à l'Islam, est une arme terrible que des mouvements politico-religieux ont toujours réussi à retourner  contre les pouvoirs qui s'y livrent : une véritable surenchère amène les différents protagonistes à s'accuser mutuellement d'hérésie et de non-rspect à la shari'a, dont ils prônent des versions plus intégristes les unes que les autres, allant jusqu'à l'improvisation d'interprétations et de pratiques inédites comme celles dont on a vu des exemples en Afghanistan ou en Algérie ces dernières années." 

 C'est l'occultation, l'ignorance, qu'aide sans doute un certain caractère ésotérique du Coran, "des significations originelles et les plus courantes de la notion de shari'a, et des facteurs qui ont présidé à son usage politico-idéologique contemporain, qui permet le glissement de son sens général, renvoyant à la religion comme "voie", "source" ou "réservoir de sens et de valeurs" - sens qui s'applique à toutes les religions - à, celui de "loi islamique" et de "droit musulman", avec l'illusion - voulue, entretenue ou subie - qu'il s'agit d'une normativité juridique implacable". Tant que l'enseignement de base (depuis tout petit) commence par la récitation des beaux versets du Coran et que l'accès aux connaissances religieuses reste l'apanage d'une élite religieuse, il est possible d'agir, par la manipulation de l'émotion, sur des masses de fidèles soumis à un réseau serré de règles et d'obligations rituelles, de la même manière que les Chrétiens furent soumis pendant des siècles à la force de contrôle politico-morales des diocèses. "La transformation des normes religieuses en règles juridiques pour en faire le fondement d'une loi intangible a pour origine la politisation de ces normes pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la religion. Oubliant cette origine, les musulmans en sont venus à parler, certains à dessein, la plupart en toute bonne foi mais sans savoir de quoi il s'agit, de la shari'a comme d'une loi islamique qui serait d'origine et d'essence divines. C'est là le socle à partir duquel les traditionalistes d'hier et d'aujourd'hui ferment la porte à toute nouveauté, à toute évolution, à tout progrès. La démarche par laquelle les théologiens du pouvoir - ou en quête de pouvoir - ont élaboré des codes qui ont été, au fil des siècles, sacralisés pour devenir une loi intangible et inséparable de la religion repose sur une série de mystifications dont il est possible de démonter les rouages :

- L'occultation du statut équivoque de tout ce qui  est normatif dans le Coran, et dans les autres faits fondateurs de l'Islam, a permis aux théologiens, et aux autorité qu'ils servent, d'étendre le champ du sacré et de "l'intangibilité", censé ne concerner que ce qui relève de "l'intégrité de la foi", aux questions devant relever de "l'arbitrage communautaire", de la "consultation", des "intérêts courants" et des coutumes tributaires des aléas du temps, de l'espace et des cultures.

- Malgré le caractère polysémique du terme coranique hadd (singulier de hudûd), les lectures juridistes n'ont retenu, de façon complètement arbitraire, que l'interprétation qui en fait une règle de droit représentant la "frontière" ou la "limite" instituée définitivement , et par là, de façon intangible et universelle, entre le "licite" et "l'illicite", le "bien" et le "mal", la "justice" et l'"injustice", ce qui est obligatoire ou possible et ce qu'il ne fait pas faire. L'analyse du texte coranique et des corpus culturels, philologiques, historiques, etc, anciens et nouveaux, et la prise en compte des apports des recherches les plus récentes concernant les faits religieux en général; et les faits islamiques en particulier, montrent les abus de cette démarche commandée par des impératifs politiques et idéologiques. Le terme hudûd veut effectivement dire "frontières" ou "limites", mais pas obligatoirement dans le sens défini par les tenants d'une approche juridiste. Rien n'impose le sens de règles juridiques intangibles qui en est donné. Bien au contraire ; lorsqu'on prend en compte l'incitation au "pardon" qui revient très souvent après l'évocation de ces "hudûd", on peut facilement déduire, comme l'ont fait et le font beaucoup de penseurs musulmans qu'il s'agit d'une limite à la sanction, ou parfois aux droits abusifs de certaines personnes sur d'autres, que de règles intangibles : la loi du talion est une limite à la loi de la jungle mais non une règle absolue interdisant l'évolution du droit, de même pour la limitation de la polygamie à quatre épouses dans une situation de polygamie illimitées, la limitation de l'héritage de l'homme au double de ce qui revient à une femme dans une société régie par le droit d'aînesse, à l'exclusion des femmes, etc. Ainsi interprétés, les hudûd, et autres énoncés normatifs, ne sont plus des règles juridiques intangibles, mais des "principes moraux" destinés à limiter les abus. Ils ne peuvent pas, à ce titre, faire partie du droit, et seraient, au plus - au même titre que les valeurs et les normes de toute morale, et de tout système éthique ou philosophique -, des principes ou des sources du droit qui lui sont extérieurs. C'est d'ailleurs la fonction qu'ils on eue dans l'élaboration des doctrines normatives (madâhib fiqhiyya), souvent considérées comme des codes juridiques (ou des traités de jurisprudence), en tant que l'une des sources, et non source exclusive, dans lesquelles puisaient les auteurs pour justifier les coutumes et les règles codifiées. (...) le terme shari'a avait cette signification, que lui gardent encore certaine usages. C'est aussi ce sens que recouvre la notion de 'uçûl al-fiqh (fondements ou sources de l'élaboration des normes) qui, outre le Coran et la sunna (tradition), renvoie, selon les écoles, au 'urf (coutume), à la prise en compte de l'intérêt général (istiçlâh) et de l'intérêt particulier (istihsân), ou aux "intérêts courants (maçâlih mursalah), au libre examen (ijihâd) ou à l'opinion (ra'y) du faqîh, qui a le droit de chercher des solutions tenant compte de ces paramètres en faisant usage de raisonnements, tels que l'analogie ou même les ruses, qui permettent de trouver les règles se rapprochant le plus des exigences du "bien" et de la "justice". 

- "La coutume faisant loi", dans les pays musulmans comme partout ailleurs et de tout temps, on a procédé à la sacralisation des coutumes ancestrales, des différentes sociétés où l'islam est devenu hégémonique, en leur apportant la caution de la religion et en s'appuyant, pour cela, sur les nombreux versets coraniques, hadîths et autres traditions consacrées qi incitent à prendre en compte "la coutume" et "ce qui est connu (ma'rûf). Il est important de rappeler à cet égard que le Coran recommande de juger - ou d'arbitrer (...)." Cette manière de faire absolutise et rigidifie ce qui à l'origine devait s'adapter de manière très souple. Comme les coutumes sont très diverses dans les contres conquises par l'Islam, nous pouvons imaginer facilement les "frontières" qui peuvent se créer de ce fait entre diverses populations, sous couvert d'extériorisation d'identités.

- "Au fil des siècles, oubliant le sens de sharî'a, on en est venu à la confondre avec le fiqh pour assimiler les deux au droit. (...) le terme fiqh, utilisé dans le Coran uniquement dans le sens de "compréhension", a pris le sens d'"élaboration des normes ('ahkâm) à partir de leurs sources - ou leurs fondement - ('uçûl). Au départ, on distinguait al-fiqh al'-akbar (le grand fiqh), désignant la théologie en tant qu'elle est la "science des fondements de la religion", du fiqh al'açghar (le petit fiqh), défini comme étant "l'élaboration des normes à partir de leurs sources" ; c'est la réduction des normes aux seules normes juridiques qui a conduit à la transformation du fiqh en droit ou en jurisprudence. Les lectures juridistes ayant réduit les normes aux seules "règles juridiques", le fiqh est devenu synonyme de "droit" et, partant, de sharî'a ; les doctrines normatives sont devenues des "codes juridiques" constituant "le droit musulman", présenté comme étant un "droit révélé", "sacré" et donc intangible. Il a fallu les extravagances des talibans en Afghanistan, les atrocités du GIA en Algérie, les pratiques inhumaines des Frères musulmans au Soudan, les exaction des 'ulamâ' wahhabites en Arabie et au Nigéria, et les incohérences des "Républiques islamiques" en Iran et en Mauritanie, etc, pour que des voix se lèvent et dénoncent ces confusions entretenues aussi bien par les islamistes les plus intégristes que par les islamophobes qui agitent le spectre de la "guerre des cultures".

- Ces bricolages ne suffisent pas, les adeptes de l'extension du champ du sacré ont décidé, arbitrairement et contrairement aux exigences de l'une des exégèses les plus anciennes et les plus orthodoxes (l'exégèse qui fait appel aux "causes de la révélation", définies comme étant les circonstances les plus précises de l'avènement de chaque verset coranique et sans lesquelles l'énoncé en question ne peut être compris de façon adéquate), de ne tenir compte dans l'interprétation des énoncés normatifs, érigés en règles juridiques, que de "l'acception générale des termes" utilisés indépendamment du contexte : "Ce qui compte, disent-ils encore aujourd'hui, c'est l'acceptation générale du terme et non la spécificité de la cause"! Cela revient à dire que les énoncés en question doivent être considérés comme ayant une portée générale, c'est-à-dire intemporelle, universelle, valable pour toutes les situations, même si l'on sait qu'ils procèdent d'une causalité qui permet de les relativiser. (...) Ainsi, des énoncés isolés de leur contexte - que ce soient des versets coraniques, ou, à défaut, des hadîths ou autres traditions consacrées, souvent apocryphes, et dont le nombre a augmenté avec le temps et l'expansion de l'Islam - sont devenus des fondements juridiques intangibles qui hypothèquent l'évolution du droit, des institutions, des moeurs et de la société. Lorsqu'on parle aujourd'hui, dans les différentes composantes du monde musulman, de sharî'a, on se refère souvent aux codes ainsi élaborés, dont on a oublié l'origine profane. Au fil des siècles ces codes, et les doctrines auxquelles ils se rattachent, sont devenus des orthodoxies, des rites, de véritables religions dans la religion. cependant, lorsque l'évolution des savoirs, des moeurs et des sociétés rend caduques les normes et dispositions longtemps considérés comme des règles intangibles et d'origine divine, les théologiens et les gardiens des orthodoxies finissent par faire appel aux circonstances qui permettent de les relativiser et de leur enlever leur caractère de lois sacrées et universelles. Les principales questions sur lesquelles bute encore l'évolution sont celles qui concernent le statut de la femme, la liberté de conscience et la laïcité. Les raisons de cette résistance sont à chercher non pas dans les textes ou les traditions consacrées, mais dans les structures sociales et politiques qui continent à commander la compréhension et le statut du sacré dans les sociétés musulmanes."

 

Mohamed-Chérif FERJANI, Le politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 2005 ; Ali MERAD, L'Islam contemporain, PUF, collection Que-sais-je?, 1987.

 

RELIGIUS

Par GIL - Publié dans : RELIGION
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Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 09:12

       La période juste après la prédication de MAHOMET, riche en polémiques et en combats, voit la fixation plus ou moins définitive du texte du Coran (notamment sous le calife 'OTHMÂN. Ce n'est qu'au IXème siècle que, poussé par le besoin de fixer des lectures officielles, parmi celles qui sont alors présentées simultanément à des endroits différents et ne divergent d'ailleurs, pour les 114 sourates, que sur des points secondaires, que commence un travail de commentaires. Ceux-ci, les hadits (surtout sous la forme d'un dire rapporté d'un autre dire entendu de la voix du prophète, et ceci indéfiniment...), ne sont pas réellement des exégètes (en tant que discussions) mais des tentatives de se rapprocher le plus du sens intentionnel du texte. Des recueils complets d'hadits, par des auteurs en majorité persans, sont officialisés (Çahih, d'AL-BOKKARÎ - mort en 870, Çahih de MOSLIM - LORT EN 875, ouvrages d'IBN MAJA, ABOU-DÂOUD, AT-TIRMEDHÎ et AN-NASÂT). Comme ce processus de fixations des textes s'effectuent dans un climat de violences successives, des textes sont validés au gré parfois des accords des vainqueurs momentanés, des faux sont élaborés pour soutenir tel ou tel point de doctrine. Conscients de ces dérives, les savants des différentes écoles qui voient le jour au début de l'époque abbasside, s'attachent à établir les chaînes des auteurs de ces haditgs afin de déterminer, suivant la réputation des uns et des autres, la validité du recours à ces hadiths. Il semble bien que malgré des précautions qui relèvent de l'honnêteté intellectuelle (notion brouillée par les obligations d'allégeances) que des pans entiers du message de MAHOMET peuvent être bien plus d'autres, l'objet d'attention de ces savants. Cela ne va pas sans incidence sur la teneur du message transmis, sans compter des formes cachées des transmissions à l'intérieur de clans. Cela ne va sans incidence sur la portée des sourates édictées dans les différents moments de la prédication de MAHOMET, sur le partage notamment entre des prescriptions sociales et morales. 

 

     Différentes écoles se forment assez vite au début de l'époque abbasside, les uns tentant de s'en remettre à la lettre d'une tradition, les autres recourant en cas d'embarras, et ces cas d'embarras se multiplient avec le temps..., à des opinions personnelles. Elles ne divergent le plus souvent que sur des questions d'application pratique (rite de la prière, pouvoir du représentant de la femme dans le contrat de mariage, valeur des témoignages en justice). Elles sont aujourd'hui - après la disparition de plusieurs d'entre elles, au nombre de quatre, les écoles malikite, hanafite, chafiite et hanbalite  :

 

- L'école de MÂLIK b ANAS, juge de Médine et auteur de la première compilation des hadiths (711-795) (Le bien aplani), admet comme sources de la Loi, en premier lieu le Coran et la Sunna (les recueils de hadits), puis s'il est besoin le droit coutumier de Médine, et enfin l'interprétation personnelles (ray) sous la forme du consensus (ijmâ') des docteurs de Médine exclusivement, sur une question donnée. 

Dans le malikisme, théologie et droit demeurent intimement mêlés. Au nom de la morale et de l'ordre public, MÂLIK se montre très sévère à l'endroit des hérétiques. Il fait incomber à l'Etat le devoir impérieux de les combattre et de les réprimer.

 

- L'école de al-AUZÂ'Î (707-774) en Syrie, puis en Irak, école dont le plus célèbre représentant est ABOU-HANÎFA (702-767), persan d'origine juriste mais non juge. Après le Coran et la Sunna, l'école "hanafite" admet le jugement personnel, sous la forme du "principe d'analogie", qui consiste à rapprocher le nouveau cas en litige d'un cas ancien analogue. Cette méthode de raisonnement est réglée par ANOU-ANÎFA par le principe d'istishân, qui est de choisir "la solution la meilleure". Elle reconnait la valeur du consensus, sans le restreindre aux docteurs de Médine. Les élèves de MÂLIK s'efforce d'améliorer la méthode de leur maitre, qui prête à la subjectivité, par un principe plus précis, l'istiçlah, "recherche du bien commun de la communauté". 

L'école hanafite établit et diffuse une théologie qui laisse une place importante au raisonnement et vise à établir des normes juridiques conforme aux principes de justice et susceptibles d'évolution et d'adaptation aux diverses circonstances historiques et géographiques. Avec elle, le fossé entre théologie (kalâm) et droit se creuse ; la prépondérance de l'aspect juridique dans la théologie musulman contribue à figer l'Islam, tout au long du Moyen-Age, dans un système de pensée aux horizons fort limités ; la réflexion dogmatique et philosophique en fut la première victime. Ce divorce entre la théologie et le droit se concrétise dans l'oeuvre d'un disciple d'ABÛ HANÎFA, ABÛ YÛSUF (735-798), AUTEUR DU Kitâb al-kharâj, célèbre traité sur l'impôt foncier, et plus encore dans celle du disciple de ce dernier, ash-SHAYBÂNI (mort en 805), auteur d'un traité non moins célèbre sur les subterfuges juridiques (hiyal), où subtilité et compromissions font leur entrée dans la spéculation juridique en Islam. Ash-SHAYBÂNI, donne au hanafisme sa forme définitive et laisse une réfutation systématique du mâlikisme.

 

- L'école d'ach-CHÂFI'T (772-820) réduit considérablement la part du raisonnement et s'efforce de donner au consensus le sens d'accord unanime des docteurs d'une période donnée sur une question donnée. Ce consensus, fondé sur un hadith ("Ma Communauté ne tombera jamais d'accord sur une erreur") joue un grand rôle dans l'évolution du droit et du dogme islamiques, permettant de transformer en sunna un usage universellement pratiqué, mais considéré jusque-là comme une innovation.

Théologie dogmatique et droit retrouvent leur union indissoluble. Préoccupée par les solutions à apporter aux divergences doctrinales existantes, l'école shâfi'ite établit un équilibre entre tradition et raisonnement ; insiste donc d'une manière égale (Fondement du droit, du fondateur), sur le Coran et la Sunna d'une part, et sur le consensus commun et l'analogie d'autre part. Mais elle refuse l'istihsan ou choix préférentiel, en raison de son caractère subjectif ainsi que l'istilâh ou considération de l'intérêt public des mâlikites. Son fondateur introduit la notion d'istishâb al-hâl ou présomption de droit, selon laquelle l'existence manifeste d'un état de fait à un moment donné permet de présumer que cet état dure, jusqu'à preuve du contraire. Ash-SHÂFI'I est considéré par de nombreux spécialistes comme le vrai fondateur de la science du fiqh, érigeant en système l'utilisation des sources du droit, marquant les limites de cette utilisation pour chacun de ces sources et la voie mitoyenne à suivre dans l'appréciation de la valeur à accorder à chacune d'entre elles. On passe de la notion de jurisprudence à la notion de droit systématique. Cet effort ne se limite pas à la science des sources, mais également au dogme, à la morale, au rituel et au droit public, et se dessine un sunnisme dégagé de toute idéologie politique. Traditionaliste, cette école est au coeur de luttes sanglantes au XI et XIIèmes siècles, et souvent, les membres de cette école furent persécutés et tués par des gouverneurs favorables à leurs adversaires plus conciliant sur le droit.

 

- L'école d'un ancien élève d'ACH-CHÂFIT, Ahmad b HANBAL (780-855) soutien un système d'un caractère surtout négatif. Elle se montre opposée par principe à toute innovation, n'admet pour seules sources de la Loi que le Coran et la Sunna et ne recourt au jugement personnel qu'en cas de nécessité absolue. 

Elle effectue un retour à la tradition médinoise où le Coran et la Sunna sont les seules sources doctrinales objectives de l'Islam et restreint de ce fait les choix préférentiels et le recours aux subterfuges juridiques par le recours à l'analogie et à l'opinion personnelle. On retourne à la jurisprudence (Kitâb al-jâmi, d'Abû Bakr al-KHALLÂL (mort en 924)), très proche de la lettre du Coran et du Hadith, et également à la théologie. S'opposant frontalement aux trois autres écoles, l'école hanbalite connaît avec IBN TAYMIYYA (mort en 1328) une grande vigueur, en se posant comme diffusant la doctrine du juste milieu. 

 

Plus rigoriste encore était l'école sahirite, fondée par DÂOUD au IXème siècle, qui condamne tout recours au jugement personnel ou bien au consensus, mais elle ne pu se maintenir.

 

  Les quatre écoles officielles, sunnites, certaines présentations universitaires présentant le chiisme comme une secte, sont également valables, et les grandes universités religieuses comprennent des représentants de chacun d'elles. Elles se sont partagées le monde sunnite avec des fortunes différentes : le hanafisme, le moins rigide, adopté par Turcs et Ottomans, domine en Turquie, aux indes et en Chine ; le chafiisme, l'école officielle du califat abbasside, a fortement décliné et se trouve encore en Basse-Egypte, au Herdjaz, en Afrique orientale et méridionale, Palestine et Insulinde ; le malikisme s'est répandu en Afrique du Nord (et autrefois, avant la Reconquista, en Espagne), Haute-Egypte, Afrique occidentale et Soudan ; le hanbalisme (reconnu seulement au XIIème siècle, se diffusa en Syrie et en Irak mais ne subsiste plus qu'en Arabie depuis l'arrivée des Turcs.

 Parmi les grands débats qui agitent ces quatre écoles juridiques, la place du itjidâd, effort de recherche personnelle prend toujours une grande place. La place considérable des juristes dans la communauté musulmane fait qu'ils marquent, différemment suivant les régions, la mentalité de l'Islam (Dominique SOURDEL)

 La réflexion théologique s'est arrêtée en Islam depuis la constitution définitive des quatre écoles. Le rôle du théologien et du jusriste se réduit depuis lors à compiler, classer, commenter, paraphraser, l'enseignement des maîtres des différentes écoles. L'ijithâd cède la place au taqlîd, "imitation", qui ne permet plus au faqîh, dans l'exercice de sa profession, de se fonder directement sur le Coran et la Sunna, ni de sortir de l'ijmâ ou consensus commun défini dans un sens très strict, ni d'appliquer soi-même les procédés analogiques. Ce travail a été fait pour lui ; il ne lui reste que d'appliquer des règles répertoriées dans des codex qui barrent l'accès aux sources. L'affiliation à l'une ou à l'autre étant devenu obligatoire, dans le cursus de l'enseignement juridique, l'accord de leurs doctrines sur un point donné devient ijmâ pour l'ensemble de la communauté toute entière et leurs divergences deviennent des normes particulières pour leur adeptes respectifs.(Toufic FAHD)

   A chaque grande crise à l'intérieur de l'Islam, provoquée notamment par des défaites militaires et des effondrements de dynasties, les différents renouveaux passent à un retour aux textes, et par une attitude qui consiste à expliquer les différentes catastrophes politiques par une inobservance coupable du Message de MAHOMET.

 

   Le sunnisme, largement majoritaire, combat et est combattu activement par le chiisme, seule autre tendance importante de l'Islam, depuis l'écrasement du khârijisme. Considérés comme sectaires par la majorité du musulmans, les chiites étaient considérés par les Umayyades et les Abbasides comme partie intégrante de la communauté islamique. Ils se différencient d'ailleurs au début des sunnites pour des raisons purement politiques, avant de s'en écarter, sur certains points d'interprétation du Coran, pour des raisons religieuses. Les différences entre le droit sunnite et le droit chiite sont infimes ; la plus notable est celle relative au mariage temporel (mut'a) que les sunnites rejettent, bien qu'il soit attesté dans le Coran, sur la base de traditions remontant au prophète, alors que les chiites le maintiennent. Ensuite dans le comput des mois du calendrier lunaire, les shiites suivent le calcul astronomique, alors que les sunnites se limitent à la vue effective du croissant lunaire. Il en résulte un décalage entre les calendriers. Il existe enfin, entre sunnites et shiites, quelques variantes dans l'appel à la prière, dans l'ablution et dans le rituel des funérailles. 

  Mais le chiisme ne forme pas un bloc homogène : il existe un chiisme hétérodoxe, issu du premier, orthodoxe, et combattu par lui. A l'époque abbasside, le chiisme se ramifie en de multiples branches, allant des plus modérées aux plus extrémistes (dans leur opposition entre elles et contre le sunnisme), mais si ces ramifications possèdent une importance politique réelle, les prescriptions du droit, comme d'ailleurs l'observance des sources, ne varient guère les unes des autres, et ressemblent très souvent à ce qu'elles sont dans le sunnisme. Dans ce dernier, le chiisme se caractérise lui aussi par une fixation du droit et de ses méthodes. 

 

Dominique SOURDEL, L'Islam, PUF, collection Que sais-je?, 1988 ; Toufic fadh, L'Islam et ses sectes, dans Histoire des religions, , tome III, vol 1, Gallimard, 1976.

 

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Mercredi 1 février 2012 3 01 /02 /Fév /2012 10:19

      Si, pour s'en tenir aux religions monothéistes, le christianisme, lors de ses siècles de formation est demeuré distinct de l'Etat, voire s'est dressé contre lui et le judaïsme, associé originaisement à l'Etat, s'en est dégagé par la suite, l'Islam, déjà du vivant de son fondateur, était l'Etat. L'Islam ne connait pas cette séparation du politique et du religieux et l'idée d'une laïcité reste très minoritaire, même dans les milieux les plus "occidentalisés". Le politique et le religieux font partie de la vie elle-même et sont inséparables. C'est du moins l'image que donne l'Islam en Occident, car les débats ne sont pas aussi simples qu'il y parait et les conflits portent aussi, de manière sous-jaçente ou ouverte selon les époques, sur une séparation de ce type. Si des auteurs comme Bernard LEWIS (Le Retour de l'Islam, Gallimard, 1985) donnent une telle vision, d'autres comme Olivier CARRÉ (L'Islam laïque ou le retour à la Grande Tradition, Armand Colin, 1993) mettent l'accent sur une évolution plus contrastée : "L'Islam-religion se politise, et très vivement, au bout de treize ans seulement (référence à la prédication médinoise du Prophète), puis se dépolitise nettement moins de trois siècles plus tard pour se repolitiser assez récemment. Le christianisme au contraire ne se politise nettement qu'au bout de trois siècles ; puis il ne commence à se dépolitiser quelque peu que depuis le XVIème siècle en Occident seulement avant de se repolitiser sur l'excellente base juridique de la "sépartion" de l'Eglise et de l'Etat. Foncièrment, les deux religions sont pareillement politiques." Ce dernier auteur met en évidence une "tendance quiétiste en politique et donc une séparation des pouvoirs" dans la pensée musulmane comme dans la pensée chrétienne. Si nous faisons ce début liminaire, c'est parce que nous écrivons à partir de l'Occident et qu'un certain nombre de présupposés font obstacle à une bonne compréhension de la nature des politico-religieux conflits en Islam, qui suivent bien l'évolution intellectuelle entre exégèse pure et simple du Coran (comme il y eut des éxégèses pures et simples de la Bible) à un commentaire rationnel de ses prescirptions, cela compte tenu du fait qu'il a toujours existé des observateurs de la nature et des hommes qui ne se contentent pas de lire un livre et un seul. C'est ausi parce qu'est diffuse une perception de l'Islam véhiculée par une tendance bien particulière de celui-ci, portée par un Etat conservateur aux énormes moyens, propagande dont sont d'ailleurs plus sensibles les populations musulmanes en terre non musulmane que les populations demeurées aux pays. 

     Mohammed-Chrérif FERJANI insiste sur le fait que "ceux qui "parlent d'un "Etat islamique" (trompés par des appellations officielles, devons-nous dire...), d'une "doctrine politique de l'Islam", tiennent peu compte de la diversité et de l'évolution des théories politiques propres aux différentes obédiences (...) intimement liées aux conflits politiques qui ont jalonné l'histoire du monde musulman. Elles procèdent de ces conflits et des justifications a posteriori des positions défendues par les différents protagonistes." Le ton vindicatif des anathèmes (une vraie litanie dans presque tous les textes) contre ceux qui présentent des positions différentes, s'ils apparaissent excessifs (et quelque peu lassants) à des observateurs habitués aux débats contradictoires et au rationalisme, ne doit pas faire oublier qu'il n'y a pas longtemps, ce ton vindicatif et définitif existait aussi (et on en trouve encore!) dans de très bons manuels chrétiens ou juifs... Le professeur à l'Université Lyon 2 énumère les différentes questions qui animent ces différentes théories politiques :

- Les musulmans sont-ils obligés de faire allégeance à une autorité après le Prophète ?

- Si oui, sur quoi se fonderait une telle obligation?

- Serait-ce une obligation de religion, de "raison" ou de "tradition"?

- Quels sont les critères de l'autorité légitime?

- Quelle attitude fait-il avoir par rapport à l'autorité illégitime ou/et injuste?

- Faut-il lui obéir et lui faire allégeance?

- Ou faut-il lui désobéir et la combattre?

- Quelle attitude doit-on avoir à l'égard de ceux qui font allegeance aux gouvernements injustes?

- Faut-il les combattre ou les épargner?

- Peut-on commercer et se marier avec eux?

- La guerre est-elle licite, illicite, obligatoire opu prohibée dans le territoire soumis à l'autorité de tels gouvernants?

- Peut-on y vivre comme dans une terre d'Islam ou faut-il en émigrer comment l'avaient fait le Prophète et ses compagnons en quittant La Mekke?

    Toutes ces questions traversent toutes les doctrines en présence. Nous ne pouvons pas toutefois les comprendre que si nous ne nous représentons pas la structure pyramidale des sociétés dans lesquelles ces doctrines se combattent. Au VIIème siècle, nous sommes encore dans un monde où les statuts sociaux sont inégaux et rigides, dans un monde où la figure du chef focalise les attentions lorsqu'il s'agit d'agir et même de penser. Un monde enfin où les connaissances de la réalité sont très parcellaires et où les forces de la nature paraissent encore en très grande partie hostiles, où l'individu n'existe pas sans le groupe auquel il appartient, sans le seul groupe auquel il appartient. Souvent les auteurs s'émerveillent dans la progression d'une nouvelle pensée, comme celle de MAHOMET dans un monde très largement polythéiste et mystique, sans prendre en compte l'aspect (peu traité il faut dire) de la conversion forcée. Il suffit pourtant que le chef soit converti pour que sa tribu, son clan et toute la société derrière lui, esclaves compris parfois, suive la nouvelle voir religieuse... La prédominance d'une doctrine sur une autre doit parfois peu à la convcition réelle (surtout si l'emploi de la violence est endémique...), du moins à la première génération (aux suivantes, c'est déjà affaire de conditionnement culturel...). Ceci dit, même si l'adoption d'une nouvelle religion se situe, apporte, contribue à un changement radical d'ordre matériel ou de représentation de l'univers... Et c'est, dans beaucoup de domaines, de semblables changements qui interviennent lorsque l'Islam est adopté en presque moins de vingt ans dans presque toute la péninsule arabe, jusque là à l'écart des monothéismes des régions avoisinantes...

 

      L'intérêt de ne pas se limiter aux quatre écoles juridiques dominantes et de citer les différentes théories politiques depuis l'arbitrage de Siffyne en 657 qui devait mettre fin au conflit de succession de MAHOMET est qu'une grande partie de cet héritage "oublié" est d'une part déterminant pour la situation actuelle et d'autre part très riche en débats trop vite clos, souvent par la violence. 

      Cet arbitrage très vite contesté, entre 'Ali et son rival omeyyade (famile qui s'était opposée à MAHOMET avant de le rallier... tardivement), fait en faveur du second, provoque très vite la formation de la première obédiance de l'islam, les muhakkima, dont sont issus les ibâdhites qui existent de nos jours à Oman (majoritaires) et dans d'autres régions d'Afrique et d'Europe. Ils reprochent à 'Ali d'avoir accepté cet arbitrage, et il est donc nécessaire de lui désobéir et de choisir un iman légitime, 'Abdallah Ibn Wahb Al-Râsibî qui disparu... dans une bataille contre les troupes de 'Ali. Les muhakkima sont restés fidèles et réussirent à tuer 'Ali, inaugurant une longue suite d'assassinats politico-religieux. Il faut considérer le fait que contrairement aux Chrétiens et aux Juifs qui se trouvaient sous occupation romaine, les musulmans se trouvaient face à face, entre eux et contrairement à leurs "frères" du livre, n'étaient pas accaparés par la défense de leur foi contre un ennemi extérieur. Si des conflits doctrinaux les opposent, l'impossibilté de les régler par une violence armée directe a pesé sur le destin de ces deux religions.  Les muhakkima étaient au départ unis autour de la thèse très simple que le califat n'était pas une obligation de religion, les musulmans pouvant vivre sans avoir à se soumettre à une autorité temporelle. Si un arbitre est nécessaire, il peut être choisi uniquement pour sa sagesse coranique (donc être destitué s'il la perd), indépendamment de toutes autres considérations, sociales ou "raciales". Ils expriment le refus des tribus nomades de se soumettre à un pouvoir citadin. Beaucoup de spécialistes (entre autres 'Ahmad' Amin, L'aube de l'Islam, Début de la matiné de l'Islam, Le début de l'après-midi de l'Islam, Mataba'at al-Nahdha, Le Caire, 1964) considèrent qu'ils incarnent la tendance démocratique de l'Islman, en invoquant son refus de privilégier la famille du Prophète. Mohamed-Chérif FERJANI estime plutôt qu'il s'agit d'une tendance anarchiste qu'on retrouve chez les nomades de toutes les cultures et de toutes les époques. Ils rejettent le principe héréditaire et préfèrent le recours à l'antique mode électif des tribus arabes. Ensuite, dès la disparation de l'imânat du Khûzistân en 680, des divergences touchent la nécessité de faire allégeance à un imman, sur le combat nécessaire des gouvernements injustes et illégitimes. Ce sont ces divergences qui donnent naissance à différentes obédiences : azraqites (dont les théories ne sont connues que par leurs détracteurs, à l'instar de SOCRATE vis-à-vis des "présocratiques"), çufrites (qui tolèrent plus que d'autres les divergences doctrinales, disparus eux aussi), najdates, 'ajradites (dont on connait peu de choses) et ibâdhites (seule obédience ayant survécue jusqu'à nos jours).

    L'unique obédience des muhakkima survivante, se remarque en préférant le kitmân au recours à la lutte armée, le piétisme et l'action éducative pour maintenir et transmettre les enseignements de l'islam tels qu'ils le concevaient. Ils conçoivent toute une graduation de manifestations de leur autorité suivant la situation politique, de l'imânat de dissimulation à l'imânat de manifestation. Leurs modes d'action politique s'apparentent à de la désobéissance civile plus ou moins ouverte et leur vision des voies de la religion, de sa propagation à sa consolidation s'oppose à la hijura, cette manièr de partager les territoires, en territoire d'infidélité ou de fidélité. La guerre ne peut être licite que sous certaines conditions. 

      Juste après l'arbitrage, 'Ali et ses partisans se retirent en Irak et en Iran, et c'est son assasinat qui donne au conflit une tournure dramatique. Mu'âwiya en profite pour transformer le califat en monarchie héréditaire empruntant ses formes et ses organes à l'organisation étatique des pays conquis. Cette transformation est à l'origine de la constitution des partisans de 'Ali en courants politico-religieux se réclamant du shî'isme, se réclamant d'un légitimisme envers la famille du prophète. Sur cette attitude, se greffent, au fil des siècles, des doctrines théologico-politiques, en particulier les zaydites et les imanites.

      Le zaydisme nait dans une révolte contre le pouvoir omeyyade. A la reconnaissance de l'iman légitime (filiation double de Fâtima et de 'Ali) s'ajoute une activité offensive pour l'imposer. A part cette divergence, sa doctrine est très proche de celles des mu'tazilites et des éléments sunnites s'y mêlent, avec le temps. Les zaydites sont divisés entre eux, comme ces derniers, sur la dépendance d'une communauté musulmane à un ou plusieurs imans. L'histoire d'imanats sur le Yemen et sur le Tabâristan indiquent qu'ils ont rarement respecté le principe de la nécessité de combattre les gouvernants injustes. De plus, des zaydites considèrent que la condition de la "double filiation" n'est... plus de mise, allant jusqu'à écrire qu'elle n'a jamais été une exigence absolue... Ce qui ne contribue pas à la clarté des débats. En se référant à l'école zaydite des câlihiyya, qui a toujours prôné le principe électif de l'iman (sans précision aucune sur le candidat...), le shaykh AL-WAZÎR ajoute que le zaydisme, qui n'a jamais fermé la porte de l'ijtihâd, ne peut aujourd'hui envisager l'autorité qu'en termes d'élection démocratique sans aucune discrimination que ce soit (Réflexions à propos de la pensée zaydite, Dâr al-Manhal, Beyrouth, 1993).

      Les ismaéliens, contrairement aux adeptes du zaydisme, qui conserve (apparemment en dominance) l'allégeance politique à la descendance de Fâtima et 'Ali, adoptent une théosophie faisant procéder l'imânat directement d'un ordre divin articulé autour de trois fondements : le divin, le prophètique et l'imânisme. Parce que Dieu ne peut être que juste, il ne peut pas faire autrement que compléter le cycle de la prophétie par le cycle de l'imânat : Dieu a fait profiter de sa grâce bienfaisante la génération contemporaine du Prophète en la guidant, il ne peut priver de sa gâce les générations suivantes. Le cycle de l'imânat procède de cette grâce divine justement répartie entre les générations. Les imans comme les prophètes sont par ailleurs la "preuve" (hujja) par laquelle Dieu avertit les humains, leur indique ce qu'ils doivent et ne doivent pas faire, et leur demande des comptes par la suite sur leur conduite : parce qu'il est juste, Dieu ne juge que parce qu'il a averti et indiqué, à travers les prophètes et les imans la voie à suivre. Dans cette conception, l'imânat n'est donc pas une question humaine dépendant du choix des croyants ou de la volonté d'un homme qui la revendique ou peut la léguer à qui il veut. C'est Dieu qui désigne les imans comme il désigne les prophètes pour guider les humains et délivrer de l'errance. Chaque iman transmet à son successeur la mission qui lui a été confiée, afin qu'il continue à assurer sa présence dans le monde. Le premier iman fut 'Ali, en référence directe à un verset du Coran (5,67). Les seuls imans légitimes sont au nombre de 7, le sixième étant Ja'far AL-ÇADIQ (mort en 765) et le dernier est Ismâ'îl. Celui-ci est le Madhi dont ils attendent la manifestation (le retour) pour les sauver et sauver le monde de l'injustice et de la corruption.

      Les ismaéliens duodécimains considèrent que ces imans sont au nombre de 12, le dernier étant Muhammad Al-Madhi Al-MUNTAZHAR, dont la disparition en 882 représente le début de la "petite occultation", la "grande occultation" commençant en 940, avec la disparition du quatrième représentant de l'"Iman caché" sans désignation d'un autre pour lui succéder. Ce cycle se traduit  par la délégitimation des trois premiers califes et de toutes les autorités qui ont régné depuis l'assassinat de 'Ali, dont le règne (657-661) serait l'unique moment, après le Prophète, où la communauté musulman a pu bénéficier de la "grâce" de Dieu. La responsabilité de cette "malédiction" incombe à la société qui s'est détournée de ses imans sauveurs pour faire allégeance et se soumettre aux autorités tyranniques. L'attente de l'iman caché fait de ce chiisme un messianisme qu'il est possible de rapprocher de l'attente du Messie par les Juifs et de la parousie par les Chrétiens. En attendant la manifestation de cet Iman caché qui assurera par sa direction le salut et la délivrance de l'humanité de son errance, les imânites ont longtemps prôné la taqiyya (dissimulation), qui joue le même rôle que le kîtman chez les ibâdhites, pour éviter de s'exposer à la persécution. Cette pratique ne les a pas empêcher de prendre part à des révoltes (comme celles qui ont précédé l'avènement de la dynastie fatimide en Afrique du Nord) dans l'espoir de hâter la "délivrance" et d'anticiper le royaume de Dieu ou tout simplement pour mettre fin à l'oppression et aux persécutions dont ils étaient victimes. En l'absence de l'iman, les ismâ'iliens se refèrent à l'autorité des du'ât (missionnaires) tandis que les duodécimains se refèrent à des théologiens formés à la connaissance et à la transmission des tradictions. L'institutionnalisation du chiisme comme doctrine d'Etat (dynastie fatimide du Xème au XIIème siècle, religion officielle de la Perse depuis 1507) s'est faite au détriment de sa dimension messianique. 

        Dans l'un comme dans l'autre cas, avec ceux venus de la dynastie fatimide, les partisans de NIZAR (les nizarites) et ceux de son frère MUSTA'LI (les musta'liya), avec les druzes qui se sont séparés de l'ismâ'ilisme... le chiisme duodécimain évolue très tôt vers l'adoptation d'une attitude pragamatique qui compose avec les réalités imparfaites d'un monde sans iman pour y assurer la présence de Dieu.   Dans le cadre de cette évolution, les théologiens chiites ont vu leur pouvoir s'affirmer et devenir importants au sein de leur communauté. Après l'adoption par exemple par les Safawites (dynastie en Iran, de 1501 à 1736) du chiisme duodécimain comme religion d'Etat, ce rôle s'est affirmé avec la constitution d'une véritable hiérarchie cléricale disputant au pouvoir politique la mainmise sur les lieux de culte et surtout ce que les rapports de force permettent d'intégrer ou non au domaine de la religion (à l'exclusion de ce qui concerne les autres communautés confessionnelles) : enseignement, contrôle des juridictions religieuses, gestion des biens de mainmortes liées à des oeuvres religieuses... Malgré les tentatives du pouvoir politique en vue de réduire le pouvoir des théologiens, en mettant à profit leurs quesrelles avec les ordres soufis et les contradictions en leur sein, l'autorité de la hiérarchie cléricale ainsi créée a continué à se renforcer. Avec la fin de la dynastie safawite en 1736 et l'avènement de Qajars en Iran, les rapports de force entre le pouvoir politique et l'autorité des mollahs ont changé en faveur de ceux-ci. C'est dans le contexte de renforcement du pouvoir des théologiens, que le shaykh Ahmad AL-NARÂQÎ (1771-1829) émet sa thèse relative au pouvoir du théologien (wilâyat al-faqîh). Après avoir rappelé, conformément à l'orthodoxie imânite, que cette wilâya revient à Dieu, à son Prophète et à ses 'awçiyâ' infaillibles, il ajoute qu'à l'époque de "l'occultation, les fuqahâ' sont les représentants de l'iman et les titulaires de toutes ses fonctions, hormis celles qui sont strictement liées à leur nature spécifique : "Le faqîh est l'héritier des prophètes, le fidèle des messagers, le représentant du Messager, le défenseur de l'islam. Il occupe le même rang que celui des prophètes, au dessus des gouvernants (wullât) et des qâdhi qui sont sous son autorité. Il est le marja' (la référence, celui à qui on revient, vers qui on se retourne) pour tout : il lui revient de résoudre les problèmes (qui se posent à la communauté), d'édicter les normes ; il est le tuteur des orphelins (...)". Une telle formulation, sans déboucher de façon explicite sur l'appel à l'instauration d'un Etat ou d'un gouvernement sous l'autorité directe du faqih, peut servir de base à une telle revendcation. Et en fait, cette thèse est devenue une référence pour les théologiens qui contestent au nom de la religion l'autorité du pouvoir en place. L'ayatollah KHOMEYNI, exilé en Irak après le renversement du gouvernement de MOSSADEGH par la CIA en 1953, reprend cette thèse en lui donnant le sens de "gouvernement islamique" qui ne peut revenir, en attendant le retour de l'iman caché, qu'à un théologien. Dans les années 1970, se diffuse son livre (le pouvoir du théologien ou le gouvernement islamique) et avec le développement des mouvements de l'islam politique, il est devenu l'une des références majeures des mouvements islamiques chiites aussi bien que sunnites (en Tunisie notamment). Avec le triomphe de la "Révolution islmaique" qui a uni, sous l'autorité de KHOMEYNI, toutes les tendances hostiles au règne du shah, y compris celles qui étaient hostiles à son interprétation de wilâyat al-faqîh, de même que les courants laïques et les mouvements de gauche qui en sont très vite devenus les victimes. La politique mise en place au nom de cette théorie a débouché sur un système totalitaire visant à imposer "le règne de Dieu" à la place des législations rejetées comme "hérétiques" ou "paîennes". 

 

      Les théories politiques sunnites se forment en réaction aux théories ibâdhites, chiites et mu'tazilites.

AL-'ASH'ARÎ (873-935) présente les premiers éléments des théories sur le califat et les rapports entre religion et politique. Ceci juste après le renienement de son adhésion au mu'tazilisme, abandonné au profit du handalisme depuis le règne du calife AL-MUTAWAKKIL (847-861) :

- Il s'agit d'abord de légitimer, contre les chiites par exemple, les califats de 'ABU BAKR, 'UMAR, 'UTHMÂN et 'ALI. Cette légitimité concerne autant l'ordre suivant lequel ils ont accédé à cette fonction que les moyens et les modalités qu'ils ont utilisés pour y accéder et l'exercer. Ses disciplies ne le suivent ensuite pas entièrement et se contentent de l'argument du "consensus des compagnons" aussi bien pour la nécessité du califat en général que pour la légitimité des quatres premiers califes, sans tenir compte d'ailleurs des faits qui démontrent - violemment - l'inexistence d'un tel consensus ;

- Outre l'autorité de cces califes, il institue la sacralisation des compagnons en considérant que tout ce qu'ils avaient fait était juste, nécessaire et légitime du point de vue de la religion, même s'il y eu des divergences et des conflits entre eux. il établit une règle qui fonctionne comme un dogme : "Les adeptes de la communauté et de la tradition reconnaissent le droit des ancêtres que Dieu a choisi pour la compagnie de son Prophète, prennent exemple sur leurs vertus, s'abstiennent de parler de leurs divergences quel que soit leur rang, reconnaissent la priorité (des quatre premiers califes), qu'ils considèrent comme les califes bien guidés et les meilleurs parmi les humains après le Prophète (...)" ;

- Il institue l'obligation de faire allégeance à tout iman, qu'il soit juste ou injuste, "homme de bien ou pervers". "Nous croyons qu'il faut prier pour que les imans des musulmans soient bien guidés, qu'il faut reconnaître leur autorité, que ceux qui se révoltent contre eux, lorsqu'ils font montre de déviance, sont dans l'erreur. Nous considérons comme une partie de la religion la condamnation de tout recours aux armes contre leur autorité, et l'abstention au combat qui relève de la fitna". Ses disciples AL-JAWAYNÎ (1028-1085) et AL-GHAZÂLÎ (1058-1111) reprennent ce point-là pour établir que cette obéisssance est obligatoire, même si l'iman est injuste : toute opposition à l'autorité est une fitna (en référence à la guerre civile, révolte, émeute, sédition...), à combattre tant qu'elle n'a pas réussi à défaire le pouvoir en place et à s'y substituer : mais si elle triomphe, elle cesses d'être une fitna et devient, après coup, jihâd et toute résistance de la part de l'autorité déchue devient à son tour une fitna. L'existence d'une autorité est jugée nécessaire pour empêcher la fitna et maintenir l'ordre ;

- Les disciples d'AL-'ASH'ARÎ tiennent à se démarquer des muhakkima comme des chiites sur les conditions à remplir pour être calife légitime : contre les premiers, il excluent les non-qurayshites (donc tous les non-arabes), contre les seconds, ils refusent la limitation aux seuls descendants de la famille du Prophète. Ce critère permet de légitimer a posteriori tous les califes que le monde musulma a connu jusqu'alors : les califes de Médine, les Omeyyades comme les Abbassides. le calife idéal est un homme, pieux, juste, libre et surtout capable de se faire obéir et d'imposer son autorité pour empêcher la fitna. Considérant que le califat idéal a définitivement disparu depuis la fin du règne des quatre premiers califes, les théologiens sunnites jugent que la principale condition à remplir pour se faire admettre comme une autorité légitime est d'être capable de se faire obéir, pour empêcher l'ordre et empêcher la fitna. Bien avant IBN HHALDUN et sa théorie de la 'açabiyya (esprit de corps) nécessaire pour se faire obéir et empêcher "les gens de s'agresser les uns les autres", AL-JUWAYNÎ et AL-GHAZALI ont montré que le critère le plus important est celui de la ghabala (capacité de vaincre) et de la shawka (la force) en tant que condition primordiale pour que l'autorité soit obéie. Pour justifier cette priorité de la force sur les critères religieux de 'ilm et de piété, les théologiens invoquent des hadîths trouvés dans la tradition antérieure, chez les juristes ;

- La consultation peut-être un moyen de choisir le calife, mais pas obligatoirement, le calife en exercice pouvant désigner son successeur. Cette précaution serait même nécessaire pour éviter, une fois encore, la fitna. Ce qui compte le plus, c'est le poids social de l'opinion de ceux qui seraient, à défaut, candidats à cette succession. 

 

  Mais ces principes sont soumis à des souplesses qui fait ressembler à ces principes à des justifications a priori. Ainsi IBN TAYMIYYA écrit, alors que les Mongols mettent fin à la dynastie abbasside (La politique conforme à la religion) pour appeler les musulmans à faire allégeance aux nouveaux maîtres. Cet accomodement permet d'admettre, plus tard, la légitimité des califes ottomans bien qu'ils ne fussent ni qurayshites, ni arabes. Avec la colonisation et le passage de la plupart des musulmans sous des autorités non musulmanes, le même principe de réalité, et la même peur de la fitna, sont à l'origine de nouvelles adaptations. Il n'est plus exigé que l'autorité soit musulmane. Elle peut être légitime du seul fait qu'elle maintient l'ordre, empêche la fitna et n'oblige pas les musulmans à renoncer à leur religion. Les responsables religieux se retranchent alors, à chque fois que les musulmans se sont retrouvés en minorité, que la sharia ne vise qu'à garantir "les cinq nécessités : la préservation de la vie ; la préservation de la religion ; la préservation des biens, la préseration de la raison et la préservation de la descendance", ou de l'honneur. La conception sunnite de l'autorité est fondamentalement conservatrice : elle vise la défense de l'ordre établi. Cependant, il n'est pas difficile de la retourner contre le pouvoir en place : il suffit pour cela de maquiller la révolte en jihâd, de considérer la politique du pouvoir en place comme un facteur de fitma, de donner aux objectifs de la révolte le caractère d'un impératif religieux, et de faire passer la répression qui s'en suit comme une volonté d'empêcher des musulmans de vivre et de pratiquer leur religion. La même théorie se trouve mobilisée pour justifier l'obligation d'obéir à l'autorité en place, qu'elle soit juste ou non, légitime ou non, et le recours aux armes, voire le "tyrannicide" pour conquérir le pouvoir. 

 

     Comme chez les idbâdhites et les shî'ites, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent parmi les sunnites pour dénoncer cette perversion qui consistent à instrumentaliser la religion au service d'une cause et de son contraire. Depuis le XIXème siècle, des théologiens comme Muhammad 'ABDH (1848-1905) veulent démontrer qu'il n'existe pas en Islam de place pour une autorité religieuse et que toutes les institutions qui existent dans les sociétés musulmanes, comme le califat, le qadhâ (la judicature) sont des institutions civiles et non religieuses. KAWÂKIBÎ (1854-1902) préconise même l'institution d'un califat au Hijâz dont l'autorite serait limités, comme pour le Vatican, aux seules questions religieuses, sans se mêler des affaires politiques relevant de l'autorité des Etats en place dans les différents pays musulmans. Après l'abolition du califat en 1924, 'ALI'ABD AL-RAZIQ (1888-1966) (1925, L'Islam et les fondements des pouvoirs, publié à La Découverte en 1994) entend démontrer que l'Islam n'a pas besoin du califat ni d'un quelconque autre pouvoir politique pour exister en tant que religion. Même encore minoritaires, ces voix se font de plus en plus entendre depuis les années 1970, à une vitesse que les observateurs occidentaux évaluent encore mal.

     Aux différentes réformes entreprises dans le cadre de l'empire ottoman, aux différents mouvements constitutionnalistes et nationalistes en Iran, les premières réactions s'appuient sur les doctrines héritées des siècles passés. Les conceptions traditionnelles sont vite submergées par des conceptions plus radicales : l'Etat islamique revendique tous les traits des systèmes totalitaires modernes occidentaux. Hassan AL-BANNA, fondateur des Frères Musulmans, que certains présentent comme un continuateur du réformisme prôné au XIXème siècle par AGHANÎ et ABDUH, présente un projet politique contre le pluralisme politique, les droits et les libertés individuelles et publiques, alors qu'elles se manifestent de plus en plus. Si les Frères Musulmans évoluent quelque peu par rapport à ce programme, la capacité acquise pour justifier l'ordre social par des générations de savants religieux et juridiques, brouille souvent la perception d'une réalité changeante. Il faut plonger, comme Fatema MERSNISSI le fait, au coeur des valeurs islamiques, d'un débat souvent abrégé par les violentes, de la mentalité du musulman, pour tenter de comprendre les évolutions en cours, tantôt dans le monde chiite que dans le monde sunnite.

 

     Si nous avons commencé par les conceptions politiques, sans entrer d'abord dans le système socio-juridique, c'est qu'il apparait que les questions de successions à MAHOMET, du chef de la Communauté, pèsent de manière lourde, entraînant destructions de biens et de personnes, à travers les siècles. De manière si lourde, qu'à la manière des Croisades intérieures au monde chrétien, de nombreuses doctrines juridiques ont tout simplement disparus. La peur de la fitna semble une obsession qui paralyse toutes tentatives de mettre en application de nombreuses dispositions coraniques pourtant favorables à plus de justice sociale. 

 

Mohamed-Chérif FERJANI, Le politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 2005.

 

RELIGIUS

Par GIL - Publié dans : RELIGION
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Mardi 24 janvier 2012 2 24 /01 /Jan /2012 11:07

             Comme les autres religions, l'Islam est né dans un faisceau de conflits divers, et comme les autres religions, l'Islam a été et est porteur de nombreux conflits. L'historiographie, malgré une très forte tendance à vouloir rester fidèle à une vision officielle de la naissance de l'Islam et à se contenter d'une approche un peu trop lexicographique (voir les travaux successifs de Theodor NÖLDECKE (1860), d'Adolphe von HARNACK (1874), de John WANSBROUGH (dans les années 1960), de Patricia CRONE et Michael COOK (1977) et de Christoph LUXENBERG (2000)) établit les circonstances (guerrières) de la naissance de l'Islam. L'importance du Djihad dans le Coran reflète l'importance du combat dans cette religion, que ce soit le combat contre l'infidèle ou le combat contre la part mauvaise de soi.

          Nous pouvons sérier les divers conflits en mouvements dans la naissance et dans l'expansion, puis dans la consolidation de l'Islam en conflits proprement religieux (contre les religions polytéistes et contre les autres religions monothéistes), conflits d'ordre économique - entre populations musulmanes et populations non musulmanes en terre d'Islam, que l'organisation fiscale des sociétés musulmanes avive constamment tout au long de l'histoire ou entre pays musulmans et les "autres", dont beaucoup sont centrés sur la question de ressources naturelles (pétrole notamment), conflits politiques vifs entre tendances internes de l'Islam, sans compter les conflits sociaux latents ou ouverts (familiaux entre autres, où la condition de la femme devient d eplus en plus un enjeu majeur...), sans oublier que ceux-ci forment une trame très enchevêtrée. La revendication du Coran, livre saint, comme référence (parfois en dernier ressort, souvent strictement) à la fois religieuse, en stratégie militaire et en droit, contribue parfois à donner de l'Islam l'image d'une religion guerrière, ce qu'elle n'est pas (pas plus que d'autres en tout cas). Les conflts sociaux (entre riches et pauvres, endettés et créanciers) prennent une très grande place dans la naissance et les développements de cette religion, à l'instar, pouvons-nous écrire du christianisme. Une première grande partie de la prédication du fondateur, MAHOMET, concerne précisément ces conflits sociaux, d'autant plus qu'il appartient à une famille politiquement et économiquement déclassée dans des luttes de pouvoir.

 

          Dans la lignée de travaux qui se démarquent de conceptions essentialistes (à la base de thèses opposant un Islam mythique à un Occident tout aussi mythique, développées entre autres par Marcel GAUCHET - Le désenchantement du monde, Gallimard, 1985, par Bertrand BADIE - Les deux Etats, Fayard, 1986 ou par Julien BAUER - Politique et religion, PUF, 1999), systématisés par Mohamen-CHérif FERJANI, nous pouvons tenter de savoir si le "langage politique de l'Islam" est un langage inhérent et propre à cette religion, ou simplement un langage forgé ou/et surinvesti par les lectures idéologico-politiques auxquelles aucune religion n'a pu échapper. Le souci de retrouver les filiations historiques, au-delà d'une vulgate officielle proprement religieuse, et sans entrer dans les débats entre tendances de l'Islam est guider par la question de savoir si réellement l'islam serait indistinctement :

- une religion, avec ce que tous les faits religieux impliquent au plan des croyances constitutives de la foi, des obligations culturelles et des règles concernant les "devoirs" de l'être humain à l'égard de lui-même, de ses semblables et du monde dans lequel il vit ;

- un système éthico-politico-juridique (le califat, l'imânat ou l'Etat islamique) fondé sur la shari'a qui serait une foi révélée, intangible, immuable, fixant une bonne fois pour toutes le statut de toute choses, et les r§gles qui doivent régir les rapports et les comportement individuels et collectifs de tous ceus qui se réclament de l'islam ;

- une communauté à la fois spirituelle et politique (la umma présentée comme esclusivement "la communauté spitituelle et politique des musulmans" ou "le système politique sur lequel règne le souverain", "la communauté islamique universelle et unique, qui embrasse tous les pays sur lesquels est établie la domination musulmane et prévaut la loi silamique" (Bernard LEWIS, Le langage politique de l'islman, Gallimard, 1988) ;

- un territoire, domaine de l'islam, à l'intérieur duquel la guerre est prohibée en tant que fitna (sédition, guerre fraticide, ou discorde), contrairement à dâr al-harb (domaine de la guerre), dans lequel la guerre serait non seulement licite mais une obligation en tant que jihad (interprété exclusivement comme étant la guerre sainte pour répandre l'islma et qui ne devrait s'arrêter qu'avec "la umma généralisée" (Bruno ÉTIENNE, L'Islam radical, Hachette, 1985).

    Cette vision semble méconnaître le fait que l'islam est minoritairement arabe aujourd'hui, oublier la plasticité de l'application du Coran suivant les populations islamisées, de l'Afrique à la Chine, négliger la division franche entre les deux grandes branches idéologico-politiques que sont le chiisme (20% des fidèles de l'Islam) et le sunnisme, sans compter les différences frappantes entre législations islamiques (Maroc et Arabie Saoudite, par exemple). 

     Refusant à la fois l'essentialisme et le relativisme absolu commun aux discours islamophobes et islamistes et du pseudo-universalisme, des chercheurs comme Olivier CARRÉ (L'Islam laïque ou le retour à la Grande Tradition, Armand Colin, 1993), Olivier ROY (L'échec de l'islam politique, Seuil,1992 ; L'Islam mondialisé, Seuil, 2002), Gilles KEPEL (Djihad, expansion et déclin de l'islamisme, Gallimard, 2006), Bruno ETIENNE (islam : les questions qui fâchent, Bayard, 2003) ou même d'Emmanuel TODD (Après l'empire ; Le destin des immigrés, Le Seuil, 1994) contribuent à comprendre réellement les conflits entre l'Islam et les autres conceptions politico-religieuses, comme dans l'Islam lui-même. 

 

       Un premier angle de vue peut être constitué par une analyse des conditions et des conséquences de la naissance de l'Islam en Arabie, notamment à travers la prédication de son prophète MAHOMET. Cette analyse repose très souvent uniquement sur une étude de la constitution du Coran car les sources extérieures - soit par qu'elles ont été délibérément détruites, soit parce que ni les conditions climatiques de la région ni les technologies ne sont propices à une bonne conservation des informations (souvent en outre verbales et transcrites de façon tendancieuses) - ne sont pas très importantes. Aussi distingue t-on dans cette prédication un ensemble de sourates prononcées/retranscrites dans la période médinoise et un autre ensemble dans la période postérieure, dite mecquoise. Si les sourates médinoises mettent souvent l'accent sur les injustices sociales (où des pratiques dans les activités commerciales et financières sont amplement critiquées), les sourates mecquoises sont axées sur une posture très combative. la composition des compagnons de Mahomet, au départ des opprimés, changent notablement vers la fin, comprenant des convertis fortunés... et sans doute opportunistes. L'Arabie, coincée entre deux empires rivaux, lieu de communication et de passage des caravanes, est fortement marquée par une dialectique de la paix et de la guerre. une certaine utopie islamique qui marque les sourates issues de la première période s'essouffle ensuite après l'hégire, qui marque le passage du statut d'une communauté minoritaire et persécutée, en quête de tolérance pour pratiquer et prêcher sa foi, à celui d'une communauté autonome, puis hégémonique et conquérante.

 

     Un deuxième angle est de considérer la structure sociale de l'Arabie et les changements apportés par la diffusion du Coran. Tant en ce qui concerne les habitudes guerrières, les habitudes alimentaires et les modalités de répartition de pouvoir entre les membres de la famille ou du clan, que de la gestion des esclaves, fort nombreux à cette époque.

  Cela en tenant des différences entre les trois parties de la péninsule d'alors, et du destin non moins différent du statut de la sharia : voie ou loi? En sachant que dans le même moment de la prédication en des contrées de plus en plus lointaine, se constitue les formes politiques du califat, enjeu de dissensions politiques intervenues dès la disparition de MAHOMET. Les problèmes de succession du prophète domine pratiquement tout le tableau des conflits politiques, lesquels aboutissent d'ailleurs à l'éclatement des empires arabo-musulmans, donnant naissance à différentes modèles d'articulation du politique et du religieux. Les confrontations périodiques avec l'Occident marquent à la fois ces modèles et la posture de l'Islam dans son ensemble face à lui, et ceci des Croisades aux colonisations occidentales. 

 

     Chaque obédience de l'Islam (sunnisme, chiisme et kharijisme pour ce citer que celles qui ont survécus), chaque Ecole à l'intérieur de chaque obédience (par exemple dans le sunnisme, les quatre écoles survivantes malikite, hanafite, chaffite et handalite) apporte une vision différente sur la légalité musulmane et l'observance des prescriptions coraniques, et souvent elles sont en lutte ouverte, souvent armées, les unes contre les autres. De plus, des mouvements inspirés par des influences intérieures et extérieures à l'islam, comme le Soufisme jouent un grand rôle dans les évolutions. Dans les divers pays dits musulmans, la législation possède une coloration qui dérive de la dominante d'une Ecole et d'une Obédience...

 

     La sharia, le droit et la loi, souvent invoquée comme un obstacle à l'adoption des droits humains et à l'évolution du droit dans les pays musulmans. Pourtant, c'est à partir des prescriptions coraniques que souvent des Etats se positionnent, et parfois de manière très progressistes, dans l'arène internationale. Les questions comme la liberté de conscience, les droits et obligations religieuses des musulmans, comme la condition féminine, les discriminations sociales et politiques (souvent inscrites dans la législation - et pas seulement sous formes d'obligations fiscales différenciées suivant le statut - croyant ou non croyant), celle d'une laïcité parfois "introuvable" ou difficile même à concevoir, le rôle de l'Etat dans les services à la collectivité, sont depuis les débuts de l'Islam l'objet de vives discussions entre les savants musulmans. Beaucoup de facteurs interviennent, y compris les modalités de contact avec l'Occident et le statut minoritaire/majoritaire de la communauté musulmane dans chaque pays, dans les choix opérés officiellement. Bien que les Européens voient l'Islam surtout à travers le prisme arabe (régimes autoritaires et patriarcaux), une très grande diversité de situation existe. Il est tout simplement regrettable que même dans les milieux spécialisés qui étudient la sphère musulmane, ce prisme joue un rôle déformant persistant. Ce qui n'empêche pas bien entendu la constatation (partagée et revendiquée) qu'une certaine forme de société, patriarcale et autoritaire, ait pu transmigré d'Arabie vers l'Afrique ou l'Asie

 

     Par ailleurs, il existe une périodisation de l'histoire culturelle de l'Islam qui scande l'évolution de chaque obédience et de chaque Ecole. Un schéma "orientaliste" a longtemps dominé, mais un large courant de recherches à travers le monde musulman tend à refuser une certaine dichotomie entre siècles d'expansion et siècles de décadence. Citons pour mémoire une telle classification (Ali MERAD) :

- la civilisation de l'Islam triomphant, militairement et culturellement, du milieu du VIIè au milieu du XIIIème siècle (en 1258, Bagdad est ravagée par les Mongols). c'est une période de suprématie intellectuelle, pendant laquelle se diffuse en Europe des techniques et des philosophies, par l'intermédiaire souvent de savants comme IBN KHALDOUN (1332-1406) ;

- les siècles de déclin culturel (milieu du XIIIème-fin du XVIIIème siècle) ;

- la renaissance moderne, avec l'irruption de la civilisation européenne en Inde (pénétration britannique : fin du XVIIIème siècle - début du XIXème), et au Proche Oriente (expédition française d'Egypte, 1798-1801). On ne peut pas passer sous silence le double choc de la supériorité militaire occidentale et de sa supériorité technique (qui fait apparaître des éléments du Paradis chez les Infidèles!, pour faire très court...). Choc que nous pouvons - avec toutes les réserves qui s'imposent - comparer au choc ressentis par les populations sous régime pseudo-marxistes aux images des progrès de la civilisation américaine...

- le réveil islamique qui s'opère dans les dernières années du XIXème siècle et qui perdure ou se développe sous différentes formes de nos jours. En fait, l'historiographie musulmane parle plutôt de temps fort dans une évolution socioculturelle où l'esprit de reforme apparaît comme une donnée constante. Encore de nos jours, tout en reconnaissant la nécessité pour la Communauté de s'ouvrir à des réalités temporelles, nombre de réformateurs cherchent à situer leur prédication et leur action dans le sillage des maîtres incontestés de la haute tradition.

C'est ainsi que se revivifient la pensée de maîtres comme AL-GHAZALI, IBN KHALDOUN, FAKKR-AL-DIN AR-RÂZI (mort en 1210) et AL-IJI (mort en 1355), considérés comme des "modernes", ou IBN TAÏMIYA (mort en 1328), considéré comme conservateur. 

  L'absence d'autorité unanimement reconnue dans l'interprétation du Coran, l'absence de clergé ou de structure religieuse verticale comme on en rencontre par exemple dans le christianisme, constitue un élément très important dans les luttes religieuses. Cette absence permet une certaine élasticité, une faculté d'adaptation de l'Islam au contact des cultures à conquérir, en même temps qu'elle oriente la forme, souvent violente, des confrontations.

   L'apparition de nouveaux modèles culturels en terre d'Islam, pendant la colonisation et pendant la décolonisation et après - et la mondialisation actuelle accélère sans doute le mouvement - accroît les possibilités de conflits dans la remise en cause même de certaines caractéristiques de certaines sociétés islamiques : de profondes injustices (parfois légalisées et justifiées), un statut très inférieur réservé aux femmes (surtout dans les première terres conquises par l'Islam), une structure politique autoritaire (une concentration des pouvoirs politiques et religieux qui refuse toute notion de laïcité. Sont à l'oeuvre de profonds mouvements qui touchent aux conceptions traditionnelles de charité et de justice (comme il en est dans les contrées chrétiennes), qui entretiennent de très fortes inégalités entre les hommes, et entre les hommes et les femmes. 

 

Ali MERAD, L'Islam conteporain, PUF, collection Que sais-je?, 1987 ; Dominique SOURDEL, L'Islam, PUF, collection Que sais-je? ; Mohammed-Chérif FERJANI, Le politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 2005.

 

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Par GIL - Publié dans : RELIGION
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Lundi 23 janvier 2012 1 23 /01 /Jan /2012 16:44

                  La société dans laquelle apparaît l'Islam, comme dans une grande partie dans lesquelles il se répand, accordent une grande importance aux rites sacrificiels de toute sorte. Le Coran fait référence, parfois en les exagérant, à des sacrifices pratiqués par les anciens arabes qu'il désapprouve fortement. Le verset 37 de la sourate 22 situe la conception coranique du sacrifice à l'inverse de celle des paganismes : "Ni leurs chairs, ni leur sang n'atteindront Allah". De fait, le sacrifice n'est pas au centre du culte musulman, comme il a pu l'être dans le judaïsme biblique d'avant la destruction du Temple. Seul le sacrifice du pèlerinage annuel est tenu pour obligatoire pour le pèlerin. Il est difficile pourtant de saisir le sens de ce sacrifice. A l'origine, peut-être s'agissait-il d'un sacrifice périodique lié à la vie pastorale, incorporé par Mahomet dans le rituel du pèlerinage et prenant alors le sens d'un sacrifice religieux, expiatoire, détaché donc de son caractère cyclique. Comme le pèlerinage à La Mecque devient pour l'immense majorité des musulmans un événement rare et unique, qu'ils ne peuvent au plus accomplir qu'une fois dans leur vie, il devient préférable de ne s'y plier que tardivement. Du même coup, ce sacrifice du 10 du moins dhû al-hijja se dédouble : il y a celui auquel procède le pèlerin à La Mecque et celui effectué par les musulmans partout ailleurs. Tout en gardant sa signification expiatoire, ce dernier en particulier tend à prendre d'autres significations : rite de passage et d'initiation à travers la confrontation avec le meurtre pour les jeunes enfants ; moyen de reconduire le groupe familial, y compris par la consommation de la même victime ; résistance à la rationalisation de la vie sociale grâce à la persistance d'une économie du don. (Mohammed Hocine BENKHEIRA, Dictionnaire du Coran).

 

     Joseph CHELHOD (Le sacrifice chez les Arabes, 1955) estime, à rebours de nombreux 'autres auteurs (E DOUTTÉ, D LAGRANGE, A LOISY...) que le sacrifice en tant que tel existe bien dans l'Islam. Il s'appuie sur des éléments puisés surtout dans la littérature arabe pour montrer que l'Islam n'introduit aucune rupture significative dans le mode de pensée symbolique des Arabes. Depuis cette étude, l'approche anthropologique se dissocie de l'approche islamologique. Hormis quand ils traitent du pèlerinage, les islamologues se penchent de préférence sur les récits qui sont associés au rituel sacrificiel, notamment tout ce qui a trait à la légende d'Abraham, tandis que les anthropologues s'intéressent à des sacrifices non canoniques ou dans des contextes sociologiques très divers.

Avant de faire le point sur les types de sacrifice en terre d'islam Mohammed Hocine BENKHEIRA souligne l'aspect très actuel du questionnement sur le sacrifice islamique. "Dans l'Europe moderne, notamment réformée, les autorités n'ont de cesse de faire pression sur les juifs afin d'obtenir d'eux qu'ils abandonnent les règles de l'abattage rituel. Aujourd'hui, un des principaux reproches faits aux musulmans, qui revient annuellement comme une litanie, est, outre l'attachement à des règles de mise à mort perçues, en Europe, comme "barbares", la pratique d'un sacrifice sanglant, qui donne lieu à une véritable hécatombe. La critique du sacrifice (musulman) est une nécessité dogmatique, à condition de voiler sa véritable signification - le refoulement du sacrifice."

Il faut distinguer entre les sacrifices prescrits par la loi islamique, sous certaines conditions, et ceux qui sont rapportés à telle version locale du système religieux, voire à tel système de croyances coutumier non directement déterminé par l'Islam (sacrifices sur les tombeaux des saints, sacrifices pré-islamiques).

Les sacrifices qui relèvent  du système religieux central sont principalement au nombre de quatre :

- lors du pèlerinage ;

- la aqî-qa, qui a lieu sept jours après la naissance du nouveau-né, moment où on lui rase les cheveux et on lui donne un nom. Prescrit, il n'est pas toujours observé et a tendance à tomber en désuétude, comme de nombreux autres rites de naissance ;

- les sacrifices votifs  (ndar), qui ne sont pas obligatoires. Toutefois, une fois prononcé, tout voeu engage celui qui le prononce. Si un individu fait le voeu de mettre à mort une bête, il y est tenu. Ce genre de sacrifice, antérieur à l'Islam, et qui s'inscrit dans le cadre d'un échange entre une puissance quelconque, divine ou non, et le fidèle, n'a pas été abandonné totalement par la loi islamique, qui s'est contentés de le réglementer.

- les sacrifices expiatoires (kaffâra) ont été pour la plupart abandonnés et remplacés par des offrandes non sanglantes à destination de plus démunis (dons de nourriture et de vêtements ou affranchissement d'esclaves musulmans). Toutefois le sacrifice expiatoire a persisté dans le cadre du pèlerinage. Le pèlerinage présuppose l'observance d'un certain nombre d'interdits. Il est ainsi défendu au pèlerin en état de sacralisation de donner la mort à un animal sauvage sur le territoire sacré ou ailleurs, sauf en cas de légitime défense. Il en découle que la chasse est également illicite. Si le pèlerin transgresse certains de ces interdits, il est tenu d'immoler un animal domestique (de taille équivalente à l'animal sauvage tué). ce sacrifice, évoqué par de nombreuses sources islamiques, ne semble pas avoir été adopté par tous les peuples islamisés. 

Pour consacré la légitimité des sacrifices expiatoires, les juristes citent deux traditions qui Mohammed Hocine BENKHEIRA nous résume : "La première s'énonce : "Faites un sacrifice pour le nouveau-né. Versez pour lui le sang et éloignez de lui le mal" (IBN AL-QAYYIM, dans Tuhfat al-mawdûd). L'expression "verser le sang" est une métonymie : elle désigne l'immolation ou la mise à mort. Mais dans le cas présent il s'agit sans aucun doute de plus que cela. En effet, on peut y voir une allusion à un élément controversé de ce sacrifice. Une fois que la bête a été égorgée, on lui arrachait une touffe de laine, qu'on imbibait de son sang et qu'on posait ensuite sur la fontanelle de l'enfant. Quand un filt de sang s'en était échappé, on débarrassait la tête du nourrisson de cette touffe de laine, on la lui lavait et on la rasait. Sous l'Islam, le sang a été remplacé par le safran, en raison de l'opposition de nombreux juristes comme MÂLIK, SHÂFI'Î et IBN HANBAL. IBN AL-QAYYIM AL-JAWZIYYA, savant handalite (...) déclare : "le sang est un mal, c'est même le plus grand des maux ; il n'est pas licite donc de souiller la tête du nouveau-né avec du sang" (...). La seconde tradition prophétique aide à mieux comprendre la signification de ce rituel : "Chaque enfant est le gage d'une victime, qui doit être immolée pour lui le septième jour de sa naissance, en même temps qu'il reçoit son nom et qu'on lui rase la tête". Cette formulation fait un sacrifice une obligation. En effet la vie de la victime rachète celle de l'enfant ; tant que le sacrifice n'a pas eu lieu, l'enfant et son père restent débiteurs. Cependant l'obligation incombe en propre au père, même si certains admettent que l'enfant, une fois devenu adulte, puisse procéder au sacrifice et libérer ainsi son père de cette obligation. Selon IBN HANBAL, tant que le père n'a pas procédé lui-même au sacrifice, ni lui ni son épouse ne peuvent bénéficier de l'intercession du Prophète en leur faveur le jour du Jugement. Il s'agit (...) d'un rite de passage, dont l'exégèse a évolué. Dans un premier temps, le rite avait pour fonction de faire naître une seconde fois l'enfant, selon les institutions. Le sacrifice et l'aspersion avec le sang de la victime servent à la protéger contre la mort et la maladie. Le rasage de la tête sert à marquer la re)naissance. Quant à l'imposition du nom, elle inaugure son entrée dans le groupe. Plus tard, le rite a été islamisé, à la lumière de la légende d'Abraham."

     Parmi ces sacrifices, le plus connu est le sacrifice du 10 dû al-hija, qui a lieu à la fin du pèlerinage. Celui-ci n'est pas obligatoire, sauf pour le pèlerin qui en a formulé le voeu. Il est fortement recommandé, à l'imitation du Prophète. plus encore que le sacrifice de la naissance, il est associé à la légende d'ABRAHAM, comme d'ailleurs la totalité du pèlerinage. Nous suivons toujours Mohammed Hocine BENKHEIRA : "... la Ka'ba (l'édifice cubique de pierre) aurait été édifié par le patriarche et son fils Ismaël. La légende d'Abraham permet d'expliquer plusieurs rites du pélerinage - dont le sacrifice, la lapidation ou la course entre Safa et Marwa - et de renforcer le rôle central de La Mecque" (GAUDEFROY-DEMOMBYNES, Le pélerinage à la Mecque, Etude d'histoire religieuse, Geuthner, 1923). Rappelons que pour l'Islam, c'est autour des relations entre ABRAHAM et ISMAËL et non entre ABRAHAM et ISAAC, que la légende se construit. 

Il s'agit d'une construction politico-religieuse a posteriori très orientée dans une direction particulière car il s'agit d'éviter à Abraham de mettre à mort son propre fils. L'exégèse qui soutient cette tradition est résumée par NASAFI, un théologien du XIIème siècle (attention au mot théologien qui n'est pas l'équivalent de celui que l'on trouve dans le christianisme...). Offrir des sacrifices, selon lui, tient lieu de sacrifice de sa propre personne. Dans la mesure où Dieu a donné la vie à chaque créature, elle doit en retour lui rendre grâce pour cela, en se sacrifiant pour lui. De la même façon que pour Le remercier pour les richesses qu'Il a octroyées, on en dépense une partie, ou que s'abstenir de relations sexuelles et de nourritures est une manière de Le remercier pour ces deux plaisirs. Cependant, si chacun devait Le remercier en mettant fin à son existence, l'espèce humaine s'éteindrait. C'est pour cela que dans Sa sagesse parfaite, le Créateur Se satisfait de ce que chacun donne une rançon pour racheter sa propre vie, comme dans l'histoire d'Ismaël. La victime sacrificielle est le symbole du sacrifiant. La même exégèse est défendue en relation avec le sacrifice du septième jour (aqîqa) par IBN AL-QAYYIM AL-JAWZIYYA au XIVème siècle. 

 Pourquoi les musulmans demeurent-ils attachés à la célébration du sacrifice du 10 al-hija, même quand ils vivent dans un environnement hostile?, se demande Mohammed Hocine BENKHEIRA. "Est-ce par routine, par servilité envers une coutume ancestrale, ou bien pour observer une prescription religieuse? (...) En vérité, ce sacrifice est aussi nécessaire que le vote l'est dans une démocratie parlementaire comme la France. Il s'agit d'un rite fondamental qui permet de perpétuer l'unité de la Communauté par-delà les frontières et les clivages politiques. Mais il n'y a pas que la dimension collective. En effet, un rite n'est pas seulement le fruit d'un code social, il doit également avoir du sens pour le sujet. Or sur ce terrain, ce dernier fait l'expérience de la confrontation avec le meurtre. Il s'agit d'une expérience fondatrice, non pas pour faire de chaque musulman un futur terroriste  (...) mais, au contraire, pour avoir le droit de vivre. Le sacrifice en Islam doit être considéré à la lumière de cette vaste économie du don héritée des Arabes et qui est inséparable de la culture islamique : il faut donner, gratuitement, pour recevoir. De ce point de vue, il doit être mis en parallèle avec les lois de l'hospitalité. Si l'éleveur veut que son troupeau s'agrandisse et croisse, il est tenu d'en offrir quelques têtes, aussi bien aux dieux - ou au Dieu unique - qu'aux voyageurs de passage. La richesse n'est pas la conséquence mécanique de l'accumulation des biens, mais le résultat de la baraka, qui découle de la dépenses au profit d'autrui. C'est pour cela que l'avare ne prospère jamais. De la même façon, aucune nouveau-né n'a la garantie de survivre : sur lui pèse diverses menaces - maladies, animaux dangereux (...), mauvais esprits et démons. Le sacrifice permet de lui procurer une protection."

 

Mohammed Hocine BENKHEIRA, Contribution La prix de la vie, Observations sur la question sacrificielle en Islam, dans Sacrifier, se sacrifier, sous la direction d'Evelyne PEWNER, SenS Editions, 2005 ; Article Sacrifice, dans Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007.

 

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Par GIL - Publié dans : RELIGION
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Jeudi 19 janvier 2012 4 19 /01 /Jan /2012 14:47

                  L'Islam considère comme textes sacrés surtout le Coran, mais se fonde en ce qui concerne la vision du monde beaucoup sur la Bible (une de ses versions...) et en ce qui concerne les aspects prescriptifs surtout les commentaires des sourates du Coran, les hadiths. Tout comme pour les textes sacrés des autres religions, il existe des problèmes de transmissions et des interprétations divergentes, avant même la critique scientifique, sur la teneur du Coran. mais, malgré beaucoup d'hésitations et de contradictions dans ses sources, la tradition insiste majoritairement sur la très grande ancienneté de la mise en place officielle du Coran (initiative commencée dès ABU BAKR et UMAR et finalisée par UTHMAN)? Même si des versions différentes circulent encore du IVème au Xème siècle (avec des "lectures non canoniques"), en ce qui concerne les dispositions concernant le jihad (ou guerre sainte), la lecture est à près la même dans tous les courants de l'Islam, cet à peu près pouvant prendre de plus ou moins grande proportions, qui n'empêchent pas de fixer des idées générales sur les notions de jihad commentées à travers le temps. L'histoire de l'Islam primitif comme du christianisme ou du judaïsme primitifs est faite également de batailles littéraires et idéologiques.

 

                 Djihad, Jihad ou djîhad (jihad =effort) (ici nous n'entrerons pas dans les difficultés linguistiques... qui existent!) est un terme arabe qui signifie "exercer une force", ou "tâcher". Dans le Coran, l'expression "ad-jihad bi anfousikoum" (Lutter avec votre âme) est l'équivalent de l'expression "al-jihad fi sabil Allah" (Faites un effort ans le chemin d'Allah). Tout de suite, la vision de ce chemin d'Allah diffère selon les courants de la religion musulmane et il n'est pas difficile de comprendre alors les interprétations qui vont de l'élimination des infidèles, obstacle sur ce chemin, au combat contre soi-même pour pouvoir emprunter ce chemin... En fait, le concept de jihad a évolué et évolue encore, et ce de manière différente selon les circonstances et les différents courants de l'Islam.

Ceux-ci considère tous toutefois qu'il existe quatre types de jihad : par le coeur, par la langue, par la main et par l'épée. Le jihad par le coeur, le "Grand Jihad", invite les musulmans à combattre afin de s'améliorer ou d'améliorer la société. De nombreux savants musulmans interprètent le jihad comme une lutte dans un sens spirituel. Une minorité de savants sunnites le considèrent comme le sixième pilier de l'Islam quoique le Johad n'en ait pas le statut officiel. Dans le chiisme (ou shiisme) duodécimain, il est considéré comme une des dix pratiques religieuses du culte. Mais le sens le plus connu, et sans doute celui le plus mis en avant au début de l'expansion islamique est le jihad par l'épée ou "Petit Jihad". Il est le pivot de l'argumentation de nombreux groupes dans l'histoire et de nos jours pour légitimer les guerres contre d'autres musulmans ou contre des non-musulmans. 

 

        Marie Thérèse URVOY, restituant le contexte de la formation de cette notion, dans la réflexion et l'action de l'Islam sur la guerre et la paix, écrit "qu'il est indéniable que le Coran donna aux Arabes la fierté religieuse dont ils manquaient face à l'arrogance certaine des pays plus évolués qui les entouraient. Avec le Livre sacré, la communauté musulmane est à égalité avec les Juifs et les Chrétiens (auxquels devons-nous préciser il emprunte un certain nombre de concepts et de préceptes), en attendant le moment proche de proclamer sa mission universelle et prophétiquement ultime (MAHOMET étant considéré comme le dernier Prophète), et de la porter partout où la conquête est possible. Avant l'hégire (622), tandis que la nouvelle communauté se formait face à l'hostilité des païens, le conflit entre Byzance et la Perse était à son paroxysme. Dans les faits - et le Coran en renvoie quelques éléments - la sympathie des musulmans allaient aux chrétiens  en tant que "Gens du Livre", celle des païens allait aux Persans, tous deux étant à égalité, sans Ecritures. C'est dire que le jihad (guerre sainte) est une notion qui est apparue dès le début dans un climat de conflit armé. Les spéculations ultérieures (au IIIème/IXème siècle - datation musulmane, avec la fin des premières conquêtes islamiques) sur le "grand jihad" qui serait une lutte contre le mal en soi-même n'ont jamais supplanté cet aspect guerrier."

Elle indique que la conception coranique du jihâd est très liée l'ensemble des événements (violents) de fondation et de première expansion de l'Islam.

Le mot apparaît dans le Coran à 41 reprises. Outre 6 occurrences correspondant à des sens particuliers ("serments solennels" cinq fois, "trouver le nécessaire" une fois), on le retrouve 19 fois dans le sens vague et imprécis de "mener le combat pour Dieu", dont une seule occurrence (sourate 25, verset 52) explicitement non-violente. "Faire pression sur", dans un sens négatif (les parents empêchant leurs enfants de se faire musulmans) apparaît deux fois (sourates 29,8 et 31,15). Le sens militaire de "mener combat de ses biens et de sa personne" figure 6 fois (sourates 9,4 et 88 - 49,15 - 61,11 - 44,81), mais il faut y ajouter les formules qui sont accolées à ces sourates et qui en renforcent la portée : "lancez-vous, légers et lourds" (9,41), l'"exemption" (9,41 et 86), l'opposition aux non-combattants ("ceux qui sont assis", 4,95). "Mener combat contre les infidèles et être dur contra eux" apparaît deux fois (9,73 - 66,9).

"On ne saurait opposer, continue Marie Thérèse URVOY, le jihâd au qitâl (combat). Qu'il y ait, dans les 18 occurrences où le sens reste vague, possibilité pour les musulmans de greffer la théorie du "jihâd majeur" contre soi-même, on peut l'admettre. Mais il est illégitime d'affirmer que le jihâd coranique est uniquement spirituel. En revanche, l'on peut dire que dans le texte de la période mecquoise, l'emploi du terme juhâd, dans sa racine et ses dérivés, semble désigner plutôt une guerre spirituelle, à savoir : respecter la consigne de résister à l'impiété environnante. Le mot d'ordre suprême est alors de "tenir ferme". Ce qui reste compatible avec les menaces contre les infidèles, qui se réaliseront dans la période médinoise. Une série de versets (4,91 - 5,35 - 9,5,14 - 61,11-12) constitue, en effet, une progression vers le combat militaire. Le statut des combattants (mujâhidûn) est détaillé, avec privilèges, rangs et récompenses (4,95-96). Le Texte sacré les encourage (5,105), leur donne même des conseils stratégiques : "n'appelez point à la paix alors que vous avez la supériorité" (47,35).

    Sur les commentaires, "Nombre de hadiths corroborent sans ambiguïté ce sens concret du jihâd. Le martyr (shahid) est celui qui meurt en combattant pour Dieu (et non, comme dans le christianisme, l'homme supplicié pour sa foi - l'Eglise catholique a refusé ce titre au combattant mort dans la lutte). Par ailleurs, qualifier le combat de "jihâd" mineur" ne signifie pas son élimination, et l'histoire islamique a connu nombre de soufis s'adonnant au service militaire dans les ermitages-forteresses appelés ribât.

    Le droit, car le Coran est aussi un texte juridique, et ce droit fait l'objet de nombreux commentaires très tôt, définit quatre jihâd, selon leur destination :

- le jihâd contre les infidèles, au moyen d'expéditions annuelles. Il est "mené du côté où l'ennemi est le plus préoccupant". C'est une "obligation communautaire" qui devient "individuelle" en cas d'attaque-surprise de l'ennemi. Ce jihâd est régi par des règles précises (comme d'ailleurs toutes les autres prescriptions du Coran) mais chargées de réserves : en principe, il doit être précédé par un appel à la conversion, et doit épargner les enfants, les fous, les femmes, les prêtres, les vieillards et les infirmes sauf s'ils ont pris part au combat. Les moines sont protégés à la stricte condition  qu'ils soient de purs anachorètes. Les traités de droit soulignent deux points importants : le butin et la nécessité de faire reconnaître au vaincu la supériorité de l'Islam. Malgré l'éclatement du monde musulman et le caractère devenu défensif du jihâd, les traités se sont maintenus dans leur formulation initiale. Comme le jihâd reste une obligation aussi longtemps que demeurera l'Islam ou jusqu'à l'unification du monde entier sous l'islam, la paix avec les infidèles ne saurait être, aujourd'hui encore et tout au moins théoriquement, que des trêves temporaires.

- le jihâd dirigé contre les apostats. Il doit avoir comme préambule une discussion pour les convaincre. Historiquement, cette forme a eu un impact aussi important, voire plus, que celle qui vise les infidèles, depuis les "guerres de l'apostasie" du premier calife qui ont unifié l'Arabie, jusqu'aux grands jihâds du XIXème siècle dans l'Afrique du Sahel. C'est la forme la plus réactivée de nos jours avec la lutte des fondamentalistes contre les pouvoirs accusés de ne pas être fidèles à l'Islam dans son authenticité.

- le jihâd contre les rebelles : une rébellion contre un chef légalement choisi tombe sous le coup des peines légales ; tout musulman est donc obligé d'aider le chef de l'Etat, y compris par une lutte armée et par la destruction des biens des rebelles. Cependant, contrairement aux deux premiers jihâd, on ne s'acharne pas sur ces derniers. C'est tout de même une sorte d'épée de Damoclès au-dessus de la tête de chaque musulman, mais surtout de chaque groupe plus ou moins critique de musulmans, qui serait tenté de désobéir à la hiérarchie musulmane. Une liaison peut être faite entre la désobéissance aux prescriptions proprement religieuses et la désobéissance aux ordres des chefs.

- le jihâd contre les brigands. Il s'agit de l'application de peines légales qui varient suivant le genre de crimes commis. Ces deux dernières catégories sont à rattacher à ce qu'on appelle la "quiétude politique" de l'Islam, à un certain ordre politique et économique.

 "Cette perspective, écrit encore Marie Thérèse URVOY, s'associe aux injonctions coraniques de ne prendre ni juif ni chrétien comme affilié (5,51) ou comme confident (3,118). La pratique de la guerre sainte a créé chez les premiers musulmans une solidarité et un esprit élitiste qui s'est généralement transmis à leurs héritiers. D'où une communauté "ombrageuse, jalouse de sa foi" qui réagit chaque fois qu'elle le peut pour faire valoir ses droits, lesquels coïncident les droits de Dieu. Puisque le Coran déclare que la pire des choses est d'éprouver un musulman dans sa foi pour l'en écarter, la guerre est légitimée si elle est nécessaire pour faire cesser ces épreuves."

"Nonobstant le verset 35 de la sourate 47 (...) qui écarte l'appel à la paix lorsque les musulmans ont le dessus, le droit musulman a développé l'idée de sulh, nom abstrait dérivé de la racine s l h (être juste et droit) et traduisant l'idée de paix et de réconciliation. Son objectif est d'abord de mettre fin aux conflits et aux hostilités entre les croyants (les seuls musulmans). Pour ce qui est des relations entre la communauté musulmane et des communautés non musulmanes, le sulh consiste à suspendre les conflits et à établir pour une certaine période une paix appelée muwada'a (relations sans heurts). Le sulh est une conciliation, c'est donc une forme de contrat légalement conclu tant individuellement que collectivement. Un tel traité n'est pas censé remplacer l'état de guerre habituel entre "domaine de l'Islam" et "domaine de la guerre", et sa durée est limitée à dix ans (limite inspirée des premiers traités que MAHOMET conclut avec les Mecquoiis en février 624) bien qu'il puise être reconduit pour plusieurs périodes.

 "les fondateurs des écoles juridiques ont eu des opinions différentes concernant les relations entre les deux "domaines". C'est AL-SHAFI'I (767-820) qui, le premier, a exposé la doctrine selon laquelle le jihâd doit être une guerre permanente contre les non-croyants et non pas seulement lorsque ceux-ci entrent en conflit avec l'Islam. Ceci en se fondant sur un verset : "Tuez les polythéistes partout où vous les trouverez." (9,5). Lorsque la situation du monde musulman  s'est modifiée à partir du IVème/Xème siècle (il s'agit, précisons de la datation musulmane), des oulémas ont affirmé que la shari'a n'obligeait pas à s'acquitter du devoir du jihâd, sauf si le domaine de l'Islam était menacé par des forces étrangères. Le Hanbalite intransigeant IBN TAYMIYYA (1263-1328) (inspirateur du courant wahahabite et des salafistes) lui-même a procalmé que les musulmans ne doivent pas imposer l'Islam par la force aux non-musulmans si ceux-ci n'empiètent pas sur le dar al-islam. Il faut noter enfin que pour bon nombre de tendances chiites, le jihâd offensif est interdit jusqu'à l'avènement du Mahdi à la fin du temps, puisque ce dernier est la seule autorité légitime pour déclarer et appeler à la guerre sainte. Ainsi, le sulh n'a pas été appliqué envers le "domaine de la guerre" a des fins territoriales mais dans l'intérêt de la communauté, du groupe, voire de la personne, dans leur relation avec l'Islam. La shari'a reconnaît donc trois catégories avec lesquelles l'Islam peut avoir à traiter : les dhimmi, les non-musulmans et les apostats. la conciliation ou trêve, tout comme les traités et accords, vise à maintenir des périodes de paix avec chacune de ces catégories afin de faciliter les relations commerciales et culturelles. Quand est maintenu l'équilibre entr périodes de guerre et trêves, le jihâd tend à devenir un exercice moral, et cela sous deux formes : celle du soufisme qui renonce à l'usage du ribât, l'ermitage-forteresse, et celle de la polémique interconfessionnelle où la lutte des idées prend le pas sur la lutte armée. Mais si l'une et l'autre ont existé, cela n'a pas été une règle et le plus célèbre docteur sunnite, AL-GHAZALI dit clairement : "on n'a jamais vu une séance de discussion (...) se terminer par le passage d'un seul (...) innovateur à un autre groupe. Ces passages ont lieu à la suite d'autres causes et même à l'issue d'une lutte par l'épée. Aussi l'habitude n'a-t-elle pas été prise chez les anciens d'appeler (à l'Islam) par le moyen de ces discussions". 

 

  En fait, depuis le début l'élaboration du Coran, le concept du jihâd n'a jamais cessé d'évoluer, allant bien au-delà des commentaires stricto sensu des sourates. Michael BONNER montre que dans le monde musulman médiéval, plusieurs interprétations se font concurrence dans les grands centres intellectuels. Plusieurs sources permettent de partir en quête des origines du jihâd, qui ne se laissent pas toutefois facilement saisir, tant les combats ont dû précisément faire rage pour détruire des écrits jugés apostats par l'une ou l'autre tendance. Dans le Coran même, "le mot jihâd n'apparaît pas (...) sous la forme que nous lui connaissons mais (...) ses racines et son sens y sont déjà clairement exprimés". Dans le hadith (récits relations les paroles ou les actes du Prophète), le jihâd s'impose comme un combat pour la propagation de la foi. Les aspects matériels de la vie du soldat n'échappent pas à cette définition, puisque la pratique du don et l'obtention du rizq (moyens de subsistance) se rattachent à une activité combattante illustrée par un hadith célèbre : "Allah (...) a placé ma subsistance (rizqi) sous ma lance". Les grands corpus de hadiths évoquent par ailleurs quantité de traditions en lien avec la pratique du jihâd, de la conduite de la guerre à ses conséquences fiscales en terme d'assujettissement des populations conquises, en passant notamment par l'ascétisme, le martyre ou plus largement les mérites d'une telle pratique". C'est notamment du côté de textes qui composent la tradition sacrée relative à la vie du prophète - la Sira (la vie du prophète) et les Magazi (les expéditions militaires du prophète) - que l'historien peut sans doute espérer trouver les informations les plus pertinentes pour éclairer les premières évolutions historiques du jihad. la carrière prophétique de MOHAMET (Muhammad) pose en effet question, puisque la violence est absente durant la période mecquoise : "ce n'est qu'avec l'hégire, à compter de 622, que le prophète devient un "chef politique, puis un commandant militaire". La fameuse Constitution de Médine, toujours selon Michael BONNER, définit la communauté musulmane comme étant "fondée pour la guerre". Cette dimension militaire du Prophète est ensuite consacrée par les ouvrages de Magazi, qui mettent l'accent sur "l'importance de la guerre dans la vie de Muhammad". A la suite des expéditions du prophète, les grandes conquêtes islamiques s'avèrent indissociables de la pratique du jihad, bien qu'il soit difficile de savoir si une idéologie du jihad accompagna ce mouvement d'expansion. C'est particulièrement le cas face à l'empire byzantin qui, au contraire de son homologue sassanide, ne disparaît pas et offre une résistance durable en dépit des raids maritimes et terrestres. cette résistance et l'existence d'une frontière européenne face au califat allaient se révéler centrale dans le développement de la doctrine et de la pratique du jihad. Elle participe en outr pleinement à l'évolution de la notion de jihad qui acquiert une dimension territoriale au fur et à mesure que s'impose la dichotomie entre dur al-islam (territoire de l'islam) et dar al-harb (territoire de la guerre). Dans cette "société de conquête", le martyr tombé au combat occupe une place de choix, tandis que la présence marquée des érudits en armes le long des frontières du califat, de l'Espagne à l'Asie centrale, participe de la dimension symbolique de la pratique du jihad et de celle du ribat qui lui est associée.

Reprenant à son compte les thèses de Fred M DONNER (The Early Muslim Conquest, Princeton, 1981) qui a montré que les conquêtes islamiques étaient le fruit de la naissance d'un "Etat islamique" pour la première fois à même d'organiser son expansion, Michael BONNER lie étroitement cette genèse de l'Etat musulman et le développement du jihad.

Or, le fait que l'expansion de cet Etat, outre les divisions internes, s'effiloche, ne sont pas sans effet sur le développement doctrinal du jihad. Le point de vue offensif laisse la place à un point de vue défensif, et la notion de jihad contre les appostats a tendance à supplanter celle du jihad contre les infidèles... Et cette évolution se poursuit jusqu'aux conquêtes coloniales occidentales... la décolonisation voyant renaitre des aspects offensifs du jihad

L'étude de l'évolution du jihad au cours des siècles permet à l'auteur de Le Jihad. Origines, interprétations, combats, de mettre en évidence que le jihad est associé à un certain combre de grandes figures : le guerrier tribal, le chef (iman/calife, puis émir ou sultan), l'érudit et plus largement le volontaire, catégorie englobante, qui recoupe les trois précédentes. Le principal mérite de cette étude est de faire apparaitre le jeu de différents acteurs qui influent tour à tour sur la doctrine du jihad, en fonction des événements, révélant par là le caractère totalement contingent du jihad.

 

    Parmi les exégètes, savants musulmans qui orientent dans un sens ou dans un autre le sens du jihad prioritaire, citons AVERROÈS (1126-1198), IBN AL-QAYYIM (1292-1350), qui tranchent souvent avec l'orientation de véritables théologiens de la doctrine du jihad, tels que IBN TAYMIYYAH, MOHAMED IBN ABD AL-WAHHAB (1703-1792), fondateur de la doctrine rigoriste wahhabite, actuellement en vigueur en Arabie Saoudite, SYED AHMAD SHAHEED (1786-1831), savant indien, fondateur de "La Voie du Prophète Muhammad", mouvement révolutionnaire, HASSAN EL-BANNA (1906-1949), fondateur des Frères Musulmans, SAYYID QUTB (1906-1966), critique littéraire égyptien et membre des Frères Musulmans, ABDUL ALA MAUDOODI (1903-1979), fondateur du Parti pakistanais Jamadt-e-Islami, premier islamiste du XXème siècle à prôner le retour au Jihad, ALI IBN TAHIR AL-SULAMI (mort en 1106), damascène, juriste et philosophe, premier à prêcher le Jihad juste après la Première Croisade chrétienne, ABDULLAH YUSUF AZZAM (1941-1989), cheik palestinien, FAZLUR RAHMAN (1919-1988), penseur de l'islamisme, JAVED AHMED GHAMIDI (ne en 1951, théologien pakistanais, SARAKHSI (mort en 1106) juriste de l'École hanafite, sans compter OUSSAMAN BEN LADEN (1957-2011), fondateur d'Al-Quaida.

    Dans son ouvrage Muqaddimah, le philosophe, théologien et juriste andalou IBN RUSHD (AVERROES) classe le Johad dans quatre catégories, celles qui sont reprises ensuite indéfiniment : le jihad du coeur, le jihad de la langue, le jihad de la main et le jihad de l'épée.

Le jihad du coeur est la lutte de l'individu contre ses désirs, ses passions, ses idées fausses et ses compréhensions erronées. Cela inclus la lutte visant à purifier le coeur, à corriger ses propres actes et à réaliser les droits et les responsabilités de tous les êtres humains. Il y a quelque chose d'humaniste et de rationaliste dans cette conception qui n'est repris que par une très faible minorité des savants par la suite.

Le jihad de la langue concerne l'éducation et les conseils. Le philosophe définit le Johad de la langue par "Prescrire un bon comportement et interdire le mal, comme le type de jihad que Dieu nous a ordonnés d'accomplir contre les hypocrites dans Ses Paroles, "O Prophète! Lutte contre les mécréants et les hypocrytes (9,73). Le Prophète s'est engagé dans ce jihad, luttant pour enseigner à son peuple. Cela signifie, parler de sa cause et de sa religion. Dieu a révélé d'abord : Lis, au nom de ton Seigneur! (96,1). Le premier aspect du Jihad de l'Education et des Conseils est la lecture. La lecture vient de la langue. "O Prophète! Lutte contre les mécréants et les hypocrytes, et sois rude avec eux (9,73)." La nécessité de lutter contre l'ignorance est une incitation forte à développer l'éducation du peuple.

Le Jihad de la main et de s'instruire et d'enseigner la science. Il signale l'usage de l'écriture : "Qui a enseigné par le calame, a enseigné à l'homme  ce qu'il ne savait pas" (96,4 - 96,5). Cette prescription entend développer l'écriture arabe, la vraie écriture de la vérité, qui est aussi un des fondements importants de l'identité arabe.

Le Jihad de l'épée, soit la guerre. Dans son Bidâyat-il Mutjahid, le juriste écrit que certains ne l'ont considéré comme n'étant pas une obligation et d'autres comme une obligation éternelle pour tous musulmans, mais que la majorité soutient que le jihad armé n'est pas une obligation pour tous les musulmans, seule une armée dressée par l'Amir al-Mu'minîn est obligée de participer à la guerre. Avec sa prudence habituelle, le théologien expose plutôt les termes d'un débat plutôt qu'l ne choisit ce qui est le vrai chemin à suivre...

     Dans son ouvrage Za'ad ul ma'âd, le philosophe et théologien IBN AL-QAYYIM écrit que le jihad se subdivise en catégories. Il s'inspire pour sa présentation d'un hadith célèbre de MUSLIM IBN-HAJJAJ (821-875) qui, dans son Sahih traite des traditions prophétiques sunnites considérées saines et fiables. Le djihad a quatre catégories, suivant son objectif : le jihad contre son ego, le jihad contre Satan, le jihad contre les infidèles et le jihad contre les hypocrites. 

Le jihad contre l'ego contient quatre étapes : la lutte contre son égo en étudiant la voie de la félicité et de la religion ; l'effort d'agir en conformité avec les religieux et en toute droiture après avoir appris son jihad avec l'âme ; l'enseignement de la religion aux personnes qui ne la connaissent pas, par l'intelligence et la patience contre les épreuves de la vie terrestre.

Le jihad contre le diable comporte deux étape : la lutte contre les doutes inspirés par Satan et la lutte contre le désir illicite et les tentations.

Le jihad contre les infidèles et les hypocrites comporte quatre étapes : avec le coeur, avec la langue, avec ses biens, et enfin avec le coeur et l'âme. Il estime que la lutte contre les infidèles prime la lutte avec les mains. Contre les hypocrites, c'est avec la langue principalement que la lutte se fait. Il faut essayer contre les infidèles d'empêcher physiquement le mal, à défaut de quoi il faut se servir de la langue, et si cela est impossible, il faut lutter en son coeur et rejeter l'emprunt d'un mauvais chemin, minimum de la foi.

 

     Le Jihad est une notion qui recouvre à la fois une réalité historique, celle de la conquête de nombreux territoires et de l'établissement d'un empire musulman, mais également un obligation religieuse qui fait l'objet d'une élaboration juridique, écrit en conclusion de la partie consacrée à la liberté de croyance et au djihad, de son livre sur l'usage du Coran, l'agrégée d'arabe et docteur en histoire des religions Viviane LIATI. "A partir de ce moment-là, elle est fixée en tant que commandement divin d'une validité permanente, même si ses modalités peuvent encore être soumises à des conditions de lieu et de temps" Elle reprend la notice d'Emile TYAN (Encyclopédie de l'Islam) consacrée à cette notion : "Juridiquement, d'après la doctrine classique générale et dans la tradition historique, le djihad consiste dans l'action armée en vue de l'expansion de l'islam, et, éventuellement, de sa défense. Il procède du principe fondamental d'universalisme de l'islam ; cette religion et ce qu'elle implique de puissance temporelle doit s'étendre à tout l'univers au besoin par la force. Mais ce principe doit se combiner partiellement avec un autre qui tolère l'existence, au sein de la communauté islamique, des adeptes des "religions à livres saints", chrétiens, juifs, majûs (zoroastriens). Pour ceux-là, le djihad s'arrête dès lors qu'ils acceptent de se soumettre à l'autorité politique de l'islam et au paiement du tribu de capitation et de l'impôt foncier." "Cette élaboration d'ordre à la fois juridique et théologique, poursuit Viviane LIATI, ne s'est certes pas constituée indépendamment du Coran, mais il est patent que celui-ci comporte des textes divergents et souvent contradictoires sur la question." Elle reprend de nouveau Emile TYAN pour son classement des catégories de textes, au nombre de quatre :

1 - ceux qui ordonnent le pardon des offenses et incitent à l'appel à l'islam par la persuasion ;

2 - ceux qui ordonnent le combat pour repousser les agressions ;

3 - ceux qui ordonnent l'initiative de l'attaque, mais en dehors des quatre mois sacrés ;

4 - ceux qui ordonnent l'initiative de l'attaque, absolument, en tous temps et en tous lieux.

 "Le rôle de la tradition, reprend Viviane LIATI, a toujours été de nous présenter ces textes à l'intérieur du schéma des deux périodes, mecquoise et médinoise, à travers lequel s'organise la biographie du Prophète : à La Mecque, Mahomet enseigne une doctrine essentiellement fondée sur une prédication eschatologique ; à Médine, il devient le chef d'une communauté qui entend soumettre à son autorité tous ceux qui ne veulent pas s'y engager. Elle introduit par conséquent une chronologisation de la révélation qui seule autorise la compréhension des textes comportant des prescriptions d'ordre praatique. Ainsi les textes 1 appartiendraient-ils à la période mecquoise tandis que les textes 2,3 et 4, de façon successive, à la période médinoise, au fur et à mesure que la communauté se renforce. Selon la théorie de l'abrogation, les textes antérieurs sont abrogés par les textes postérieurs, de telle sorte que ces derniers sont seuls définitivement valables." RASHÎD RIDÂ et SAYYID QUTB par exemple utilisent avec précaution cette théorie de l'abogation, le premier pour maintenir la validité permanente des versets coraniques appelant à une possible coexistence pacifique entre musulmans et non-musulmans, le second, fidèle à l'esprit de la Tradition pour tenir compte de l'état des forces en présence. 

"L'élaboration juridique et théologique de la nation de djihad ne s'est pas constituée non plus indépendamment du Hadîth prophétique, mais là encore, elle encadre et organise un ensemble hétérogène de textes. Tous les recueils canoniques de Hadit comporte un chapitre consacré au djihad"

Alfred MORABIA montre dans sa longue étude sur Le Gihâd dans l'Islam médieval, "l'importance de la période abbasside, qui commence en 750, dans la mise en place d'une doctrine générale du djihad. Les savants musulmans rencontrent les pensées grecque et persane marquées par la notion d'empire universel. Ils entendent désormais la notion coranique d'islâm, qui signifie primitivement "soumission" (à Dieu et à son prophète), dans son acception ultime de religion des fidèles de Mahomet. Celle-ci doit prévaloir sur toutes les autres religions et s'étendre par le djihad au genre humain afin de rétablir dans toute sa pureté le culte de Dieu. "Révélation terminale et définitive, l'Islam réalise authentiquement les volontés célextes. la véritable équité ne peut exister qu'en son sein. La communauté est somme toute, "théophore". Morabia fait remarquer à quel point la théorie du djihad élaborée à l'époque abbasside n'est plus en rien le reflet de sa pratique. En effet, une fois la période des premières conquêtes achevée, les souverains musulmans ne font la guerre, le plus souvent, que pour défendre leurs frontières. Or la thèse du djihad offensif et permanent contre les non-musulmans est alors adoptée par toutes les écoles juridiques. On affirme que le djihad est un devoir des musulmans jusqu'à la fin des temps parce qu'il est un droit de Dieu. C'est à cette époque que se met en place la division de la terre en deux territoires : la demeure de l'islam et la demeure de la guerre ainsi nommée puisque ses habitants sont des ennemis effectifs et potentiels. Sur le plan du principe, les musulmans ne doivent avoir de cesse de faire régner dans la demeure de la guerre, la Pax islamica. Sur le plan de la réalité, cette vision dualiste étant inopérante, les juristes l'amendent en introduisant une troisième catégorie : la demeure de la trêve ou du pacte, qui sert alors de base théorique et légale aux relations des souverains musulmans avec leurs voisins non musulmans. Les plus intransigeants parmi les juristes s'en tiennent à la conception d'un état de trêve provisoire et circonstanciel. Ce schéma juridico-théologique désuet, s'il n'a plus aucun effet aujourd'hui sur les relations des nouveaux Etats musulmans avec leurs partenaires non musulmans (ne serait-ce devons-nous préciser de par leur engagement solennel à respecter la Charte de l'ONU...), alimente cependant toujours les débats chez les idéologues contemporains." Tariq RAMADAN, notamment dans Les Musulmans d'Occident et l'avenir de l'Islam (Sindbad/Actes Sud, 2003), discute de cette "ancienne vision binaire du monde" qui ne lui semble plus adéquate au noveau paysage politique et économique du monde contemporain.

"Si on lit le Coran avec les yeux de la Tradition (...), on ne peut qu'être frappé par la gradation ascendante de la pugnacité dans les versets parvenus à l'Envoyé d'Allah (selon l'expression d'Alfred MORABIA). Si la sourate 9 constitue le moment final de la révélation, alors la lecture de SAYYID QUTB est plus rigoureusement fidèle à l'esprit coranique que celle du Manâr (le Phare, revue du caire parue entre 1898 et 1940 qui diffusait les idées d'un réformisme fondamentaliste qui prônait la résistance politique et religieuses face aux pressions coloniales et le retour aux fondements de l'islam pour répondre au défi de la modernité occidentale et promouvoir une réforme de la communauté musulmane). Mais elle suppose tout de même une extrapolation du contexte spatio-temporel de la première génération à celui des suivantes... jusqu'à la fin des temps. Cette extrapolation peut s'autoriser non seulement du statut de parole de Dieu accordé au Coran, dont la validité est permanente dans l'espace et dans le temps, mais aussi de l'élaboration juridico-théologique de la notion de dijhad qui en découle. En revanche, l'interprétation du Manâr est plus prgmatique, c'est-à-dire qu'elle cherche un compromis avec les réalités de son temps. Cette position n'es pas sans écho dans la Tradition parce que celle-ci n'est pas un bloc monolithique, mais apparaît, au contraire, riche de voix diverses. (...) il s'y trouve des exégètes capables d'agencer discrètement les éléments d'un commentaire de façon à y faire transparaitre un point de vue différent de celui de la doctrine classique d'un djihad offensif. Cependant un élément nouveau vient s'ajouter à la solide érudition des commentateurs du Manâr : la confrontation intellectuelle avec la modernité occidentale et, en particulier, avec ce que l'on appelait à l'époque le libéralisme européen. MUHAMMAD ' ABDUH et RASHÎD RIDÂ (1865-1935) (Théologien et réformateur syrien établi en Egypte, directeur de la revue du Manâr) sont des savants de formation classique, capables de mesurer toutes les variations d'une tradition au cours des siècles, comme ils sont aussi des hommes engagés dans les affaires du monde avec un réelle volonté réformatrice. Les réformistes cherchent en effet, et jusque dans la polémique, un compromis entre la culture islamique et la culture européenne, ce qui peut les amener, sous couvert d'un érudition juridique et théologique sans faille, à manifester une certaine indépendance de jugement. il y a cependant un revers de la médaille : toute proposition de réforme ne peut prendre appui que sur une idéalisation de l'islam des origines. Tout est déjà là : justice, liberté, raison, démocratie... Cette apologétique incessante finit par lasser le lecteur non musulman. Pourquoi ne jamais reconnaître sa dette à l'égard d'une pensée venue d'ailleurs? Au contraire des commentateurs du Manâr, SAYYID QUTB, de formation moderne et littéraire, n'a pas une culture théologique suffisante propre à lui permettre cet effort herméneutique. Il lit les textes du coran selon une représentation univoque. Mais ce qui commande sa lecture, c'est aussi son appartenance à une génération qui est dans une attitude de rejet et d'opposition frontale à l'Occident car elle a perdu ses illusions sur la généralisation ou l'universalisation possible de toute modèle "importé". (...) Faut-il rejoindre Alfred MORABIA qui estimen que le djihad a plus souvent constitué une fiction et un alibi juridique qu'une réalité historique? Pourtant, ce divorce entre théorie et pratique (...) peut faire fonction d'utopie mobilisatrice pour des croyants plus attachés aux fondements de leur foi qu'à la clarté d'une réflexion reposant sur la distanciation à l'égard de l'objet étudié. Dans l'histoire récente, les guerres d'indépendance contre le colonialisme ont étroitement associé djihad et nationalisme. Quant à l'islamisme radical, issu de la mouvance des Frères musulmans et de la révolution khomeyniste, il représente une des forces politiques agissantes qui bouleversent notre actualité. Nous ne pouvons qu'être frappés par la ressemblance entre la doctrine classique d'un djihad offensif et permanent contre les non-musulmans et la pensée de SAYYID QUTB telle qu'il l'exprime à de nombreuses reprises dans son commentaire du Coran. Dans cette attitude d'un activiste politique et dans celle des disciples qu'il a engendrés, se vérifie le jugement émis par Alfred MORABIA en conclusion de son chapitre sur la doctrine générale du djihad : "Pour sa part, l'islamologue ne saurit omettre ni négliger les virtualités et tout le potentiel sociologique que peut receler une doctrine, aussi abstraite et théorique serait-elle, et son empreinte sur une sensibilité et une dévotion populaires  qui peuvent y trouver matière à leur nostalgie ou à leurs aspirations les plus secrètes. L'idéal de djihad reste une sorte de désir inassouvi de "paradis perdu", de regret mélancolique d'un passé glorifié et légendarisé, que l'on aspire, dans le tréfonds des âmes, à voir ressusciter pour aboutir, enfin, à cet "âge d'or" où règneront, souverainement, dans l'univers entier, la Parole et l'Ordre d'Allâh Très-Haut et de sa Faction".

 

Viviane LIATI, De l'usage du Coran, Mille et une nuits, Essai, 2004 ; Marie Thérèse URVOY, article Guerre et Paix, dans Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali AMIR-MOEZZI, Robert Laffont, collection Bouquins, 2007 ; Michael BONNER, Le Jihad. Origines, interprétations, combats, Téraèdre, collection L'Islam en débat, 2004.

Le Coran, Traduit de l'arabe par KASIMIRKI, Garnier-Flammarion, 1970.

 

RELIGIUS

 

Par GIL - Publié dans : RELIGION
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Mercredi 18 janvier 2012 3 18 /01 /Jan /2012 14:12

             Le mimétisme entre les mondes chrétiens et musulmans qui culmine, dans la justification de la guerre, au XIème siècle (de l'ère chrétienne), dans les Croisades et qui se prolonge dans la Reconquista de la péninsule espagnole et même après, ne doit pas faire considérer comme semblables les processus de cette justification dans chacune des civilisations. Bien avant sa rencontre avec l'Islam, l'Eglise chrétienne fait subir à sa conception de la guerre et de la paix une lente dérive. Bien avant sa rencontre avec la Chrétienté, la réflexion sur la violence et l'action violente constituent des pivots de l'expansion de la religion fondée par Mahomet. La rencontre de ces deux civilisations, avec une certaine focalisation sur les lieux saints (Jérusalem), est violente et sans merci, mais cela ne doit pas dissimuler la formation, en terre d'Islam surtout, d'un champ de rencontre plus pacifique, rencontre qui mêle des apports des trois religions monothéistes, notamment sur le plan de la circulation des connaissances (astronomiques, mathématiques, médicales...). L'image de l'Islam en terre chrétienne et l'image de la Chrétienté en terre musulmane est longtemps celle d'adversaires irrédutibles, du moins par les initiatives des autorités religieuses des deux côtés. Ce qui ne doit pas en outre faire mésestimer les courants commerciaux qui se forment en Occident et en Orient, qui passent parfois par-dessus les considérations religieuses. 

           Les évolutions de la guerre juste en Occient, du jihad en Orient doivent beaucoup aux contingences, et les textes sacrés qui les justifient sont l'objet d'interprétations bien divergentes.

 

          L'attitude de l'Eglise chrétienne à la fin du XIème siècle, avec un pape (Urbain II) qui prêche la croisade, expédition de guerre sainte prescrite aux chevaliers chrétiens en rémission de leurs péchés dans l'objectif (parfois détourné...) de reprendre par la force Jérusalem (le Saint-Sépulcre) tombé quatre siècle plus tôt entre les mains des musulmans est l'aboutissement d'un long processus, qui ne doit finalement pas grand chose à l'Islam. Cette révolution doctrinale prend place après une lente dérive, d'un certain pacifisme originel (même s'il n'est sans doute pas partagé par toutes les tendances chrétiennes...), à la justification de certaines guerres puis à l'adoption nette de valeurs guerrières. L'Islam ne connaît pas de semblable bouleversement. Dès l'origine, son fondateur ne répudie pas l'usage de la violence et accepte la guerre sainte (jihad). Ses successeurs amplifient ce mouvement et étendent l'aire de son application. Les conquêtes arabes des VIIIème et IXème siècles, réalisées au détriment de l'Empire romain ou des royaumes chrétiens, mais pas seulement, s'accomplissent au nom de la foi musulmane, ce qui n'exclut pas une certaine forme de tolérance (que l'on retrouve moindre en Occident envers l'Islam) envers les "religions du Livre" dans les territoires conquis pas l'Islam. Cette confrontation armée de la chrétienté avec l'islam fige pour longtemps l'évolution des doctrines de la guerre juste ou sainte. La sacralisation de la guerre s'amplifie lors des invasions normandes et surtout musulmanes, en Orient d'abord, puis en Occident, où la résistance des populations chrétiennes se colore de teintes prophétiques et d'espérances d'interventions divines. Jean FLORI, dont nous suivons l'analyse dans ces lignes, insiste beaucoup sur la chronologie des événements internes et externes à chaque aire de civilisation, pour comprendre comme la guerre sainte est devenue comme un cadre de pensée. Après ces invasions dévastatrices, "l'essor de la papauté et l'implication de l'Eglise dans la société féodale apportent de nouveaux éléments de sacralité à l'usage de la violence armée lorsque celle-ci est destinées à défendre l'Eglise, ses personnes et ses biens terrestres. Les saints patrons des monastères donnent parfois l'exemple, et plus encore les saints militaires, qui interviennent dans les combats menés contre les "païens" ou assimilés, Normands, Hongrois et Arabo-berbères. La reconquista espagnole et la lutte pour la papauté grégorienne achèvent de donner à la guerre pour la "bonne cause" ses traits de guerre sainte. L'idée de croisade en découle, à la fin du XIÈme siècle, au moment où la perspective d'une nouvelle invasion musulmane semble menacer le monde chrétien, en Orient avec les Turcs, en Espagne avec les Almoravides. La vogue des pèlerinages accroît encore et pousse à la reconquête des territoires perdus, jusqu'au tombeau du Christ. Pendant ce temps, dans l'empire islamique créé par les conquérants d'Allah, se développe une civilisation brillante et fascinante qui, tout en adoptant pleinement le concept de guerre sainte, pratique à l'intérieur de ses frontières et sous ses lois une assez large "tolérance" encore les religions monothéistes. L'impérialisme arabo-musulman, sa domination militaires, politique, culturelle et économique, lui donnent la prééminence et développent chez ses habitants, comme dans tous les cas d'impérialisme, une attitude, voire un complexe, de supériorité. Les défaites militaires subies à l'époque des croisades et le déclin général qui affecte dès cette époque le monde musulman font naître chez ses habitants un sentiment durable d'amertume et de rancoeur. Le succès remporté aujourd'hui auprès des masses populaires musulmanes par les mouvements islamiques radicaux à tendances terroristes se nourrit, en partie du moins, de ces rancoeurs.".

 

     Suivons d'ailleurs la conclusion d'un livr consacré à ce sujet, de Jean FLORI : "La comparaison du jihad à la guerre sainte chrétienne s'impose tout naturellement à l'esprit. Il convient aussi d'en analyser les différences. (...) La première est d'ordre doctrinal. Les musulmans que l'on nomme aujourd'hui "modérés" cherchent à la réduire, voire à la supprimer, en affirmant que l'islam est une religion de paix, que  jihad signifie "effort moral intérieur" et non pas "guerre sainte", et que celle-ci n'a pas de véritable fondement coranique. L'examen des textes révélés et de la conduite du Prophète rapportée par la tradition musulmane la plus authentique conduit pour le moins (...) à accueillir cette thèse (...) avec beaucoup de réticence et de multiples réserves. l'attitude radicalement  opposée des deux fondateurs de religion, Jésus et Mahomet, devant l'usage de la violence est à cet égard significatif. Il n'est donc guère possible d'éviter cette conclusion : la guerre sainte est admise, sinon préconisée, dès les premiers temps de l'Islam, y compris par son fondateur. La notion de guerre sainte est en revanche inconcevable dans la doctrine primitive du christianisme. Le jihad peut, au moins, dans une certaine mesure, se réclamer de Mahomet. La guerre sainte, elle, ne ^peut aucunement se réclamer de Jésus. C'est dire l'ampleur de la métamorphose qu' subie sur ce point la doctrine chrétienne. Il en résulte d'ailleurs une grande cohérence de l'islam sur ce plan. Certes, la doctrine du jihad évolue un peu au fil du temps : elle tend parfois à se durcir ou au contraire à s'atténuer selon les circonstances historiques. Elle demeure toutefois très semblable à elle-même dans ses grandes lignes, et ne souffre d'aucune contradiction interne. Il n'en va pas de même de la doctrine chrétienne, qui, rejetant d'abord radicalement l'usage de la violence, se heurte bientôt à une difficulté insurmontable dès lors que le christianisme devient religion d'Etat et que se mêlent, au sein de l'Empire romain devenu chrétien, spirituel et temporel, Eglise et pouvoir. Cette collusion du politique et du religieux, plus manifeste encore à l'époque dite "féodale" conduit l'Eglise à abandonner la position primitive de non-violence prônée par Jésus. Il en résulte une véritable série de mutations doctrinales qui, par topuches successives, valorisent et sacralisent les combats guerriers menés dans l'intérêt des églises et principalement de la papauté. D'où ce paradoxe souvent relevé et dénoncé : la religion chrétienne, qui se veut religion de paix et d'amour, s'est révélée en réalité tout aussi violente et guerrière, voire davantage, que n'importe quelle autre religion. (...) D'autres différences entre jihad et guerre sainte proviennent de la nature et des objectifs de leur mise en pratique. L'expansion musulmane a suivi les conquêtes de ses guerriers. Il s'agit d'une progressive dilatation destinée à conquérir pour l'islam des territoires. Le jihad des premiers siècles de l'ère musulmane est une guerre de conquête, pas une guerre missionnaire. Le principe coranique est généralement appliqué : "Pas de contrainte en matière de religion. La vérité se distingue assez de l'erreur" (Coran II, 257). Les habitants des régions conquises et soumises à la loi islamique sont donc autorisés à conserver leur foi, sous certaines conditions, s'il s'agit toutefois de religions monothéistes révélées. Les paiens, polythéistes, ne sont pas tolérés : ils doivent se convertir ou mourir. Les guerres dites "saintes" menées par les chrétiens contre les païens, contre les Saxons par exemple, ou les Wendes de la Baltique, rejoignent le jihad sur ce plan. A l'égard des autres "religions du Livre", le christianisme s'est inspiré des mêmes principes de "tolérance" relative, mais les a mis en pratique, il est vrai, avec moins de "générosité" ou d'humanité (Nous avons l'impression d'une litote, ici...). Seconde différence majeure, le jihad est presque dès son origine, tourné vers la conquête de territoires. La guerre sainte (chrétienne), à son origine du moins, est au contraire une guerre de re-conquête, d'abord défensive, puis offensive. Ce sont d'ailleurs ces traits défensifs qui (...) ont permis l'apparition des caractères sacralisants de ces opérations de protection sainte en Occident. (...) Une troisième différence notable vient du rôle tenu par les lieux saints. Il peut paraître, à première vue, constituer un élément de similitude : le jihad est d'abord légitimé par la nécessité de défendre la toute jeune communauté musulmane menacée à Médine et de "reprendre" les lieux saints de La Mecque. Mais ces objectifs sont très vite atteints et le jihad ne cesse pas pour autant. Il s'amplifie au contraire, et soutient le mouvement de conquête qui, issu d'Arabie, s'étend vers l'Indus, le Bosphore, le Sahara, l'Atlantique, les Pyrénées et au-delà jusqu'à Poitiers. Le mouvement part des lieux saints, La Mecque et Médine. Or, ces lieux saints ne sont jamais menacés et leur défense ne joue aucun rôle, dans la définition du jihad comme dans sa mise en oeuvre et dans sa pratique, avant la renaissance du jihad qui, au Proche Orient, a suivi la première conquête de Jérusalem par les croisés en 1099. Jérusalem n'est d'ailleurs que le troisième lieu saint de l'islam, mais le premier lieu saint de la chrétienté, comme il l'est aussi pour le judaïsme. la défense et la reconquête des lieux saints chrétiens jouent en revanche un rôle important dans la formation de l'idée de guerre sainte en Occident (...) La sacralisation suréminente de la croisade découle de ce caractère unique de Jérusalem dans la mentalité religieuse des chrétiens du Xème siècle. Il en résulte que la première croisade atteint, pour les chrétiens de ce temps, le degré de sacralité qu'aurait eu pour les musulmans un jihad prêché pour délivrer non pas Jérusalem (...) mais bien pour chasser les infidèles de La Mecque, si ces "infidèles" s'en étaient emparés. La croisade est ainsi l'aboutissement direct, logique mais déplorable, de la formation et de l'acceptation de l'idée de guerre sainte, le fruit vénéneux de la mutation idéologique qui, après un millénaire d'histoire et de conflits, a conduit l'Eglise chrétienne de la non-violence à la guerre sainte et à la croisade, rejoignant ainsi, par de très nombreux points, la doctrine du jihad qu'elle avait si longtemps reprochée à l'islam, et qui a, dans une certaine mesure, contribué à la former.'

 

     Pour Jean-Paul CHARNAY, "la théorie musulmane du jihad forgée (...) au cours des trois premiers siècles de l'hégire (l'an 622 de l'ère chrétienne), par combinaison de la maturation intellectuelle dans les premières décennies de l'islam et des antagonismes socio-économiques et politico-religieux contingents, emprunte certains des traits qui, à l'échelle de la communauté musulmane, évoquent la mobilisation générale de la nation armée : l'organisation générale de la défense nationale, ou, plus exactement, communautaire. Participer à la guerre sainte s'impose à tous et constitue, en vue du salut éternel, un avantage fondamental : "Celui qui se présente à Dieu sans pouvoir alléguer aucune oeuvre de jihad, se présente à Dieu portant en lui une brèche" ; il "mourra convaincu de simulation", affirment des hadiths (écrits de l'exégèse musulmane)." 

"Mais dans la contingence, écrit-il dans le premier chapitre d'un livre consacré à l'Islam et la guerre, les "politiques" n'ont pu suivre ni les "fous de Dieu" qui hivernent dans les forteresses-frontières, ni les prédicateurs qui appellent à la guerre totale. S'appuyant sur la théorie originaire de la société en armes issue de la structure tribale bédouine et de son mode de guerre, ils déduisent que le caractère total et permanent du jihad est respecté par la répétition discontinue (annuelle en principe) d'actes de guerre offensifs menés par de petits éléments : la continuité de l'intention de l'effort suffisant à remplir et justifier les périodes de "trêves" conclues avec les infidèles. Car, en pratique, en Orient et au temps de la Reconquête, comme en Méditerranée, ou dans les Balkans, l'opposition inconditionnelle postulée par le jihad théorique laisse place aux jeux beaucoup plus subtils - et profitables - de la politique et des intérêts commerciaux, voire des échanges courtois. Pour ne point déséquilibrer la vie économique et sociale de l'umma (la communauté musulmane), il ne sera fait appel qu'à un nombre suffisant de volontaires pour les expéditions en cours : le surplus sera renvoyé. L'élan initial se stabilise dans un statut juridique où apparaît, fiction et réalité, la spécialisation militaire."

 

    J P ROUX, analysant avec une méthode proche de celle de Jean FLORI, l'enchaînement d'événements politico-militaires mettant en jeu les hommes se réclamant des confessions chrétienne et musulmane, entre 622 et 2007, démontre l'existence de deux entités "l'islam et la chrétienté" dans un état de guerre permanente. 

"Profitant d'une conjoncture défavorable dans le monde chrétien, nous résume Ahmed ABOUKORAH, l'islam naît, envahit et s'installe sur l'essentiel de ses aires historiques. Instantanément, il s'ensuit une lutte pour l'hégémonie, animée par des hommes s'identifiant ou se rejetant au nom de leur appartenance aux entités musulmane et chrétienne. Les ruptures schismatiques ou les luttes pour l'hégémonie interne à ces entités et même l'avènement d'une entité qualifiée désormais d'occidentale ne remettent pas en cause la permanence historique du conflit islamo-chrétien. Les hommes s'identifient naturellement à leurs ancêtres ou à l'identité héritée de leurs ancêtres. Après ou parfois avant la vie, cette identité est leur bien le plus précieux, il les sauve ou les perd, détermine leur destin historique, conditionne leur existence. Or cette aspiration à exister suppose les moyens matériels lui accordant un cadre et donc des communautés humaines globalement en compétition. Le succès des doctrines monothéistes universalistes réside notamment dans le fait qu'elle lèguent leur héritage à une humanité la plus large possible accordant à la communauté héritière un moyen efficace d'assurer sa pérennité. Cet idéal spirituel étant cependant difficile à porter, l'Histoire se présente comme une succession de luttes pour l'hégémonie des différentes communautés humaines mais le monothéisme universaliste garde le pouvoir de fédérer, d'organiser, de rendre plus efficace cette lutte qui, certes, détourne de ses idéaux, mais régulièrement, les y rappelle. L'Islam et le Christianisme proposent un idéal monothéiste universaliste constamment à l'épreuve des réalités temporelles, c'est là leur défi fondamental. Dans quelle mesure les conflits opposant des communautés humaines se réclamant de leurs entités ne s'inscrivent-ils pas dans ce défi? Dieu est Unique et les hommes sont égaux en devoirs, c'est un point de vue spirituel, mais l'existence de monothéistes universalistes ne prétend historiquement qu'à une réalité temporelle. Dans quelle mesure l'avènement de la modernité ne constitue-t-il ni une fin ni un début, mais l'épreuve ultime du monothéisme universaliste?" J P ROUX estime que bien qu'issues de la même source vétéro-testamentaires et nourrie par l'hellénisme, elles sont trop différentes pour se fondre l'une dans l'autre. Par ailleurs, les deux religions aspirent l'une et l'autre à attirer tous les hommes.

C'est sans doute dans l'analyse des différences internes de ces deux aires qui ne sont pas seulement religieuses mais aussi juridiques et de cette volonté commune exclusive que résident l'explication de ce conflit perpétuel. Les doctrines de guerre juste et du jihad sont là à la fois pour supporter, alimenter, leur logique interne et perpétuer leur antagonisme.

 

Jean-Paul ROUX, Un choc de religions. La longue guerre de l'Islam et de la Chrétienté, Fayard, 2007. Commentaire de Ahmed ABOUKORAH, dans Cahiers Disputatio, n°2, 2010 ; Jean- Paul CHARNAY, L'Islam et la guerre, Fayard, 1986 ; Jean FLORI, Guerre sainte, jihad, croisade, Seuil, 2002.

 

RELIGIUS

Par GIL - Publié dans : RELIGION
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Jeudi 15 septembre 2011 4 15 /09 /Sep /2011 17:59

           Troisième grande branche, historiquement, du christianisme, le protestantisme est en fait un mouvement éclaté en familles plus ou moins rivales qui partagent toutefois un certaine nombre de croyances mais qui se caractérise surtout par un accès très direct aux textes fondateurs (voire un retour à leurs sources) pour tous ses fidèles (ce en quoi elle n'a plus le monopole) et, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, par une extrême mobilité doctrinale. Décrire la position sur la guerre et la paix du protestantisme est pratiquement impossible et serait d'ailleurs un assez vain exercice. Quoi de commun entre une fraction du mouvement dit évangélique qui opère un retour à des valeurs traditionnelles d'autorité et militariste et un autre comme celui des Quakers, qui veut tendre vers une société non-violente? Pour comprendre cette position, obligation est donc de retourner aux positions historiques des grandes branches du protestantisme, luthérianisme, calvinisme, anglicanisme... et même des petites branches... tout en sachant qu'après les deux secondes guerres mondiales, un mouvement oecuménique et une prise en compte très forte du rationalisme moderne, leurs positions subissent, à l'instar de l'Eglise catholique, un net tournant vers des orientations pacifiques.

le protestantisme s'avère, dès le départ, une réalité multiforme dont la survie dépend en bonne partie de l'appui qui lui donnent les détenteurs de pouvoirs politiques. Il s'est donc effectué un mélange entre religion et politique, qui perdure aujourd'hui, plus aux Etats-Unis qu'en Europe, où des organisations religieuses n'hésitent pas à intervenir directement dans l'arène électorale.

 

     Produit d'un renouveau culturel au XVIème siècle occidental, la Réforme a surtout des causes religieuses, même si elle éclôt dans une nouvelle forme d'économie, dans un nouveau rapport entre les Etats, dans un nouvelle possibilité de diffusion des informations (utilisation extensive de l'imprimerie...). Si nous suivons Richard STAUFFER, "Au sortir du Moyen Âge, l'homme est hanté par la question du salut. C'est parce qu'il avait faim de Dieu, et non pas d'abord parce qu'il était scandalisé par les abus du clergé, qu'il a pu s'ouvrir au message des Réformateurs. Un message qui n'entendait pas se borner à vouloir amender la vie de l'Église! A la différence d'un Lefèvre d'Etaples ou d'un Erasme dont l'enseignement est resté dans les limites d'un réformisme prudent, Luther et ses émules ont prétendu donner, aux questions de leurs contemporains, les seules réponses qui s'imposaient : c'est en agissant au niveau de la doctrine qu'ils se sont efforcés d'apaiser, avec la leur, l'angoisse de leur temps."

 

   Michel DAUTRY, pasteur de l'Eglise évangélique luthérienne de France, rappelle l'enseignement de Martin LUTHER (1483-1546), enseignement qui, pour tout membre d'une Eglise de la Réforme, même s'il n'est pas de confession luthérienne, demeure essentiel. "L'essentiel de son enseignement sur l'attitude du chrétien en face de la guerre (est) emprunté à (...) deux de ses ouvrages, (dans l'édition Labor Fides, tome IV de ses Oeuvres) : - De l'autorité temporelle et des limites de l'obéissance qu'on lui doit ; - Les soldats peuvent-ils être en état de grâce?

C'est toutefois dans le Grand Catéchisme de 1529 que nous trouvons l'expression de son principe de base à propos de l'explication du commandement : "Tu ne tueras pas" : "Transgresse aussi ce commandement, non seulement celui qui fait du mal, mais encore celui qui, pouvant faire du bien à son prochain, le retenir, le défendre, le protéger et le secourir afin qu'aucun mal ou préjudice n'arrive à son corps, ne le fait pas... Lorsque tu vois quelqu'un condamné à mourir ou en pareille détresse et que tu ne lui portes pas secours alors que tu en sais voies et moyens, tu l'as tué ; et il ne te serviras de rien d'objecter que tu n'y a apporté aucune aide, ni en paroles, ni en actes ; cr tu lui as retiré l'amour et tu l'as privé du bienfait, grâce auxquels il serait resté en vie. Voilà pourquoi, comme de juste, Dieu appelle meurtriers tous ceux qui, dans des détresses et des périls du corps et de la vie, ne prêtent ni conseil ni assistance, et il prononcera contre eux une terrible sentence au dernier jour...". C'est en application de ce principe que, dans son traité sur l'autorité temporelle, Luther déclare : "Nu chrétien ne doit porter le glaive ni faire appel à lui pour lui-même et pour ses propres intérêts ; mais lorsqu'il s'agit d'un autre, il peut et doit le porter et faire appel à lui afin que la méchanceté soit réprimée et la piété protégée."

Cette permission érigée en devoir concerne bien sûr d'abord ceux qui ont des responsabilités élevées dans l'Etat : "Tout Seigneur et prince a le devoir de protéger les siens et de faire régner la paix. C'est son office et c'est pour cela qu'il a le glaive. Ce doit être également pour lui la conscience sur laquelle il se repose : il doit savoir que cette oeuvre est juste devant Dieu et qu'elle est ordonnée par lui." Ce pouvoir du glaive est clairement défini par Luther aussi bien dans son office externe (la guerre) que dans son office interne (l'exercice de la justice) : "Ainsi que Paul déclare (Romains 13, 4) : "L'office du glaive consiste à protéger les justes dans la paix et punir les méchants par la guerre. Et Dieu, qui ne tolère aucune injustice, règle ainsi les événements que l'on fasse la guerre aux fauteurs de guerre. Comme le dit le proverbe, il n'y a jamais eu de méchant qui n'ait trouvé plus méchant que lui". A l'inverse, il précise "L'autorité temporelle n'a pas été instituée pour rompre la paix et commencer la guerre, mais bien pour maintenir la paix et empêcher la guerre". Y aurait-il alors un droit des sujets à se dresser contre les autorités établies lorsqu'ils juf-gent qu'elles n'exercent pas correctement leur mission? Certes pas : "Les Danois et les Lubeckois sont intervenus comme juges et souverains du roi, ils ont châtié et vengé cette injustice et, par là, ils ont osé se charger du jugement et de la vengeance... Ce sont deux choses différentes que d'être injustes et de châtier l'injustice : jus et exercitio juris, justitia et administratio justitiae. Avoir tort ou raison est l'apanage de tout le monde, mais donner tort ou raison est un droit qui appartient à celui qui est maître de la justice et de l'injustice et qui est Dieu seul, et il transmet ce droit  à l'autorité qui l'exerce à sa place. C'est pourquoi personne ne doit s'y risquer s'il n'est pas certain d'en avoir reçu l'ordre de Dieu ou de sa servante l'autorité." Ce strict principe hiérarchique proclamé par Luther est sans aucun doute un solide fondement pour toute discipline. C'est pourquoi, bien qu'il n'envisage pas le principe d'une armée de citoyens soumis à l'obligation d'un service national, il déconseille fermement aux hommes dont la guerre est le métier de se mettre successivement au service de plusieurs princes - sauf s'ils sont détachés par le leur - et envisage qu'en temps de paix ils puissent exercer d'autres professions, tout en se maintenant en condition. Il est vrai que les armes du XVIème siècle n'exigeaient pas de leurs servants une haute technicité et une mise à niveau constante! Valable au bas de l'échelle, le principe hiérarchique l'est aussi aux niveaux supérieurs : "Dieu a châtié les seigneurs et les nobles insurgés par les paysans insurgés, un coquin par un autre (...) La noblesse et les princes se tirent d'affaire les mains nettes. ils s'essuient la bouche, sont sans reproche et n'ont jamais rien fait de mal. Mais Dieu ne se laisse pas abuser : il les a avertis par là, en sorte que cet exemple leur apprenne à se soumettre, eux aussi, à l'autorité. Que ce soit là ma flatterie à l'égard des princes et seigneurs". La science stratégique elle-même - du moins en son principe  - n'est pas absente de l'enseignement du docteur de Wittenberg : "Il ne faut renoncer à aucun avantage, si infime soit-il. De même, il ne faut négliger aucune précaution ni vigilance, ni attention, si minimes soient-elles... Les hommes insensés, présomptueux et négligents, à la guerre, ne font rien d'autre que de causer du tort. Le mot non putassem, je ne l'aurais pas pensé, ils le tiennent pour le mot le plus indigne que puisse prononcer un soldat.". Le "moral" du soldat n'est pas ignoré non plus : "Un soldat qui a une juste cause doit être à la fois courageux et craintif... Devant Dieu, il doit être craintif, peureux et humble, et lui remettre toute l'affaire pour qu'il la règle...Mais vis-à-vis des hommes, il faut être hardi, libre et confiant, puisqu'ils ont tout de même tort, et les frapper avec un courage hautain et assuré." La recommandation d'éviter tout abus, tout massacre intuile, figure évidemment en bonne place dans l'enseignement du Réformateur : "Jean-Baptisite (...) (Luc 3, 14) lorsque les soldats vinrent le trouver pour lui demander ce qu'ils devaient faire, n'a pas condamné leur fonction et ne leur a pas non plus donné l'ordre de l'abandonner : il l'a bien plutôt confirmée en disant : "Contentez-vous de votre solde et ne faites à personne ni violence ni injustice" Ce faisant, il a exalté la fonction de soldat comme telle, en même temps qu'il en a proscrit et interdit l'abus. Car l'abus n'a rien à voir avec la fonction elle-même... Jean-Baptiste, comme docteur chrétien, instruit d'une façon chrétienne les soldats et leur permet quand même de rester soldats, à condition qu'ils n'abusent pas de leur fonction, ne fassent injustice ou violence à personne et se contentent de leur solde." Rien ne manque à l'exhortation de Martin Luther, pas même le texte d'une prière à dire avant le combat (...)."

    Nous sommes loin d'une vision iréniste de l'enseignement du fondateur du protestantisme, qui est avant tout l'oeuvre de ses détracteurs au service de l'Eglise officielle d'alors. Il s'agit pour ces derniers de le perdre en le dénonçant comme portant atteinte à l'autorité. Tout son enseignement vient de ses prises de position face aux événements tumultueux de son temps ainsi que sur les effets même de sa prédication, et non d'une doctrine ou d'un exposé dogmatique, comme le dit bien Henri MECHOULAN.

Au coeur d'une controverse sur la pénitence et l'absolution des péchés intitulée Resolutiones disputationum de virtute indulgentiarum, précisément un des éléments majeurs de sa révolte contre l'ordre religieux de son temps, publiée en 1518, Martin Luther écrit : "Bien que beaucoup de gens d'Eglise, et non des moindres, ne songent à rien d'autre qu'à guerroyer contre le Turc, il va de soi qu'ils s'apprêtent à faire la guerre non pas à leurs injustices, mais à la verge qui châtie celle-ci, et qu'ils vont ainsi s'opposer à Dieu, lui qui nous dit : par cette verge, j'éprouve vos iniquités puisque vous-mêmes ne les éprouvez pas". Deux ans plus tard, ces lignes, extraites de leur contexte, étaient présentées sous cette forme, dans la bulle de Léon C : Exurge Domine, de 1520 : "Faire la guerre aux Turcs, c'est s'opposer à Dieu qui éprouve par eux nos iniquités." Ce 34ème article de la bulle fige définitivement Luther, en tout cas dans le monde catholique, dans l'hérésie pacifiste. En 1521, le docteur publie son Magnificat, d'une inspiration rien moins qu'iréniste : "Le pouvoir temporel a le devoir de protéger ses sujets, comme je l'ai souvent dit, car c'est pour cela qu'il porte le glaive afin de maintenir dans la crainte - pour qu'ils laissent aux autres paix et repos - ceux qui ne se soucient pas de cet enseignement divin. En cela non plus il ne cherche pas son propre avantage, mais le profit du prochain et l'honneur de Dieu ; sans doute aimerait-il lui aussi se tenir tranquille et laisser reposer son épée, si Dieu n'avait pas prescrit cela pour réprimer les méchants... ainsi le prince qui gagne la guerre, c'est celui par qui Dieu a battu les autres." En 1523, dans son discours De l'autorité temporelle et des limites de l'obéissance qu'on lui doit, nous pouvons lire : "En premier lieu, il nous faut fonder solidement le droit temporel et le glaive, de telle manière que personne ne puisse douter qu'ils existent en ce monde de par la volonté et pas l'ordre de Dieu... Si donc le Christ n'a pas porté le glaive, et s'il n'en a pas fait l'objet d'un enseignement, il suffit qu'il ne l'ait pas interdit ni aboli, mais reconnu". Son propos est encore plus explicite dans son fameux traité Contre les hordes criminelles et pillardes de paysans, de 1525 : "Pourfends, frappe et étrangle qui peut. Si tu dois y perdre la vie, tu es heureux, tu ne pourras jamais connaître de mort plus bienheureuse. Car tu meurs dans l'obéissance à la Parole et à l'ordre de Dieu (Romains, 13)..." En 1526, dans Les soldats peuvent-ils être en état de grâce?, Martin LUTHER poursuit dans la même voie, avec une certaine véhémence tous ceux qui, même s'ils s'appuient sur ses propres écrits pour alimenter leur révolte contre l'ordre religieux et politique : "C'est pourquoi aussi dieu honore si grandement le glaive, au point qu'il le nomme son ordre propre... Aussi la main qui porte ce glaive et qui égorge n'est-elle plus la main de l'homme, mais celle de Dieu... Ainsi donc, il faut considérer avec des yeux d'homme la raison pour laquelle l'office de la guerre ou du glaive égorge et agit avec cruauté ; on trouvera alors la preuve que cet office est divin en soi et qu'il est aussi utile et nécessaire au monde que le manger et le boire ou toute autre oeuvre". Il insiste : "je serais presque tenté de me vanter que, depuis le temps des Apôtres, personne d'autre que moi n'a aussi clairement décrit et aussi excellemment exalté le pouvoir du glaive temporel et l'autorité." En 1529, dans son ouvrage la guerre contre les Turcs, il écrit "De stupides prédicateurs font croire au peuple qu'on ne doit pas combattre les Turcs ; des extravagants enseignent qu'il est défendu aux chrétiens de leur résister les armes à la main". Il explique pourquoi il a pu dire auparavant que combattre les Turcs, c'est s'opposer à Dieu : "C'est parce que c'était une guerre religieuse à laquelle on nous conviait, la guerre du Pape, guerre qu'il ne voulait pas lui-même sérieusement, la guerre de Dieu contre l'incrédulité. Non, le chrétien ne doit pas défendre sa foi avec des armes charnelle; car s'il en était ainsi, c'est le Pape lui-même qu'il nous faudrait combattre. Néanmoins, dans ce péril qui nous menace, les chrétiens ont leur rôle aussi : Christianus doit combattre aussi bien que Carolus...".

 

     Ce qu'il ne faut pas perdre de vue et qui explique en partie la diversité des positions rencontrées dans le protestantisme, c'est que, conformément à l'enseignement de Martin LUTHER lui-même, chaque chrétien doit étudier la Bible. Les positions, à l'inverse de ce qui se passe dans le monde catholique par exemple jusqu'à une période récente, s'élaborent non à partir d'exégèse successives et cumulatives de docteur en docteur de la foi, mais par un retour constant au texte même, comme base renouvelée de départ, de l'Ancien et du Nouveau Testament. De plus, les sources du protestantisme ne sont pas uniques, car Jean CALVIN et d'autres élaborent une pensée contre le clergé de leur temps, de façon indépendantes, se découvrant mutuellement que plus tard...

 

     Jean CALVIN (1509-1564), juriste de formation, veut développer une théologie, souvent logique, strictement logique, que donne un caractère intransigeant et peu apte au compromis au courant qui s'en réclame. Du coup, la paix civile, volontiers présentée par le Réformateur, comme à respecter coûte que coût, si nous suivons Thierry WANEGFFELEN, professeur d'histoire à Toulouse-Le-Mirail, se trouve confrontée à une paix religieuse absolument impossible à négocier. La paix n'est abordée que de manière très partielle dans son Institution de la Religion chrétienne. Dans le chapitre XVIII du livre premier, qui en comporte quatre, il définit Dieu comme "celui qui dispose la paix et les guerres, voire sans aucune exception". Il rappelle que Paul (Epitre aux Romains) appelle "paix" la confiance mise dans les promesses divines de miséricorde et précise que "cette paix est une sûreté qui donne repos et liesse à la conscience devant le jugement de Dieu". Pour le professeur WANEGFFELEN, "c'est au fond, dans le long et si important chapitre XX du livre IV, consacré aux questions politiques que la notion de "paix" est quelque peu développée. Encore ne s'agit-il plus ici que de la paix civile. C'est parce qu'il a le devoir de veiller à ce que "la tranquillité publique ne soit point troublée" que le pouvoir séculier se trouve doté d'une mission présentée par Calvin comme proprement religieuse : ainsi les charges du pouvoir sont aussi de veiller à ce "que l'idolâtrie, les blasphèmes contre le nom de Dieu et contre sa vérité, et autres scandales de la religion, ne soient publiquement mis en avant et semés dans le peuple", "qu'à chacun soit gardé ce qui est sien ; que les hommes communiquent ensemble sans fraude et nuisance ; qu'il y ait honnêteté et modestie entre eux ; en somme, résume le Réformateur, qu'il apparaisse forme publique de religion parmi les chrétiens, et que l'humanité subsiste entre les humains". Il y a des guerres justes, et il est donc légitime que les princes et magistrats organisent leurs armées et fassent même des alliances militaires avec leurs voisins. Calvin se montre au fond surtout ferme et explicite, à propos de la paix, dans le cadre de sa dénonciation des "anabaptistes" et autres "sectaires", accusés d'être des fauteurs de "désordres". Il est vrai que la première version de l'Institution de la Religion chrétienne est écrite durant l'épisode si traumatisant et si trouble de l'instauration violente d'une sorte de Jérusalem des derniers jours à Munster en 1534-1535. Parait donc s'imposer une sorte de premier constat préalable : la "paix" ne semble pas être un "lieu théologique" pour Jean CALVIN." Du coup, c'est du côté de la lithurgie que la paix apparaît plus souvent, dans La Forme des prières ecclésiastiques (1542) par exemple. Mais dans ses commentaires, et notamment le Commentaire sur l'Evangile selon saint Jean (1553) et le Commentaire sur le Livre de la Genèse (1554), il apparaît, avec une insistance constante sur la "discipline" qui vise pour la guerre un ordre impeccable, dont sont exclus les tièdes, les impies et les hypocrites, qu'il est non seulement licite de défendre le royaume de Jésus-Christ par les armes, mais , comme il l'écrit dans l'Epitre à Sadodet (1539), la guerre confessionnelle est absolument nécessaire, car toute paix dans ce domaine est néfaste et contraire à la pureté de l'Evangile. Pire que les Turcs, les catholiques "modérés", érasmiens sont à combattre, de manière égale que les papistes. Par la suite les "calvinistes" ne le suivent pas dans cette voie, mais il faut pour cela passer par des guerres sanglantes de religion. 

 

      Les conditions de fondation de l'Eglise anglicane, fortement liée à l'émancipation du Royaume d'Angleterre vis-à-vis de la Papauté, font qu'il n'existe tout simplement pas de considérations sur la guerre et la paix, à l'exception bien entendu de la défense légitime de la Réforme calvinienne... Les Trente-neuf articles de 1571, qui établissent de manière définitve la plate-forme doctrinale de l'Eglise d'Angleterre, précisent que l'Ecriture est la seule autorité dans le domaine de la foi, même si dans la pratique le pouvoir royale fixe les rites et les cérémonies. En raison de leur "élasticité" doctrinale, ces articles suscitent la double opposition des catholiques qui y lisent alors la condamnation de leur doctrine et celle des puritains qui songent surtout à établir une Réforme pure et dure. 

 

     A côté des différentes orthodoxies issues de ces trois protestantismes, qui se fixent d'autant plus aisément qu'à la racine, il y a constitution d'une lecture de la Bible dans les langues nationales (c'est l'époque des grandes traductions...), figure un mouvement religieux ample, le piétisme, dont l'influence est considérable durant tout un siècle. C'est à l'intérieur de ce piétisme que se manifestent d'autres manières d'envisager la pratique religieuse, d'autres manière de trouver de salut. Par exemple, SPENER (1635-1705) développe (Pia desideria, 1675) une critique du luthérianisme et propose un certain nombre de remèdes, sous la forme de six "pieux désirs". Diffuser plus largement l'Ecriture et favoriser son étude en organisant des réunions privées, restaurer le sacerdoce universel en mettant les laïcs à l'oeuvre à côté des pasteurs, ajouter à la connaissance de la doctrine la pratique des vertus chrétiennes, faire preuve d'amour dans la controverse, en renonçant aux polémiques haineuses, développer chez les étudiants en théologie un souci du salut aussi vif que leur zèle pour l'étude, renouveler la prédication dans son fond en le faisant porter sur le thème de l'homme nouveau... 

     De multiples pasteurs tentent de très différentes manières de renouveler l'esprit de la Réforme : 

- Dans le même courant du piétisme, Auguste-Hermann FRANCKE 1663-1727), qui en est considéré comme l'organisateur, animé d'un sens social aigu, développe une activité missionnaire intensive.

- Nicolas-Louis ZINZENDORF (1700-1760) et les frères moraves se distinguent par leurs principes révolutionnaires - contre le servage, pour la liberté de conscience et une sorte de communisme afin de protéger les vieillards et les pauvres, même si par la suite, leur activité communautaire se perd dans une tentative de résister à la "piste éclairée" du siècle des Lumières. Leur influence immense s'étend jusqu'à GOETHE et KIERKEGAARD, à Charles WESLEY (1707-1788), le fondateur du méthodisme et SCHLEiERMACHER (1768-1834), le grand théologien du début du XIXème siècle. Il y a là toute une filiation, qui sans la qualifier de "pacifiste" dans le christianisme, conduit à l'oecuménisme actuel.

   Depuis la diffusion de l'oeuvre de DESCARTES, avec son Discours de la méthode, s'ouvre une nouvelle période dans l'histoire du christianisme en général et du protestantisme en particulier, car la vérité du christianisme qui est jusque là le fondement de la recherche théologique, en devient tout simplement l'objet. Après avoir été dominée durant des siècles par l'Eglise, la culture s'affranchit, la philosophie cesse d'être la servante de la théologie et cela dans les milieux protestants beaucoup plus rapidement qu'ailleurs. De multiples philosophes font oeuvre religieuse dans une sorte de déisme qui devient pratiquement l'atmosphère ambiante : John LOCKE (Reasonableness of Christianity as Delivered in the Scriptures - 1865), même si son influence est battue par le méthodisme et par la philosophie de David HUME influence VOLTAIRE et des théologiens allemands qui développent la théologie libérale, qui poursuit son influence jusqu'à la première guerre mondiale ; Edouard Herbert, baron de CHERBURY ; John TOLAND... WOLFF crée en Allemagne la première philosophie religieuse indépendante de l'Eglise....

 Tous ces philosophes religieux ou religieux philosophes ne font que de faibles incursions dans le domaine de la réflexion de la guerre et de la paix, tous restent dans un respect des prérogatives du prince, qui de protecteur de la religion, passe progressivement au statut de puissance indépendante de la religion, même s'il reste garant du bon fonctionnement du culte tout en intervenant plus, et c'est réciproque, dans la théologie. Si l'on excepte de multiples communautés qui se développent (de manière plus ou moins autarciques) surtout aux Etats-Unis, qui veulent respecter dans leur pratique et leur foi des principes pacifiques, l'ensemble du protestantisme reste dans cette position. Les positions d'objection de conscience à la chose militaire sont la seule marque extérieure de ces communautés qui attirent l'attention des autorités publiques plutôt désireuses de ne pas détériorer leurs relations avec elles. Parallèlement à cela, un mouvement d'exégèse biblique s'approfondit, sous l'influence du rationalisme, dans le sens d'une remise en cause d'une lecture littérale et de la croyance à leur historicité globale. 

 C'est surtout dans les pays où le protestantisme est fortement dominant, au cours de la seconde guerre mondiale, qu'un mouvement s'élève contre la neutralité et la participation passive des Eglises officielles aux régimes dictatoriaux.

 Richard STAUFFER dans son survol des courants théologiques du XXème siècle indique que "deux phénomènes caractérisent l'histoire des protestantismes au XXème siècle : la découverte de l'oecuménisme qui n'a pas encore déployé tous ses effets jusqu'à ce jour, et une révolution théologique dont on n'a pas encore fini de mesurer l'ampleur". La cause extérieure de cette révolution théologique "n'est rien d'autre que la première guerre mondiale. Les penseurs protestants les plus lucides sentirent alors que la théologie libérale, fondée sur l'idéalisme du XIXème siècle, ne résistait pas à l'épreuve d'un conflit qui faisait des millions de victimes. Karl Barth (1886-1968), par exemple, sentit s'écrouler ses conceptions libérales lorsqu'il découvrit parmi les signataires du fameux "Manifeste des intellectuels" allemands en faveur de la guerre les noms de la plupart de ses maîtres, d'Adolphe Harnack à Wilhelm Herrmann. Quant à Paul Tillich, aumônier militaire à Verdun, il comprit, une nuit, au milieu des mourants, que l'idéalisme était définitivement brisé." L'ouvrage de Karl BARTH (Der Römerbrief, 1919, remanié en 1922) marque un tournant décisif dans l'histoire de la théologie. "Oubliant le "respect de l'histoire" que lui avaient enseigné ses maîtres libéraux, refusant en d'autres termes de se laisser ligoter par les exigences de la méthode historico-critique, Barth s'efforçait d'y interpréter le texte apostolique comme s'il avait été écrit le jour même. Et la vérité très actuelle qu'il y lisait est que "Dieu est Dieu", qu'il est totaliter aliter, tout à fait différent des hommes. (...) Il estimait, de manière paradoxale, que la seule présence possible de Dieu dans le monde réside dans la connaissance de son éloignement fondamental." Son radicalisme fait du commentaire sur l'Epitre aux Romains l'expression prophétique d'une théologie de la crise. Résistant courageux au régime national-socialiste (Existence théologique aujourd'hui, 1933), il soutient l'action du pasteur Martin NIEMÔLLER (1892-1984) avant d'élaborer une dogmatique où domine la christologie. Rodolphe BULTMANN (1884-1976), exégète du Nouveau Testament, qui ne renie pas ses origines libérales met en oeuvre une méthode historico-critique en s'efforçant de faore droit aux conceptions de Martin LUTHER qui, enlevant à l'homme toute garantie de sécurité, l'invitent à croire à la seule Parole de Dieu et en prêtant attention à l'analyse philosophique de l'existence formulée par Martin HEIDEGGER. Dietrich BONHOEFFER (1906-1945), de son côté, opposant lui aussi au national-socialisme et le payant de sa vie, a une influence posthume par la publication de ses papiers de prison, en 1951 (Résistance et soumission), qui aborde de front la place du christianisme dans un monde sécularisé, ce christianisme devant s'efforcer d'interpréter la Parole de manière non religieuse. Il ouvre la voie à un renouvellement radical du christianisme et du coup fait sauter les cloisonnements qui existent entre les différentes orientations protestantes, en les obligeant à se poser la question de leur positionnement face aux problèmes du monde, et singulièrement face à la guerre et à la paix. 

  C'est précisément ce qui se passe de par le monde avec le foisonnement de professions de foi réformées, oeuvres souvent conjointes de pasteurs et de fidèles par delà les frontières étatiques et souvent par-delà les frontières religieuses. Ces professions de foi abordent le nationalisme ethnique, l'antiséminitisme et la guerre totale (Thèses de Pomeyrol, 1941 ; Confession de foi de Barnen, 1982). 

  Les questions de guerre et de paix constituent un thème important dans le protestantisme d'aujourd'hui, dans la mesure où une grande partie du mouvement évangélique est porteur plutôt de valeurs conservatrices (en réaction contre des valeurs dominantes de tolérances morales présentes dans les sociétés occidentales) et se fait remarquer par une attitude militariste lors des derniers conflits armés, qui se mettent en phase avec un esprit missionnaire offensif, face à l'Islam notamment, dans la mesure aussi où une partie du renouvellement du christianisme est ressenti comme devant passer par un mouvement pluriculturel et globalisant, au milieu d'un agnosticisme social implicite véhiculé par la forme de rationnalité instrumentale propre à la civilisation post-industrielle. La protestantisme a constitué historiquement un élément important dans la construction de la modernité, mais celle-ci a bien tendance à rejeter Dieu en marge de la vie humaine. (Jean BAUBÉROT). 

 

Jean BAUBÉROT, Histoire du protestantisme, PUF, collection Que sais-je?, 2010 ; Richard STAUFFER, la Réforme et les protestantismes, dans Histoire des religions II**,  Gallimard, collection folio essais, 2001 ; Pratiques n°20 : Confessions de foi réformées contemporaines, Labor et Fides, 2000 ; Thierry WANEGFFELEN, Bonne paix et néfaste guerre civiles, odieuse paix et juste guerres religieuses, Un paradoxe de M Jean Calvin? (article) ; Henri MECHOULAN, La pacifisme de Luther ou le poids d'une bulle, dans Mélanges de La casa de Velasquez, 1973 (www.persée.fr) ; Michel DAUTRY, Les protestants et la guerre conventionnelle, dans Les religions et la guerre, Cerf, 1991. 

Par GIL - Publié dans : RELIGION
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Dimanche 11 septembre 2011 7 11 /09 /Sep /2011 08:47

      La majeure partie des études sur le christianisme primitif, cet c'est valable aussi pour toutes les religions à l'heure actuelle, le place surtout sous l'éclairage d'une historiographie très influence par l'approche religieuse et les conflits doctrinaux. Outre le fait qu'il faut éviter de voir les origines du christianisme à travers le prisme d'une réalité contemporaine où domine la démocratisation des pratiques et la sécularisation des sociétés, il est important de replacer celui-ci, comme tous les autres phénomènes religieux ou non dans son contexte social, politique et économique. Si les conflits religieux sont l'objet d'une constante attention - encore que leurs modalités soient souvent examinées uniquement sous l'unique d'un conflit de doctrines - les conflits sociaux, politiques et économiques de l'époque sont rarement pris en compte. Or par la sociologie religieuse nous essayons aussi de comprendre comment, de manière spécifique, les religions, ici le christianisme, s'insèrent dans un réseau de luttes plus ou moins violentes. Dans une société pyramidale où domine l'esclavage et l'endettement, celle de la société romaine, où coexistent de manière émiettée de très nombreux cultes et de très nombreuses religions, la plupart importées de l'Orient vers l'Ouest, il s'agit de comprendre comment le christianisme, relativement silencieux suivant les sources en notre possession durant les trois premiers siècles de son existence devient religion d'Etat, religion unique. Un phénomène est souvent passé sous silence dans les nombreuses études consacrées au christianisme primitif, celui des conversions forcées, pourtant monnaie courante, mais peu systématique dans le monde romain. La tolérance religieuse demeure bien une caractéristique des politiques impériales, vues de Rome, mais dans les provinces, par le jeu des conflits religieux s'opèrent sans doute (la question est ici simplement posée) un phénomène d'extension d'un clté ou d'un autre sous l'effet conjugué d'un évergétisme réorienté ou de conditions d'exercice différenciées. A côté de la capillarité de familles en familles, de quartiers en quartiers ou de villages en villages dont a certainement bénéficié le christianisme, capillarité favorisée par les constants voyages de ses missionnaires (qui en avaient semble-t-il vraiment les moyens), sans doute à cause de l'esprit d'entraide de l'Evangile (mais ce n'était pas la seule religion qui la pratiquait...), existe des mouvements de conversion forcée ou à demi-forcée dont l'amplitude dépend de plusieurs facteurs, notamment des différentes persécutions en direction de tel ou tel culte à certains moments de l'histoire et du degré d'implication des autorités religieuses dans les affaires locales ou impériales... Si Marie-François BASLEZ tente de trouver dans les caractéristiques mêmes de la nouvelle religion les raisons de son expansion, Sarwat Anis AL-ASSIOUTY et Eric STEMMELEN insistent sur les aspects socio-politiques et économiques, le premier dans les tout premiers temps du christianisme, le second entre le premier et le VIème siècle.

 

      Dans son étude sur la christianisation de "notre monde", Marie-François BASLEZ, professeur d'histoire des religions à l'université Paris-Sorbonne, apportent plusieurs éclairages en partant de ce que nous pouvons savoir de la réalité des communautés chrétiennes, à commencer par les premiers groupe. "le christianisme a-t-il inventés quelque chose qui créait la rupture, comme l'affirme Paul VEYNE (Quand notre monde est devenu chrétien (312-394, Albin Michel, 2007), ou a-t-il sauvé tout ce qui devait l'être de l'héritage gréco-romain, comme le pensait Henri-Irénée MARROU (ou Henri DAVENSON) (Nouvelle histoire de l'Eglise, Le Seuil, 1963, réédité en 1985 sous le titre L'Eglise de l'Antiquité tardive 303-604,Editions du Seuil) ? On l'accuse assez souvent aussi de récupération et de réappropriation. Cette seconde interprétation incite évidemment à s'interroger sur l'enracinement du christianisme dans le terreau du monde gréco-romain durant les trois premiers sècles, antérieurement à Constantin, et sur la solidité de ses racines. Pour continuer à jouer le jeu des questions et des suppositions, le christianisme serait-il mort de mort naturelle, comme toute secte, si constantin n'avait pas choisi de le faire évoluer en religion d'Empire? La question peut se poser en termes de nombre, en termes de pouvoir, en termes de présence sociale." Etant donné que l'on demandait à une religion à la fois de créer du lien social et d'assurer une voie d'accès au divin. Courant messianique au sein du judaïsme, impulsé dès l'origine par un groupe à vocation missionnaire culturellement métissé, associant des juifs de culture sémitique, d'autres hellénisés et d'autre encore, romanisés, dans une Palestine cosmopolitique (à cause principalement de l'exil continuel des Juifs durant l'histoire, la diaspora comptant sans doute plus de populations juives que dans le territoire d'origine), le christianisme essaime de manière très irrégulière dans l'Empire, avec des communautés aux membres peu nombreux, sous forme de réseaux d'amitiés et d'alliances. Paul impose d'ailleurs très vite de diffuser dans tout le monde romain et pas seulement dans les contrées traditionnellement peuplées par des juifs. Dès le premier siècle, ces communautés passent d'une éthique de résistance à une éthique de solidarité, notamment vis-à-vis des malades et des mourants, tout en clamant leur loyalisme envers l'Empire et en développant, sans doute par concurrence, un antijudaïsme. "Les chrétiens vivaient (...) au Ier et au IIème siècle, dans un climat d'insécurité permanente, en dépit de leur loyalisme affiché envers l'Empire et le pouvoir impérial. ce qui avait été un choix facile et naturel dans la Diaspora à l'époque de Paul mûrit à l'épreuve des persécutions. Mais celles-ci eurent un caractère ponctuel jusqu'au milieu du IIIème siècle, parce que la christianisation restait alors une affaire locale." Les tentatives d'unification de la foi et des pratiques,  entreprises dès Paul, n'aboutissent d'abord pas, vu les différences entre les communautés. C'est surtout l'héritage du judaïsme qui met en question les situations créées par l'endettement généralisé (facteur de l'esclavage volontaire souvent) et propose une étique d'humanité, de charité et d'entraide. Mais en fait "la christianisation de la société n'implique (...) pas une rupture, ni un renversement radical du système de valeurs" qui évoluent dans ce sens alors dans tout le monde romain, même celui où les missions chrétiennens sont absentes. Mais sans doute, par l'exemple du développement des réseaux philosophiques grecs, les correspondances entre évêques du IIème siècle contribuent à tisser des liens forts et à structurer un véritable réseau épiscopal, mû par la volonté d'une uniformisation des théories et pratiques de leur religion, suivant le modèle d'organisation même de l'Empire romain. "L'établissement de l'orthodoxie et de l'universalité de l'Eglise est souvent considérée comme une victoire du christianisme romain sur toutes les autres communautés, la victoire d'une minorité en définitive plus forte et plus influente que les autres, celle que l'on appellera la "Grande Eglise" (expression d'IRÉNÉE de Lyon). (...) La définition de l'orthodoxie résulte d'une série de choix successifs, qui engagèrent toujours davantage le christianisme dans la voie de l'intégration au monde gréco-romain." En terme de valeurs, le christianisme apporte une attention bien plus importante que les autres communautés religieuses aux malades et aux mourants, habituellement rejetés hors les murs, et cela sans distinction aucune, ni de religion, ni d'appartenance sociale, ni d'origine ethnique. Cest parallèlement à ce zèle qui se double d'une certain prosélytisme, parfois interdit et parfois toléré par le pouvoir impérial, que se développe un véritable sens de la communication de la foi. C'est la visibilité du martyre, dans un monde encore mû par la culture du spectacle de masse (cirques, amphithéâtre, fêtes, jeux...), qui, démultiplié par les récits plus ou moins héroïques diffusés par la suite, semble faire la différence d'avec les autres sectes religieuses. Ce martyre, motivé par le refus de l'idolâtrie, emporte l'admiration des spectateurs, suscite le respects des adversaires - malgré les défections en masse - et suscite des conversions. La hiérarchie se dote de plus, d'un programme d'éducation et de conquête des élites, ce dernier aspect favorisé par l'existence dès les premières communautés, de membres de classes relativement aisées parmi les missionnaires. La persécution, qui résulte d'une volonté de restauration de l'Etat sur des bases religieuses traditionnelles ou nouvelles, politique d'intolérance à l'appui, prend un tour systématique dans les années 250. La montée de cette persécution provoque une participation accrue des chrétiens à la vie publique, et sans doute les évêques durent-t-ils faire des choix de soutien de tel ou tel prétendu, dans cette période de guerres civiles, au trône impérial. Il y aurait bien rencontre entre certains de ces choix et la politique de postulants, comme Constantin, lequel a sans doute vu dans la prospérité des communautés chrétiennes (religieuse et financière) une opportunité pour asseoir son pouvoir. Maris-Françoise BASLEZ indique qu'autant les communautés chrétiennes possédaient une forte volonté d'adhérer à un seul Dieu, donc de faire preuve d'intolérance vis-à-vis de ses propres membres (la question des apostats occupe la majeure partie des polémiques d'alors), autant la société dans son ensemble baigne dans la tendance au syncrétisme et à la tolérance, pouvant accepter une sorte de monothéisme atténué, ou un dieu se détache nettement des autres. "La première étape du pouvoir (de Constantin) s'est décidément faite dans la perspective d'un système hénothéiste, autour d'une divinité polyvalente qui pouvoir fournir la représentation visible de l'être suprême".  La force du christianisme - indépendamment pourrait-on dire des valeurs aujourd'hui plutôt plus ou moins mise en avant, la charité, la fraternité, la non-violence - est de se fonder non sur le rite, à coup de sacrifices plus ou moins brutaux et sanguinaires, mais sur le livre, la révélation et la tradition ; "c'est une croyance et non plus seulement une pratique ; elle repose sur l'adhésion personnelle et non plus sur une appartenance de naissance. L'originalité du christianisme est d'avoir fait sienne la notion de "religion", en travaillant sans cesse à créer du lien social, mais de lui donner un sens spécifique : le christianisme est la religion non plus d'un peuple, ni seulement d'un livre, mais aussi d'une Eglise, avec un principe unitaire indépendant de l'Etat." Un principe qui peut même s'imposer à l'Etat, l'Eglise se chargeant des activités de l'Etat, à l'image du futur Saint Empire Romain germanique. 

 

     Sarwat Anis AL-ASSIOUTY, dans une recherche comparée sur le christianisme primitif et l'islam premier, sur les révolutionnaires et contre-révolutionnaires parmi les disciples de Jésus et les compagnons de Muhammad, conclue en trois aspects, et pour s'en tenir ici au christianisme primitif : nature de la révolution chrétienne, valeurs supportées par la nouvelle religion, participation aux luttes de sectes, de classes et de clans. 

Le christianisme constitue une révolution cosmopolite. C'est un mouvement, selon l'ancien professeur aux nombreux ouvrages érudits, cosmopolite non juif. "L'opinion traditionnelle reçue avance l'hypothèse que les Douze apôtres (en retenant ce nombre plus symbolique que sans doute réel) et le noyau primitif de l'Eglise sont des Juifs. Rien ne force à l'admettre. La Palestine est habitée principalement par les Nations (nous ne le suivons pas dans ce terme qui nous parait anachronique pour l'époque, mais ce terme revient souvent dans les Evangiles et nous transcrivons tout de même) : Egyptiens, Arabes, Nabatéens et Iduméens, Syro-Phéniciens, ainsi que par des Grecs, des Romains, des Juifs. Cette pluralité d'ethnies entraîne une pluralité de cultes, tous présents au Temple de Jérusalem. C'est dans ce milieu cosmopolite que Jésus exerce son ministère. (...) Si donc un texte mentionne un terme précis, il n'est pas  de se montrer plus habile dans l'art de l'expression que ne l'a été le rédacteur du texte. Il n'est point permis de comprendre les termes Hellènes, Héllénistes comme signifiant "gagnés au monothéisme d'Israël", "prosélytes", juifs au sens religieux", Juifs hellénisés". De telles conclusions ne peuvent être dégagées dans l'absence de textes explicites, vu la population cosmopolite de la Palestine et le caractère pluriculturel du Temple de Jérusalem." "En somme, les premiers adeptes de Jésus se montent plutôt le reflet de la population cosmopolite de la Palestine, composée principalement de Nations. Ce qui ressort du texte original des Actes, c'est que les apôtres proviennent de nations diverses et parlent différentes langues, comme le sont des habitants de la Palestine. Chaque apôtre parle dans son propre idiome et s'adresse à sa propre ethnie. Paul travaillera en s'associant à des disciples grecs, puis sera délaissé par eux. (...) "...le Grec prêche parmi les grecs, l'Oriental parmi les Orientaux, le Juif parmi les Juifs. L'évangélisation des Nations a été l'oeuvre des Nations. Le meilleur critère, dans l'absence de textes directs, pour délimiter l'identité d'un discipline, Juif ou des Nations, c'est d'examiner les communautés qui se réclament de lui, est-ce judéo-chrétiens ou des gens des Nations." "Certains disciples de Jésus sont qualifiés par les textes mêmes comme étant des Juifs, à commencer par Pierre et Barnabé, ainsi que le personnage pystérieux dénommé Jacques, qui reçut plus tard le titre de "frère du Seigneur". A ces trois s'ajoute Paul durant la deuxième moitié du premier siècle, qui n'est pas un disciple direct de Jésus, mais qui a utilisé pour lui-même le terme apostolos : envoyé. Au nom de Pierre fut accolé, en des formules stéréotypées, vers la fin du premier siècle, le nom de son frère André, afin de parfaire la liste des Douze. C'est à cette époque que surgit aussi le personnage de Nicodème, qualifié de notable des Juifs, maître en Israël. Mais la grande majorité des disciples provient des Nations (...), comme l'est Jésus lui-même, le descendant des Nations. Mary-'Isâ, dont le nom signifie "l'aimé de Jésus", est un égyptien, auteur des Logia du quatrième Evalgile, à tendance égyptienne. Les noms de Ya'qob et de Hanna, ainsi que de la père Zébédée, forment trois noms utilisés par les Nations. Philippe est un Grec. Thomas est d'origine araméenne, bien qu'on ait cherché, surtout à partir du IIIème siècle, à judaïser son nom, en lui accolant le prénom de Judas. Matthieu et Zachée, les deux publicains, appartiennent aux Nations,tel que l'on doit s'attendre d'une dynastie d'Hérodiens arabes au pouvoir, donnant les postes de confiance à des gens de leur etnie : Marcion, Tertullien et Cyprien l'Africain l'admettent. Bartholomée et Thaddée sont d'origine syro-nabatéenne. Simon Kananaios est d'origine arabo-araméenne. Ya'qob d'Halfaï est est Nabatéen. d'autres disciples se montrent des chypriotes et Cyrénéens, des Samaritans, des Romains. Marc l'Evangéliste est d'origine égypto-syrienne. Luc est un Grec. Joseph d'Arimathie n'est pas un Juif, il n'est pas un synédros, membre du Sanhédrin juif, mais un bouleutès, membre du Conseil d'une ville hellénistique." L'auteur semble, pour le commun des chrétiens passé par le catéchisme catholique, dynamiter un certain nombre de points, mais il les dynamite bien moins pour les habituels chercheurs en littérature biblique. A noter que dans ses sources, le professeur AL-ASSIOUTY refuse le cantonnement religieux, c'est-à-dire qu'il n'hésite pas à faire appel à des sources extra-chrétiennes, musulmanes et/ou arabes pour le christianisme, chrétiennes et/ou occidentales pour l'Islam. Et loin de partir de la vulgate chrétienne, il reprend les choses à ces sources, ce qui produit évidemment des surprises... Cela détruit notamment toute la logique restrictived'une lutte entre Juifs et non Juifs dans le christianisme naissant et explique bien les implantations constatées, en Syrie ou en Arabie par exemple, des communautés chrétiennes.  "Enfin, les sept diacres, préposés aux Hellénistes, se montrent tous des Grecs, comme l'indiquent leurs noms : Etienne, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas ; il est dit expréssément de ce dernier qu'il est un non-Juif" "Les femmes qui suivent Jésus ne peuvent pas être des femmes juives, ces dernières sont sequestrées dans leurs foyers, il leur est interdit de parler aux hommes (en public,, pensons-nous). Les femmes disciples de Jésus viennent toutes des Nations, comme l'indiquent leur noms : Maria la Magdaléenne est une Égyprienne de laquelle sont sortis "sept démons", terme que l'on rencontre dans les textes égyptiens. Salômè est une femme des Nations. Maria, mère de Ya'qob, est une Egyptienne umm walad. Arisnoè provient du Fayûm. Hanna (Jeanne), nom égypto-arabo-araméen, est la femme de Khouza, l'intendant du monarque iduméen Hérode. Maria (l'Aimée), le nom égyptien par excellence, et Martha (la Dame), nom égypto-araméen, se montrent les deux soeurs de Lazare, dont la péricope est de provenance égyptienne." Toujours sur les sources utilisées, l'auteur ne se restreint évidemment pas aux quatre Evangiles officiellement reconnus. "L'onomastique et l'archéologie d'une part, les eglises et sectes qui se réclament de ces disciples d'autre part, prouvent leur appartenance aux Nations. Les disciples de Jésus viennent des diverses Nations habitant le vaste Empire romain. Ces Nations vaincues et asservies par le militarisme romain devaient s'unir, sous l'étendard d'un Sauveur prônant la révolution sociale. Leur cause est commune, leur adversaire est commun, cette clique romaine de généraux et de sénateurs qui les exploitent et les oppriment, et qui pèsent lourdement sur la phèbe romaine elle-même. C'est en cela que réside le grandeur de Jésus, d'avoir réuni autour de lui Grecs, Romains, Egyptiens, Syriens, Arabes, sans oublier les Juifs, et de les avoir équipés d'un idéal moral pour les préparer à la révolution cosmopolite contre les oppressuers de Rome. La thèse tradiditionnelle chauviniste qui fait de Jésus un Juif entouré de disciples juifs rabaisse Jésus au rang d'un simple chef de clan entouré des siens, la grandeur humaniste et universaliste de Jésus en souffre."

Les valeurs du christianisme sont profondément humanistes. "Les disciples et compagnons qui ont reçus, transmis et prêché le message radical du Fondateur révolutionnaire vivaient dans les sociétés de classes qu'étaient l'Empire romain et l'Aracbie pré-islamique, divisés en libres et esclaves, nobles et phèbes. Il est tout à fait normal de se demandeer à quelles classes sociales appartiennent ces disciples et compagnons." "Autour de Jésus se rassemblent principalement les faibles, broyés par la maladie et la faim, pêcheurs de Galilée, prolétares et paysans, esclaves et affranchis. J'sus dit : "A cause des faibles, j'ai été faible ; à cause de ceux qui ont faim, j'ai en faim ; à cause de caux qui ont soif, j'ai eu soif." Simon/pierre et son frère André, Jacques et Jean, les deux films de Zébédée appartiennent au groupe des pêcheurs du lac, auxquels le quatrième Evangile rattache le disciple aimée. Philippe est un charretier. Thomas un charpentier, Bartholomée un paysans, Thaddées un trayeur ou un gargotier. Le nombre des esclaves dans le Monde romain dépasse celui des hommes libres. Dans un passage du quatrième Evangile, Jésus dit à ces esclaves du Monde romain, en des termes qui témoignent magistralement de l'état de servitude de certains disciples : "Je ne vous appelle plus esclaves (doulous)... mais je vous appelle amis (filous)..." Les textes canoniques citent trois femmes parmi les disciples de Jésus, desquelles il est dit qu'elles "le suivaient et le servaient", alors qu'il était en Galilée. Diakonéö : servir, est l'un des termes qui désignent les escalves travaillant dans les maisons comme serviteurs et servantes. Maria la Magdaléenne n'a pas de nom de père, elle n'a pas non plus de mari, elle est indiquée par son seul prénom, Maria, et par son origine, de Magdal, comme c'était la coutume de désigner les femmes escalves. Maria la Magdaléenne, quand elle s'adresse à Jésus, emploie le vocatif Rabbuni, terme aramée dérivé du verbe rabah : devenir grand, rabbu : grandeur, utilisé pour les rois. Rabbu, suivi d'un génitif, c'est le maître de l'esclave, et l'esclave se dénomme marbûb, possédé par le maître. Rabbu-ni signifie "mon maître", le vocatif qu'utilise l'esclave pour appeler son sayyid, cid et sieur. Maria la Magdaléenne est de toute évidence une esclave affranchie par Jésus ; Jésus aurait inauguré la coutume appliquée par l'Eglise primitive, consistant à racheter les esclaves pour les affranchir. Il en est de même pour Salômè, mentionnée par son prénom, sans père ni mari. De même Maria, mère de Ya'qob, n'a de père ni d'épaoux ; elle est désignée par son enfant Ya'kob, et semble être une femme esclave achetée dans le but de procréer des enfants (umm walad : mère d'enfant). Arsinoè, elle aussi, n'a pas de père ni de mari, elle est désignée uniquement par son nom, telle la Rhodè des Actes. Les disciples de Jésus comptent aussi des hommes esclaves. Simon Kananaios porte un nom qui ne dérive pas nécessairement de la racine arabo-araméenne qana (avec un seul n) : être jaloux, zélé, il provent plutôt de la racine arabe qnn (avec deux n), d'où est tiré qinn : esclave, qanâna : état de l'esclavage. Kananaios signifie "celui de l'esclavage", Simon Kananoios est simon l'Esclave. (...) Les esclaves, une fois affranchis, ne deviennent pas automatiquement les égaux de l'ingénu, libre de naissance, ils restent des affranchis, ayant leur statut à part, leurs organisations à part. Etienne, l'un des Sept préposés aux Hellénistes, auxquels s'applique le terme diakonia, semble être un affranchi qui exerce sa prédication parmi les affranchis ; ce sont les gens de la Synagogue des Affranchis qui se mettent à discuter avec lui. Philippe l'Evangéliste s'adresse à un eunuque, et l'on se demande qui peut s'adresser à un esclave ou à un affranchi sinon un affranchi comme lui". N'oublions pas que nous sommes alors non seulement dans une société pyramidale, mais également dans une société très segmentée. "Luc est un médecin de profession ; la forme abrégée de son nom, et le fait que les médecins dans l'Antiquité étaient généralement de condition servile, permettent de conclure que Luc est un esclave affranchi. Mais le mouvement révolutionnaire, afin d'accomplir sa tâche, avait besoin de fonds, ce fut le rôle des disciples aisés de Jésus, Matthieu et Zachée se montrent de riches publicains, Barnabé possède un champ, Josèphe d'Arimathie est membre du Conseil, Hanna est la femme de Khouza, l'intendant du roi Hérode, Suzanna assiste de ses biens Jésus, Maria et Martha, qui utilisent de chers parfums, reçoivent Jésus chez elles." Dans cette présentation, nous devons nous détacher, même si nous ne partageons pas forcément cette manière de voir l'histoire pdes premiers chrétiens, d'une certaine imagerie monastique de Jésus et de ses comapgnons. ils vivent dans le monde et n'y sont pas retirés comme ceux qui, beaucoup plus tard, dans une période très troubles de "barbarisation du christianisme (Geroges MINOIS), tirent des textes fondateurs, les fondements moraux que nous retrouvons dans les quatre Evangiles et oeuvrent au départ à contre-courant d'une Eglise corrompue par les valeurs guerrières de ces siècles du Haut Moyen-Age...

Le développementdu mouvement cosmopolite, au sein du christianisme s'opère au travers d'une lutte de sectes et de classes. "Les notions du christianisme s'élaborent, tout d'abord, au travers d'une lutte de sectes, d'une part les sectes des Nations contre les judéo-chrétiens, d'autre part les sectes judéo-chrétiennent les uns contre les autres ; ensuite, au travers d'une lutte de classes, les sectes riches contre les sectes pauvres. Le canon même est issu d'une lutte de sectes : le Nouveau Testament est une compilation d'écrit adaptés aux judéo-chrétiens, il renferme les Evangiles fortement retouchés par les judéo-chrétiens, et relate en premier les faits et paroles des disciples venant du judaïsme : Pierre, Paul, Jacques, dit le Frère du Seigneur, Barnabé, Epîtres et Apocalypse d'un certain Jean, pris pour un juif, Jude. Par contre, le Canon ne renferme aucun écrit des Nations, et s'intéresse epu aux disciples venant des Nations ; en dehors du quatrième Evangile, ou d'une citation brève, un bon nombre de ces disciples des Nations figurent comme simples noms sur une liste, le catalogue des Douze : Matthieu, Philippe, Thomas, Bartholomé, Thaddée, Simon Kananaios, Ya'kob d'Halfaï, etc. De même, les femmes ne sont pas incluses dans les listes canoniques des Douze, car ces listes proviennent de milieux judéo-chrétiens, patriarcaux, andocentriques, subjugant la femme, et reflètent les tendances des Eglises primitives qui ont préparé et adopté ces listes. Alors que dans les écrits des chrétiens orientaux, héritiers du culte d'Isis et de l'émancipation de la femme, la femme est l'interlocutrice de Jésus et le récipendiaire de ses enseignements, elle apparait comme chef d'Eglise. Tout cela reflète la lutte pour l'égalité des sexes, prônée en Egypte depuis des millénaires, alors que les judéo-chrétiens relèguent la femme à la maison et la forcent à porter le voile. Par ailleurs, il est vrai que le catalogue des Douze met Pierre en tête des quatre listes, mais les diverses traditions canonisées, formées après coup, sont unanimes à amplifier les faiblesses de Pierre. Pierre devient après sa mort un symbole chez les judéo-chrétiens de Rome, que les Evangélistes combattent en faisant ressortir les défauts de Pierre : il chavire, il n'ose pas adresser la parole à Jésus, il renie le maître, il est lent à remarquer le Seigneur ou à croire en sa Résurrection. L'Epitre aux Galates présente Pierre comme une personne qui dissimule. Il est sermonné par paul, dans un passage qui pousse la glorification de Paul jusqu'au paroxysme de l'ostentation. Ces textes semblent être la résultante de querelles de chefs entre les différntes sectes judéo-chrétiennes, des rumeurs que l'on fait circuler afin de mieux combattre l'adversaire, d'amoindrir la dignité de Pierre, le partisan intransigeant de la communauté de biens, et de glorifier Paul, qui remplace la communauté des biens par l'aumône et la collecte. C'est la lutte des classes, les riches contre les pauvres. C'est en réponse au conflit d'Antioche, afin de rhébiliter Pierre et de consacrer sa primauté vis-à-vis de Paul, ou bien vis-à-vis de Jacques, dit le grère du Seigneur, siègeant à Jérusalem, que d'après certains exégètes, le dernier rédacteur de l'Evangile de Matthieu aurait ajouté le fameux passage : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. Par contre, la "Pisti Sophia", document copte trouvé en Eglype, de milieux gnostiques, pose Matthieur, avec Philippe et Thomas, comme les trois témoins auxquels Jésus confie la mission de rédiger par écrit l'Evangile. Ils viennent tous des Nations. Pour les judéo-chrétiens, Jésus est le Christ, le Messie attendu des Juifs, le roi oint qui proclamera la gloir d'Israël (profession de foi de Pierre + récits judéo-chrétiens de l'Enfance). Pour les chrétiens des Nations, Jésus est le Seigneur, titre osirien par excellence (profession de foi de Thomas), un philosophe sage (profession de foi de Matthieu) ; du Cjrist des Juifs il n'est pas question. L'Evangile selon Philippe nie que les chrétiens soient les descendants des Juifs, tout comme les Juifs ne peuvent pas être les descendants des Grecs. Il donne au terme Christ, tiré de la racine proro-arabe 'masaha', qui a deux sens, plutôt le sens arabe de 'mesuré', que le sens juif de 'Messie', et nie par là toute la thèse du messianisme judéo-chrétien. Il proclame aussi la primauté de Maria la Magdaléenne, la patronne des chrétiens orientaux, sur tous les autres disciples. L'Evangile selon Bartholomé met en doute la primauté de Pierre, qui doit se ranger avec les autres apôtres et laisser la direction à Maria la Magdaléenne. De même, cet Evangile tourne en dérision la thèse de la Thora concernant la préséance de l'homme et le statut secondair de la femmes et c'est Maria la Magdaléenne qui doit restaurer la dignité de la femme."

Sawat Anis AL-ASSIOUTY déploie là une thèse pour le moins hétérodoxe du christianisme primitif qui a, au moins, même si l'on n'en partage pas tous les aspects, le mérite de forcer enfin à le situer dans les conflits de son temps. D'autres auteurs tirent des sources très diverses actuellement en notre possesion des conclusions moins radicales et sans doute moins influencées par un certain marxisme. Ils mettent souvent en évidence des relations troublantes et plus réalistes en tout cas que la vulgate chrétienne. Faire de Jésus un révolutionnaire n'est pas nouveau : il est vrai que cette vision s'appuie sur de très nombreux passages des Evangiles, qui détonnent encore plus lorsqu'on les met en relations directes avec l'état de la société de son temps, société où la rapine, l'usure, l'exploitation de la crédulité populaire, l'hypocrysie des classes dirigeantes de la Palestine, le mépris envers les faibles, les esclaves, les femmes, les protituées, les malades sont la règle. Il est certain qu'à travers certains passages affleurent la réaction de ces classes dirigeantes à la prédication de Jésus, on a parfois nettement l'impression que cette réaction est souvent minorée, même si en fait de compte, forces d'occupation romaine et autorités religieuses semblent se trouver face à de bien embarrassants groupes (à la fois en qualité et certainement pour qu'ils réagissent ainsi en quantité) qui les obligent à aller jusqu'à la tentative de leur éradication. 

 

 Dans l'épilogue de son étude sur ce qu'il appelle la religion des seigneurs, Eric STEMMELEN, docteur en sciences économiques, résume son approche de la participation du christianisme primitif aux conflits de son temps. "Le IVème siècle a vu le christianisme érigé en religion d'Etat, alors qu'auparavant il n'était parvenu à toucher qu'une très faible minorité parmi les populations de l'empire romain. Afin d'expliquer ce remarquable événement, nous (proposons) une thèse relativement simple, bien qu'elle nécessite un certain approfondissement de l'histoire économique et sociale de l'empire. Au IIème siècle, l'économie romaine est entrée dans un nouveau mode de production, fondé sur la propriété latifundiaire et sur le colonat, qui s'est substitué à l'esclavage traditionnel, en particulier en Orient et en Afrique. Il consiste à faire exploiter de très grands domaines agricoles par des paysans, dénommés "colons" (coloni), qui, bien que "libres" et non pas esclaves, doivent demeurer attachés à la terre qu'ils travaillent, pour le compte et au bénéfice d'un richissime propriétaire. Pour que ce système fonctionne, il est nécessaire que ces paysans acceptent de travailler pour le compte d'autrui alors que leur statut d'hommes libres ne les y oblige pas, contrairement aux esclaves, et enfin qu'ils fondent une famille et qu'ils assurent une descendance afin que perdure l'exploitation. Or, dans un monde aux moeurs plutôt relâchées, où règne une certaine oisiveté (le travail et la soumission étant réservés aux esclaves), rien n'incite des hommes libres à se plier à de telles contraintes. La religion chrétienne va fournir aux propriétaires l'instrument idéologique adéquat car elle est la seule à promouvoir avec force les valeurs d'autorité, de travail et de famille. Sa vision très particulière de la sexualité, réduite à sa fonction reproductrice, s'oppose radicalement aux moeurs antiques. Les nouveaux seigneurs fonciers vont donc favoriser l'essor de cette secte très minoritaire et utiliser ses cadres, les évêques, d'abord pour asseoir leur tutelle sur les coloni, ensuite pour s'emparer du pouvoir politique, ceci aux dépens de l'ancienne classe dominante esclavagiste représentée par l'ordre sénatorial. La création d'un empire chrétien s'ensuivra, avec la mise en place, au IVème siècle, d'un régime dictatorial, entièrement voué à la puissance et à l'enrichissement des seigneurs, et qui procèdera à une christianisation forcée - laquelle rencontrera plus que des réticences de la part de la population. Nous (décrivons) de façon assez détaillée cette société radicalement nouvelles : c'est en observant ce à quoi aboutit le christianisme que l'on comprend mieux les raisons et les finalités profondes de son succès. Après avoir fourni les armes idéologiques de la prise du pouvoir, le christinisme fut imposé à tous par la violence étatique, au service d'une classe de grands propriétaires fonciers. L'empire chrétien est l'accomplissement de la doctrine chrétienne. L'empire chrétien, l'Eglise catholique et l'aristocratie foncière, en parfaite osmose, ont établi leur dictature intégriste sur le monde romain, en y faisant régner l'inégalité, l'injustice, l'ordre moral, l'obscurentisme ; mais ils ont ainsi été à l'origine de sa perte, tout au moins en Occident. Pendant le Moyen Âge, en dehors des territoires ayant appartenu à l'Empire, le christianisme ne se développera pratiquement que sur des royaumes limitrophes, germains et slaves. Encore fut-il dans la plupart des cas imposé par la force ; ainsi, lorsque Charlemagne convertira les Saxons, vers l'an 780, c'est en édictant des règles tyranniques (...). La parole révéle n'eut guère  de rpise sur l'empire iranien ; en méditerranée, elle fut balyée en quelques années par la vague arabo-musulmane, de l'Egypte jusqu'à l'Espagne. Il est clair que, pour bon nombre d'hommes et de femmes, la christianisation avait été infligée, plus que consentie, et qu'elle n'a emporté qu'une adhésion superficielle. Des siècles plus tard, lorsque le christianisme tetera de se répandre pacifiquement dans des pays aussi civilisés que l'avait été l'empire romain, tels que l'Inde et la Chine, il échouera. Dans ces pays il n'obtiendra pas plus de succès qu'il n'en avait obtenu jusqu'au IIIème siècle à Rome et il rstera quasi inexistant. (...) Ce n'est donc que lorsque le christianisme est décrété par la violence, par l'oppression physique et mentale, qu'il s'impose, que ce soit à Rome au IVème siècle, dans les Amériques espagnole et portugaise au XVIème siècle, moyennant des dizaines de millions de morts, ou en Afrique noire au XIXème. Il n'y a pas lieu d'en être surpris, puisque les premiers chrétiens n'avaient pas caché leurs intentions, mettant dans la bouche de Jésus ces rudes paroles, trop souvent oubliées : "N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix, mais le glaive" ; "Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé". On nousexplique aujourdh'ui avec componction qu'il faut considérer ces phrases comme symboliques. Compte tenu des faits historiques accablants, des millions de victimes sacrifiées au nom de ces textes, ce genre d'argutie moderne a quelque chose d'indécent. (...) Notre regard sur le christianisme est faussé parce que nous le voyons de l'intérieur, même pour ceux qui ne sont pas chrétiens mais qui vivent cependant dans un monde intimement christianisé. Il nous paraît naturel que le christianisme ait "triomphé", alors qu'il n'en est rien : il ne se développe que lorsque des conditions historiques, économiques, sociales et politiques - voire militaires - précises sont remplies. Il est l'idéologie nécessaire d'un mode de production agricole ) grande échelle, où il s'agit de faire travailler et se reproduire des paysans qui ne sont pas propriétaires de leurs terres et que rien n'inciterait autrement à se soumettre à l'autorité de leur maître. Le christianisme conquérant a toujours été porté par des classes de grands propriétaires fonciers : le système des latifundia du Bas-Empire se retrouvera  dans les grands domaines et dans les vastes plantations, fondés aux Amériques par les Espagnols et par les protugais, en Afrique et en Amérique du Nord par les Français et par les Anglais. C'est au Moyen Âge que les seigneurs domaniaux connurent pendant mille ans, l'expression la plus aboutie de leur puissance, grâce au système féodal dont quelques prémices étaient apparues dès la fin de l'empire romain. Et c'est bien évidemment au Moyen Âge que la religion chrétienne connut l'expression la plus absolue de son pouvoir spirituel et surtout temporel, et cela aussi bien dans une Europe occidentale longtemps en état de décomposition, que dans l'Asie Mineure soumise à la tyrannie ubuesque de l'empire byzantin. (...) ... la religion des seigneurs continuera d'exercer son pouvoir doctrinal et de fournir ses armes idéologiques aux maîtres du monde économique, en prêchant inlassablement ce qui avait été à l'origine de sa réussite : la soumission aux puissants, l'acceptation du travail contraint et la répression de la sexualité."

  Que l'on s'accorde ou non avec cette vision, il faut reconnaître que ce n'est que par la confrontation violente entre formes chrétiennes de la religion (guerre de religions) et par la sécularisation, qu'un certain nombre de valeurs seront tirées d'une certaine lecture des Evangiles. Nous pensons qu'il n'est jamais trop de rappeler que des textes peuvent être tirées des doctrines oppressives ou libératrices suivant les intentions premières des exégètes. Il est donc vain de se reférer à un christianisme originel qui ne serait que bonté et non-violence, nous ne pouvons que constater qu'il existe un véritable travail des oeuvres sur les mentalités (à la façon de Claude LEFORT), ce travail produisant ses effets libérateurs que dans certaines conditions historiques. Loin donc de se fonder seulement et uniquement sur l'étude littéraire des textes, la compréhension de l'apport du christianisme primitif est indétachable des conflits de tout ordre qui traversent les sociétés.

 

Eric STEMMELEN, La religion des seigneurs, Histoire de l'essor du christianisme entre le Ier et le VIème siècle, Michalon éditions, 2010 ; Sarwat Anis AL-ASSIOUTY, Révolutionnaires et contre-révolutionnaires, parmi les disciples de Jésus et les compagnons de Muhammad, Letouzey & Ané, collection Recherches comparées sur le christianisme primitif et l'Islam premier, 1994 ; Marie-Françoise BASLEZ, Comment notre monde est devenu chrétien, CLD Editions, 2008.

 

 

 

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Par GIL - Publié dans : RELIGION
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